LE SALON DE LA PAIX
Peintures décoratives exécutées à l'Hôtel de Ville de Paris. — Cat. A. Moreau, pp. 21 5 et 216.
C'est de 1849 à i853 que DeLicroix exécuta la décoration du plafond delà Paix, à l'ancien Hôtel de Ville de Paris. Le monument a été, comme chacun le sait, brijlé au mois de mai 1871. Il ne reste donc plus rien de ces peintures que ça et là quelques esquisses, quelques dessins et quelques gravures. La décoration se composait de : 1° un plafond circulaire; — 2» huit caissons; — 3° onze tympans. Le tout fut payé 3o,ooo francs à Delacroix, qui, en ce long travail, souffrit de coliques de plomb et d'une maladie de la rétine.
N° 1143 : Plafond La Paix vient consoler les hommes et ramène LAhondance
Toile. — Diamètre 5"\ — Gravé au burin d'architecte par Sellier, d'après Roguet, pour la Monographie de V Hôtel de Ville, par Victor Calliat. L'ensemble de la planche, qui reproduit aussi les huit compositions des rectangles, mesure en totalité: H. o"'355, L. o"'545. Cette reproduction du plafond seul mesure : Diamètres : o"'i75 et o'"248 les ornements compris. — Reproduit d'après un dessin de P. Andrieu, dans les dimensions de o^iSS de diamètre, pour l'Ancien Hôtel de Ville de Paris, publié par A. Quanti n. — Cat. A. Moreau, pp. 21 5, 216.
« Le sujet du plafond principal est la terre éplorée levant les yeux au ciel pour en obtenir la fin -de ses malheurs. En effet, Cybèle, l'auguste mère, a parfois de mauvais fils qui ensanglantent sa robe et la couvrent'de ruines fumantes ; mais le temps de l'épreuve est passé; un soldat éteint sous son talon de fer la torche de l'incendie. Des groupes deparents, des couples d'amis séparés parles discordes civiles se retrouvent et s'embrassent; d'autres, moins heureux, ramassent pieusement de tristes victimes.
Au-dessus, dans un ciel bleu d'azur, doré de lumière, d'oii s'enfuient les nuages, derniers vestiges de la tempête, balayés par un souffle puissant, apparaît la Paix, sereine et radieuse, ramenant l'abondance, et le chœur sacré des muses naguères fugitives. Cérès, couronnée d'épis et appuyée sur sa blonde gerbe, que ne fouleront plus, désormais, les pieds d'airain des chevaux de guerre, repousse l'impitoyable Mars et les Erynnies qui se réjouissent des calamités publiques ; la Discorde, que blessé cette tranquillité lumineuse, s'enfuit comme un oiseau nocturne surpris par le jour, et cherche pour s'y cacher les ténèbres de l'abime, tandis que du haut de son trône, Jupiter, de ce même geste qui foudroyé les Titans, menace encore les divinités malfaisantes, ennemies du repos des hommes.
Tel est le thème qu'a développé l'artiste et auquel se rattachent les caissons et les tableau.x de la frise. Il est. comme on voit, purement allégorique, et, par cela même, il prête beaucoup à la peinture, qui a besoin avant tout de nu et de draperies, principalement lorsqu'elle est suspendue au-dessus de la tète des spectateurs. La figure de la terre personnifiée est très belle ; c'est bien Valma parens blessée par des enfants cruels et s'adressant aux puissances célestes avec un geste de douleur majestueuse; les figures difformes des monstres mis en fuite par le retour de la Paix contrastent par leur expression hideuse et bestiale avec la beauté intelligente des groupes supérieurs. Les parents qui soulèvent entre leurs bras les corps des blessés sont disposés dramatiquement; et ce soldat écrasant sous sort pied les brandons de discorde a une tournure fière et robuste, et cependant pacifique, tout à fait en harmonie avec son action ; le cortège des Muses ofiVe des poses gracieusement aériennes qui rappellent sans l'imiter la danse des Heures autour du char dApollon, au palais Rospigliosi ; la Paix et
LŒUVRE [)E DELACROIX
Cérès sont également bien réussies, mais le Jupiter est moins heureux : les nécessités de la perspective linéaire et aérienne lui donnent, à la hauteur où Delacrjix l'a placé, des proportions restreintes et des tons affaiblis par l'interposition de l'atmosphère. La logique le voulait ainsi ; pourtant, cette figurine novée dans la vapeur ne semble guère redoutable pour les
groupes anarchiques et monstrueux qu'elle envoie à l'abime. — N'était-ce pas le cas d'user de cet artifice dont les peintres du moyen âge se servaient lorsqu'ils avaient à exprimer la puissance et représentaient le Christ ou la Vierge sous des proportions colossales parmi des figures beaucoup plus petites? Sans aller aussi loin, Delacroix aurait pu ne pas reculer son Jupiter jusqu'aux profondeurs de l'empyrée et lui faire châtier l'anarchie et la rébellion de plus prés, ce qui aurait permis de lui donner plus d'importance. » ^Théophile Gautier.)
