CHAPITRE V LE BEAU DANS LA NATURE
SOMMAIRE : I. La beauté de la nature moins accessible que la beauté de l'art. — II. La beauté de la nature dans l'histoire de la philosophie. — III. Ruskin. — IV. Mise au point : la beauté naturelle de la nature. — V. Effets de bienfaisance étrangjers à la beauté. — VI. La nature n'est belle qu'à condition qu'on comprenne l'ordre qu'elle étale. — VII. La mer. — VIII. La forêt. — IX. La montagne.
1) Traité de l'amour de Dieu, L. I, chap. 1.
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I. — L'artiste, on l'a vu, s'ingénie à rendre « resplendissant » l'ordre qu'il a choisi. Tout, dans l'œuvre d'art, est intentionnellement adapté aux capacités de l'entre humain pour lequel elle est faite. Rien d'étonnant dès lors si l'œuvre d'art impressionne et ravit. Elle est faite pour exprimer la beauté ; elle n'aurait plus de sens si on supprimait cette destination.
Telle n'est pas la raison d'être de la nature. Les myriades d'électrons, d'ions, d'atomes, de cellules qui constituent les corps sont les agents d'un drame dont les scènes mouvantes s'enchaînent suivant d'inéluctables lois, et qui, pour reprendre les expressions de Cournot, * tendent fatalement et inexorablement vers une lin qui nous surpasse ». Personne n'oserait se flatter de pénétrer par le détail ces fins de la nature ; mais il est manifeste que sa finalité principale n'est pas de paraître belle aux yeux des humains. Non pas que la nature soit privée de beauté. Elle est belle par surcroît, d'une beauté qui déborde de toutes parts nos capacités. Mais cette beauté n'éclate ni toujours ni partout. Elle a besoin d'être comprise, d'être interprétée, et, comme cette interprétation exige certaines conditions de culture, elle n'est pas à la portée de tous. Pour ces raisons, la beauté de la nature est moins accessible au grand nombre que la beauté de l'art. Les premiers hymnes du Rig-Veda, qui se rangent parmi les documents littéraires les plus anciens de l'humanité, chantent sous toutes ses formes la puissance de la nature ; l'imagination et l'esprit des poètes indiens sont frappés de l'exubérance de
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la végétation tropicale ; ils déifient la nature mais ils ne recherchent pas sa beauté. « Dans les chants rudimentaires des sauvages et dans toutes les littératures primitives, dans Homère ou dans les chansons de geste par exemple, une plaine n'est presque jamais admirée que pour sa fertilité et la richesse de ses cultures ; un homme que pour sa haute stature, sa vigueur ou son habileté ». « C'est un fait général, continue M. Lalo, que la nature n'offre à l'homme d'intérêt esthétique par elle même, en dehors de tout enjolivement artificiel, de tout arrangement factice, que dans les époques très civilisées » ^). Or, les époques civilisées sont celles oi\ éclosent les philosophies. Certains poètes ont pu maudire la nature, comme Alfred de Vigny qui lui reproche de rester indifférente à nos joies et à nos douleurs. Certaines modes littéraires ont pu fausser le sentiment de la nature, par exemple, aux temps où les marquises se faisaient bergères et menaient paître les moutons blancs avec des houlettes enrubannées. Mais on peut dire, de façon générale, que les philosophes ont été justes vis-à-vis de la nature et se sont inclinés devant sa beauté, quitte pour chacun à l'expliquer conformément aux exigences de son système.
II. — Il suffit, pour s'en convaincre, de feuilleter l'histoire de la philosophie.
Bien que le Cosmos soit la fie du réel, une ombre de l'Idée, Platon le magnifie et vante sa beauté. Le Timée nous apprend que, pour assurer la symétrie
\) Revue philosophique, 1909, p. 499.
