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XIII. — Déviations histologiques

A. Caractères. — Jusqu’ici nous n’avons envisagé les déviations oi'ganiques qu’au point de vue morphologique ; c’est la forme, en effet, et non la structure qui détermine primitivement l’organe, et c’est elle seule qui a été 1 objet des études des tératologistes.

D’un autre côté, si, dans la vie embryonnaire ou fœtale, l’organe, avec sa forme, apparaît avant la fonction, celle-ci ne s’établit point avant que l’organe ait acquis sa composition et sa structure spéciales. L’évolution histologique n’est donc pas moins importante que le développement morphologique. Le cerveau de l’enfant nouveau-né, par exemple, est constitué en apparence comme celui de l'adulte; il offre à nos yeux tous les attributs du cerveau de l’homme fait, et le natu-

L)a vaine. L'Œuvre.

ANOMALIES, TER Al OI.OGIE

raliste ne se méprendrait point sur l’espèce de l’animal à laquelle cet organe appartient. Mais examinons la structure de ce cerveau : c'est à peine si la substance grise est distincte de la substance blanche; la couche corticale des hémisphères commence seulement de devenir apparente; la proportion des fibres et des cellules nerveuses avec celles de la substance conjonctive est bien inférieure à ce qu’elle sera chez l'adulte. Or, si la couche corticale ne continuait pas de se développer, et restait, chez un adulte, rudimentaire comme chez le fœtus à terme, si le nombre relatif des éléments nerveux restait le même, le cerveau constituerait chez l’homme fait un état anormal non moins certain et non moins grave que si la forme même de l’organe était profondément altérée. lien serait ainsi de tous les autres organes, si la structure embryonnaire ne se modifiait pas par l’évolution naturelle ; les fonctions ne pourraient s’établir, et cet état constituerait une anomalie non moins importante que si l’organe tout entier ne s’était pas formé.

D’un autre côté, l’évolution histologique peut être déviée en quelque sorte ; elle peut donner naissance à des éléments surabondants, ou modifiés, et impropres aux fonctions qu’ils sont appelés à remplir. C’est donc un ordre nouveau défaits tératologiques ou d’anomalies que les connaissances acquises en histologie nous permettent d’établir aujourd’hui l.

La fonction d’un organe résulte de la fonction de chacun des éléments qui le composent. Les éléments organiques vivent d’une vie propre; chaque cellule a son autonomie; elle se développe, se nourrit, se produit ou se reproduit dans le milieu intérieur, comme le fait un animal, une plante dans le milieu cosmique ; chacune possède une physionomie particulière et varie entre des limites déterminées; chacune, après avoir accompli son travail spécial, périt, disparaît et est remplacée par une autre qui lui succède dans sa fonction.

I M. Cli. Roi, lu a donné quelques notions nouvelles sur les anomalies des cellules, Voir son ouvrage 1 ititulè . Anatomie cl physiologie cellulaire, j>, 443. l’aiis, 1ST3.

MONSTRES, MONSTRUOSITE

Ainsi, non seulement après avoir acquis sa forme, l’organe acquiert sa fonction par une métamorphose histologique intime, mais encore il ne perpétue cette fonction que par la succession des éléments cellulaires qui naissent, se développent, vivent comme des êtres indépendants, et cela pendant toute la durée de son existence fonctionnelle.

On comprend que ces cellules soient influencées par des conditions particulières ou nouvelles auxquelles elles sont exposées, conditions dont l'action pourra se traduire par des modifications dans la forme, dans le volume, dans la constitution, dans l'activité de la cellule, dans sa multiplication, dans sa durée, etc. ; c’est, en effet, ce qui arrive dans une foule de circonstances diverses.

Ainsi, par exemple, l’épiderme acquiert un développement exagéré qui a été désigné sous le nom d 'ichthyose locale, à la suite de certaines excilations fréquemment répétées, comme on le voit souvent à la partie antérieure et inférieure des cuisses, chez les cordonniers, aux coudes chez les imprimeurs de papier, aux cous-de-pied chez les frotteurs, etc. l.

Des productions cornées d’un grand volume ont été observées parM. Jules Cloquet au front d’une femme à la suite d’une brûlure, et, par Antoine Dubois 2, chez une autre femme à la suite d’une contusion. Les kéloïdes sont des productions histologiques qui se développent à la suite des plaies.

Chez un enfant âgé de deux ans qui avait eu un vésicatoire au bras pendant trois mois. Rayer vit toute la partie qui en avait été le siège se couvrir d’un grand nombre de poils qui ont persisté, et chez un étudiant en médecine, il observa un fait semblable sur des parties qui avaient été exposées à une insolation 3.

Les téguments avoisinant des plaies qui sont longtemps le siège d’une inflammation subaiguë se couvrent quelquefois de poils nombreux, longs et gros. Des phénomènes semblables

1 Rayer, Traité des maladies de la peau , t. III, p. 619, Paria. 1S35.

2 Ibid., p. 641.

3 Ibid, p. 78 U

se produisent dans des fractures, des caries, des arthrites chroniques, etc. Hunter, Boyer, Paget et beaucoup d’autres chirurgiens en ont rapporté des exemples.

La greffe animale donne aussi lieu à un développement histologique exagéré. La transplantation de l’ergot du coq sur la crête de cet animal en est un exemple vulgaire ; mais Mantegazza rapporte un fait de ce genre qui mérite d’être cité : l’ergot d’un coq inséré dans l'oreille d’un bœuf s’y développa pendant huit ans ; il était alors long de 24 centimètres et pesait 396 grammes1.

Un stimulus parasitaire chez les animaux détermine aussi une grande activité dans le développement des éléments histologiques : c’est ainsi que se forment certaines tumeurs vermineuses de l’œsophage chez le chien (tubercules vermineux), des artères mésentériques chez les solipèdes (anévrysmes vermineux): c'est ainsi que la peau acquiert quelquefois une véritable hypertrophie sous l’influence des excitations produites par la présence des acares dans la gale2.

Mais les plus remarquables de toutes ces productions histologiques s’observent chez les végétaux, où elles se manifestent sous des apparences diverses, soit qu’elles consistent en une hypertrophie ou une hyperplasie totius substanliæ, comme dans les feuilles qui forment des coques , ou dans les épis monstrueusement déformés du maïs atteint du charbon, dans les bourgeons floraux de l’églantier qui deviennent des bèdèguars, soit qu’elles se développent de points limités qui se couvrent de poils exubérants, ou de tumeurs saillantes connues sous le nom de galles.

L’excitation qui détermine la production surabondante des éléments histologiques dans ces cas est due tantôt à des ani-

1 Manlcgaitza, Degli innesli anirnali, etc., p. 51, tah. 3. Milano, 1S65. Cité par Darwin. Variai., t. II, p. 394.

2 llteek, dé Christiania, a vu les ongles mêmes devenus très épais chez une fille affectée d’une pale grave. Recueil d'obserx'alions sur les maladies delà peau. Clirist;ana, 1855, et Ginlrac. Cor. cil-, II, p. 345.

maux, tantôt à des végétaux. Les animaux sont des insectes suceurs, des arachnides (acariens), des helminthes (angui - Iules); les végétaux sont des champignons et des vibriomens

(bactéries?). , ,

Les tumeurs ou les tuméfactions sont composées par des

cellules plus ou moins anormales, mais qui proviennent par prolifération ou autrement des cellules normales. La transmission des unes aux autres est palpable. Les cellules anormales subissent généralement deux déviations principa l, l’une dans l’exagération de leur volume, l’autre dans des déformations diverses. Ces cellules peuvent encore etre modi fiées dans leur vitalité et dans leur constitution intime; en effet, les tumeurs qu’elles forment ont une évolution particulière, individuelle en quelque sorte, comme nous le dirons ci après; elles acquièrent quelquefois une composition chimique distincte de celle du végétal qui leur donne naissance, comme on le sait pour les galles du chêne. Ainsi, au point de vue de leur genèse, ces tumeurs nous offrent une homologie évidente ; au point de vue de leur évolution et de leur composition chimique, elles nous offrent quelquefois des caractères de l’hétèrologie.

Nous voyons, par ces exemples, que, sous l’action d un stimulus plus ou moins prolongée, il se produit dans les tissus une exaltation de l'activité vitale, laquelle se traduit pai le développement de cellules nouvelles, nombreuses, volumineuses, plus ou moins différentes des cellules normales et dont la vie se particularise et devient quelquefois indépendante de celle de la partie qui leur sert de mère et de nourrice.'

Nous pourrions avec quelque vraisemblance rapprocher des faits dont nous venons de parler, comme étant leurs analogues, un grand nombre d autres qui n en diffèrent pour nous, sans doute, que par l’obscurité de leur cause. On ne peut méconnaître, en tout cas, dans ces laits tantôt une génération cellulaire exagérée, tantôt en même temps une constitution anormale de la formation nouvelle; nous citerons comme

ANOMALIES, TERATOLOGIE

exemples : les tumeurs de substance cérébrale grise existant dans des parties du cerveau qui ne sont formées normalement que de substance blanche, tumeurs observées plusieurs fois chez des idiots ; des exencéphalies congéniales partielles qui sont parfois de véritables hyperplasies; l’hypertrophie musculaire du cœur, celle des glandes lymphatiques ou celle de la glande thyroïde dans certains goitres ; les exostoses éburnées, boutonnées, des productions rachitiques, certains ncevi, des verrues, les déviations des cornes, des ongles, des poils, des plumes, l’ichthyose, etc. Enfin certains kystes qui trouvent leur origine dans un développement exagéré des corps de Rosenmül'er ou des corps innommés de Giraldès, etc.

