‹ L'œuvre de C.-J. DavaineChapitre 119 sur 132 · IX. — Limites des déviations organiques · texte numérisé non relu

IX. — Limites des déviations organiques

Nous savons que les caractères spécifiques transmis par génération sont permanents entre certaines limites, en outre qu’ils sont variables entre ces limites, et nous voyons, d après ce qui précè le, que les variations du type normal peuvent être nombreuses dans une même espèce ; mais pouvons-nous décider de l’écart qui sépare ces variations entre elles ou bien si elles sortent des limites des oscillations physiologiques ou spécifiques? Existe-t-il des caractères qui nous fassent reconnaître que ces limites ont été franchies ; en un mot, savonsnous où finit la déviation naturelle, où commence la déviation extra-naturelle ?

Nous avons en partie, répondu à cette question lorsque nous avons dit qu’il n’existe pas un critérium qui fasse reconnaître le vrai type spécifique, ni les bornes de ses écarts ; ce n’est donc point par cette détermination que nous pourrons trouver la limite au delà de laquelle commence la déviation anormale

Mais bien que ce critérium nous fasse défaut nous pourrons cependant trouver dans des considérations de divers ordres des raisons suffisantes pour déterminer les caractères qui nous permettront de classer certaines déviations parmi les anomalies.

La variation physiologique implique la possibilité de vivre; elle indique aussi celle de se perpétuer par génération ; donc, toute déviation qui serait incompatible avec la vie de l'individu ou avec celle de l’espèce ne pourrait constituer une variété, elle formerait une anomalie.

Les attributs des êtres vivants sont généraux ou particuliers. Les premiers appartiennent à tout un embranchement, ou bien à toute une classe, atout un ordre, se spécialisant de plus en plus ; il en est qui caractérisent le genre, d’autres appartiennent à l’espèce ; il en est enfin qui sont particuliers à la variété, en dernier lieu à l’individu. Evidemment les plus importants de ces attributs sont d’abord ceux qui caractérisent l’embranchement, puis la classe, puis l’ordre, puis le genre, etc.

Or, tout individu qui déroge, sous quelque rapport, aux caractères de la classe, de l’ordre, du genre dont son espèce fait partie, déroge nécessairement au type spécifique qui lui appartient, puisque ce type doit posséder tous les attributs qui caractérisent le genre, l’ordre et la classe. Cet individu sera donc un être anormal. Le même raisonnement nous conduirait à montrer que les attributs d’un sexe, ou ceux qui sont spéciaux à une période de la vie, constitueraient aussi des anomalies, s’ils n’existaient point ou s’ils existaient, au contraire, en dehors des lois qui régissent les conditions de la sexualité ou celles de cette période de la vie dans la classe, l’ordre ouïe genre auxquels appartient le sujet affecté.

L’unité individuelle, la dualité dans les organes de la vie de relation, la séparation des sexes sur deux individus différents (sauf chez quelques poissons) appartiennent a tous les vertébrés ; aucun ne possède plus de quatre membres ; la disposition à droite ou à gauche de certains organes de la vie organique existe chez tous les mammifères. Donc la duplicité d’une portion plus ou moins considérable du tronc ou de la tète, l’existence d’un cinquième ou d’un sixième membre, la coalition des deux yeux en un seul, celle des membres postérieurs, la réunion des sexes dans le même individu, constitueront chez les vertébrés une anomalie évidente ; et de même l’inversion splanchnique chez tous les mammifères, de même la privation d’un ou de plusieurs membres, si elle n’était point accidentelle,

Un caractère également important chez les vertébrés, c’est la limitation du nombre des doigts ; aucun mammifère, en effet aucun oiseau, aucun reptile n a plus de cinq doigts. La polvdactvlie chez l’homme est donc une dérogation au type normal qui remonte plus haut que l’espèce, et qui ne peut etre considérée comme une simple variété.

Les attributs qui appartiennent à un ordre, et même a un genre d’animaux, et non à un autre ordre ou à un autre genre, constitueront aussi des anomalies, lorsqu ils se montreront chez un individu appartenant h l’ordre ou au genre qui ne les possèdent point : un cheval dont le front serait pourvu de deux appendices cornus, un porc dont les pieds seraient h sabots pleins comme ceux des solipèdes, une femme qui aurait des mamelles inguinales, ne nous offriraient point des variétés, ils nous montreraient des anomalies.

Mais une condition inverse, le retour de 1 individu vers un type régulier dont l’espèce à laquelle il appartient paraît s’être écartée, doit constituer aussi une anomalie ; c’est ce que l’on voit dans la monstruosité de certaines fleurs, que l’on appelle la pèlorie. Les corolles normalement irrégulières, comme celles des linaria, des anthirrhinum, des pélargonium, etc. , deviennent parfois régulières ; or, ce changement a été considéré généralement par les botanistes commeun retour vers un état primitif, c’est-à dire vers le tj-pe de la classe dont fait partie l’espèce à laquelle appartient l’individu pélorié.