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de l'univers, le Dieu architecte a clivé l'âme du monde par le milieu et a ramené les deux parties en forme de cercle. Et combien naïve et poétique à la fois cette autre explication à laquelle Platon recourt pour marquer les entrailles du monde à l'empreinte de la beauté : les quatre corps simples, — la terre, le feu, Tair, l'eau — sont ramenés à des surfaces planes, et les triangles qui en constituent les formes génératrices sont ceux qui réalisent les proportions les plus belles à ses yeux, à savoir les triangles rectangle, isocèle et scalène.
Devant la beauté du monde sensible aucun philosophe de l'antiquité n'a trouvé des accents plus émus que Plotin, le grand représentant du néo-platonisme ; et comme des Gnostiques fréquentaient son école, il se complaît à défendre contre eux la perfection de l'Univers. Le soleil, les astres, les hommes, les animaux, bien qu'émanations déchéantes de l'Etre suprême, n'en sont pas moins des jaillissements et des retiets de sa beauté. La laideur des détails disparaît, dit-il, devant la beauté de l'ensemble, « telle une danse une et parfaite exécutée au milieu de chants et de musiques variées ; tel un tableau dans lequel le peintre ne met pas partout des couleurs également belles, mais donne à chaque partie la couleur qui lui convient pour réaliser la beauté de l'ensemble » '). La beauté qui se mesure sur l'être et sur la vie, continue-t-il, s'identifie avec la lumière. * Voilà
1) Ennéades, 1. XXVIII, éd. Kirchoff, 3, 544 A. Lire J. Cochez, l'Esthétique de Plotin. Revue néo-scol. de philos., 1914.
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pourquoi le plus beau corps est le feu, supérieur en beauté à tous les corps... Il possède la couleur par son essence même et c'est lui (jui la communique aux autres... Le corps où il ne domine pas n'offre qu'une teinte décolorée et n'est plus beau parce qu'il ne participe pas à toute la forme de la couleur » ^). L'esthétique de la vie et de la lumière, formulée par Plotin dans ses principes métaphysiques, suscita les enthousiasmes du monde alexandrin, et elle apprit aux néo platoniciens et aux Pères de l'Eglise, unis dans une même croisade contre les gnostiques, à tourner les regards vers les grands spectacles de la nature. Ecoutez comment Denys Longin, disciple de Porphyre, les exalte et les magnifie : « Notre admiration ne se porte pas naturellement sur de petits ruisseaux, bien que l'eau en soit transparente et utile même à notre usage, mais sur le Nil, le Danube, le Rhin, et bien plus sur l'Océan. Nous ne nous étonnons pas qu'une petite flamme que nous avons nous-mêmes allumée conserve son pur éclat, mais nous sommes saisis de stupéfaction devant les immenses flambeaux célestes même quand brusquement ils viennent à s'éteindre ou à s'obscurcir. Et rien ne nous paraît plus admirable dans la nature que les cratères de l'Etna qui crache, du fond de ses abîmes, des pierres, des rochers et des fleuves de flammes » ^). Saint Augustin et saint Jean Chrysos-
1) Ennéades, traduction Bouillet, t. I, p. 103.
2) Longin, Du sublime. Section XXXII. Différence entre Platon et Lysias.
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tome parlent le même vigoureux langage. Regardez, s'écrie ce dernier, les cieux étoiles, les grandes plaines où broutent librement les daims et les cerfs au bord des fontaines, et dites-moi s'il ne convient pas de s'extasier de la beauté de la nature, et de l'œuvre merveilleuse du créateur.
L'optimisme esthétique des Pères de l'Eglise se perpétue chez les philosophes du moyen âge, mais plus raisonné, plus froid, et suspendu, peut-on dire, à une métaphysique du divin. Pour le rencontrer sous une livrée poétique et vivante, il faut lire les poèmes de Dante et les Fiore/ti de saint François. Puis vint la Renaissance qui s'éprit follement des beautés du Monde ; elle subit l'attrait de ses mystères ; elle professa pour la nature un culte idolâtre puisque, pour la mieux exalter, on la déifia. Le naturalisme panthéiste de Patrizzi et de Giordano Bruno renchérit sur l'enthousiasme des Alexandrins, mais il ne les égale pas en profondeur de pensée.
