XI. — Évolution des déviations
D’après ce qui précède, nous pouvons définir 1 anomalie , toute modification de l'organisme offrant des caractei es différents de ceux du type spécifique ou naturel , et dont l'origine est antérieure à la métamorphose ou ci l'évolu lion qui constitue l’individu ou bien l'organe.
L’abnormité est une anomalie qui survient plus tardivement dans l' évolution et qui poi‘te le stigmate d une lésion pathologique primordiale.
L’anomalie ou l’abnormité 11e peut plus se former lorsque le type de l’individu ou de l’organe est déterminé.
Dans leur évolution, les animaux se particularisent de plus en plus, à mesure que leur développement progresse, comme l’a fait remarquer de Baër. Dans l’œuf, ils ne possèdent que les caractères généraux de la classe à laquelle ils appartiennent. Dans l’embryon ils revêtent ceux de la famille et du genre; ils acquièrent plus tard ceux de l’espèce et de la race. Après la naissance, l’individualité se prononce davantage, et les caractères sexuels, généralement, s’acquièrent plus tardivement encore.
Nous pouvons conclure de cette progression que les déviations organiques porteront atteinte au type naturel, d’autant plus profondément, que leur origine sera plus rapprochée delà première formation dans l’œuf. Non que des déviations légères ne puissent remonter très haut dans l’évolution, mais il faut
entendre seulement par là qu’à mesure que celle-ci progresse, la déviation qui survient se particularise et s’atténue, selon chaque période successive du développement.
Le caractère le plus universel de l’organisme chez les animaux vertébrés, est 1 unité individuelle. C’est chez des invertébrés seulement que se trouvent des individus composés, agrégés ou conjugués. La duplicité constituerait donc pour un vertébré l’anomalie la plus éloignée du type spécifique, puisque cette condition ne se rencontrerait normalement ni dans la classe, ni même dans l’embranchement auquel appartient l’animal qui la présenterait ; aussi, chez le mammifère, chez l’oiseau, le reptile ou le poisson, l’origine de cette anomalie remonte-t-elle très haut dans l’évolution ; sa cause se trouve en effet dans la constitution même de l’ovule.
Chez ces mêmes animaux, la dualité dans les organes de la vie de relation constitue un caractère non moins important. La réduction à l’unité de ces organes, normalement doubles comme le cerveau, l’œil, les membres antérieurs ou postérieurs, constituerait donc aussi une anomalie fort éloignée du type spécifique. Or, dès les premiers temps du développement embryonnaire, dans le blastoderme même, la dualité organique se prononce, et c’est à cette première époque de l’évolution que remonte l’origine des anomalies qui ont pour caractère une fusion médiane des parties latérales, telle qu’elle apparaît dans la cyclocéphalie, l’otocéphalie, la siré nomélie, etc.
La disposition des organes de la vie végétative ou organique, par rapport à ceux de la vie animale ou de relation, est établie sur un plan uniforme chez les vertébrés ; c est donc encore un caractère important de l’organisme des animaux supérieurs et qui apparaît dans les premières phases del évolution; aussi la disposition à laquelle on a donné le nom d 'inversion splanchnique, reconnaît-elle pour cause, au moins chez les mammifères et les oiseaux, un changement qui s’opère dans la situation respective des feuillets du blastoderme, premiers temps du développement embryonnaire.
De Daëi- a donné l’explication de cette anomalie d’après un fait qu'il a observé chez le poulet, à l’époque où le feuillet séreux se soulève hors du plan du blastoderme.
Plus tardivement se produisent la plupart des déviations organiques que nous avons désignées sous le nom de abnormités .
