XXVIII INTRODUCTION A
ventes de Thôtel Drouoî, il ne peut échappera Tobscrvateur attentif que le public, j'entends le public des amateurs, reste rebelle au génie du maître. Ses œuvres de chevalet ne se fixent point dans les collections. Nous les voyons, à des intervalles peu éloignés, de nouveau présentées à l'enchère, provoquer sous le coup de marteau du commissaire-priseur de longs retentissem.ents de pièces d'or, d'épais froissements de papier de soie à vignette bleue, puis rentrer pour un temps dans l'onibre de quelque galerie privée, mais pour un temps fort court. Il est inutile, je pense, de citer des œuvres et des nom.s; chacun les a dans l'esprit. Il y a là un fait brutal, inique, déplorable, contre lequel nous protesterions en vain et qu'il vaut m.ieux tenter d'expliquer.
Eugène Delacroix, que l'admiration passionnée de quelques-uns a fait si légitimement illustre, n'a point et, à vrai dire, n'a jamais eu de public autre que celui des artistes. Entre le public et lui, la mésintelligence, je dirais volontiers l'inintelligence, date de 1822, de son début, du Dante et Virgile, et dure encore. Si M. Thiers, à cette date, écrit dans le Constitutionnel quelques paroles sympathiques et prophétiques, c'est qu'elles lui ont été soufflées par un peintre, par le baron Gérard, esprit ouvert, indépendant, dont le salon était alors aussi recherché que le talent et dont les moindres mots faisaient autorité, surtout pour M. Thiers, très jeune encore et fort assidu à faire sa cour au « premier peintre du roi ». Gérarddemeura toujours fidèle à Delacroix. Deux ans plus tard, en 1S24, il parlait avec éloges de l'auteur du Massacre de Scia, sauf cette seule réserve: >< Il court sur les toits. » Et qui le croirait, le peintre de VAinoitr et Psj-ché avait un goût tout particulier pour les lithographies de Faust, notamment pour la scène de la taverne. Par quels courants mystérieux se forme le jugement des hommes, même celui des meilleurs ? Dans la bienveillance de Gérard pour le jeune artiste, n'entrait-il pas une part, fût-elle minime, de l'influence exercée par Gœthe, qui avait très hautement loué cette interprétation de son Faust (i)': N'oublions pas, en effet, qu'il existait un lien commun entre Gœthe et Gérard, je veux dire le baron de Humboldt, uni d'amitié avec l'un et avec l'autre également. On sait, d'autre
;i) n S'il me faut avouer que M. Delacroix a surpassé les tableaux que je m'étais faits des scènes écrites par moi-même, à plus forte raison les lecteurs trouveront-ils toutes ces compositions pleines de vie et allant bien au delà des images qu'ils se sont crie'es. » [Entretiens de Gœthe et A' Eckennann.)
rPA'X'RE DE HE LACROIX XXIX
p.iri. que Girodet. lui aussi, fcliciui Delacroix t.L.i les figures de ia mère déjà morte et de l'enfant renversé du Massaa-e. Il n'y trouvait à reprendre qu'un œil un peu dc'paysé dans le visage de la mère. Sur l'invitation de Delacroix, Girodet ayant à plusieurs reprises essayé de rapatrier cet œil égaré et n'y réussissant qu'au détriment de l'expression si émouvante de la figure : « Laissez donc cette incorrection, finit-il par dire, elle est nécessaire « (i).
En présence de Delacroix, l'opinion se partage aujourd'hui en trois groupes : 1° Les admirateurs convaincus, fervents, qui jouissent par affinité d'âme de toutes les créations de son génie et raisonnent en même temps, motivent, expliquent leur admiration pour son talent de dessinateur et de peintre. — 2° Ceux qui l'admirent de confiance, par contenance. — 3" Le grand nombre enfin qui, ne comprenant pas, respectueusement se tait. — Nous avons gagné cela. Autrefois, je parle de vingt-cinq ans, au Salon de iS5q, où Delacroix fut si grand, ce dernier groupe formait des attroupements ironiques, scandalisés, scandaleux plutôt, devrions-nous dire, devant VOj'îde chc:[ les Scythes et VEnlèremciit de Rébecca ^ ces chefs-d'œuvre.— Quelques-uns encore lui refusent non seulement le génie, mais simplement le talent, le vulgaire talent, et par condescendance lui reconnaissent certains dons de coloriste (2). Ceux-là, l'urbanité m'interdit de les qualifier. Mais il est intéressant d'analvser les causes de ce persistant malentendu entre le public français et un tel artiste.
Une des raisons pour lesquelles Delacroix n'a pas été compris en France, c'est qu'il est venu aussitôt après David et qu'il avait retrouvé l'art du grand dessin qui ne s'elTraie d'aucune difficulté de mouvement, d'aucune hardiesse de geste et d'expression. Le dessin des ensembles et des grandes lignes, importé par l'école des Carrache, s'était m.aintenu en France, malgré les erreurs du goût et les défaillances de la main, jusqu'à la fin du dix-huitième siècle. Dans ses réformes, David, pour modifier l'esprit, modifia aussi la
(i) C'est là une variante au récit du même épisode donné par Théophile Silvestre dans son Histoire des artisies vivants. Je tiens ma version de M. Frédéric Villot, dès cette époque ami de Delacroix, et qui a raconté, dans un article fort ignoré sur Constable, de précieux détails que nous lui avons empruntés, précisément sur l'exécution du J\/a55i7cre ie Scîo.
(2) On sait avec quelle amertume Delacroix parlait de sa réputation de coloriste, exclusive de tout autre mérite. Voir mes Peintres et Statuaires romantiques : Eugène Delacroix.