Enfin s'ouvre la longue série des philosophies modernes qui remplit les trois derniers siècles, et dont on peut dire, qu'à part quelques théories du pessimisme, aucune n'a méconnu les beautés de la nature. C'est Malebranche qui, composant ses entretiens sur la métaphysique, se complaît dans l'admiration des prodiges dont l'univers est rempli. C'est Leibniz pour qui tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, et qui situe la beauté dans un clair-obscur de la vie psychique, une perception confuse de l'ordre. C'est Kant qui est non moins optimiste à sa manière, et chose étrange,
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cherche la beauté de la nature dans les réactioris et les attitudes du moi. C'est Rousseau, dont Jules Lemaître a pu dire que, dans ses yeux solitaires, se reflètent les champs, les bois, les montagnes, les lacs, mais à qui l'on a indûment attribué le mérite d'avoir éveillé chez les modernes le sentiment de la nature. Ne continuons pas cette énumération : ce serait entreprendre une tâche qui nous entraînerait hors des cadres de cette leçon.
III. — Je ne puis cependant clore cette rapide incursion dans l'histoire sans m'arrêter à Thomme qui, parmi nos contemporains, a exprimé la beauté de la nature sous la forme la plus vivante : John Ruskin. Il est, en effet, le grand prêtre d'une religion de la beauté, et combien de ses pages rappellent les élans de Plotin, de Denys Longin, de saint Jean Chrysostome ! La nature qu'il admire est la nature inviolée, éloignée des villes. Il n'a point assez de sarcasmes contre les sophistes qui appellent nature « les usines, les trottoirs, les fiacres, les bicyclettes, les guinguettes et talus des chemins de fer » ^). Il aime les vallées profondes où les eaux, les herbes, les lueurs, les ombres, les sèves font tout à leur fantaisie. Rien ne traduit mieux la pensée intime de Ruskin sur la beauté de la nature vierge que le culte qu'il professa pour le nuage, une des seules choses, croyait-il, que l'homme ne puisse toucher et souiller. Il n'eût pas manqué de maudire les avions qui le traversent
1) RoBERT'DE LA SizERANE.y. Ruskïn et la Religion de la Beauté, p. 224.
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de leur sillage. Tout est beau qui est réel et tout porte ce que Ruskin appelle « la signature de Dieu sur ses œuvres ». Quelque grand que fût son amour de l'art, Ruskin devait, pour rester logique avec lui-même, placer l'art en dessous de la nature. Aussi « tout art sain, dit-il, est pris dans une chose réelle qui est meilleure que Vart ». Aussi, « aucune déesse grecque n'a jamais été moitié si belle qu'une jeune Anglaise d'un sang pur » '). A la fin de sa vie, il rêva d'une philosophie sociale qui marquât un retour au culte de la beauté naturelle. Puisque l'industrialisme et la spéculation sacrifient la beauté des paysages, il faut proscrire l'un et l'autre ; il faut proscrire aussi la misère qui, dans la ville, tue la beauté plastique du corps, revenir à la vie simple sans laquelle le culte du beau est impossible. Dans les temps idéals qu'entrevit Ruskin, plus aucune cheminée d'usine ne fumera dans le ciel, et les rails des chemins de fer seront enfouis dans les champs.
Après ces rapides notes historiques, essayons d'étudier la beauté de la nature.
IV. — Une mise au point s'impose, et les enseignements de Ruskin nous aideront à délimiter à un premier point de vue l'état de la question : la nature dont il s'agit d'étudier la beauté est la nature abandonnée à elle-même. Quand la main de l'homme plie la nature à ses utilités ou à ses goûts, elle ne peut que la déformer. Le bois apprêté, la pelouse façonnée, le ruisseau canalisé, l'arbre
Dpp. 216, 218, 222.
