‹ L'œuvre complet de Eugène DelacroixChapitre 7 sur 97 · XXVI INTRODUCTION A · texte numérisé non relu

XXVI INTRODUCTION A

sens si nettement intelligible, comme plus instructif encore que la peinture elle-même.

A régal de tous les grands maîtres des écoles d'Italie, Eugène Delacroix a eu, au degré le plus élevé, le génie de la décoration. Je ne parle pas ici de l'art de remplir par des compositions ingénieuses certaines surfaces données par l'architecture et d'un périmètre souvent bizarre. Cet art, Delacroix a montré dans les pendentifs en forme d'hexagone irrégulier, à la Bibliothèque de la Chambre des députés, à quel point il en était maître. Je parle des combinaisons purement décoratives où les accessoires et l'ornement jouent le rôle principal. On peut voir dans le Salon du Roi ou des Fleuves^ de cette même Chambre des députés, quelles prodigieuses ressources d'invention Delacroix a mises en œuvre dans ce travail admirable, trop peu connu, et quelle rare conscience il apportait à l'exécution des grandes pages décoratives qui lui furent confiées! Chargé de peindre le motif central du plafond de la Galerie d'Apollon au Louvre: Apollon vainqueur du serpeni Python, tx. voulant maintenir la plus parfaite unité entre son œuvre propre et le milieu destiné à la recevoir, il commença par dessiner l'ordonnance architecturale de la composition de Le Brun, où son plafond allait s^encadrer, composition magnifique d'ailleurs, dont l'éclat et les complications fastueuses ont déterminé les formes mouvementées et les colorations puissantes auxquelles s'est arrêtée la volonté réfléchie du maître.

Vingt fois, dans la décoration de la Bibliothèque de la Chambre des députés, Eugène Delacroix a su remplir, avec la plus rare abondance d'invention, le cadre exceptionnel que présentait chacun des pendentifs des cinq petites coupoles. La base étroite de l'hexagone irrégulier offrait de singulières difficultés au développement de la composition qui, cependant, devaitêtre assise dans le sens de la largeur. Delacroix, le plus grand génie décoratif du di.x-neuvième siècle, en a triomphé, sans jamais se répéter, avec un bonheur d'imagination toujours renouvelé. Les vingt pendentifs exécutés peuvent être vus et étudiés sur place; niais que de projets qui, non réalisés, ont été retrouvés dans les cartons du maître après sa mort! Il en est un : Jeunes Jîlles de Sparte s'excrçant à la Utile. Rien ne saurait exprimer la noblesse et la grâce touchante de ces exercices charmants, l'élégance des mouvements, l'aisance des attitudes, la souplesse et la force de ces jeunes corps, la science de la construction, la

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beauté des emmanchements. Cela rappelle, dans une forme d'art plus haute, Tadmirahle sentiment du tableau qui appartenait cà feu M. Maurice Cottier : Jeune tigre jouant avec sa mcre.

Mais ce qui nous arrête tout spe'cialement au point de vue de la composition, c'est la grandeur des groupes considérés isolémenî. et l'aspect décoratif de l'ensemble comprise la façon d'un bas-relief. Il n'y a pas un détail dans cet ensemble immense qui ne fournirait matière à de précieuses études. J'en cite un exemple. Chacune des cinq coupoles de la Bibliothèque de la Chambre des députés est divisée en quatre parties reliées à leur intersection par une bande d'ornements. Le centre de chaque bande est occupé par un mascaron différent. M. Fabius Brest a recueilli le dessin de l'un d'eux dans les débris de l'atelier du maître qui furent vendus surplace après la Vente posthume. — Elle était pourtant bien digne de figurer aux solennelles enchères de l'hôtel Drouot, cette superbe tête de jeune femme au regard profond, aux traits calmes, purs et si nobles! Quel beau modèlecelaferaitpour nos écoles de dessin! Et si simple! Le ton chaud du papier goudron fournit une dem.i-teinte vigoureuse auprès des ombres obtenues par un lavis de sépia rehaussé d'huile, tandis que les hachures, largement tracées, accentuent le caractère de la forme et lui donnent un relief saisissant. Delacroix est ici sculpteur autant que peintre. A raison de la place que la lumière réelle occupe dans la distribution architecturale de la Bibliothèque de la Chambre des députés, il a fait venir en ce motif la lumière fictive par-dessous-, — c'est ainsi que sont éclairés au théâtre les visages des comédiens. Ce renversement de la lumière, qui contredit aux habitudes du regard, ajoute un attrait de curiosité à l'effet puissant du modelé en cette simple tête décorative. De tels exemples de perfection se rencontrent rarement. Quelle réponse écrasante au préjugé qui, contrairement à l'évidence, a si longtemps affirmé que cet admirable coloriste ne savait pas dessiner !

Malgré les chiffres très élevés et de nature à faire illusion que, depuis quelques années, les peintures de Eugène Delacroix atteignent dans les grandes

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