Chez les végétaux, l'hypertrophie simple, c’est-à-dire sans cause appréciable, a été souvent observée dans les feuilles, dans les diverses parties de la fleur et des fruits. Ces cas sont considérés par les botanistes comme des monstruosités *.

D’un autre côté, certaines influences agissent en sens inverse de celles dont nous venons de parler et changent la constitution histologique des parties en détruisant plus ou moins leurs éléments cellulaires, en appauvrissant la constitution des tissus. Les exemples en sont trop nombreux pour que nous ayons besoin de nous y arrêter. Des modifications analogues ont aussi leur cause dans la suppression de certains rapports physiologiques. M .Vulpian a montré que, à la suite de l’amputation d’un membre, les cellules ou les tubes nerveux s’atrophient dans certains points de la moelle épinière, et la constitution histologique de ces parties subit une modification profonde et durable.

Enfin des déviations histologiques nombreuses et plus ou moins graves se rencontrent chez certains êtres dégénérés, chez les albinos, par exemple, chez les éléphantiasiques, etc.

R. Evolution . — Les organes acquièrent leur constitution histologique avec une régularité prédéterminée, mais leurs

1 A. Moquin-Tandon, Éléments de Tératologie végétale, p. 130. Paris, 1841.

MONSTRKS, MONSTRUOSlIli éléments constitutifs se renouvellent, et ce renouvellement est plus ou moins actif suivant des conditions naturelles^ accidentelles qui sont sujettes à varier. De sorte que dés déviations histologiques peuvent se produire depüis les premiers temps du développement embryonnaire jusqu’au terme de l’existence de l’individu ; toutefois, il est clair que ces déviations seront généralement d’autant plus importantes qu’elles seront plus rapprochées de l’époque où l’organe se constitue histologiquement, et que l’intensité des causes perturbatrices sera plus gi ande..

Après la naissance chez l'homme, deux phases évolutives importantes doivent encore s’accomplir ; l'une est en rapport avec le développement dentaire, l’autre avec le développement sexuel. Ces phases évolutives peuvent donc donner lieu lune et l’autre à l’apparition de productions anormales. En effet, on voit quelquefois paraître une molaire là où devait se développer une incisive, une dent double au lieu d une simple, et d’autres dans des parties qui devaient en être tout à fait privées.

L’évolution sexuelle ne comprend pas seulement les organes mêmes de la génération, elle porte encore son influence sur le reste de l’économie, sur le larynx, par exemple, et sur le système pileux. Il serait inutile de rapporter ici des exemples de ces modifications qui sont en rapport avec le développement ou la perte de l’organe qui détermine le sexe, avec les périodes du rut chez les animaux, modifications qui sont si remarquables chez les oiseaux dont le plumage prend un éclat nouveau; et dont la tête s’orne parfois de caroncules plus ou moins volumineuses et bizarres.

Les déviations- qui se manifestent dans ces phasesévolutives doivent être rapportées aux anomalies histologiques; car les dents, les cornes, les poils et les plumes sont des produits sécrétés de l’organisme, desphanères, suivant 1 expression de de Blàinvillè, et n’ont sur l’animal qu’une existence transitoire.

Quant au développement des organes générateurs euxmêmes, à l’époque de la puberté ou du rut, il est alors toüt

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histologique ; ces organes, en effet, préexistent, au moins à l’état rudimentaire, ainsi que les mamelles surnuméraires et les caroncules des oiseaux; les anomalies qui les atteignent aux époques de la puberté et du rut sont donc aussi des déviations histologiques.

L’évolution des anomalies histologiques déterminées par des causes morbides est plus ou moins accessible h notre observation.

Celles qui atteignent les organes dans leur constitution intime ne sont appréciables pour nous d’abord que par des désordres fonctionnels, telles sont les modifications cellulaires occasionnées par l’alcoolisme, par les émanations saturnines, paludéennes, etc., celles au moins que l’on peut supposer être déterminées par ces causes. Sous ces diverses influences, les organes doivent subir dans leur type histologique des changements progressifs et plus ou moins profonds, autant que l’importance de leurs fonctions le permet, et les fonctions mêmes sont modifiées en raison de la déviation histologique. Ainsi l’on conçoit qu’il puisse s’établir, dans un organisme en apparence parfait, des anomalies profondes et dont l’analyse histologique seule pourrait nous donner la notion exacte.

Ces considérations relatives aux anomalies histologiques intimes sont encore presque entièrement du domaine de la spéculation ; il n’en est pas de même des anomalies histologiques déterminées par des influences extérieures et locales.

Il ne sera pas hors de propos d’exposer ici l’évolution de quelques-unes de ces productions histologiques.

On observe assez souvent sur les feuilles du rhododendron des Alpes des excroissances globuleuses qui sont de véritables galles. Les recherches les plus minutieuses n’y peuvent cependant faire découvrir la présence ou la trace d’un insecte. Leur volume varie depuis celui d’une très petite tête d’épingle jusqu’à celui d’une galle de chêne complètement développée. On reconnaît, dans les plus petites, un tissu de cellules plus ou moins volumineuses et déformées, filles des cellules

MONSTRES, MONSTRUOSITE *^9

normales de la base qui les porte. Dans les plus grandes on voit, en outre, les filaments très ténus du mycélium d un champignon qui se ramifie dans les espaces intercellulaires. Ces filaments existent aussi dans les plus petites galles, mais leur extrême minceur les y fait méconnaître, et c est seule ment par une recherche spéciale et minutieuse qu on peut constater leur existence. Dans tous les cas le mycélium du champignon ne forme qu'une partie insignifiante du volume de

la galle. .

Le développement de ce champignon dans un point du parenchyme normal de la feuille est la cause de la prolifération des cellules et de leur déviation anormale. L’évolution du cham pignon et celle des cellules déviées du rhododendron sont corrélatives : à mesure que celles ci se multiplient, le m}celium grandit; puis il affleure à la surface et produit des corps reproducteurs ou conidies en nombre prodigieux qui forment sur l’épiderme une mince couche grisâtre. Alors la galle se ramollit, l’intérieur en devient spongieux, se creuse de cavités irrégulières et tombe en détritus. Cette évolution est tout à fait indépendante de celle de la feuille nourrice qui existait avant la formation de la galle et qui lui survit.

Une déviation non moins remarquable du développement des éléments histologiques et de leur évolution s observe dans les épis de maïs atteints par le charbon que détermine un ustilago (U. Maydis). Les filaments du mycélium du champignon parasite pénètrent dans les cellules normales, qui prennent un grand volume en même temps qu une prolifération exagérée. L’épi acquiert alors une grosseur extraordinaire, et les grains ne s’y forment pas, du moins dans les parties envahies. Toute la tumeur parait primitivement constituée par des cellules, car les filaments de l 'ustilago sont, dans les premiers temps, à peine visibles aux plus forts grossissements. Plus tard, ces filaments pénètrent à l’intérieur même des cellules hypertrophiées et se développent en un tissu sporigène ; les parois cellulaires se détruisent et, dans le plasma mucilagineux qui reste, il se produit une quantité

anomalies, tératologie innombrable de spores ; enfin toutes les cellules qui avaient été épargnées achèvent de se détruire, et l’épi monstrueux tombe en pourriture bien avant l’époque de la maturité des épis sains.

La marche de ces tumeurs parasitaires est donc analogue a celle de certaines tumeurs hétérologues des animaux et les analogies mêmes, si on les poussait plus loin, nous offriraient encore quelques aperçus remarquables : les cellules qui forment la presque totalité de la tumeur naissent des cellules normales dont la vitalité seule a été modifiée. Quant au champignon, à peu près invisible d’abord, il joue le rôle d’excitateur et ne compte point, pour ainsi dire, dans la masse de la tumeur ; il est l’agent qui la produit, qui détermine son évolution, et qui la propage.

Quelle opinion se ferait-on de la nature de ces tumeurs si, plus mince encore, le mycélium qui les pénètre échappait à nos investigations? En quoi différeraient -elles pour nous des tumeurs hétérologues constituées par des cellules qui, chez les animaux, envahissent les organes comme des parasites, vivent et se détruisent, suivant une marche qui leur est toute spéciale.

Mais ne pourrions -nous renverser la proposition et nous dire : en quoi différeraient les tumeurs hétérologues des animaux de celles dont nous venons de parler, si ce n’était par l’extrême petitesse d'un parasite excitateur qui reste invisible à notre observation ? Nous ne voulons point affirmer l’existence d’un tel parasite, nous voulons montrer seulement que si, par le perfectionnement de nos moyens de recherche, on venait à en constater la présence dans des tumeurs hétérologues, toutes les questions si obscures, relatives à la genèse et à l'évolution de ces tumeurs, seraient par cela même, résolues delà manière la plus claire.

Or les tumeurs végétales peuvent se produire sous l’excitation d'êtres vivants moins élevés encore dans leur organisation, et moins visibles que ne sont les champignons. 11 importe au point de vue de la question qui nous occupe, d’exposer le fait avec quelques détails.

