CHAPITRE VU LES FINALITÉS ARTISTIQUES
SOMMAIRE : I. Finalité interne et externe. — II. Finalités individuelles. — III Bienfaisance de l'art dans la vie individuelle. Le culte de l'art. — IV. Finalités collectives.
I. — Nous avons groupé autour de trois questions les problèmes auxquels s'intéresse une philosophie de l'art : Quelle est la genèse de l'œuvre d'art ? Quelle est sa nature ? Quelle est sa finalité ? Il reste à répondre à la dernière question : A quoi sert l'œuvre d'art ?
Si l'on entend par finalité la destination que la nature même des choses confère (finis operis), nous avons répondu par avance : l'œuvre d'art ne sert — d'elle-même elle ne peut servir — qu'à exprimer, grâce à des moyens sensibles, la beauté créée par l'homme et appropriée à ses pouvoirs perceptifs et émotifs. L'œuvre d'art, comme toute chose, a pour finalité interne la plénière réalisation de sa nature. Elle exprime le beau, comme le feu brûle, comme l'aumône soulage. Tel est le sens plausible qu'on peut attacher à la formule: «L'art pour l'Art».
Mais le plus souvent on entend dans un autre sens la destination de l'art. A côté de leur finalité interne^ les choses ont, ou peuvent avoir, d'autres finalités, superposées à la première en vertu d'une
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volonté de l'homme, et que, de ce chef, on appelle externes^ extrinsèques (finis operantis). C'est de ces finalités étrangères que se préoccupe le problème de la mission de l'art. Proljlème complexe, car on ne peut fixer de limite aux subordinations que la volonté de l'homme a le pouvoir d'assigner aux oeuvres d'art.
Essayons d'y mettre de l'ordre en distinguant, dans les finalités artistiques, deux séries, les finalités individuelles et les finalités collectives.
Les deux groupes d'ailleurs, principalement le second, comportent des subdivisions multiples : nous les marquerons au passage, en choisissant de préférence celles qui ont un retentissement dans les préoccupations contemporaines. Chacun de ces nombreux points de vue fournirait matière à un entretien spécial, mais leur étude approfondie n'appartient pas en propre à l'esthétique, et l'on n'en trouvera ici qu'une sorte de tableau en raccourci.
II. — L'œuvre d'art reçoit une finalité individuelle^ dès que l'homme lui assigne un rôle dans l'organisation de sa vie, dès qu'il la subordonne à un but ultérieur et autre que l'expression de la beauté. La production et la jouissance artistiques entrent alors comme éléments dans la conduite, à la manière de tout autre acte humain, et à ce titre elles se teintent du caractère de la moralité. La fonction morale se superpose à la fonction esthétique.
Le problème de la mission morale de l'art, qui apparaît ainsi sous une première forme, diffère
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totalement de celui que nous avons traité à la fin du précédent chapitre. Là il s'agissait de la valeur esthétique de la moralité dans l'art, proposée comme objet à la perception contemplative. Ici on considère la valeur morale de l'activité esthétique quand on la subordonne à des fins librement choisies. Or, qui ne voit que ce second problème, relevant de la morale, doit se résoudre d'après les principes propres à cette science ?