L'ŒUVRE DE DELACROIX
N°* 1 144, 1 14) . 1 146, 1 14-, 1 148, 1 149, 1 1 )0, 1 1 )' I : Caissons
Huit toiles marouflées. — H. i'"o5, L. 2'"35. — Gravées au burin d'architecte par Sellier, d'après Roguet, dans les dimensions de : H. o"'o38,L. o'"o84, avec la partie circulaire et centrale, et de: H. o'"o53, L. o™o:)i, les ornements compris. Cette reproduction a été publiée par Victor Calliat, planche XIII du supplément de la Monographie de V Hôtel de Ville de Paris, 1864 et i856. — Reproduites sur zinc d'après les dessins de P. .\ndrieu, dans les dimensions de : H. o'"04i, L. o"'o88, pour l'Ancien Hôtel de Ville, Quantin, éditeur. — Cat. A. Moreau, pp. 141 et 216. .< Les caissons enclavés dans le dessin ornemental du plafond contiennent des divinite's bienfaisantes amies de la Paix. Gérés, la mère nourricière du genre humain; la Muse, noble fille du loisir; Bacchus, le dou.x père de la joie; Vénus qui, selon le proverbe, a froid sans Bacchus et sans Gérés ; Mercure, qui préside au commerce ; Neptune, calmant les flots soulevés par le récent orage; Minerve, la vierge sage, portant sur sa poitrine la cuirasse d'azur des guerriers et sur son cimier le hibou, symbole de la pensée, et enfin Mars enchaîné comme un Scythe captif dans un triomphe athénien. — Le Bacchus, parmi ces figures, toutes d'un beau caractère et d'une grande tournure, se distingue par la poésie de la couleur; le sang de la grappe circule conime une pourpre divine dans son beau corps affaissé sous les pampres ; une demi-teinte rose voltige autour de lui comme le reflet d'une coupe de cristal remplie de nectar et traversée par un rayon de soleil. » C'est non seulement la plus belle des huit compositions qui décorent les caissons, mais c'est aussi un des meilleurs morceaux du peintre. »
i^'(N'^ 1 144.) Premier caisson. — Vénus. — Elle est représentée, comme le sont d'ailleurs les divinités peintes sur les huit caissons, couchée et en pleine lumière. Ses attributs sont ceux que lui prête l'art plastique moderne. D'une main, elle tient le miroir qui reflète son incomparable image, de l'autre, elle laisse glisser une flèche entre ses doigts, tandis qu'à son côté gisent l'arc et le carquois. Le fond est occupé en partie par une bande de ciel. Sur cet azur intense se détache un buisson de roses, autour duquel voltigent des colombes. L'une d'elles s'est détachée de ses compagnes pour venir baiser amoureusement les lèvres de la déesse. — Voir le n" 1 121.
2° (N" 1145.} Deuxième caisson. — Bacchus couche' sous une treille. — Gravé sur bois pour V Illustration, avril 1854, dans les dimensions de : H. o^'ojS, L. o^ijS. — Cette figure est, lar la hardiesse de son contour, par l'heureuse pondération de ses lignes, l'égale des plus belles compositions décoratives. Etendu dans toute la nonchalance de son ivresse, le dieu presse, à même la treille, une grappe dont le jus vient jaillir dans une coupe h demi-renversée. A droite, assise sur ses pattes de derrière, se tient la panthère, compagne fidèle du divin buveur. Il est impossible de se montrer plus habile dans l'arrangement, praticien plus achevé. — Voir le n° 1 1 22.
