‹ L'œuvre complet de Eugène DelacroixChapitre 42 sur 97 · LE SALON DU ROI · texte numérisé non relu

LE SALON DU ROI

Peintures décoratives exécutées au Palais Bourbon, à Paris. — Cat. -A. Moreau, pp. 211 et 2 I 2.

« Le palais Bourbon est l'édifice oii siège actuellement la Chambre des députés. On accède au Salon du roi, soit par la porte de la place du palais Bourbon, soit par la grille du quai d'Orsay. En suivant ce dernier itinéraire, on traverse la grande salle des Pas-Perdus, dont les voussures et le plafond sont peints par Horace Vernet.

C'est en i8'33 que M. Thiers fit obtenir à l'auteur déjà célèbre de la Barque de Dante, du Massacre de Scio, du Marino Faliero, de la Liberté, etc., la commande de l'œuvre qui nous occupe. Delacroix l'exécuta en cinq années; elle lui fut payée, y compris la partie ornementale (pilastres, bandeaux, inscriptions, guirlandes, etc.), la modeste somme de 3o,ooo francs. La distribution de la lumière est très défectueuse au point de vue pictural dans le Salon du Roi, grande pièce carrée de onze mètres sur onze mètres, percée de tous côtés de portes et de fenêtres réelles ou simulées. Le jour n'y entre que par trois ouvertures donnant sur une galerie qui sert de passage et par une percée circulaire placée au milieu du plafond; de plus, ce plafond est plat, et les rayons qui pénètrent par cette sorte de lanterne centrale éblouissent le regard, au préjudice des peintures qui l'avoisinent.

Mais Delacroix pouvait mettre au service de son incomparable puissance d'expression une technique tellement savante, qu'il est parvenu à vaincre cet obstacle. Lorsqu'ori a embrassé d'un long coup d'œil ce merveilleux ensemble, on ne peut qu'admirer la clarté qui préside à l'exposition des idées, la netteté des formes, la simplicité et le naturel des attitudes, l'aisance et l'ampleur des mouvements propres h chacun des personnages, et surtout l'aspect de la coloration obtenu à l'aide de gradations de teintes que pouvait seul combiner son talent. Ces teintes sont grises dans les parties inférieures, où la transition du dallage aux rnurailles s'opère à l'aide de figures en camaïeu légèrement rehaussées de couleur dans les draperies et accessoires. Elles sont colorées ensuite dans une gamme très douce, à la manière des tapisseries, à mesure que se développe, entre les cintres et le bandeau courant sous la corniche, l'évolution des motits qu'il s'agissait de symboliser. Elles sont puissantes enfin dans les huit caissons du plafond, où la couleur éclate avec l'énergie dont la palette de Delacroix

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possédait si bien le secret. L'harmonie de l'effet réalisé par ces combinaisons savantes donne au spectateur attentif une première et complète satisfaction et le conduit ainsi à chercher le sens de ces allégories qui arrêtent ses regards charmés.

Comme on pourra en juger, malgré les proportions très réduites de nos reproductions, Delacroix a montré dans l'ensemble de cette œuvre considérable, jusqu'à quel point sa conception était souple et pouvait se plier à l'interprétation des motifs les plus variés. C'est que dans sa haute intelligence d'artiste, Delacroix se rend compte tout d'abord du caractère de l'architecture qui doit encadrer son œuvre, et il soumet son exécution aux exigences de ce cadre. Ainsi, dans le cas présent, comme les surfaces verticales des parois ne présentent que de trè.s légères saillies, il a trouvé bon d'apporter à leur décoration une grande simplicité de motifs et de tons; il a mis une sourdine aux sonorités ordinaires de sa palette. Le plafond, au contraire, était divisé par des moulures épaisses, entre lesquelles se creusent les caissons; l'artiste, dans ces parties plus mouvementées, a réchauffé ses tons, varié et enrichi son coloris, animé et multiplié les figures.