D'abord il est clair que la subordination de l'œuvre d'art à des fins ultérieures ne peut nuire en rien à son caractère de beauté. Ce caractère seraitil altéré, de ce fait, par exemple, que l'artiste a cédé au mobile de l'ambition, ou qu'il a cherché dans la vente de ses œuvres les ressources nécessaires à la vie matérielle ? Etrange prétention de la part de certains apôtres de l'art pour l'art, qui veulent interdire à l'artiste toute autre préoccupation que celle de produire la beauté pour la beauté, comme si l'artiste était un déséquilibré, à qui il est interdit d'organiser sa conduite, un dévoyé condamné à s'abandonner, à la manière d'une épave, au roulis de l'existence. L'œuvre reste ce qu'elle est, et pour déterminer sa valeur d'art, les intentions de leur auteur n'entrent pas en ligne de compte. Aux beaux siècles artistiques du moyen âge, les imagiers et les sculpteurs, les verriers et les miniaturistes étaient à la fois des artistes et des prosélytes. Chefsd'œuvre de beauté, leurs madones étaient aussi des messagères de piété. Ils travaillaient pour l'amour de Dieu, et la religion était un des grands principes inspirateurs de la corporation où sont éclos tant de
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talents anonymes. Il serait insensé d'en conclure à un vice de leur prosodie, à une moins-value de leur idéal d'art. Loin de nuire à la perfection de son œuvre, les finalités de l'artiste peuvent constituer un stimulant précieux. Ce fut pour plaire au pape Jules II que Michel-Ange s'enferma pendant de longs mois dans la chapelle Sixtine. L'espoir de la renommée, l'idée de la gloire n'ont pu exercer sur son talent que des influences heureuses.
D'autre part, dès qu'on envisage la production de l'œuvre non plus comme fait artistique, mais comme tin d'une libre volonté, elle revêt tous les caractères du fait moral ; comme tel elle tombe sous l'empire des lois qui régissent tout acte humain, et devient, pour celui qui la produit comme pour celui qui la contemple, la source et l'occasion d'effets bienfaisants ou malfaisants, de devoirs et de responsabilités, de mérite ou de démérite.
Les principes généraux de la morale individuelle suffisent à faire comprendre que, s'il est loisible à l'artiste de mettre ses œuvres au service d'une idée, d'une religion, d'une morale, on ne voit pas bien au nom de quel principe on lui en ferait une obligation. Vous connaissez la théorie grecque de l'époque socratique issue de la confusion du beau et du bien moral. Elle imposait à l'artiste le devoir de répandre dans le peuple des idées morales. Ce devoir était mis en • corrélation avec la mission sociale de l'art dans l'état grec. L'œuvre d'art, apprend Platon, ne doit pas être une indifférente distraction, mais un enseignement moralisateur.
Rien n'est plus faux que cette déontologie rigo-
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riste. Aucun acte de production artistique n'étant l'objet d'une obligation morale, il faut condamner, comme deux théories également outrancières, celle qui impose et celle qui interdit une mission morale à l'artiste.
Dès lors la question de sa responsabilité se résout sans peine. L'artiste n'est pas un être privilégié, un Sur-Homme affranchi des lois qui régissent la conduite des autres humains. Il n'y a pas un code spécial qui immunise les artistes contre des fautes imputables aux autres mortels et fasse d'eux une caste à part, en dehors de l'humanité. Si son œuvre est bienfaisante, il en récolte le mérite ; si elle produit des effets malfaisants, pourquoi n'en répondrait-il pas ? On peut dire de l'artiste dont les œuvres sont des agents de démoralisation ce que Pascal dit à propos de Montaigne : « Son livre n'étant pas fait pour porter à la piété, il n'y était pas obHgé ; mais on est toujours obligé de n'en point détourner ^).
Les apologies artistiques du suicide ont coûté la vie à des milliers d'hommes de tout âge et de toute condition ; l'art impur a précipité dans la volupté coupable des légions de jeunes gens : les auteurs de pareils fléaux ne sont-ils pas des criminels ? ^).
III. — Sans cesser d'être une dispensatrice continuelle d'impressions de beauté, l'œuvre d'art
1) Pensées, éd. Havet, p. 344.
2) L'artiste est non moins le maître de son œuvre ; il a sur elle un droit de propriété et il est juste que la loi le protège contre les plagiaires et les déformateurs.