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conduit et taillé, la fleur mise en serre chaude et surveillée dans sa fécondation peuvent avoir un charme exquis et entrer dans le domaine de l'artificiel et même de l'artistique, mais ils n'appartiennent plus au domaine de la nature naturelle. Tout comme le cheval de trait ou de course, chez qui l'éleveur a provoqué des déformations, ne ressemble que de loin au coursier sauvage que les Indiens prennent au lasso dans la pampa. Il faudra mettre en œuvre un critère à part pour juger de la beauté ou de la laideur de l'animal domestique. La nature, c'est le brin d'herbe dont le velours est plus délicat que la paume de la main, c'est la feuille mordorée ou touchée par le soleil, c'est la montagne, la mer, la plaine, la forêt. Les Etats-Unis d'Amérique ont érigé en réserves nationales de vastes territoires où la nature sauvage et puissante, avec ses sources d'eau chaude, ses éboulis, ses forêts vierges, est protégée contre la déformation esthétique et on ne saurait assez se réjouir de cette initiative que d'autres pays s'appliquent à imiter. Ces considérations expliquent que, pour juger de la beauté de la nature, il faille se défier de la tendance qui nous incline à y chercher quelque chose d'humain. Rien n'est plus faux que cet anthropomorphisme, qui voudrait nous faire trouver par voie à'Einfiihlung^ dans des animaux, des attributs qui n'appartiennent qu'à l'homme, et cela à raison de certaines ressemblances qu'ils ont avec lui. « En général, écrit M. Sully Prudhomme, une bête ne nous paraît laide que par notre invincible propension à y chercher quelque chose de la figure
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humame. Pour savoir s'il y a vraiment des singes laids, il faudrait pouvoir consulter un singe, car la beauté que nous demandons inconsciemment à la forme du singe et qu'assurément nous n'y trouvons pas, c'est une beauté humaine ; aussi, quand nous disons qu'un singe est laid, c'est comme si nous disions qu'il le serait s'il était homme, ce ([ui est incontestable » ').
V. — Une seconde mise au point s'impose ; et grâce à elle se dissipera l'illusion de ceux qui s'imaginent jouir de la beauté de la nature, alors qu'ils n'en éprouvent que la bienfaisance. C'est que les modalités que revêt l'action de la nature sur l'homme sont complexes, et les plus puissantes sont étrangères à l'esthétique.
D'abord il en est ainsi de la riche gamme des impressions organiques et des plaisirs sensibles qu'elles engendrent. Des amis joyeux, qui par les chaudes journées d'été, organisent un pique-nique ou une promenade au cœur frais de la forêt, ne sont pas, de ce seul fait, et quoi qu'ils en pensent, des admirateurs de sa beauté : ils respirent son atmosphère oxygénée et ses senteurs résineuses ; ils goûtent ses frais ombrages et son calme reposant. Parmi ceux qui subissent l'attirance de la montagne, beaucoup ne lui demandent pas autre chose que ces pénétrantes et saines joies de vie physiologique : contact bienfaisant d'un air vif qui fouette le sang ; contemplation reposante des vastes horizons ou des nuances de la verdure ; prome-
1) L'expression dans les beaux-arts, p. 104.
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nades qui revigorent le corps et engendrent là salutaire fatigue ; ascensions et exercices violents qui assouplissent les muscles, flattent l'amourpropre et donnent conscience de la force physique.
