XII. — Hérédité des déviations
Les êtres vivants, en se perpétuant par génération sexuelle, transmettent à leurs descendants, non seulement le type de leur espèce, mais encore des caractères individuels qu’ils ont reçus aussi par génération ou d’autres qu’ils ont acquis dans l’exercice delà vie. Toutefois, s’ils transmettent à leur descendance certains caractères organiques acquis en dehors de l’hérédité, il est un grand nombre de modifications accidentelles, même très graves ou très étendues qu’ils ne peuvent nullement transmettre héréditairement. Ce sont toutes celles qui, après la naissance, sont produites par une cause violente ou traumatique, comme l’absence d’un organe ou celle d’un membre, de larges cicatrices, des déformations mécaniques, des déplacements viscéraux, etc., tandis que des modifications légères ou graves apparues sans cause appréciable pendant le développement de l’individu, comme le bec de lièvre, la polydactylie, la palmydactylie, l’bypospadias, l’ectromélie, etc., se reproduisent quelquefois dans la génération suivante ou dans des générations successives.
Quelle est la raison de ces différences, en apparence inexplicables? Nous pourrons la trouver, sans doute, dans le mode de formation de l’anomalie ou de la variété. En effet, nous avons dit que le type individuel, comme le type spécifique, se constitue par l’évolution organique, et nullement par une perturbation plus ou moins violente, par une lésion qui résulterait d’une action mécanique quelconque. Ce sont donc seulement les modifications acquises dans le cours du développement morphologique ou histologique qui se transmettent héréditairement.
On croit cependant que l’homme crée à volonté, chez les animaux qu’il élève, des modifications organiques liérédi-
ANOMALIES, TERATOLOGIE
taires; mais il n en est rien. Dans la sélection qui a pour objet l’amélioration ou la transformation des races, l’homme ne fait que choisir des reproducteurs qui offrent naturellement les attributs qu'il veut propager.
Toutes les tentatives expérimentales faites pour créer artificiellement des variations ou des anomalies héréditaires sont restées et devaient rester sans résultat. Telle est une expérience remarquable de Numan, savant vétérinaire hollandais. Chez des veaux de sexes différents et au nombre de six, cet expérimentateur enleva par la trépanation une rondelle osseuse dans la partie qui sert de support aux cornes, ou bien il enleva seulement le périoste de cette partie. Chez aucun de ces animaux les cornes ne se développèrent. Lorsqu’ils eurent atteint l’âge adulte, ces animaux furent accouplés entre eux, mais tous les produits revêtirent des cornes semblables à celles qu’avaient eues les grands-parents 1 .
Une expérience d’ablation d’un organe, faite dans plusieurs générations consécutives chez des rats, par un savant français, ne fut suivie, à ma connaissance, d’aucun résultat. On a cité, il est vrai, des cas dans lesquels des lésions accidentelles ont pris le caractère de l’hérédité ; on a parlé de chiens ou de chats qui, ayant perdu accidentellement la queue engendrèrent des petits sans queue ou à courte queue ; on a prétendu encore que, en Angleterre, où l’habitude de courtauder les chevaux était générale autrefois, on avait remarqué que des poulains naissaient avec un nombre moindre de vertèbres coccygiennes; mais tous ces exemples ne sont rapportés que comme des on dit. Nous pouvons leur opposer .des faits sans nombre observés chez l’homme, et qui n’ont jamais donné lieu à quelque remarque semblable. Ainsi, l’opération de la circoncision, les mutilations de la face qui se pratiquent chez certains sauvages, la perforation delà cloison du nez ou de celle des oreilles pour y passer des anneaux, la déformation artificielle des pieds chez les Chinois, du crâne
1 Numan, Considérations analono-physiolog iqo.es sur les cor.i’s frontales de l'cspècc bovine. Amsterdam, 1S47.
chez beaucoup de peuplades sauvages ou civilisées, ne donnent point lieu à une transmission héréditaire.
En effet, et nous l’avons dit déjà, pratiquer une mutilation, déterminer une difformité sur un organe tout formé, ce n’est produire ni une variation du type ni une anomalie. L'invalide de la guerre ne nous offre ni variété, ni monstruosité.
Ce ne sont pas seulement les modifications traumatiques ou violentes survenues après la naissance qui sont inaptes h se transmettre héréditairement, toutes celles qui surviennent avant la naissance, mais dans des conditions analogues a celles-ci, ne peuvent non plus se transmettre des parents aux descendants : ainsi, l’absence d’un membre due à 1 amputation intra-utérine par le cordon ombilical, les difformités proprement dites ou les déplacements herniaires congéniaux, etc.; toutes les lésions, enfin, qui ne sont pas l'effet d’une évolution déviée, et qui, par conséquent, ne constituent ni une variété, ni une anomalie, toutes ces lésions, disons-nous, ne revêtent point le caractère de l’hérédité.