L'ensemble présente en somme un aspect doux et frais, tout différent de la magnificence opulente qui s'étale au Louvre dans le plafond de la galerie d'.Apollon C'est que, dans cette dernière œuvre, la richesse inouïe de l'architecture et particulièrement l'abondance des figures en ronde bosse, qui contribuent pour une si grande part h la décoration, obligeaient Delacroix à déployer les ressources extraordinaires de sa palette et de son dessin. « Ondit,» a écrit Théophile Silvestre,» que le dessin et la couleur sont deux principes se développant au préjudice l'un de l'autre; que tel tableau est bien peint, partant mal dessiné, tel autre, beau de lignes et détestable par les tons; que les coloristes ne parlent qu'à nos sens, tandis que les dessinateurs s'adressent surtout à notre intelligence. Cette division exclusive fut de tout temps un sujet de stériles querelles, non seulement en peinture, mais dans toutes les branches du génie humain : en histoire, en politique, en religion. Elles traînent dans tous les livres sous cette invariable rubrique : spiritualistes et matérialistes, penseurs et écrivains, catholiques et athées, dessinateurs et coloristes. Chaque maître a développé avec amour sa tendance naturelle la plus forte, sans rester pour cela inférieur dans les autres parties de l'art, il serait vulgaire d'ajouter qu'une qualité dominante exige de certains sacrifices et que ses défauts sont souvent un excès de ses qualités. »

Eugène Delacroix a écrit lui-même sur ces compositions une notice que le journal /'.4r< a publiée le 16 juin 1878 avec quatre croquis de projets pour la décoration des archivoltes. Nous ne nous ferons point faute de faire de larges emprunts à ce précieux document. CVoir aussi le SjIou du Roi au palais législatif, texte et dessins par A. Robaut. Paris, 1882, in-i8, et un article publié parle mèmea'uteur dans l'Art, numéro du 2 mai 1880.)

N°' ^12, 513, p4, 515, 516, ^17, 518, p9 : Plafond

Dimensions : grands caissons, H. 1^40, L. 3'^8o; petits caissons, H. et L. i'"4o. — Cat. A. Moreau, pp. 211, 212.

0 Ce plafond se divise en neuf caissons. Celui du centre, presque entièrement occupé par une lucarne circulaire, ne comporte comme décoration que des coins ornés de masques. Tout autour du caisson central, il s'en développe huit autres, dont quatre présentent des surfaces allongées; ils ont une grande importance décorative. Le peintre y a placé des figures qui sj'mbolisent, selon sa conception, les forces vives de l'Etat, c'est-à-dire la Justice, l'Agriculture, l'Industrie, la Guerre. Il a trouvé la source d'une inspiration grandiose. i°La y;(5/;'ce, attribut principal de la puissance suprême, lien indispensable des sociétés humaines, abaisse son sceptre avec un geste de protection sur des vieillards, des enfants et des femmes qui l'implorent.

2° L'yl^n'ci(//î(r<? occupe le grand caisson du côté de la cour; elle nourrit des enfants qui se pressent sur son sein bruni ; près d'elle, un laboureur féconde la terre et lui confie la semence de la saison prochaine.

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3° V Industrie. La figure principale au plafond est ici caractérise'e par ses accessoires : balles de marchandises, ancres, etc. Un Génie appuyé sur un trident personnifie la marine ; un Génie tenant le caducée svmbolise la rapidité des transports et la sécurité des transactions.

4° La Guerre est représentée par une femme à demi-couchée, coiffée d'un casque lauré, couverte de l'égide, appuyée sur un chapiteau d'ordre ionique et tenant des drapeaux dans le pli du bras. Des femmes éplorées s'enfuient et se retournent pour contempler une dernière fois les traits du père ou du mari qui vient de succomber en défendant la patrie. 5", 6°, 7", 8". Les quatre derniers caissons, plus petits et carrés, occupent les angles du plafond ; Us sont ornes de figures d'enfants, qui portent des emblèmes se rapportant aux figures principales : le hibou de Minerve; la corbeille de fleurs et le bâton des pasteurs; le ciseau, le compas et le marteau; la massue d'HercuTe. »

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