Il en est de même de la vue de la mer, qui, plus que tout autre spectacle de la nature, prête à de pareilles confusions. Se remplir les poumons de la brise saline est d'autant meilleur qu'on s'échappe de l'atmosphère viciée des villes. Le vent du large stimule la circulation du sang, brûle les joues, dore les épidermes, alors que les courants d'air des avenues et des boulevards ne réussissent très souvent qu'à nous enrhumer. L'œil aussi se délecte et se repose quand on le laisse errer sur les horizons unis de l'eau et de la dune, et le monotone bruissement de la vague est une caresse pour l'oreille. Quant aux bains d'air, de lumière et d'eau, ils donnent des sensations inconnues à ceux qui, le reste de l'année, vivent à l'étroit dans les villes. 'Pour toutes ces raisons, la mer est pourvoyeuse de santé et de force, elle repose et calme les corps et les cerveaux. C'est à raison de sa bienfaisance physique que les foules se pressent sur ses plages, faisant surgir et se développer les cités balnéaires.
Ceux qui ne demandent pas autre chose à la forêt, à la mer, à la montagne qu'un renouveau du plaisir vital, n'entrent assurément pas en contact avec la beauté de la nature.
Et combien d'autres qui devant les spectacles de la nature ne satisfont qu'un besoin de curiosité, ou obéissent à la suggestion d'un guide, j'eus l'occasion, récemment, d'admirer dans un des beaux
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jardins de la Touraine, les platanes énormes qui grandissent au bord de la Loire. Nulle part on ne voit de troncs plus élancés, de couronnes plus touffues. Le propriétaire, tout en m'en faisant les honneurs, m'apprit que l'an dernier un Anglais vint les voir et voici comment il résuma son admiration : « En Angleterre, dit-il, je n'en connais pas de si élevés * et il demanda l'autorisation de mesurer la hauteur des platanes au moyen d'appareils trigonométriques. Ce qui lui fut accordé. Assurément les notes et les chiffres qu'il inscrivit sur son carnet de voyage n'avaient rien qui se rapportât à l'esthétique de l'arbre.
On en peut dire autant d'une autre catégorie d'amants de la nature, épris de sa bienfaisance morale. Car elle ne vivifie pas seulement les organismes fatigués ; son calme, son silence, la solitude qu'on y trouve, son immensité peuvent refaire les âmes, apaiser les souffrances morales, donner Toubli momentané des peines de la vie. Aux cœurs endoloris, les forêts et les montagnes offrent des asiles dont les poètes ont chanté l'apaisante influence. La vie accumule les déceptions et les sentiments des hommes changent, mais la nature ne change pas. Les arbres sont des amis qu'on retrouve d'une année à l'autre, pareils et fidèles, c'est une des raisons pour lesquelles on se surprend à les aimer.
D'autres impressions encore que suscite la nature peuvent se rattacher à sa bienfaisance morale, tel le plaisir de la ressouvenance. On aime à revoir le pays natal, à parcourir un endroit où
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l'on a séjourné, à visiter à nouveau des sites connus, parce qu'on y retrouve quelque chose de soi-même, ses souvenirs, ses amours, ses souffrances, la parcelle d'âme qui reste accrochée aux routes de la vie. Mais, encore une fois, tout cela ne peut s'appeler jouissance esthétique.
Outre la séduction que détermine leur bienfaisance — physique ou morale — la mer, la forêt, la montagne, la nature inspirent un attrait d'un autre ordre, un amour plus pur et plus désintéressé, et cela à raison de leur beauté. Un nouvel état de conscience y correspond. Pour dissiper toute confusion, un peu d'attention suffit.
VI. — La nature^ en effet, n'est belle qu'à la condition d'être comprise et, ce qu'il faut y compirendre, c'est L'ordre qui y éclate.
L'ordre règne à tous ses échelons et la compénètre ; il régit la course des cieux étoiles comme le fonctionnement des microorganismes. Les myriades d'êtres qui constituent l'univers matériel sont impliqués dans un réseau d'interdépendances dont l'homme ne connaîtra jamais, sans doute, le secret et qui entraîne l'univers vers un terme connu de Dieu seul. La pensée de Leibniz reste vraie : des yeux perçants comme ceux de Dieu lisent dans un brin d'herbe toute l'histoire du monde, son présent, son passé, son avenir.