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devient aisément dans la vie intime de l'individu, une pourvoyeuse de consolations, de sourires, de joies et un agent de moralisation. Elle est apaisante ou tonifiante. Aux œuvres d'art que nos foyers abritent, aux objets mobiliers de la vie quotidienne, ne confions-nous pas nos peines pour les soulager, nos joies pour les doubler? Dans la tourmente de la vie et les inévitables blessures du chemin, une page de littérature, une heure de musique, un album qui nous rappelle les impressions ressenties devant des chefs-d'œuvre d'art déversent sur l'âme des influences calmantes, et ces diversions délicieuses ressemblent à de chauds rayons de sympathie. Dans ce sens, on peut reprendre la parole de Schopenhauer qui appelle l'art une halte dans la souffrance, « une boisson enivrante qui fait oublier les malheurs de l'existence ». La théorie est vraie à condition qu'on la dépouille de sa tonalité pessimiste. On peut la transporter dans la morale optimiste que nous professons ; car, si la douleur a un sens moral qui nous permet aisément de justifier sa présence dans la vie humaine, et si dès lors elle est conciliable avec le bonheur, elle n'en est pas moins une épreuve redoutable aux plus forts. Bénie soit l'œuvre d'art qui momentanément y met trêve et nous confère de nouvelles énergies pour la lutte !
La morale des braves est une morale d'optimistes et l'art peut devenir une armure. Je sais que des tranchées françaises plus d'un être d'élite s'est fait envoyer des reproductions d'œuvres d'art, d'œuvres inviolées, dont l'image pût chasser, ne
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fût-ce que quelques instants, la vision des dévastations et des ruines.
S'il en est ainsi, l'art est autre chose qu'un jouet folâtre à l'usage des désœuvrés. La formule kantienne du jeu, reprise et corrigée par H. Spencer, n'est juste que dans un sens, en tant qu'elle exprime le caractère désintéressé de l'art. Prise à la lettre, elle enlève à l'œuvre d'art son caractère sérieux qui constitue son auréole et sa force.
Mais on a été beaucoup plus loin ; et l'on a voulu instaurer la religion de la beauté. Certains vont jusqu'à demander à l'art de combler dans leur âme le vide des croyances, le besoin de mysticisme et de spiritualité. Le culte de Dieu a été remplacé par le culte de l'art ! L'homme s'est mis à genoux devant son œuvre. De même qu'on a voulu éliminer Dieu au nom de la science et reconduire poliment du réel, de même on a voulu réserver à l'art les hommages qui n'étaient et ne sont dus qu'à l'Infini. Aberration ! Comme si l'art, par ses perfections et ses imperfections tout ensemble, ne nous faisait pas songer à l'existence d'un Etre suprême, infiniment beau, et d'un ordre de choses divines où la beauté resplendit d'un éclat sans ombres ? Chez l'artiste comme chez les autres, les orgueils démesurés sont des indices de petitesse,
IV. — Agent moralisateur dans la vie de l'individu, l'œuvre d'art l'est beaucoup plus encore dans la vie des collectivités. Les finalités artistiques éclatent en effet dans les groupements humains, depuis les plus simples : la famille, l'école, jusqu'aux plus compliqués : la cité, la nation, et cette
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grande famille de peuples qu'on appelle le monde civilisé.
L'art s'infiltre dans la famille, le groupe naturel et primordial ; il contribue à cimenter les liens qui unissent ses membres. En déposant sa joie sur les bibelots de l'appartement, en parant nos mobiliers d'élégance, il ajoute un attrait nouveau à tous les autres attraits de la demeure familiale ; il retient au fo3'er. Ce n'est pas seulement la riche demeure patricienne qui se pare de beauté, mais aussi la modeste maison du bourgeois ou du salarié. Quel progrès à réaliser de ce côté ! Certaines femmes du peuple réussissent, avec des moyens minimes, à donner au home l'élégance et la gaieté, tandis que d'autres ne font rien ou ne savent rien faire pour la beauté. Dans tous les pays se sont constituées des associations destinées à encourager, à diriger Vart au foyer ^ Part à la maison^ et ceux qui sont attentifs au progrès moral des classes populaires attendent les plus grands bienfaits de cette diffusion de l'art simple, joyeux et discret, capable de faire aimer à l'ouvrier une demeure devenue riante.