Des anomalies de même ordre se rencontrent chez les animaux. On sait que, chez les mollusques gastéropodes, le défaut de symétrie est un attribut presque général, et que la coquille spirée s’enroule sur elle-même presque toujours de gauche à droite ; mais dans quelques genres, chez les physes, par exemple, la coquille s’enroule inversement de droite à gauche ; or, des individus, dans les espèces de ces derniers genres, offrent parfois l’inversion de gauche h droite, comme dans la grande généralité des gastéropodes. Ces individus, anormaux par rapport au genre auquel ils appartiennent, se trouvent par conséquent dans les mêmes conditions que les fleurs

ANOMALIES, TERATOLOGIE

péloriées. Chez les solipèdes, le pied tout entier paraît composé d’un seul doigt, relativement large et volumineux, ce qui constitue une exception remarquable dans la grande classe des mammifères; or, dans certains cas anormaux, le nombre des doigts s'est trouvé île deux ou d’un plus grand nombre. On voit donc là un retour vers le type naturel de la classe, et, par conséquent, une anomalie analogue à la pélorie.

Ce que nous disons de l’individu, nous pouvons le dire de l’organe. Lorsque celui-ci perd ses attributs et revêt ceux d’un autre organe par une sorte de métamorphose, il forme une anomalie. Tel est le cas, observé par M. Milne-Edwards, d'un crustacé dans lequel un des pédoncules oculaires portait au lieu d’un œil complet, une cornée imparfaite sur le centre de laquelle s’était développée une portion d’antenne l. Chez l’homme on a vu quelquefois une dent incisive revêtir la forme d’une molaire ; or les anomalies de ce genre, rares chez les animaux, sont très communes chez les végétaux. Elles ont été observées dans tous leurs organes.

La persistance d’un état embryonnaire qui devait être transitoire, constitue évidemment une anomalie pour le nouveau-né ou pour l’adulte. Telle est l’existence d’une cavité unique pour les ventricules du cœur, pour la bouche et le nez, celle d’un cloaque chez l’homme, etc. Tel serait le développement exagéré des corps de Wolff après la naissance (corps de Rosenmüller, corps innominé de l’homme, Giraldès).

Enfin, les attributs d’un sexe à l’autre, des mamelles développées chez l'homme, une conformation virile chez la femme, le plumage du coq chez la poule sont aussi des anomalies et non des variétés, par des raisons que nous avons indiquées déjà.

Parmi les exemples de déviations qui viennent d’être mentionnés, certains cas ont été regardés par les uns comme de

4 Darwin, Ouv. cil., t, II, p. 416.

simples variations, par les autres comme des anomalies. Malgré les considérations qui peuvent faire ranger ces déviations dans une categorie plutôt que dans une autre, on restera quelquefois dans l’incertitude, relativement à la place qu’il convient de leur donner. Un cheval cornu serait pour tout le monde un être anormal ; mais pour beaucoup de gens qui ne voient jamais que des moutons sans cornes, le mouton pourvu de ces appendices serait aussi un être anormal L’appréciation dans ces cas est due à la rareté de l’attribut observé ; nous avons dit, en effet, que l’on' regarde généralement comme des écarts du type normal les attributs que l'on observe le plus rarement. Par la même raison, l’on est disposé à rapprocher du type normal les écarts que l’on observe souvent ou bien avec quelque suite, comme ceux qui sont fixes dans certaines races ou dans certaines familles. La polydactylie chez l’homme, l'absence de cornes chez le bœuf, le plumage soyeux chez la poule, etc., nous semblent former des variétés, bien que l’analyse physiologique doive nous conduire h considérer ces écarts comme des anomalies. Mais toutes ces distinctions, que nous ne pouvons établir d’une manière précise, n’ont point un intérêt bien grand pour la science, car elles n’existent point en réalité dans la nature : l'anomalie tient de la variation comme la variation tient de l’anomalie; entre les cas extrêmes de l'une et de l’autre catégorie, il existe des nuances qui établissent des uns aux autres une liaison certaine, une chaîne continue. Or, sous ce rapport, nous pouvons appliquer à la tératologie aussi bien qu’à l’histoire naturelle, les réflexions que Lamarck faisait relativement à la classification de cette dernière science : « Sans doute, il était indispensable de classer les productions de la nature, et d’établir parmi elles différentes sortes de divisions telles que des classes, des ordres, des familles et des genres. Les bornes de nos facultés l’exigent et il nous faut des moyens de cette sorte pour nous aider à fixer nos connaissances sur celte multitude prodigieuse de corps naturels que nous pouvons observer et qui sont infiniment diversifiés entre eux: mais ces classifications sont des

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moyens tout à fait artificiels. Rien de tout cela ne se trouve dans la nature1. »

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