Un savant botaniste russe, M. Michel Woronine, a vu, sur les racines du lupin des jardins (Lupinus mutabilis), de petites excroissances semblables à des galles qu’il a étudiées avec soin. Ces excroissances acquièrent jusqu à 2 centimètres d’épaisseur; les plus petites ont leur surface unie; les plus grosses sont inégales et bosselées. Elles sont formées par deux sortes de tissus parenchymateux différents séparés en deux couches distinctes par des faisceaux vasculaires qui pénètrent dans l’excroissance et s'y ramifient. La couche la plus superficielle du parenchyme n’est qu’une extension du tissu cellulaire de l’écorce même de la racine du lupin et n a rien qui doive nous occuper particulièrement.

La couche intérieure du parenchyme constitue des masses de cellules entourées parles ramifications des faisceaux vasculaires. Chacune de ces masses croît en s’allongeant de l’intérieur vers la périphérie de l’excroissance, de sorte que les, cellules du centre sont toujours les plus développées et les plus anciennes.

« Le contenu des cellules du parenchyme intérieur est un plasma incolore, peu transparent, mucilagineux, qui contient d’abord (c’est-à-dire dans ses plus jeunes cellules) un nombre très restreint de granulations. Lorsque les cellules sont un peu plus âgées, les granulations s’y montrent en nombre beaucoup plus considérable; à un degré de développement encore plus avancé, ces corpuscules ont perdu leur forme sphérique initiale, pour prendre celle de petits cylindres ou. plutôt de bâtonnets d’égale épaisseur dans toute leur étendue. Les cellules qui contiennent maintenant ces corpuscules allongés, et qui sont pour la plupart à peu près aussi larges que longues, ont de 0"in>,020 à 0nira,040; quelquefois cependant elles sont sensiblement plus longues dans un sens que dans l’autre, leur plus grand diamètre pouvant être de 0mm,039 à 0,nm,0G4; le plus petit étant de0ram,016 à 0mm028. On reconnaît en même temps que ces cellules, jadis polygonales, se sont graduellement arrondies et qu'elles commencent à se séparer les unes des autres... La désagrégation du parenchyme

intérieur en ses cellules élémentaires, désagrégation qui commence par les cellules les plus anciennes, et les plus développées des excroissances, est déjà en elle-même un phénomène très remarquable: mais ce qui est plus curieux et plus remarquable encore, c’est ce qui suit : Si l’on dépose sur une plaque de verre, dans de l’eau très pure, quelques-unes de ces cellules désagrégées, on trouve dans cette eau, au bout d'un petit nombre d'heures (de six à huit et quelquefois moins), de petit corps allongés, tout à fait identiques de forme et de grandeur avec les corpuscules en forme de bâtonnets, que nous avons vus plus haut être renfermés dans les cellules du parenchyme, et, chose singulière, la plupart sont doués de la faculté de se mouvoir avec plus ou moins de rapidité. Peu d’instants suffisent pour faire l’econnaître que ce sont effectivement les mêmes corpuscules qui sont sortis de leurs cellules et qui se meuvent en toute liberté dans l’eau... Si l’on examine parmi les cellules du parenclwine, celles dont le développement est le plus avancé, les plus mûres, pour ainsi dire, on voit, dans leur intérieur, une masse toute composée de ces corpuscules agglomérés et immobiles ; mais entre cette masse qui ne remplit pas toute la cellule et les parois de cette dernière, il existe un intervalle rempli de liquide transparent, dans lequel s’agitent ça et là des corpuscules détachés de la masse..., ces corpuscules ont à peine 0mra,0016 à 0mm,0028 de longueur; l’iode les colore en jaune; un mélange d iode et d’acide sulfurique en jaune plus foncé ou jaune brun. Sous tous les rapports, ils ont la plus grande ressemblance avec ces organisme de nature douteuse, qu on désigne sous le nom de bacterium, Duj., vibrio, Ehrenb., zooglcva , Colin., etc., et l’on pourra, sans violenter les analogies, les ranger dans la même classe.

« Il est difficile de dire au juste combien de temps peut durer la faculté locomotrice de ces petits êtres.. . Ceux chez qui le mouvement s’est arrêté subissent bientôt de singulières transformations : d’abord ils s’allongent, puis ils se divisent en fragments qui ont aussi l’apparence de petits bâtonnets ;

MON ST P Ks , N’ O N S'I UUCS1 1 È

on les voit aussi produire des sortes de gemmes qui tantôt se détachent du corpuscule mère, tantôt lui restent adhérents et représentent par leur réunion des figures variées, celles par exemple, de colliers, de croix, de filaments momliformes, etc. .

Nous avons vu, dans divers exemples, que les causes irritatives produisent, dans les cellules des animaux et dans celles des végétaux, des déviations analogues, et il doit en etre ainsi, puisque révolution chez les uns et chez les autres s accomplit suivant les mêmes conditions physiologiques. 1 n est donc point irrationnel de chercher, dans les déviations histologiques des végétaux, des analogies qui puissent expliquer celles des animaux et qui puissent guider nos investigations relativement h la genèse et à l’évolution de ces dermeres Si nous supposions que certaines tumeurs hétérologues, chez l’homme, ont pour cause un parasite qui détermine leur evo lution spéciale et qui les régénère soit sur l’individu meme, soit chez un autre, mais qui échappe à nos regards, nous ferions une supposition conforme aux analogies et contre laquelle on ne. pourrait élever qu'une seule objection, c est que ce parasite n’a jamais été vu. Or, pour connaître les phénomènes delà nature, il faut deux conditions : 1» posséder les moyens d’observer ; 2° chercher ce qu’on veut voir. Le microscope nous ouvre un champ d’observation immense, mais encore trop limité; toutefois, dans ce champ trop étroit ouvert a nos investigations, que de faits se découvrent chaque jour ! La galle du rhododendron a été maintes fois vue par l’illustre Léon Dufour; il y chercha vainement et souvent l’insecte qui, suivant lui, devait la produire; et, dans cette galle paradoxale, examinée avec d’autres idées, nous avons déterminé facilement l’existence d un parasite, mais d un autre genre.

Rien donc ne nous éloigne de croire que la cause de certaines tumeurs hétérologues chez les animaux, se trouve

1 M. Woronine, Observations sur certaines excroissances que présentent Us racines de l'aune et du lupin des jardins (A nn. des sciences naturelles. Botanique, t. VII, p. 73. Paris, 1867).

814 ANOMALIES, TERATOLOGIE

être, comme dans certaines tumeurs des végétaux, un parasite, parasite qu’il faut chercher parmi les êtres vivants les plus inférieurs, les plus petits et les plus faciles à confondre avec les éléments mêmes de nos tissus. Et, dans ce cas, les éléments cellulaires quiformentla masse de la tumeur seraient simplement déviés ou anormaux.

C. Hérédité. — Les déviations histologiques, aussi bien que les déviations morphologiques, ont la faculté de se transmettre héréditairement; c’est ce que prouvent des faits nombreux; l’ichthyose1, par exemple, la leucopathie2, sont des anomalies des couches épithéliales ou pigmentaires, dont la transmission des parents aux enfants a été plus ou moins souvent constatée.

Ch. Darwin a cité plusieurs cas de membres d’une même famille qui avaient, dès l’enfance, une mèche de cheveux blancs, ainsi que leurs parents et leurs grands-parents 3. Nous avons vu un fait semblable chez une mère et ses deux filles. Un homme, dont le corps entier était velu, à l’exception des pieds et des mains, observé par M. Crawfurd, en 1829, eut une fille dont tout le corps et même la face se couvrirent également de poils 4.

Des saillies cornées de la peau ont été transmises du père à l’enfant. Un fait de ce genre extrêmement remarquable a été souvent cité. Il a été observé pendant plus d’un siècle, dans cinq ou six générations successives, il eut pour historiens : l’astronome Machin5 *, Baker0, Girardeau7 8, Tilesius s, Etienne Geoffroy

1 Rayer. Ou v. cil -, t. III, p. 621.

2 Id. ib., p. 563.

3 Darwin, Onv. cil , t. II, p. 6.

•i Beigel a publié la relation de ce cas dans le 44e volume des Archives de Virchoxo. Il s’agit d'une famille du royaume d’Ava, qui présente déjà depuis trois générations des individus très velus. La dentition en outre est très incomplète chez ces individus.

5 Philosoph. Transact., 1131, n- 424.

0 Ibid., 1755, vol. XLIX, part. i.

7 Ancien journal, 1171, t. XXXVI, p 149.

8 Altenburg, 1802, in-fol.

Saint-Hilaire1 2, Lauth 5 6, Lobstein 3, Gintrac 4. 11 s’agit de la famille Lambert de Suffolk, dont plusieurs des membres se mo.iitraient dansles foires. Toute la surface du corps, excepté la lace, la paume des mains, la plante des pieds et les parties génitales, était couverte d'excroissances cylindroïdes ou cuboïdes, aplaties sur les cotés, de 3 a 3 centimètres de longueui , et quatiea cinq millimètres d’épaisseur, implantées sur une peau blanche et d’ailleurs saine. Ces sortes d’épines étaient brunes, sèches, dures, mobiles et produisaient, en se choquant, un petit bruit de parchemin froissé. Ces productions cornées tombaient tous les ans, vers l’automne, et se renouvelaient ensuite. Elles se montraient généralement, chez les enfants de cette famille, vers le deuxième ou le troisième mois après la naissance.