Quand l'homme perçoit quelque parcelle de cet ordre, quand il saisit dans un être ou un groupe d'êtres les voies éclatantes par lesquelles la nature réalise la variété dans l'unité, il jouit de sa valeur esthétique.
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Elle se fait belle pour le savant aux heures où il se recueille ; quand il interrompt ses analyses et ses recherches, afin de jouir du résultat acquis, « La première fois que j'en fus témoin, s'écrie Rindfieisch, à propos de phénomènes de division cellulaire par lesquels la nature assure la perpétuation de l'espèce — je me demandai à moi-même avec stupéfaction : Quoi, est-ce ton esprit qui a passé là ? La cellule a-t-elle donc la même intelligence que toi ? Si l'on était chargé de partager en deux un long filament comme celui-là... s'y prendrait-on autrement que ne le fait la nature ? » ^). Dans le même sens on peut dire avec Ruskin que, pour goûter la véritable beauté d'une roche ou d'une montagne, il faut être géologue, « puisqu'une partie de cette beauté réside dans l'intelligence des lois naturelles qui ont amené les convulsions ou les lentes évolutions des forces cosmiques ». Et quand, après dix-sept ans de labeur, Kepler découvrit les lois qui devaient révolutionner la conception des mondes, le savant se tut devant l'artiste et devant l'adorateur, et la beauté du plan divin lui arracha des lèvres une sublime prière qu'on ne peut relire sans être remué.
Nulle part plus que sur les côtes sauvages de l'Océan Pacifique, aux environs de San-Francisco, on ne subit cette impression d'immensité, et cependant si on ne consulte que les apparences, la plaine liquide du Léman, aux endroits du haut lac où nul
1) RiNDFLEiscH, AertzUcHc Philosophie, Festrede, Wurzburg, 1888, p. 16.
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rivage ne vient borner la vue, semble aussi étendue que la mer vue des bords du Pacifique. Mais dès qu'on raisonne, quelle différence entre ce désert d'eau qui s'étend jusqu'au Japon et cette mare intérieure large de quelques lieues. Preuve évidente du côté intellectualiste de l'esthétique de la nature.
VII. — Parmi les nombreuses connexions que fait éclater le spectacle de la mer, les unes se rattachent aux couleurs magiques dont elle se revêt, d'autres aux mouvements qui l'agitent, d'autres enfin et surtout aux forces physiques auxquelles elle obéit. La couleur de l'eau ne donne pas seulement un plaisir aux yeux par la suavité des teintes, la douceur des transitions, l'harmonie des contrastes, le fondu total que nos mers septentrionales possèdent à un si haut degré ; elle a une valeur esthétique parce qu'elle souligne les espaces marins, diversifie les plans, et permet ainsi de percevoir l'immensité de l'Océan. Car les couleurs marines font ressortir les plaines d'eau et les découpent, tout comme, dans une peinture, la couleur accentue le dessin et la perspective. Quant au mouvement, qui décrira la variété et l'unité du rythme qui agite ces masses d'eau, la marée avec ses pulsations, la vague monstrueuse ou le flot léger qui déferle ?
La poésie, depuis Homère, ne personnifie-t-elle pas le mouvement de la mer en lui attribuant les sentiments humains ? On la dit calme et endormie ; on parle de ses révoltes et de son courroux. On la croit furieuse, quand le vent d'ouest la secoue en tempête. Elle paraît vivre, parce qu'elle est chose infiniment mouvante, et que le mouvement est le
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signe extérieur de la vie. Mais nous savons que la mer ne vit pas, son mouvement ne rentre pas dans le cycle vital. La mer vit : ce n'est là qu'un symbole, ce n'est pas une réalité.
Quand on réfléchit, on s'aperçoit que la mer parle à l'esprit plus encore qu'à l'imagination, et la couleur et le mouvement ne sont pour ainsi dire que la traduction sensible de cette force physique, à la fois immense et irrésistible, qu'est la mer. L'esprit devine la poussée des océans derrière les vagues qui chevauchent, il comprend qu'elles obéissent aux vents, aux attractions lunaires, et qu'en fin de compte elles ne sont qu'un élément dans le vaste concert des forces cosmiques.