3" (N" I i46.)Troisième caisson. — Mars enchaîné. — Le sentiment littéraire et le goût délicat qui présidaient à toutes les inspirations de Delacroix l'ont ici admirablement servi. Aux pieds du dieu, qui gît enchaîné dans l'attitude héroïque d'un Titan vamcu, un jeune Erosjoue avec le casque dont il n'a plus peur; c'est un trait emprunté aux bas-reliefs antiques et savamment rajeuni. Des armes décorent le fond. On admirera la pondération de cette figure avec celle du Bacchus. L'opposition des lignes, dans les deux caissons, est très calculée. — Voir le n"' wi'i.
L'ŒUVRE DE DELACROIX
4"(N'' 1 147. Quatrième caisson. — Mercure, dieu du commerce. — La charmante statuette de marbre que J.-B. Pigalle présenta à l'Académie comme morceau de réception, et qui fait partie des collections du Louvre, nous montre un Mercure arrangeant sa sandale, dans l'attitude de contorsion gracieuse que les artistes du dix-huitième siècle aimaient à donner à toutes urs figures de style. Le même sujet prend, sous la main de Delacroix, plus de simplicité. Mercure attache ses talonnières ailées avec le geste d'un personnage moderne nouant les cordons de son soulier; mais ce geste a tant d'ampleur, il offre un développement si complet de tout le corps, qu'il s'élève à la plus noble expression du style décoratif. — Voir le n" 1 124.
5° (N" 114S.) Cinquième caisson. — La muse Clio. — La muse de l'histoire habite des régions sereines, et la cime des plus grands arbres atteint à peine la terrasse du haut de laquelle Clio domine les actions des hommes. Attentive et recueillie, elle observe, tenant dans le pli de son bras droit la trompette oi-i elle fera résonner, à travers les siècles, les noms et les faits les plus dignes de mémoire. Devant elle, le cygne prend son vol; près d'elle, des feuillets de parchemin, archives de l'humanité, gardent pieusement le souvenir des gloires passées, pour les transmettre à la postérité, si peu attentive., hélas! et reconnaissante. — Voir le n" 1 125,
G" (N" 1 149.) Sixième caisson. — Neplune apaisant les flots. — A demi-couché sur une conque marine, se servant de son trident comme d'une rame, de sa draperie comme d'une voile, Neptune parcourt son domaine accompagné du cheval, qui rappelle sa fameuse lutte avec Minerve. Il a frappé les flots en prononçant le terrible : Qï/o.te^o..., et déjà ceux-ci sont rentrés dans l'ordre et la soumission. — Devant cette figure d'un style si grandiose, on s'étonne, en vérité, que l'art industriel n'ait pas mis à profit toute la suite des dieux pour en tirer des modèles de tapisseries de haute lisse ou de panneaux de céramique. — Voir le n" 1 i2ri.
7° (N" 1 i5o.) Septième caisson. — Cérès au milieu des moissons.— C'est encore un souvenir classique qui a guidé Eugène Delacroix dans le choix de ce mouvement. Cérès, le bras ^^^jj^i^' '^''^ïiN^^ replié sur la tète, le torse nu, inversé en sens contraire des f" ^'.-«^Sw jambes, rappelle la figure d'Ariane, telle que l'a interprétée le • '^^^y génie antique. L'attitude abandonnée de Cérès s'explique par l'heure du jour qu'a choisie le peintre. Il est midi, l'heure du grand soleil qui dore les moissons et mûrit tous les fruits. La déesse est à demi-nue; Delacroix, en cela, n'a pas respecté la tradition. Il serait à souhaiter que les peintres ne prissent jamais de plus graves licences vis-h-vis de la Fiable, ou qu'elles fussent également justifiées par le résultat. — Voir le n" 1 127.
%" (N° I i5i.) Huitième caisson. — Minerve, déesse des arts. — La disposition même des caissons ne permettait pas au peintre d'y introduire de figures debout. Une pose couchée convenait peu à Minerve, la déesse de l'action par excellence, la vierge guerrière, l'inspiratrice des arts, la divine ouvrière. Le maître se trouvait donc en présence d'une difficulté presque impossible à résoudre; il l'a heureusement esquivée, se contentant de personnifier en Minerve la puissance pensante; c'est ce qui explique le i,ebte n editatit et l'attribut de la lyre. L'expression du visage, grave et noble, compense d ailleurs et qu il \ a d'un peu abandonné dans l'attitude. — Voir le n" 1 128.