Les premières observations remontent a 1731 (Machin), et les dernières sont de 1 834 I>.

Un homme dont plusieurs parties du corps et surtout la face sont couvertes de poils touffus, se montre en ce moment h Paris avec son fils également velu, sous letitre Ae Hommechien. Cet individu s’est fait voir dans divers pays et a occupé plusieurs fois la presse médicale G.

La race remarquable des moutons, dits de Mauchamp, dont la toison possède des qualités particulières, provient d’un agneau qui naquit en 1828, avec une laine longue, droite, lisse et soyeuse, bien que celle de ses parents prochains ou éloignés n’eût d’autres qualités que celles delà race des mérinos ordinaires à laquelle ils appartenaient. Ce mouton transmit les précieuses qualités de sa laine à ses descendants qui forment aujourd’hui une race très recherchée7. M. Eugène

1 Note sur deux frères de la raee des hommes porcs-épics. Bull. philom ., III. p. 155, 1802.

2 SIérn. de la Soc. d'agr. sc. cl arts, de Strasbourg , 1811, t. I, p. 327.

3 Anal, path., t. I, p. 359.

l Maladies de ta peau, t. II, p. 223. Paris, 1859.

5 London, Med. and Surg. Journal, sept. 1S35, et Archives générales de médecine, 2e série, t. VI, p. 426.

6 Virchow. Les hommes velus de Russie. Herlin. Klin. Wochens, 1873, n° 29; et ltayem, Revue des sciences. Paris, 1S73.

7 Mouveau dictionnaire pratiq ce de médecine vétérinaire, de Bouley et Keynal, art. IléaÊDlTÜ, p. 107.

AN0.MALIK3, TERATOLOGIE

Gayot a formé de même une race de léporides longuesoie l.

Enfin l’on sait qu'il existe des races fixées de poules et de pigeons à plumage soyeux.

Ainsi des productions histologiques nouvelles, surabondantes ou anormales, se transmettent héréditairement; or l’anomalie qui consiste dans l’absence de ces productions se transmet de même par hérédité. Les moutons et les bœufs sans cornes, dont on a formé des races fixées, nous en offrent des exemples. Heusner rapporte le cas d’un pigeon totalement dénué de plumes, lequel engendra un autre pigeon femelle qui produisit des petits également privés de plumes 2.

Chez l’homme, l'atrichose ou l'alopécie se transmet quelquefois héréditairement 3 . L’absence des dents de la première ou de la seconde dentition est parfois aussi héréditaire. Le Dr Raoul Leroy d’Etiolles a constaté ce fait chez une femme et ses trois enfants4. L 'homme-chien et son fils dont nous avons parlé sont aussi l’un et l’autre privés d’un certain nombre de dents. Les individus de la famille velue, observée par Crawfurd, offraient également un développement tardif et très incomplet des dents qui ne dépassaient pas la dizaine.

Nous avons vu que toute déformation ou toute difformité acquise après le développement des organes ne constitue point une anomalie, et qu’elle ne peut se transmettre par hérédité. En effet, l'anomalie morphologique devient héréditaire comme la variation parce que, dans le cours de l’évolution, elle s’est identifiée avec le type physiologique ou spécifique. Les anomalies histologiques doivent évidemment suivre la même loi. Elles ne seront donc transmissibles par hérédité qu’a la condition de s’être formées par l’évolution naturelle des éléments qui constituent les organes; ainsi, une cicatrice, une tumeur, un tissu étranger propagé par la greffe, etc., qui ne

Kug. Gajot, Ibid., p. 172.

2 Hesner, Descript. monstr. avium, amphibiorum, piiOÎum (Oise, imug, Uerol, 1824, cité par Beneke, p. 123).

3 Raedt, De pilis. Groningœ , IS33, p. 40 et 43. Gintrac.

4 Comptes rendus Soc. Biologie , t. III, p. 96, 1851.

changent rien au type organique, ne se transmettront point des parents aux enfants.

Or, chez l’homme et chez les animaux, les organes étant morphologiquement constitues, au moment de la naissance, les anomalies morphologiquement transmissibles par hérédité sont nécessairement toutes congéniales. Les anomalies histologiques, au contraire, peuvent se former après la naissance, et même pendant toute la durée de l’existence; elles modifient donc le type physiologique à quelque époque que ce soit de la vie, et l’on conçoit que le tjrpe nouvellement acquis puisse se transmettre par génération du parent à l’enfant.

Les modifications tardives ou les variations du type histologique expliqueraient probablement la transmission du père au fils de certaines expressions de physionomie, de certains tics ou de certaines aptitudes acquises par le premier dans l'âge mûr ou même dans la vieillesse. Elles expliqueraient plus facilement encore l’hérédité de certaines constitutions, de certaines dégénérescences ou de certains vices physiques acquis par les parents dans l’exercice de la vie.

Ce n’est pas ici le lieu d’approfondir cette intéressante question ; il nous suffira de citer quelques exemples d'ano malies histologiques acquises, et dont l’hérédité a été quelquefois constatée. Plusieurs de ces exemples, en tant qu’anomalies histologiques, sont sans doute très discutables, mais nous les livrons pour ce qu’ils valent, sans leur attribuer une valeur absolue.

M. Gintrac, d’après plusieurs auteurs, affirme l’hérédité de la lèpre1; le goitre se transmet quelquefois de cette manière 2 ; certaines exostoses, chez les chevaux, atteignent leur descendance3. L’hypertrophie du cœur s’est transmise dans certaines familles pendant plusieurs générations 4 ; le même

1 Ouvr. cit., t. II, p. 730.

2 Blain des Cormiers, Des causes qui président au développement de l'hypertrophie, p. 37. Paris, 1853.

3 Ch. Darwin, Ouvr. cit., t. II, p. 81.

•> Blain des Cormiers, Ouvr. cit.

Davaink. L’Œuvre.

818 ANOMALIES, TERATOLOGIE

lait a été observé par M. Boyer, pour l’hypertrophie des amygdales, et par M. Briquet pour celle des veines. D'après Morel l’atrophie cérébrale se transmettrait aussi des parents aux enfants 1 ; le même auteur rapporte des faits de rachitisme acquis et devenu héréditaire2; le Dr Heitzmann a donné la confirmation de ces faits par l’expérimentation sur des animaux carnassiers 3.

La transmission héréditaire des caractères organiques est aussi peu expliquée que la génération même. Les maladies qui sont déterminées par un virus se régénèrent sans doute par la transmission de ce virus du parent à l’enfant; mais l’épilepsie, l’hystérie, les maladies mentales, les affections du cœur, celles delà peau, et les dégénérescences diverses dont le fils porte les stigmates; pourquoi, comment sont -elles héréditaires ?

Si nous supposons que ces diverses affections sont en rapport avec la constitution histologique des organes, constitution anormale, acquise par des influences pathologiques d’une certaine durée, nous rapprocherons les conditions de la transmission héréditaire de ces affections de la condition de la transmission des anomalies et des variations du type physiologique. Par exemple, dans l’alcoolisme, dans l’intoxication saturnine, les organes étant atteints dans leur composition intime, pouvons-nous admettre que les éléments histologiques restent intacts, et que leurs modifications ne deviennent point permanentes ? Le procréateur, dans ce cas, ne transmet- il pas à sa progéniture le tjrpe histologique anormal dont son cerveau, son foie, ou tel autre organe est actuellement atteint, ainsi que l’altération fonctionnelle qui en est la fatale conséquence ?

L’épilepsie traumatique héréditaire du cobaye, réalisée dans 1rs expériences de M. Brown-Séquard, ne peut-elle

1 O wu. cit., p. 58.

2 Ibid., ]). 5S1.

3 Du développement avhficiel du riO'titisme et de <’ uslcoma’acic (Allgemeine Wiener medizin’sclie Zeilung, 1S73J.

s’expliquer par les modifications histologiques des centres nerveux, consécutives aux blessures de la moelle épinière 1 ? Nous nous bornerons, dans la question qui nous occupe, à cette simple indication des rapports qui existent entre la transmission héréditaire des anomalies morphologiques et celle des anomalies histologiques, puis des rapports qui existent peutêtre, ou probablement entre ces dernières anomalies et des états pathologiques transmissibles héréditairement. Tout le reste serait entièrement du domaine de la spéculation.

En effet, la question de l’hérédité des caractères organiques des parents n’est pas plus avancée qu'au temps d'Hippocrate, qui disait : Cùm nimpe genüura ab omnibus corporis partibus procédât, a semis sana et a morbosis morbosa 2. Les théories les plus célébrés ou les plus modernes, celle de Buffon et celle toute récente de Darwin, ne sont, en définitive, qu’une paraphrase de la manière de voir du père de la médecine.