Bien que ces déviations paraissent non moins graves et plus graves même parfois que les premières par 1 étendue et l'importance des désordres qui les accompagnent, elles sont en réalité beaucoup moins divergentes du type normal, et c est ce que montre l’analyse anatomique. En effet, les abnormités sont des déviations complexes qui représentent à la fois une lésion pathologique et une anomalie. Pour nous faire une juste idée de cette distinction, examinons un cas simple et dont la liaison avec l’abnormité est prochaine : Un fœtus qui vient au jour privé de l’un de ses membres, semble au premier abord atteint d’une déviation organique des plus graves; mais si l’on reconnaît que cette absence de l’uiides membres est due à l’amputation par le cordon ombilical, cette déviation ne sera plus, en réalité, pour nous, qu’une infirmité et nullement une anomalie. Or si, d’après cette manière de voir, on fait abstraction, dans les abnormités, de la lésion pathologique primordiale et de ses désordres consécutifs, la part afférente à la déviation anormale, c’est-à-dire à l’anomalie, sera considérablement réduite.
Nous ne nous étonnerons donc pas de voir des monstruosités étendues, hideuses, et très graves, telles que l’anencéphalie, l’exencéphalie, la célosomie, etc., classées suivant l’ordre de leur importance évolutive au-dessous de la cyclopie, de l’inversion générale des organes, même au-dessous de certains cas de polydactylie. Aussi dans l’évolution de l’organisme, elles prennent leur origine à une période plus tardive et correspondent, pour la plupart chez l'homme, aux derniers temps de la vie embryonnaire ou bien aux premiers de la vie fœtale.
ANOMALIES, TERATOLOGIE
Les anomalies congénitales suivent clans leur évolution, l'ordre du développement des organes; or, ce développement n étant point simultané, les déviations apparaissent à des époques variables, mais qu’elles ne peuvent ni devancer ni retarder. Pour les anomalies du cœur, par exemple, organe dont la complexité progresse jusqu’à la naissance, leur origine est d’autant plus reculée que le cœur anormal paraît plus simple. Quant aux membres, on sait que la main et le pied précèdent, dans leur apparition, le bras et l’avant-bras, la cuisse et la jambe, aussi les exemples ne sont pas rares d’individus naissant avec des mains et des pieds plus ou moins bien conformés, quoiqu’ils n’aient des autres parties des membres supérieurs et inférieurs que des rudiments tout à fait anormaux.
Après la naissance, suivant les conditions dans lesquelles il se trouvera placé, l’individu se modifiera dans les proportions de son corps, dans ses traits, dans ses attitudes et sa physionomie ; il se distinguera des autres hommes suivant son éducation, ses habitudes, ses mœurs, suivant le pays qu’il habite, la profession qu’il exerce, les pensées qui l’occupent.
Les modifications produites par ces causes progressent et se diversifient pendant toute la durée de l’existence ; car chez le vieillard même, la physionomie traduit les conditions habituelles de l'esprit et du cœur, les passions, les maladies, les joies et les peines. Sous de telles influences, certaines parties acquièrent de la prédominance, l’organisme change insensiblement, la variation prend de la fixité et imprime à l’individu son stigmate particulier. Cependant, ces modifications ne peuvent arriver à changer le type morphologique des organes, elles restent toujours dans les limites de la variation.
D’autres conditions perturbatrices interviennent dans le cours de la vie à un moment déterminé et modifient l’organisme plus profondément encore que ces dernières, tantôt d’une manière permanente, tantôt d’une manière transitoire, ce sont les conditions sexuelles. La puberté, en développant de nouveaux organes, fait naître de nouveaux attributs, établit
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des différences remarquables, soit entre deux âges, soit entre les deux sexes chez les individus d'une même espece. Les modifications que la puberté développe d’une manière perma nente dans certaines classes d’animaux, le rut le produit d une manière transitoire dans d’autres animaux. Mais les attributs de l’un ou de l’autre sexe ne deviennent permanents que par la conservation des organes qui les ont fait naître. Les modifications de l’organisme, déterminées par le développement sexuel, ne sont non plus telles qu’il en résulte des anomalies morphologiques; ce sont surtout des variations histologiques.