En dehors de la maison, l'art pénètre cet autre groupement qui en est comme une extension : l'Ecole. Ici se lève la question pédagogique du rôle de l'art dans l'enseignement et dans l'éducation.
Personne aujourd'hui ne doute des salutaires influences que l'art exerce sur l'âme des enfants, des jeunes gens. Leur apprendre à l'aimer, n'est-ce pas développer les énergies les plus nobles, encourager les aspirations les plus pures de leur être
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conscient, leur assurer pour l'avenir les jouissances les plus exquises de la vie ? Le mouvement de l'art à l'école est né de ces idées.
Les plus enthousiastes partisans de l'art à l'école veulent ouvrir tous les degrés de l'enseignement à ses bienfaisantes influences. On fait retour sur ce point aux idées des Grecs sur l'éducation intégrale. Platon, dans la constitution de son état idéal, n'exigeait-il pas que les guerriers eux-mêmes fussent familiarisés avec la musique ?
La salutaire initiation devrait débuter à l'école primaire. C'est fort bien de donner aux jeunes âmes l'aliment nourricier, l'ambroisie divine, que Platon réclame pour les éphèbes de sa République idéale, à condition qu'on s'en tienne à des beautés simples, proportionnées à la culture des enfants ou des adolescents. Qu'on donne au mobilier de leur classe un cachet de bon goût, susceptible d'être raisonné ; qu'on leur parle de l'esthétique des maisons ; qu'on mette sous leurs yeux un exemplaire des objets familiers que l'industrie moderne a appris à parer de beauté ; qu'on leur parle des beautés de leur région, de la rivière, des collines, des montagnes, des sites au milieu desquels ils devront vivre et que, sans initiation, ils n'apprendront pas à admirer,; qu'on attire leur attention sur les œuvres d'art de leur pays, l'église du village, le vieux moulin, le château historique, les monuments de la ville qu'ils pourront voir. Rien de mieux. Mais qu'on ne suspende pas aux murs des écoles primaires des dessins représentant le Parthénon ou le temple de Karnak, dont la signification artistique
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n'est accessible qu'après de longues études. Quelle erreur de confondre l'art avec l'archéologie ! Les premières initiations ne peuvent être des initiations archéologitiues, car l'archéologie est une branche de l'histoire. Or, l'histoire de l'art, comme l'histoire de la science ou de la philosophie, présuppose des connaissances multiples et relève de l'enseignement moyen et supérieur. Sa place est aux lycées, aux écoles normales et surtout aux universités, où l'enseignement artistique devrait être le couronnement des programmes.
Il est inadmissible, en eflet, que dans l'étude des civilisations grecque, romaine, médiévale on embrasse tout, sauf l'art qui est la fleur de la vie sociale. L'art plastique des anciens est passé sous silence dans nos programmes, et la desséchante philologie allemande avait tué le sens esthétique des maîtres chargés d'expliquer les chefs-d'œuvre littéraires grecs ou latins. Complément de l'instruction, c'est aussi l'enseignement artistique qui parachève l'éducation. Pas d'homme complet sans culture artistique : Platon, Plotin, saint Augustin, Thomas d'Aquin, Dante, Léonard de Vinci, Leibniz, Gœthe, Pasteur avaient un sens affiné de la beauté.
A chacun de ses degrés, l'enseignement de l'art à l'école se prête excellemment à l'application des méthodes intuitives, qui mettent sous les yeux des auditeurs le modèle ou sa reproduction. 11 faut montrer la chose dont on parle. L'image fournit au maître le concours le plus efficace. Il n'est pas sans intérêt de noter que le triomphe de la méthode intuitive est une confirmation éclatante de cette
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thèse capitale d'idéologie aristotélicienne et scolastique : que nulle notion ne peut entrer dans l'âme sans passer par le chemin des sens.