« Chaque partie du corps organisé, chaque moule intérieur, disait Buffon, n’admet que les molécules organiques qui lui sont propres, et quand le développement et l’accroissement sont presque faits en entier, le surplus des molécules organiques qui y servaient auparavant est renvoyé de chacune des parties de l’individu dans un ou plusieurs endroits où, se trouvant toutes rassemblées, elles forment par leur réunion un ou plusieurs petits corps organisés, qui doivent être tous semblables au premier individu, puisque chacune des parties de cet individu a renvoyé les corps organiques qui lui étaient les plus analogues 3. »

L 'hypothèse provisoire de la pangenèse par laquelle Darwin se propose d’expliquer la transmission héréditaire du type spécifique, de ses variétés et de ses anomalies n’est point autre chose que l’hypothèse de Buffon arrangée au goût mo-

1 Brown-Sèquard, Comptes rendus de la Société de biologie , 3* série, t. I, p. 194. Paris, 1860.

2 De morbo sacro , sect. III, ed. Foes, p. 303, 1557.

3 De la génération des animaux , chap. iv.

ANOMALIES, TERATOLOGIE

derne. Le célébré naturaliste anglais suppose que les cellules émettent de petits grains ou atomes qui circulent librement dans tout le système, et qui, dans certaines conditions, se multiplient par division et se développent ultérieurement en cellules semblables à celles dont elles dérivent. Ces grains, qu on peut appeler des gemmules cellulaires, ou simplement des gemmules, se transmettraient des parents aux descendants, et se développeraient généralement dans la première génération; mais ils pourraient aussi se transmettre pendant plusieurs générations dans un état donnant ou de vie latente et se développer plus tard. Le retour des caractères organiques propres à un ascendant éloigné dépendrait de ce que l’ancêtre transmettrait à ses descendants des gemmules donnantes qui se développeraient occasionnellement sous l’influence de causes connues ou inconnues. Finalement, d après l’hypothèse, la propriété de propagation dont est douée chaque cellule séparée, détermine la reproduction, la variabilité, le développement et le renouvellement de tout organisme vivant. Chaque être vivant est un microcosme composé d’une foule d’organismes aptes à se reproduire par euxmêmes, d’une petitesse inconcevable et aussi nombreux que les étoiles du firmament1.

Telle est la théorie de Darwin, la dernière expression scientifique relative à la question qui nous occupe. Nous ne serons pas moins avancé si nous avouons simplement que la cause de l’hérédité des caractères naturels ou morbides chez les êtres vivants, est recouverte pour nous d’un voile impénétrable.

XlV. — Hypothèses , théories , explications concernant l'origine des anomalies.

A. Historique. — La connaissance des conditions par lesquelles se forme la monstruosité a dû nécessairement être

I De la variation des animaux, etc.

précédée de la connaissance de l’évolution normale des animaux. Or celle-ci n’a été acquise que par les progrès récents des sciences. Jusqu’alors les opinions relatives aux causes et au mode de formation des déviations organiques ne pouvaient être fondées sur des faits suffisamment bien connus. Parmi ces opinions, les unes, purement imaginaires, attribuaient la cause des monstruosités à des influences surnaturelles ou extra- naturelles. Tantôt c’était la volonté divine qui menaçait ou punissait; c’était le démon accomplissant son œuvre malfaisante; tantôt c’était la nature qui montrait sa puissance en variant ses types, ou bien c étaient des îappoits infâmes entre des hommes et des animaux donnant des produits contre natui’e, etc.

Les autres opinions consistaient en des conceptions hy pothètiques, relativement aux conditions de la génération des animaux et aux anomalies qui en seraient la conséquence. Suivant Empédocle, dont Plutarque nous a conservé la doctrine, les monstres sont formés par les défauts de la semence, par son mouvement trop impétueux, par son excès dedi\ision ou par son détournement. Lesjumaux et les trijumaux proviennent de la surabondance ou d’un excès de division de cette semence. Démocrite explique la formation des monstres par le mélange dans la matrice de plusieurs semences différentes, ce qui détermine la coalition ou la séparation des parties.

Aristote attribue à l’excès ou au défaut de la semence la production de la monstruosité par excès ou par défaut; mais, suivant ce philosophe naturaliste, d’autres causes encore interviennent dans cette production. « Les monstres, dit— il, sont plus rares chez les animaux qui n engendrent qu un petit à la fois et plus fréquents chez ceux qui en engendrent plusieurs, parce que leurs produits restent plus longtemps au contact les uns des autres ; en effet, les produits de la conception s’unissent parce qu'ils sont rapprochés. Ainsi, lorsque deux vitellus, dans un œuf, sont séparés par des membranes, il en naît deux petits, sans aucune partie surnuméraire, tandis que si les vitellus ne sont point séparés par desmembranes, il naît

ANOMALIES. TERATOLOGIE

des petits monstrueux. On a vu un serpent à deux têtes, car cet animal se reproduit par un œuf, tandis que le même fait ne s’observe point chez l’abeille qui s’engendre dans des cellules distinctes. » Ces opinions d’Aristote, tout erronées qu’elles soient, marquent un progrès dans la recherche de la vérité; au reste, comme explication de la monstruosité double, elles ont été admises avec quelques modifications jusque dans ces derniers temps.

De longs siècles s’écoulèrent entre l’époque d’Aristote et les temps presque modernes où ces questions furent de nouveau agitées.

Le premier auteur qui en fasse l’objet de ses méditations est Ambroise Paré. Vient ensuite Weinrich, dont le traité de la naissance des monstres parut en 1595. Weinrich attribua l’origine de ces êtres difformes à beaucoup de causes diverses, à des influences surnaturelles telles que celle du démon, aux causes admises par Aristote et Démocrite, en outre à l’étroitesse de la matrice, aux lésions des membranes fœtales, aux violences extérieures, à l’ivrognerie, à l’imagination de la mère, etc. Liceti et les auteurs qui lui succédèrent jusqu’au xviii0 siècle expliquèrent à peu près de la même manière l’origine des êtres monstrueux.

Lorsque le progrès des sciences et les révélations du microscope eurent jeté quelque lumière sur les phénomènes de la génération, de nouvelles opinions surgirent relativement aux causes de la monstruosité. Les savants alors, croyant que l’embryon tout formé préexiste à la fécondation, durent admettre que la monstruosité est également préformée dans l’œuf. L’hypothèse des germes originairement monstrueux, conçue parle médecin philosophe Régis (1690), régna longtemps dans la science ; elle fut adoptée par les hommes les plus éminents, tels que Duverney, Littré, Méry, Winslow, Haller, Meckel, etc. D’autres savants croyant que le spermatozoïde est l’embryon même qui, introduit dans l’œuf, n’a plus qu’à s’y développer, attribuaient à cet élément de la semence l’origine de la monstruosité. Parmi ces savants se

trouvent Lancisi, Thummig, Boehmer, Ant. Nicolai1 , Leeuwenhoek, Darwin (Erasme), Andry, Jacobi, etc

Toutes ces opinions émanées soit de la credu 1 e, soi c notions scientifiques incomplètes, se produisirent des les temps les plus reculés et se perpétuèrent presque jusqu a nos jour,, en sorte qu’on ne peut dire quelles appartiennent, dans 1 histoire de la tératologie, à des époques distinctes ou succès

8nyers le commencement du xvme siècle, un anatomiste français, L. Lèmery (1724, 1738, 1742), dans une célébré

discussion contre Winslow (1733, 1,34, 1/ , ' 1

et Haller (1735), soutint que les monstruosités ne sont pas préformées dans l’œuf, mais qu’elles sont l’effet d’un trouble apporté dans le développement d’un animal primitivement

bien conformé. . .

A partir de cette époque, les études qui furent poursuivies

sur la monstruosité ont fait reconnaître que les déviations de l’ organisme de l’animal se produisent suivantles lois ordinaires du développement des êtres vivants, mais avec l’intervention

de quelque cause perturbatrice. ^ (

Harvey (1651 ) avait entrevu celte vérité que W olff s efforça d’établir vers le milieu du siècle dernier (1759). Cependant ce sont les savants de notre époque qui la mirent complètement en lumière. Meckel (1812-1826) et Etienne Geoffroy-Saint - Hilaire (1820-1839), parmi les anatomistes, firent faire à cette partie de la science les plus grands progrès. C’est à l’illustre anatomiste français surtout que la tératologie doit d’être entrée dans une voie tout à fait scientifique. Geoffroy-Saint- Hilaire fit voir, en effet, que les monstruosités sont soumises à des règles invariables, et que ces règles sont identiques avec celles qui régissent les êtres normaux.

L’embryogénie vint ensuite dissiper 1 obscurité qui, malgré les travaux remarquables de ces savants, enveloppait encoi e un grand nombre de questions. C’est à de Baër, a Rathke, a

l Cités par Haller, in Op. minora .

ACCOSTAMES, TERATOLOGIE

BischofT, a Coste, etc., que l’on doit dans cette direction les principaux progrès.

B. Théories relatives aux monstres unitaires . — a) L’une des plus anciennes théories, celle qui eut le plus de retentissement, expliquait l'origine de la plupart des monstres unitaires par un arrêt ou par un retardement de développement. L’idée première de cette théorie doit être attribuée à Harvey. L'illustre physiologiste reconnut, en effet, que les animaux supérieurs passent par des phases de développement déplus en plus compliquées : « Sic natura pérfecla et divina, nihil faciens frustra, dit-il, nec cuipiam animali cor addidit, ubi non eratopus, neque priusquam esset ejus usus, fecit; sed iisdem gradibus in formatione cujuscunque animafis, transiens per omnium animalium constitua ones ( ut ita dicam) ovum, vermem, fœtum, perfectionem in singidis acquirit. In fœtus formatione , multis obserralionibus hæc alibi confirmanda sunt l. » Cette observation remarquable contient au moins le germe de la théorie de l’arrêt de développement, dont Harvey fit lui-même l’application au bec-de-lièvre (hare-lip) 2.