Ainsi, dans l’évolution primordiale de l’œuf et de 1 embryon chez les vertébrés, nous reconnaissons l’origine des anomalies les plus éloignées du type spécifique ; puis au commencement de la période fœtale apparaissent des abnormites qui représentent des anomalies moins éloignées du type normal; enfin, après la naissance, les déviations n’arrivent plus à constituer de véritables anomalies morphologiques ; elles restent généralement dans les limites de la variété.
Les anomalies morphologiques chez l’homme et chez les animaux voisins sont toutes congéniales. C’est qu’en effet le type spécifique est entièrement constitué au moment de la naissance, et que l’anomalie ne se produit plus lorsque 1 organe est déterminé. Cette constance du développement con génial des anomalies morphologiques chez l'homme, chez les mammifères et chez les animaux qui suivent les memes conditions évolutives, ne peut etre universelle dans le îègne animal, car beaucoup d’animaux n’accomplissent point dans l’œuf tout leur développement embryonnaire et fœtal ; quelques-uns parmi les vertébrés, un très grand nombre parmi les invertébrés, passent ces phases de leur existence à 1 état de liberté, c’est-à-dire à l’état de larves et n’acquièrent la perfection de leur organisme qu’après une ou plusieurs métamorphoses. Les anomalies quiles atteignent dans leur évolution finale ne sont donc point toutes congéniales comme chez les
mammifères et les oiseaux1; elles 11’en sont pas moins des phénomènes de même nature. Cette condition de vie libre pendant la phase embryonnaire ou fœtale, c’est-à-dire à l’état de larve, doit nécessairement restreindre, chez les animaux qui y sont assujettis, le nombre des anomalies qui atteignent 1 adulte. En effet, si nous voyons chez les mammifères c-t les oiseaux, le fœtus naître avec une anomalie grave que l’on peut qualifier du nom de monstruosité, et qui n’est pas compatible avec la vie indépendante, c’est que l'embryon chez lequel l’anomalie a commencé de se former, vivant en parasite, pouvait se passer de ses principaux organes. 11 n’en est pas de même chez un insecte, par exemple, qui, à l’état de larve, doit trouver, dans l’intégrité de ses organes et de ses fonctions, les conditions qui permettent la vie indépendante.
Nous voyons dans ce fait la raison de la différence que l’on a observée par rapport à la fréquence ou à l’existence même de certaines monstruosités dans des classes différentes d’animaux, et dont l’explication n’a point été donnée.
Chez les batraciens anoures adultes, la monstruosité double n’existe point; on n’en connaît au moins aucun exemple, à part quelques cas de mélomélie chez la grenouille. La même remarque peut être faite pour les insectes. Or, la duplicité trouvant sa cause primordiale dans une anomalie de l’œuf, la larve, c’est-à-dire l’embryon libre, doit en être tout d’abord atteinte; mais comme la monstruosité composée s’oppose presque toujours au libre exercice de la vie, la larve ne peut arriver à cette période de l’évolution où elle transmettrait à l’individu parfait l’anomalie dont elle est frappée.
1 Cn exemple très remarquable d'anomalie, qui s’est produite dans la période de chrysalide, a été observé par Muller, chez un papillon qui avait conservé la tète de la chenille. Le fait est rapporté en ces termes par Ch. Bonnet : « M. Muller a découvert en ce genre une grande nouveauté; il a vu un papillon dont la tète était entièrement semblable à une tète de chenille et formée de tous les organes qui mettent la chenille en état de ronger les feuilles. Cet étrange papillon n’avait ni antennes, ni trompe. L’observateur n'a pu en savoir l’histoire; il l’avait rencontré par hasard sur la tige d’une plante. Il était femelle et malheureusement les œufs qu il pondit furent inféconds » Ch. Bonnet, Ou r. cil., t. IV, part. 2, p. 29, note.
Ainsi, l'évolution différente donne la raison de la différence dans les anomalies, selon les diverses classes d’animaux.