‹ L'œuvre de C.-J. DavaineChapitre 109 sur 132 · II. — Etymologie. — Dé finition · texte numérisé non relu

II. — Etymologie. — Dé finition

Avant tout il importe de déterminer l’objet delà tératologie, c’est-à-dire la monstruosité, et dès l’abord nous nous trouverons arrêtés par la multiplicité et la variété des définitions :

Le mot monstruosité, qui exprime la condition de l’être monstrueux, « dérive du latin monstrum, qui vient directement de monere, avertir, par suite d’une idée superstitieuse des anciens : qnod moneat, dit Festus, voluntatem deo~ rum. Monstrum est pour monestrum. Monstrare est le dénominatif de monstrum. » (Littré.)

Les monstres auraient donc reçu cettte dénomination de l’idée superstitieuse que s’en faisaient les anciens, pour qui c’étaient des êtres qui révèlent aux hommes des malheurs futurs. Toutefois Weinrich1 2, et d’autres ont attribué au mot monstrum une étymologie différente. Il viendrait de a monstrando, parce qu’il désigne des individus rares, objets de curiosité qu’on montre comme toute chose extraordinaire. Quoi qu’il en soit, l’expression de monstre s’appliquait anciennement à des êtres qui, par une conformation extérieure particulière, attiraient les regards et frappaient vivement l’esprit des spectateurs. C’est encore là le sens qu’on attribue vulgairement à ce mot, sens dont il n’est guère possible de le dépouiller tout à fait.

Les premiers auteurs qui se soient occupés des monstres ne les ont point définis. Pour Aristote les monstres sont des erreurs de nature ; et, suivant Pline : « L’ingénieuse nature a produit dans l’espèce humaine ces variétés et tant d’autres, jouets pour elle, merveilles pour nous \ » « Monstres, dit Ambroise Paré, sont choses qui apparaissent contre le cours de la nature (et sont le plus souvent signes de quelque malheur à advenir) comme un enfant qui liait avec un seul bras, un autre qui aura deux têtes 3. »

On peut dire, en quelque sorte, que chaque savant qui s'est occupé de la monstruosité en a donné une définition nouvelle ; nous voyons parla combien ont varié les opinions rela -

1 M. Weinricliius, De ortu monslror um comme.itarius, p. 18 verso, in 8’, N ratisl., 1595. — Liceli, De monstrorum causis, nalurâ el difl'erentiis , p. 7, in-4°. Patavii, 163',.

2 Pline, lib. VU, cap. il.

3 Ambroise Paré, Des monstres tant terrestres que marins avec leurs portraits, Paris, 1573. — CEuores complètes, Des monstres et prodiges, liv. XXV, Paris, 1561-

tivement à cette question. Il ne sera pas inutile, k ce point de vue, de rappeler ici quelques-unes de ces définitions :

« Le monstre est un animal qui vient au monde avec une forme différente de celle de son espèce ou qui montre une énorme difformité soit dans tout son corps, soit dans l’une de ses parties 1.Vf »

« Animaux, principalement humains, qui offrent quelque particularité d’organisation inusitée, très différente de celle des parents : tels sont un homme à trois mains, un poulain à tête humaine, un enfant demi-chien2. »

« Un monstre est un animal qui naît avec une conformation contraire à l’ordre de la nature, très différente de celle qui caractérise l’espèce dont il sort. S’il n y avait qu une différence légère et superficielle on ne donnerait pas le nom de monstre k l'animal où elle se trouverait 3. »

« On nomme monstre toute production organisée dans laquelle la conformation, l’arrangement ou le nombre de quelques-unes des parties ne suivent pas les règles ordinaires 4. »

« Monstri vox, ex ipsa linguæ naturel videlur designare aberrationem animalis a consueta suœ speciei fabrica adeo evidentem, ut etiam ignarorum oculos feriat 5. »