Dans le siècle suivant, Haller et Wolf 3 expliquèrent l’origine de quelques déviations au type normal telles que l’exomphale, le bec-de-lièvre, par un arrêt dans le développement des parties affectées. Plus tard, Autenrieth 4 voulut étendre cette explication à presque toutes les anomalies. Mais ces auteurs s'en étaient tenus à de simples aperçus dénués de preuves et insuffisants pour établir leur manière de voir.

En 1805, 1806 et 1812, J. -F. Meckel ayant comparé un grand nombre de déviations organiques avec les phases successives de l’organisme embryonnaire, montra l’analogie qui

1 G. Harvey, Exercit. anal., de molu cordis , cap. xvii, in-18, 1654, p. 164 et in-8°, éd. 1737, p. 99.

2 Id. De generalione animalium, exercit. lxix, éd. 1737, p. 314.

3 C.-F. Wolff, De ortu monstrorum (Novis comm. Pecropol., t. XVII, p. 560).

4 Autenrielh, Kildil. ad, hist, embryonis, p. 3S. Tub., 1797.

existe souvent entre les unes et les autres. (Pour le système vasculaire *, pour d’autres organes 8, pour tous les organes 1 2 3.) Tout semblait dit sur la question, lorsque Étienne Geoffroy- Saint -Hilaire la reprit (1820-1821) et l’envisagea sous un autre point de vue 4.

Pour Meckel, l’arrêt dans le développement des organes est dû le plus souvent à une cause primitive et naturelle en quel que sorte, cette cause étant une monstruosité originelle du germe. Pour Geoffroy-Saint-Hilaire, l’arrêt est toujours dû à une cause accidentelle. Les monstruosités dites par défaut sont déterminées par un retardement fortuit de développement, par l'interruption d’un développement régulièrement commencé . Ainsi la théorie des arrêts de développement fut établie par les travaux de Meckel, mais elle a dû à ceux de Geoffroy-Saint-Hilaire une interprétation différente pour la plupart des cas.

Le progrès accompli par la mise en lumière de cette théorie fut grand, surtout parce qu’elle élevait la tératologie sur une base scientifique ; mais l’enthousiasme de ses inventeurs et des savants qui les suivirent, lui donna une extension et une portée exagérées ; il est vrai qu’alors l’embryogénie n était point assez avancée pour contenir leurs écarts. Suivant Meckel, qui pensait que l’embryon humain, dans son développement, parcourt toute l’échelle zoologique et passe de 1 état d’animal articulé à celui de poisson, d’amphibie, d’oiseau, le fœtus monstrueux pouvait représenter soit 1 une, soit l’autre de ces phases évolutives. Suivant Geoffroy-Saint-Hilaire, « les êtres anormaux sont, à quelques égards, des embryons permanents ; ils nous montrent, à leur naissance, des organes simples comme aux premiers jours de leur formation, comme

1 Reil's Archiv, Bd VI, 1S05.

2 Ahhandlungen, etc., p. 2S6-301. Halle, 1806.

3 Manuel d'anatomie pathologique, Bd. I, 1812.

•i Etienne Geoflrov-^aint-IIilaire, Philosophie anatomique, t. II, p. 153. Paris, 1S22; art. Monstbks d i Dictionnaire classique d'histoire naturelle, 1827, et Bulletin des sciences médicalis, 1826, — Reçue médicale, I, p. 277. Paris, 1827.

ANOMALIES, TERATOLOGIE

si la nature se fut arrêtée en chemin pour donner à notre observation trop lente le temps et les moyens de l’atteindre. 1 »

Nous avons dit déjà que l’embryon des animaux supérieurs n accomplit pas exactement l’évolution que croyait Meckel, et, d un autre côté, le monstre, à sa naissance, ne représente pas un embryon plus ou moins grossi ou grandi, comme semble le croire Geoffroy-Saint-Hilaire. Tous ses organes, même ceux qui sont atteints par la déviation, se sont développés suivant les lois ordinaires, ils portent seulement le stigmate d’une cause perturbatrice ou d’une lésion qui les a frappés à un moment donné de l’évolution. Ce stigmate qui sera, par exemple, une fissure du voile du palais, a-t-il une analogie vraie avec la scissure palatine du poisson ? Peut- on voir dans l’imperforation de la vulve de la femme, la réalisation d’un état normal de la taupe? Quels sont les animaux, dans les degrés inférieurs de la série, qui nous représentent le type du cyclocéphalien ou de l’anencéphalien ? A quelle époque reconnaissons-nous ce type chez l’embryon ?

IsidoreG eoffroy-Saint-Hilaire ne dirait plus aujourd’hui : « Les acéphaliens, arrêtés dans leur développement beaucoup plus tôt que les anencéphaliens et les cyclocépbaliens, correspondent dans la série animale à des êtres placés beaucoup plus bas dans l’éclielle, les premiers mollusques et les premiers articulés leur étant incontestablement supérieurs 2. » En effet, comment un être constitué par des vaisseaux artériels et veineux, par des os et- des muscles, par des nerfs, etc., de vertébrés, assemblage incohérent, incapable par lui-même d’aucune fonction vitale, peut- il être rapproché de l’organisme d’un mollusque ou d’un articulé quelconque ?

A propos de l’exagération, et nous dirons presque de l’absurdité de pareils rapprochements, nous répéterons volontiers avec Breschet 3, que notre siècle doit se garder de refaire les

1 Isidore Geoffroy-Saint-Uilairj, Dictionnaire d'histoire naturelle de d'Orbigny. Paris, 1848. Art. Tératologie, p. 463.

2 Isidore Geoffroy-Saint Hilaire, Tératologie, t. IL Monstres acÉi'H\viess.

3 Art., Anencêphale.

contes ridicules d’Ambroise Paré, de Liceti et autres, qui trouvaient aussi des analogies entre les êtres monstrueux et divers animaux, comme la grenouille, le crapaud, etc.

b) Étienne Geoffroy Saint-Hilaire a cherché dans le principe du balancement des organes la raison de certaines anomalies 1 2 : « Un organe normal ou pathologique n’acquiert jamais uné prospérité extraordinaire, qu’un autre de son système ou de ses relations n’en souffre dans une même îaison... Ainsi ajoute Isidore Geoffroy, dans l’histoire des travaux de son père, une augmentation, un excès sur un point, suppose une diminution sur un autre, et, comme le dit Gœthe, le budget delà nature étant fixe, une somme trop considérable affectee à une dépense, exige ailleurs une économie .

Le principe du balancement organique est né delà considération des organes rudimentaires dans l’économie normale des animaux. Si ce principe trouve dans la zoologie une application philosophique, cette application n est point aussi heureuse dans la tératologie. Aussi les exemples donnés pour venir à l’appui de la thèse sont- ils très peu nombreux et très contestables ; Qu’un individu hydrocéphale ait une tête volumineuse et les extrémités inférieures atrophiées 3, qu à la suite de l’affaissement par compression de 1 un des poumons l’autre acquière plus de développement, qu’un rein s hypertrophie lorsque son congénère, devenu malade, a perdu ses fonctions, nous ne voyons en ceci que des effets pathologiques ou physiologiques.

Nous ne voyons pas mieux, quant au principe en question, la signification des faits suivants : Is. Geoffroy-Saint -Hilaire a mentionné, d’après Martin Saint-Ange, le cas d’un homme chez qui existaient du même côté un rein très petit et une capsule surrénale très volumineuse 4. Le même auteur rapporte

1 Étienne Geofl'roy-Saint-Ililaire, Philosophie anatomique, t. II, p.244. Paris, 1822.

2 Isidore Geolfroy-Ksint-Hilaire, Vie et travaux, p. 214.

s Isidore Geotl'roy-Saint-Hilaire, Ouv .cil., part. II, liv. 1, chap. iv, note.

9 liait., part. II, liv. I, chap. iv.

encore que les individus affectés d’ectromélie sont souvent robustes et chargés d’embonpoint 1 ; que dans les cas de môle hydatique, la mort de l’embryon profite au placenta 8.

Enfin les recherches de Numan ont semblé prouver que les vaches sans cornes donnent plus de lait que les autres 3.

Ces exemples et un petit nombre d’autres aussi peu concluants que 1 on pourrait citer encore ne suffisent point pour donner au principe du balancement des organes ù ne importance réelle en tératologie4. On pourrait citer aussi des exemples qui lui sont tout à fait opposés. .J’ai rapporté le cas d une poule dont l’ovaire gauche ne s’était jamais développé (on sait que normalement l’ovaire gauche seul se développe chez la plupart des oiseaux); or, d’après le principe dont nous venons de parler, l’ovaire droit aurait dû sortir de son état d’inertie, ce qui n’était point arrivé 5.

c) Nous ne ferons que mentionner la théorie du développement centripète imaginé par Serres11, et qui, suivant cet anatomiste, rend compte de la formation des monstres par excès aussi bien que des monstres par défaut : « La formation du sj'stème vasculaire, étudiée sous l’inspiration de la belle théorie du développement centripète, révèle une loi importante à l’aide de laquelle les monstruosités par excès peuvent être, à quelques égards, rapportées à leur cause prochaine. Lorsqu’un organe est double, le tronc ou la branche vasculaire qui le nourrit est double aussi, de même que l’absence d’une partie est liée nécessairement à celle de son artère 7. »

< Ibid., part. III, liv. I, cliap. i.