L'art ne reste pas confiné dans la demeure familiale et les locaux étroits des écoles : il suit l'homme dans la vie publique.
L'art envahit la ville et la cité. Les partisans de l'art à la rue attendent d'innombrables bienfaits de cette autre affirmation de sa royauté : l'esthétique des villes s'inspire comme l'architecture, et comme les arts industriels, de la finalité et de la destination. Jadis le souci de la sécurité et de la défense resserrait la ville dans une enceinte emmuraillée et la sillonnait d'étroites ruelles dont chacune pût devenir un retranchement. Les édiles de la cité moderne ont en vue d'autres finalités ; ils songent à l'hygiène, aux facilités de la circulation et de la surveillance policière. Quand on juge de la beauté des villes, on ne peut négliger ces fonctions qui doivent éclater dans la percée des rues, dans le groupement des édifices et dans tout ce qui touche à l'anatomie des agglomérations. Mais ce point de vue esthétique se double d'un point de vue social : les parcs ombragés, les squares fleuris, les boulevards et les promenades, les fontaines, les places publiques ornées de statues et de monuments sont aussi des oasis où le peuple respire, se repose et peut se refaire au physique et au moral. La guerre, hélas ! vient donner une actualité tragique aux problèmes de l'esthétique des villes. Il faudra reconstruire tant de cités ruinées et détruites ! N'a-ton pas été obligé de créer un mot nouveau « l'urba-
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nisme » pour désigner le travail qui devra présider à la résurrection des villes martyres ?
La question de la mission de l'art s'élargit encore et se ramifie quand on situe l'œuvre d'art dans les collectivités plus considérables et qu'on envisage sa valeur sociale dans l'Etat.
Sur la mission moralisatrice de l'art les philosophes Grecs professent cette étrange théorie que l'art ne doit pas être une indifférente distraction, mais un enseignement social, une leçon de morale à l'usage de la foule. Ils s'autorisaient de cette doctrine pour armer le gouvernement du droit de réglementer toute production artistique : l'art ayant, selon eux, pour raison d'être essentielle de rendre les hommes meilleurs qu'ils ne sont, ils en concluaient qu'il appartient au gouvernement, représentant la société, de juger en souverain maître de la bienfaisance moralisatrice d'une œuvre d'art.
Aujourd'hui nous sommes loin de la thèse grecque et du droit d'absolue censure que Platon revendiquait pour l'Etat. Exiger l'exequatur d'un gouvernement pour la mise en circulation d'une œuvre d'art serait insensé. Mais faut-il verser dans un excès contraire et ériger en thèse l'indifférence du pouvoir vis-à-vis de la production artistique ? Des procédés de reproduction de plus en plus perfectionnés ont mis les œuvres artistiques à la portée des foules et fait de certaines applications artistiques un puissant et redoutable véhicule d'idées et de sentiments. Si ces idées et ces sentiments étaient mis au service de doctrines attentatoires à la dignité et à la sécurité des citoyens, si
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par exemple l'art devait combattre le patriotisme, ou encore cette élémentaire hygiène morale sans laquelle la société humaine deviendrait un mauvais lieu, pourquoi l'Etat ne pourrait-il user du droit répressif que lui reconnaissent toutes les législations modernes, armer son bras vengeur et frapper le coupable ? N'est-ce pas au nom des mêmes considérants que la loi a pu interdire ou réglementer les séances publiques d'hypnotisme et certaines exhibitions d'ordre scientifique? Les artistes souffrent mal pareilles interventions et des procès célèbres attestent qu'on ne veut pas reconnaître l'existence, voire même la possibilité d'un délit artistique. L'art serait chose sacrée et, l'artiste, déjà soustrait aux lois de la conscience, serait en outre placé au-dessus des lois pénales. Sophisme "fort grossier, car ce n'est pas l'art qu'on condamne dans l'œuvre, mais la nuisance sociale que cette œuvre propage. On la frappe, non point à cause de la valeur artistique, mais indépendamment de cette valeur ou malgré elle.