Le savant et judicieux physiologiste ajoute : « Nobis vis vocis perinde videtur indicare fabricam etiam grandiun \ et conspicuarum partium, alienam a solita. Neque enim, quæ in nervis, in vasis, in mus cutis, in ossibus varie tates dicuntur, eas vellem monstra dicere, et difficillimum foret, si omnino subtilitates sequi vellemus, limites défi-nire, quibus consueta et naturalis fabrica defmiretur 6. »

1 Weinrich, Op. cil., p. 20, 1595.

2 Liceti, Op. cil., p. 5, 1834.

3 Rémery, Acad, des sciences, p. 260, Paris, 1738.

1 Ch. Bonnet, Cons. sur les corps organisés, 1762. — Œuvres complètes, t. III. p. 12,1779.

5 Haller, 1768.

6 Ail). Von Haller, De monstris (Opéra minora, t. III, p. 3. I.aosannæ, 1768).

Nous verrons que sous ce rapport la science n’est pas aujourd’hui plus avancée qu’au temps où ces lignes furent écrites.

« Les monstres sont les êtres chez lesquels le nisus formativus a suivi une direction non seulement étrangère à leur espèce, mais même entièrement contraire à la nature1. » « On donne le nom de monstruosité à tous les vkes de con formation, à toutes les défectuosités qui peuvent exister dans une ou dans plusieurs parties du corps de l’homme et des animaux2. »

« Une monstruosité est l’état permanent d’une formation qui n’aurait dû être que passagère 3. »

« Un monstre n’est qu’un fœtus sous les communes conditions, mais chez lequel un ou plusieurs organes n’ont point participé aux transformations successives qui font le caractère de l’organisation4. »

« Les monstruosités sont les diverses aberrations congénitales de la nutrition, d’où résulte pour l’être qui les présente une conformation d’un ou plusieurs de ses organes, différente de la conformation qui appartient à son existence extra-utérine, à 'son espèce ou à son sexe5. »

Le plus simple examen montre les défauts de toutes ces définitions ; il serait inutile de les relever ici. La plupart excluent de la monstruosité un grand nombre de déviations graves soit parce qu’elles n’admettent que celles qui sont apparentes extérieurement, soit parce qu’elles ne donnent point de place aux monstres doubles, soit parce qu’elles écartent toutes les déviations postérieures à la naissance. Les autres préjugent la question de la formation des monstres en l'attribuant exclusivement à un arrêt de développement; d’autres

1 Fr. Blumenbach, Ueber den Bildungstrub. Gœttingen, 1789.

2 Chaussier et Adelon, Dictionnaire des sciences médicales , art. Monstres, Paris, 1819.

3 Béclard, Leçons orales sur les monstruosités. Paris, 1S22.

•I Étienne Geoffroy-Saint-Ililaire, Mémoires du Muséum d'histoire naturelle, t. XII, p. 243, 1825.

5 G. Andral, Précis d'anatomie pathologique, t. I, p. 91. Paris, 1832, et Dict.méd. art. Monstres.

accordent à la monstruosité une extension en quelque sorte illimitée.

Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire s’efforça de trouver une définition qui fût plus exacte; la voici : « Les monstruosités sont des déviations du type spécifique, complexes, très graves, vicieuses, apparentes a 1 extérieur et congéniales . »

Cette définition retombe dans les défauts que nous avons déjà signalés ; aussi l’illustre auteur du Traité de Ter a tologie en proposa-t-il une autre h laquelle il parait accorder la préférence :

« La monstruosité est une anomalie très grai e, rendant difficile ou impossible l’accomplissement dune ou de plusieuis fonctions, ou produisant chez les individus qui en sont affectés, une conformation vicieuse, très différente de celle que pi èsente ordinairement leur espèce1 2 3. »

La monstruosité étant une anomalie très grave, il importe de connaître le sens que 1 auteur attache à cette deinièie expression.

L’anomalie est toute déviation du type spécifique ou, en d’autres ternies, toute particularité organique queprésente un individu comparé à la grande majorité des individus de son espèce, de son âge, de son sexe '.