2 Ibid., part. III, liv. I, chap. xir.

3 Numan, Mém. cité.

l M Andral, dans son Précis d'anatomie pathologique , p. 97, rapporte un assez grand nombre d'exemples de déviations qui sembleraient continuer la loi de Geoffroy- Saint-IIilaire, quant à la tératologie; mais dans la plupart de ces cas, nous ne voyons que les effets d'un trouble apporté dans le développement des organes par la cause même, de la monstruosité.

5 liavaine, Compte s rendus de la Société de biologie, ann. 1S65.

o Serres, Anatomie comparée du cerveau, t. 1, passim, in-8". Paris, 1S27.

7 Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, art. Tératologie, p. 463, 1848.

monstres, monstruosité

Telle est l'appréciation qu’Isidore Geoffroy-Sa int-Hilaire Taisait il y a vingt -cinq ans, de la théorie de Serres. On sait aujourd'hui que le développement des organes ne procédé point de la périphérie vers l’axe central. D'un autre cote, l'artère ne pouvant exister sans l’organe, et l’organe sans l'artère, il est difficile de prouver que l’absence de l’une est due à l'absence de l’autre; et d’ailleurs comment expliqueraiton, par exemple, la formation du rein lorsque l'artère reuale vient, non de l’aorte, mais de l’ hypogastrique ?

cl) Étienne Geoffroy-Saint -Hilaire ayant observé plusieurs cas de monstruosité dans lesquelles le fœtus adhérait au placenta, fut porté à considérer les adhérences comme V ordonnée et l'unique cause de la monstruosité (1822). Les brides placentaires, suivant Geoffroy -Saint-Hilaire, retiennent les viscères hors de leurs cavités;' ces brides peuvent être rompues par les mouvements du fœtus, alors les organes rentrent, sous certains rapports, dans leurs conditions normales, mais avec des modifications plus ou moins grandes qui constituent la monstruosité. La disparition des brides ou des adhérences avant la naissance serait, suivant Geoffroy Saint-Hilaire, un fait très fréquent, et c’est ainsi qu’un grand nombre de monstruosités seraient produites par un ecause dont on peut rarement constater l’existence.

Geoffroy revint plus tard sur cette opinion en ce qu'elle avait de général; il la maintint toutefois, et avec raison, pour un certain nombre de monstruosités l.

Les adhérences qui unissent le fœtus à ses enveloppes sont causées, suivant Simpson, qui en a fait une étude particulière par des exsudations plastiques ou des pseudo-membranes produits d’une inflammation aiguë ou chronique du placenta2.

1 Philosoph. anal., 1822, t. II, p. 507 et passim. Archive s générales de médecine, t. XIV, p. 392, 1827.

2 Simpson, Edinburgh Med. and Surg. Journal , n° 127, April, 1836; et Gus. méd., p. 393. I’aris, 1830. — Edinb. Joui n., vol. XIV, p. 305 — Dublin. Med. Jour =■ nal for November , vol. X, p. 220, 1830.

A N OMA LIES, TÉRATOLOGIE

A côté des abnormités déterminées par les adhérences, on peut placer des lésions congéniales qui en sont très voisines autant par la cause qui les a produites que par l’apparence extérieure. Ces lésions consistent en des destructions des membres dues à la constriction opérée par le cordon ombilical ou par quelque bride qui s’enroule autour de la partie, l’étreint comme une ligature, et finalement en opère la section plus ou moins complète. Montgomery, savant médecin irlandais, a indiqué le mécanisme de cette amputation intra-utérine dont il a rassemblé environ douze observations recueillies principalement en Angleterre et en France1. Cependant le fœtus, qui apporte en naissant une lésion de cette nature, n’est point, atteint d’une anomalie ou d’une abnormitè. L'amputation spontanée n’arrivant, en effet, qu’à une époque avancée de l'évolution embryonnaire ou fœtale, alors que le petit être est déjà morphologiquement constitué.

Les adhérences qui se forment entre l'embryon et ses enveloppes déterminent ordinairement des lésions graves dans le développement des organes qui en sont le siège; ces lésions ont un caractère de désordre qui les distingue des anomalies ou des déviations simples du développement; elles constituent de véritables abnormités ou malformations qui, le plus généralement, consistent en de profondes fissures, en des ectopies des organes, en des destructions plus ou moins complètes soit des parois du crâne et du tronc, soit des membres. Elles occupent ordinairement la tète ou les parties antérieures du thorax et de l’abdomen et sont l'une des principales causes des monstruosités exencéphaliques et célosomiennes.

e) La théorie que nous allons exposer et. qui donne la raison de la formation des monstruosités les plus hideuses, l’anencéphalie par exemple, est la première qui ait expliqué

I AV. -F. Montgomery, Dublin Med. Journal, vol. I, p. 140, 1S32, et The Cyc!of(C- •iia of A na‘. and Physiol., vol. II, 1830, art. Fœtus.

MONSTRKS, MONSTRUOSITÉ

pa, des phénomènes naturels une condition de l'organisme animal, regardée jusqu’alors comme surnaturelle. Cette théorie toute scientifique, mais toute médicale aussi, n a pas eu la bonne fortune d'être agréée par la plupart des tératologistes de notre siècle, qui, naturalistes et anatomistes avant ont, n'ont vu dans les monstruosités autre chose que des déviations

simples de l’évolution organique.

Dès 1706 (?), avant les discussions de Lémery et\\ inslow, Morgagni, ayant constaté l’absence du cerveau chez un fœtus qu’il avait disséqué à Forli, Morgagni, disons-nous, emitl opinion que ce viscère ne manquait p as dès le principe, mais qu’il diminua par l’hydrocéphale qui le réduisait en eau et qu'ils écoula par un trou qui se trouvait à V extrémité supérieure de Vèpine Rappelant ce fait et le comparant avec un grand nombre d’autres observés par divers savants, Morgagni établit que les monstruosités qui consistent dans une absense plus ou moins étendue du cerveau et de la moelle épinière ont pour cause première une accumulation d’eau dans le crâne ou dans le rachis : « De quelque manière que l’eau s’accumule contre nature dans la cavité du cerveau, dit 1 illustre anatomopathologiste, et quelle que soit sa source, elle pourra certainement, si ce viscère ne forme pas encore un corps concret,

- empêcher sa concrétion par sa position intermédiaire; ou s il est déjà soldifié, elle pourra, en s’insinuant entre ses parcelles, les séparer insensiblement... » Après avoir exposé l’examen anatomique d’un fœtus hydrocéphale, il ajoute . « Il restera encore un grand nombre d’objets que vous devrez attribuer à la force de compression exercée par l'eau, soit dans l’obstacle qui s’oppose à l’accroissement de certains os du crâne, soit dans la dépression de quelques-uns, soit dans la déjection de quelques autres sur un côté, soit enfin dans leur

désunion Il n’est pas douteux que sur le fœtus l’eau ne

puisse distendre suffisamment ces parois (celles des ventricules latéraux) qui sont beaucoup plus minces et plus molles

l J. -R. Morgagni, üpils . anal., XX, n° 5657.

pour les détruire enfin entièrement et pour s’écouler souvent avec le cerveau dissous ou à moitié dissous, à travers les téguments étendus et relâchés du cerveau et du crâne, après qu’elle s’est ouvert une voie dans l’endroit le moins résistant 1 »

Ces citations montrent combien les opinions de Morgagni étaient nettes et absolues sur la question ; aussi les avait -il appuyées sur de nombreux arguments qui ont été simplement reproduits par le petit nombre de savants qui ont adopté sa doctrine.

Béclard fut du nombre de ces derniers, et non seulement il adopta l’opinion de Morgagni touchant l’origine de l’anencéphalie, mais encore il chercha à expliquer de la même manière celle de l’acépbalie2. Une hydropisie de la moelle s’étant formée dès les premiers temps de l’existence intra-utérine aurait détruit cet organe, et par suite, elle aurait empêché le développement des parties qui en reçoivent leurs nerfs, ou bien, si leur développement était déjà commencé, elle en aurait amené l’atrophie ou la destruction.

Béclard rapporte comme un argument à l’appui de cetle thèse, qu’il existe ordinairement des vestiges des parties détruites; mais surtout il s’appuie sur l’ordre dans lequel se développent la moelle épinière et le cerveau, et sur l’absence . des parties qui lui paraissent être en relation avec ce développement. Si la moelle épinière devient le siège d’une hydropisie avant que le canal rachidien soit ossifié, elle se détruira, et par suite, cesseront de se développer tous les organes qui en reçoivent des nerfs ; si c’est la partie supérieure seule qui est détruite, les nerfs des sens supérieurs, le crâne et la face ne se forment pas ; si cette destruction atteint la moelle cervicale, les nerfs du larynx, du poumon, du cœur, ainsi que ces organes mêmes n’existeront pas, etc.

L’acéphalie aurait donc pour cause primordiale l’hydropisie

1 J. -B. Morgagni, Dcsedibus etcausis morborum peranalomen indagatis. Episl. mat. med. XII, de hydrocéphale et agaeis spinœ tu moribus. § V-VIII, 1760.