Les anciens étaient si fortement imbus du rôle social de l'œuvre d'art qu'ils faisaient tout pour mêler l'art à la vie populaire : l'agora, le forum, les temples, les bains publics étaient remplis de statues, entourés de colonnades, couverts de décorations. Les Etats modernes se sont inspirés de la même doctrine en ouvrant des musées de peinture et de sculpture, en acquérant des demeures historiques, en encourageant le legs à l'Etat de collections privées, afin de mettre les œuvres d'art à ia portée du grand public et de les convertir en propriété
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Nationale. On a appelé les musées : des nécropoles de l'art ; on a dit qu'une œuvre d'art arrachée du milieu auquel elle était primitivement destinée, serait une œuvre déracinée et dépourvue de signification. Il y a du vrai dans ce réquisitoire : un musée n'est pas, au moins ne devrait pas être, une sorte d'entrepôt où l'Etat, la Ville entassent leurs richesses artistiques, mais une exposition intelligente, capable de mettre en relief l'individualité de chaque œuvre et la filiation des écoles. De grandes villes américaines ont fi-actionné leurs musées dans divers bâtiments de la cité, et les directeurs des musées de Chicago organisent l'exode périodique de certaines œuvres, intelligemment choisies, vers les centres secondaires de l'Etat de l'Illinois. Il reste beaucoup de progrès à réaliser dans cette voie, mais on aurait tort de condamner l'institution du musée parce que son organisation est défectueuse.
La propriété collective et nationale de certaines œuvres d'art nous mène à une autre question, plus directement philosophique, que les idées de démocratie, de socialisme ont mise en vogue. On a répété sur tous les tons que la jouissance d'art, comme l'instruction, est un droit pour tous ; que l'art ne peut être réservé à une coterie, ni constituer un plaisir d'initiés ; qu'il doit être mis à la portée du grand nombre, comme la jouissance matérielle des biens et de la richesse. Ceux qui, avec Herbert Spencer, se complaisent aux mirages de l'évolution, saluent avec enthousiasme l'avenir lointain de l'humanité, où le progrès industriel et
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mécanique laissera aux humains une telle somme de loisirs que tout le monde sera artiste. En attendant que le rêve devienne réalité, d'autres veulent populariser les jouissances artistiques auxquelles, disent-ils, les classes inférieures ont le même droit que les riches et les dirigeants. Sans doute on convient que, pour en arriver là, l'art devra se niveler, c'est-à-dire descendre et s'amoindrir, car la dose artistique dont certaines foules sont susceptibles est fort minime. C'est ainsi, dit von Hartmann, que le théâtre s'alimenterait de la grosse farce populaire qui amuse le public des carrefours.
Le socialisme artistique n'est qu'une pauvre utopie, il ne résiste pas à l'absurdité de ses conséquences. La nature se met en travers de ses prétentions, car elle crée chez les individus humains une telle diversité dans la sensibilité, l'imagination, l'intelligence que le nivellement rêvé sera à tout jamais chimérique. Quand bien même on arriverait par décret à la socialisation de tous les moyens économiques, on ne pourrait niveler les personna- Htés. Par la force des choses, à côté de l'art populaire, il y aura toujours un art supérieur qui restera inaccessilile aux foules. Non pas que, versant dans une exagération inverse, il faille réserver Tart à une coterie, enfermer la beauté en des formules dont le sens ne serait pénétrable qu'à une poignée d'initiés : ce serait tomber dans une erreur qui marque toutes les époques de décadence.