Ceci revient à dire que toute anomalie très grave est une monstruosité, mais que toute monstruosité qui n est pas très grave est une anomalie. Or, la gravité est une appréciation de sentiment et, de plus, telle anomalie pourra être très grave chez un animal et non chez un autre. La limite posée par Geoffroy-Saint-Hilaire est donc purement arbitraire. Au reste, sa définition même établit qu’il n’y a point une différence de nature entre l'anomalie et la monstruosité, et que la distinction en est tout artificielle.

On voit par ce qui précède que la première opinion qu'on

1 Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, Histoire générale et particulière des anomalies de l'organisation, t. I, part. 1, ehap. iv. Paris, 1832.

2 Ouv. cit., part. 1, ehap. i.

3 Ouv. cit., Ibid,

s'est faite de la monstruosité a été basée sur la conformation exteiieure , mais, plus tard, 1 etude anatomique des etres monstrueux ayant montré que des déviations organiques non moins grandes peuvent se rencontrer dans la conformation des organes internes, sans qu’elles soient apparentes à l’extérieur, il devint nécessaire de modifier les définitions premières. On reconnut encore qu’il existe entre les monstruosités les plus graves et des déviations organiques k peine notables des transitions insensibles, des liaisons certaines qui établissent une assimilation forcée des unes aux autres. D’où vient la nécessité de classer dans la même catégorie, et de désigner par la même expression, d’une part, un monstre hideux et difforme, d’une autre, un individu parfaitement et heureusement constitué k l’extérieur, mais dont l’organisation interne ne posséderait point une conformation régulière.

Par ces considérations, l’expression de monstruosité dut être appliquée aux déviations organiques les plus légères comme aux plus graves, et l'on put qualifier de monstre l’homme atteint d’un bec de lièvre qu’une opération chirurgicale fait disparaître, emportant du même coup la monstruosité et une qualification désobligeante. Si l’on a cherché comme l'on fait Lémery ,puis Haller et Geoffroy-Saint-Hilaire, k restreindre l’étendue de cette expression en établissant des catégories parmi les déviations organiques les plus graves et les plus légères, réservant la qualification de monstruosité aux premières, il faut reconnaître que cette distinction est tout arbitraire. Aussi Bonnet était-il dans le vrai, lorsqu’il disait d’un sexdigitaire : « Gratio, monstre k vingt -quatre doigts, transmet donc ses monstruosités k la plupart de ses enfants... Voilà donc une famille de monstres qui se propagent » Et dernièrement encore, au congrès anthropologique de Vienne, un médecin a pu présenter sérieusement sous la qualification de monstre un homme qui portait cinq dents surnuméraires 1 2.

1 Bonnet, Considérations s r les corps organisés . Œuvres complètes, t. III, p. 522, 1779.

2 NépLj pourvu de cinq dénis surnuméraires Fait pt-ésfenlé comme rapprochant

Il tombe sous le sens que l’expression de monstruosité appliquée à ces déviations organiques est exagérée et prête au ridicule.

Il ne serait pas bien difficile de prouver, croyons-nous, que les principales difficultés que l’on a trouvées à définir l’objet de la tératologie, viennent de l’impossibilité de faire concorder le sens bien déterminé et consacré d’un terme antique et vulgaire avec l’expression de notions nouvelles et d’un ordre tout différent. Les mots monstruosité et monstre manquent de précision scientifique, car on ne peut les dépouiller absolument d’un sens universellement consacré ; or, pourquoi n’en ferait -on pas le sacrifice? Bien d’autres expressions qui ont eu cours dans la science ont été délaissées lorsque leur signification a cessé d’être en rapport avec l’état des connaissances acquises. Un ne se sert plus que dans le lan gage vulgaire du mot amphibie, cryptogame, parasite, etc. Ainsi, nous abandonnerons ceux de monstre et monstruosité en tant qu’expressions scientifiques, tout en les employant dans certains cas, avec leur sens vulgaire, pour la commodité du langage.

Au reste, nous rentrerons ainsi dans la vérité, car rien n’est monstrueux dans la nature; les êtres que nous regardons comme tels ne dérogent nullement à ses lois. C’est ce que nous verrons dans la suite de cet article.

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