2 Mémoire sur les fœtus acéphales (Bulletin de la Faculté et de la Société de ' nxidecine\ t. IV( p. 447, 403, et t. V) p. 8SS; années 1810-1S17. Paris, ISIS).

des centres nerveux, puis secondairement la destruction des nerfs, et avec elle, celle des parties qui les reçoivent.

On ne peut admettre aujourd’hui l’hypothèse par laquelle Bédard explique l’absence delà tête, du poumon, du cœur et même des membres, car l’embryon se forme indépendamment du système nerveux, et si jamais ce système prend quelque part h la constitution des parties, ce ne peut être que lorsqu il est lui-même déjà histologiquement formé, c’est-à-dire, chez l’homme, après le troisième ou le quatrième mois de la vie intra-utérine ; or l’acèphalie remonte à une époque bien plus reculée du développement embryonnaire.

Sans nier l’influence de quelque condition morbide dans la production de l’acéphalie, nous ne pouvons regarder cette condition comme l’unique cause de la déviation organique, car l’acéphale, privé de l’organe central de la circulation, vit nécessairement dans une condition parasitaire et qui n est pas sans quelque analogie avec celle d’un monstre double hètérotypien. Les communications vasculaires qui ont été constatées dans plusieurs cas, par le cordon ombilical, entre l’acéphale et son frère jumeau (Méry, Moreau, Depaul, Spliedt), prouvent que le développement des deux indh idus s’est fait dans un blastoderme commun. L’acéphale est donc, sous certains rapports, l’analogue de 1 individu parasitaire chez les monstres hétèrotypiens et peut-être 1 état rudimentaire de l’un et de l’autre peut-il s’expliquer par des conditions semblables.

Mais si l’on peut douter que l’hydropisiedes centres nerveux, chez l’embryon, soit la cause ou l’unique cause de l’acéphalie, les mêmes raisons de doute n existent point relativement à l’anencéphalie et aux abnormitès de cet 01 die.

G. Théories relatives aux monstres composés. — Plusieurs explications différentes ont été données de la foi mation

de la monstruosité composée :

1° Le monstre double provient d’un germe atteint origi-

Davaink. L'CEuvre. 53

ANOMALIES, TERATOLOGIE

nairement de la duplicité que le développement ultérieur rendra manifeste ;

2° 11 provient de deux germes appartenant à deux vitellus distincts et originairement normaux qui se réunissent dans le cours du développement ;

3° Il résulte de la coalescence de deux vésicules germinatives ou de deux germes contenus dans un même vitellus;

4° 11 provient de la division accidentelle d’un germe ou d'un blastoderme unique;

5" Enfin il est formé par l’introduction dans l’ovule de deux animalcules spermatiques qui se développent simultanément.

Nous examinerons la valeur de toutes ces hypothèses à l’article Diplogenèse. Nous dirons seulement ici que des faits déjà nombreux et nos connaissances, relatives au dévelop pement de l’oeuf, nous autorisent à croire que la formation d’un monstre double résulte de la présence de deux vésicules germinatives ou de deux cellules embryogènes sur un vitellus unique1.

Les anatomistes du xvin0 siècle n avaient point laissé sans l’apercevoir le fait de l’union symétrique des monstres doubles; mais Étienne Geoffroy-Saint -Hilaire le mit en lumière et en fit l’expression d’une loi : « Les deux sujets qui forment par leur union un monstre complètement ou partiellement double, dit Isidore Geoffroy-Saint- Hilaire, dans l’exposition des travaux de son père, sont toujours unis par les faces homologues de leurs corps, c est— a-dire opposés côté a côté, se regardant mutuellement, ou bien adossés 1 un à 1 autre. Et non seulement ils sont unis par les faces homologues, mais, si vous pénétrez dans leur organisation, vous les trou\ erez unis de même par les organes homologues. Chaque partie, chaque viscère chez l’uu correspond à un viscère, à une partie similaire chez l’autre. Chaque vaisseau, chaque nerf, chaque

i Voyez l'histoire tle tous ces •le l'œuf.

faits dans notre Mémoire sur les anomalies

muscle, placé sur le plan d’union, s’est conjoint au milieu de la complication apparente de toute l’organisation avec le vaisseau, le nerf, le muscle de même nom appartenant à l’autre sujet, comme les deux moitiés, primitivement distinctes et latérales d'un organe unique et central le font normalement entre elles sur le plan médian, au moment voulu par les lois de leur formation et de leur développement1. »

Telle est la loi d’union similaire qui, suivant son illustre auteur, régit toujours les monstres doubles.

Mais quelle explication donner de cet ordre constant, de cette symétrie nécessaire? « Il existe, dit encore Isidore Geoffroy -Saint-Hilaire, entre les éléments similaires de l’organisation, une véritable affinité élective, une sorte d attraction intime, comparable aux attractions moléculaires des physiciens, aux affinités électives des chimistes, c’est-à-dire près • que inexplicable, à jamais incompréhensible dans son essence, mais prouvée par les faits. » Tel est le principe fécond, aperçu et établi, en 1826, par Geoffroy-Saint-Hilaire, sous le nom d’affinité ou d’attraction de soi pour soi \

Voilà donc deux lois qui, suivant Geoffroy-Saint-Hilaire et suivant son école, régissent l’évolution des monstres doubles. C’est avec regret que nous croyons devoir dire qu’elles sont complètement vaines.

L’union par des parties similaires est loin d’ètre constante : c’est parce que l’on a cherché la symétrie dans un seul groupe de monstres doubles, dans les autositaires, que l’on a été frappé de la constance de l’union similaire ; elle n’existe point dans le groupe des monstres parasitaires ; or ces derniers ont été séparés des premiers dans la classification, soit précisément à cause de leur défaut de symétrie, soit parce que ce défaut de symétrie devient pour l’un des composants une cause d’atrophie ou d’imperfection, et ce sont ces conditions qui semblaient autoriser la séparation absolue des monstres dits

1 Isidore GeolTroy-Saint-llilaire, Fie, Travaux , etc., rie Étienne UeoflYoy, p. 29S.

2 hj. ibid., p. 302.

ANOMALIES, TERATOLOGIE

parasitaires d’avec les monstres autositaires. On faisait en ceci une pétition de principe, comme nous croyons l’avoir montré dans notre mémoire sur les anomalies de l’œuf. D’ailleurs, nous avons cité dans ce même mémoire cinq cas de monstres autositaires dans lesquels l’union existait entre des parties qui n’étaient point anatomiquement homologues.

La symétrie des deux composants est cependant la condition la plus fréquente parmi les monstres doubles; or elle s’explique simplement par une condition ordinaire dans la constitution de l’œuf; en effet, le germe reçoit, dans la formation de l’ovule, une orientation virtuelle dont il s’écarte peu ; il se développe donc sur la sphère vitelline dans une direction déterminée. Deux germes accidentellement développés sur un seul vitellus doivent recevoir une orientation semblable ou peu différente; dans leur développement ils se présenteront donc symétriquement l’un par rapport à l’autre.

Mais, de plus, le développement même du germe donne la raison de l’union intime des organes par leurs parties similaires sans l’intervention d’une force particulière ou d’une affinité admise, de nos jours encore, par Coste1. L’embryon monstrueux, en effet, n’est point, dès l’origine, un petit être plus ou moins semblable à l’animal parfait, et dont les organes entrent en coalescence à un moment donné. L’embryon monstrueux, comme l’embryon normal, est primitivement contenu dans le plan du blastoderme et consiste en trois feuillets ou membranes superposées. Lorsque la présence de deux vési cules germinatives sur un même vitellus détermine la formation de deux centres de développement, les deux blastodermes qui se constituent arrivent plus ou moins rapidement au contact l’un de l’autre, suivant le degré de leur rapprochement, et, comme ils sont composés alors de formations cellulaires de même nature ils s unissent sans laisser de traces de leur

1 Origine de la monstruosité double chez les poissons osseux (Comptes rendus Acad, des sciences, t. XL, p. D33. 1S55. — Ch. Darwin, De la variation des animaux, t. Il, p. 301, -405.

séparation primitive. Or, clans cette union, chacune des trois lames de l’un des blastodermes rencontre nécessairement celle qui lui correspond dans l’autre blastoderme, et il n’en peut être autrement. Lors donc que, dans le développement ultérieur, les organes naissent des trois couches supei posées, ceux de la vie de relation se rencontrent dans le feuillet superficiel, ceux de la vie organique dans le feuillet profond et les autres dans le feuillet intermédiaire ; ainsi, sans 1 intervention de quelque condition nouvelle, le blastoderme double, formé par deux centres distincts, donnera naissance à un embryon double, par une évolution identique avec celle qui donne naissance à l'embryon simple.

L’union des parties similaires dans un monstre double n’est donc point l’effet d’une attraction inexplicable et à jamais incompréhensible dans son essence; elle s explique par le mode de développement du blastoderme dont se forment ensuite successivement les divers organes.

Si la monstruosité double ainsi envisagée, ne confirme point les deux lois d’Étienne Geoffroy-Saint-Hilaire, elle confirme au moins cette grande pensée qui a dirigé les travaux de notre illustre compatriote, à savoir que les monstres euxmêmes n’échappent point auxlois générales de 1 organisation ; ils en subissent l’empire et en prouvent l’universalité.

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