Mais nous entendons dire que l'intelligence des chefs-d'œuvre dont l'humanité s'honore — telles la statuaire grecque, l'architecture médiévale, la pein-
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ture de la renaissance, la littérature française du xviF siècle, la musique moderne depuis Bach, — ne va pas sans un développement de culture générale, une éducation des facultés perceptrices du beau, un fonds de notions historiques, philosophiques et sociales, toutes choses qui sont l'apanage des natures bien douées et le fruit de longs eiïorts. Le rôle de l'Etat ne peut être qu'un rôle de protection. Qu'il prodigue à l'art ses encouragements et ses faveurs, qu'il fasse tout pour procurer au plus grand nombre l'accès des jouissances artistiques ! Qu'il favorise les expositions artistiques, la décoration des rues et des places publiques où s'écoule la vie du peuple, qu'il enrichisse les musées et les -bibliothèques, centres de la vie artistique et intellectuelle ! L'Etat a le devoir de veiller à la grandeur morale de la nation. Or, l'art public est un merveilleux agent de civilisation ; il élève les âmes ; il ennoblit les aspirations ; ses effets bienfaisants se répandent à des degrés divers sur toutes les classes sociales.
Enfin, on voit surgir un dernier aspect de la mission civilisatrice de l'art quand on s'élève au-dessus des groupements nationaux, divers et multiples, et que, faisant abstraction du temps et de l'espace, on considère l'art comme un patrimoine humain de beauté. N'y a-t-il pas certaines œuvres qui sont le bien collectif et permanent de l'humanité ? Oui.
A quelles conditions une œuvre d'art entre-t-elle dans ce trésor supra-national ? Quand elle répond aux aspirations éternelles de l'âme humaine, quand
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elle parle un langage que tous les hommes ont compris, comprennent et pourront comprendre.
Les chefs-d'œuvre de l'art échappent à l'étreinte fatale du temps. Le passé ne les vieillit pas ; il les charge de souvenirs qui les rendent plus chers ; les siècles les effleurent sans altérer leur jeunesse. Ainsi les grands poèmes d'Homère et de Virgile qui étalent des vertus et des passions ancrées dans les profondeurs du cœur humain. Ainsi les chefsd'œuvre de la statuaire grecque qui montrent dans leur incomparable plastique la beauté chaste de leur corps ; ils respectent sa noblesse et ne tolèrent pas qu'une image impure l'effleure. Par respect pour ce corps, on créait des êtres mythologiques, faunes, tritons ou satyres, quand on voulait représenter les vices humains. Ainsi encore les cathédrales du Moyen Age, asiles de prière et oasis de beauté, dont les formes de pierre clament aux générations qui passent la majesté du Dieu qui demeure.
Collectif, parce qu'il s'enrichit des apports de tous les peuples ; permanent, parce qu'il s'adresse aux générations de tous les temps, le trésor des grandes œuvres d'art est, comme tous les trésors, susceptible d'accroissements indéfinis. Et c'est là, sans conteste, une des formes les plus élevées du progrès artistique.
Cette doctrine n'est pas neuve. Elle est contenue en substance dans une lettre splendide écrite par Dante Alighieri à Can Grande délia Scala, tyran de Vérone. Parlant de sa Divine Comédie, il définit lui-même, en ces termes, la finalité qu'il lui assigne :
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« Mon poème, écrit-il, s'adresse à l'humanité entière. J'ai voulu arracher les vivants à l'état de misère et les conduire à l'état de félicité ». « Finis totius et partis est removere viventes in hac vita de statu miseriae et perducere ad statum felicitatis ». Jamais la mission civilisatrice et humaine de l'art n'a été exprimée en termes plus concis et plus éloquents. La parole de Dante n'a pas cessé d'être vraie. Elle donne la raison de l'indignation qui a fait frissonner l'humanité en Europe et en Amérique, quand la force brutale a détruit les monuments et les cathédrales. C'est qu'on ne supprimait pas seulement une chose belge ou une chose française, mais l'expression d'une pensée d'art appartenant à tous. Pareils crimes sont des crimes de lèsehumanité, pour lesquels les générations futures n'auront ni oubli ni pardon.