Et cette force est éclatante, parce que tout ce que l'œil embrasse (couleurs, plans, mouvements) est multiplié à l'infini. Où trouver pareil langage ? Dans la nature comme dans l'art l'ordre est beau dès qu'il est puissamment rendu.
Il ne faut pas de cadre à la mer, elle remplit tout, tandis que l'artiste humain, pour la peindre, est forcé d'en découper un coin et de 1' « encadrer », Le rivage fait encore ressortir l'immensité de ces forces ordonnées : dunes ou rochers donnent l'impression de la résistence, de la lutte contre les empiétements de l'eau.
VIII. — L'ordre de beauté qui impressionne dans la forêt émane de la vie puissante qu'on y voit partout circuler. Ici point de ces bosquets arrangés, de ces bois artificiels où les arbres semblent obéir à un mot d'ordre et se grouper avec la permission de l'homme. Des végétations somptueuses couvrant
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de vastes domaines, et dont le forestier se borne à corriger ou à diriger les fantaisies, sans entraver l'exubérance et la finalité de la nature vivante.
On la saisit différente dans l'arbre et dans la collectivité.
Le chêne parle tout entier de sa robustesse : l'écorce rugueuse, le tronc solide, l'armature des branches, la couronne arrondie en crinière, et les racines bien apparentes, si énergiquement enfoncées dans le sol, qu'elles semblent devoir <■ toucher à l'empire des morts » ^). Avez-vous remarqué comme la beauté du chêne grandit quand on songe à sa longévité, ou que la vue d'un gland nous reporte à ses origines modestes ? C'est qu'alors de nouvelles relations d'ordre alimentent l'intelligence et enrichissent sa contemplation. La durée est un indice de la force, et on comprend que les druides aient divinisé, dans les forêts vierges de la Gaule, l'arbre dont la vigueur symbolisait pour eux la vie.
Le cycle des saisons montre la. beauté du chêne sous des aspects divers, parce qu'il met en valeur les manifestations variées de sa force vitale. La lumière vive du printemps accuse les reliefs de l'écorce, et dépose un sourire sur le vert tendre des feuilles. L'été déploie les frondaisons luxuriantes et sombres. L'automne les couvre de pail-
1) Dans la forêt de Bersay, entre le Mans et Château-du-Loir, le chêne Bopp a vingt mètres de haut; il est droit comme une colonne; pas un nœud ne dépare le tronc qui s'est développé en torsade ; la couronne est symétriquement développée. Cet arbre-roi, entouré d'une cour d'autres géants, est une des merveilles forestières de la France.
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lettes d'or, et, quand décembre a dépouillé la couronne, Tarière apparaît tout nu, montrant les détails de son ossature. Formes des feuilles et des branches, lignes du tronc et de la tête, couleurs des parties et de l'ensemble, tout s'ordonne et converge vers une impression utiique.
Que dire du vent qui prête à l'arbre l'apparence du mouvement autonome, et contribue à faire de chaque chêne une individualité : c'est la brise légère qui frissonne dans les feuilles sans remuer les branches, c'est le vent d'automne qui sème les feuilles mourantes, ou encore l'ouragan dont l'effort fait ressortir la force du colosse.
Dans nos forêts septentrionales, chaque essence d'arbre a sa beauté ; le hêtre à la ramure plus mince et très élancée, à l'écorce lisse, avec, sur le tronc, des nervures saillantes ; le platane opulent, l'érable tacheté, l'épicéa, le mélèze, l'orme, le bouleau : tous réalisent un ordre de vie par des voies différentes et révèlent à qui sait les comprendre d'irréductibles rapports.
Mais la forêt se pare d'une beauté nouvelle et autrement prenante quand on enveloppe du regard l'ensemble, après avoir considéré quelques individus qui la composent. Une splendeur d'ordre vous saisit dont la richesse est inépuisable, car de toutes parts apparaît la lutte pour la vie et la finalité.
Dans le monde des végétaux, la lutte pour la vie est la lutte pour la lumière, et la nature consacre les droits du plus fort. Quels drames dans les sousbois pour conquérir ou garder une place au soleil ! Voyez comment le sapin renversé se redresse ;
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comment un arbrisseau gêné dans sa croissance par un puissant voisin, l'évite et le contourne. Le chêne, grand seigneur, permet aux faibles taillis de vivre à son ombre; le hêtre, au contraire, est un égoïste qui intercepte la lumière par son feuillage touffu. Il faut voir encore comme on se dispute le droit à la terre où les racines puisent le suc nourricier, et par quels prodiges d'ingéniosité certaines plantes arrivent à résoudre le problème de leur alimentation.
Les arbres meurent, mais la forêt se perpétue. La nature sème à pleines mains la semence fécondée pour assurer la perpétuité de l'espèce ; elle gaspille ses moyens pour être certaine d'arriver à ses fins. Quand la glandée est abondante, des milliers et des milliers de germes sortent des glands que le chêne a laissé tomber sur le sol. Un seul peut-être survivra, et ce ne sera pas celui qu'une main d'homme aura planté, mais le choyé de la nature qu'elle aura fait échapper, comme par miracle, aux multiples forces de destruction.
La forêt forme un vaste réseau d'éléments disparates et antagonistes dont le jeu et l'interaction aboutissent à l'ordre et c'est ce qui fait sa beauté. Plus on la fréquente, plus on la découvre.
Elle s'empare d'ailleurs de celui qui s'engage dans ses drèves ou dans ses sentiers, en l'isolant, en le plongeant dans une sorte de mystère. Qu'on traverse des frondaisons épaisses où se jouent les ombres et les lumières ; qu'on pénètre dans des clairières où seuls se dressent quelques géants ; qu'on la parcoure en suivant des plis de terrain
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d'où brusquement se découvrent des panoramas de cimes, elle vous met seul à seul en face d'ellemême.
IX. — La forêt peut entrer comme facteur dans l'esthétique de la montagne. Les Ardennes, les Vosges, le Jura, la Forêt-Noire, les Alpes moyennes sont des régions boisées. Dans la montagne, la nature met en œuvre ses forces les plus impressionnantes et nulle part l'ordre qui résulte de leurs contrecoups n'est plus imposant : le torrent, le glacier, la moraine, les cimes, les neiges donnent une sensation d'écrasement et sont des applications effroyables de la loi de la pesanteur. Tout y est lutte et contraste : le torrent qui bondit sur les éboulis, le nuage qui monte à l'assaut de la montagne, l'orage qui s'accroche aux flancs de la vallée et se brise contre les blocs de pierre. Les fonctions de la vie végétative s'}' révèlent sous un jour nouveau. On sent l'effort partout : dans les érables dont les bras sont décharnés, dans les sapins qui s'agrippent à la côte et dont les racines enjambent les roches pour rencontrer le terreau favorable ; dans la plante alpestre, fine, délicate, dentelée, qui se balance au fond d'une crevasse, au sommet d'un éboulis, où nul ne s'attendrait à la rencontrer et n'oserait aller la cueillir. L'été étant court, la végétation est ici plus intense, les fleurs sont plus chatoyantes, elles gagnent en éclat ce qu'elles perdent en durée.
La beauté de la nature est donc distincte de sa bienfaisance. Mais on remarquera qu'on peut jouir simultanément ou successivement de l'une et de
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l'autre et que, d'autre part, on jouit moins souvent et moins longtemps de sa beauté. Celle-ci exigeant un travail d'imagination et d'intelligence, n'est perçue que par intermittence, tandis que l'excellence de la mer, de la forêt, de la montagne agit de façon continue et permanente et nous enveloppe tout entiers.