XV. — Des causes de la monstruosité
Nous pouvons juger, d’après tout ce qui précède, que la formation des monstruosités n’a rien de surnaturel. Les déviations organiques se produisent d’après les lois ordinaires de l’évolutiou et suivant des conditions qu il nous est parfois possible d’apprécier. Nous reconnaissons alors qu’une cause perturbatrice est intervenue à un moment donné, soit dans la formation primordiale des éléments de la semence ou de 1 œuf, soit dans le cours du développement de l’ètre qui en provient.
Quelles sont les causes qui peuvent imprimer a l’évolution
une direction nouvelle et vicieuse ? Elles sont évidemment très nombreuses et très variées. On pourrait les partager en quatre catégories ;
1° Les unes sont antérieures à la fécondation et se trouvent dans une condition organique ou dans une condition pathologique de parents (père ou mère). Elles donnent lieu aux variations ou aux anomalies héréditaires, aux variétés maladives ou à la dégradation des descendants; elles peuvent même, en faisant naître dans le germe ou l’embryon une lésion de quelque organe, devenir la condition évolutive d’une anomalie ou d’une abnormité nouvelle. Nous ne pouvons nous étendre davantage sur ce sujet dont nous avons parlé ailleurs.
2° D’autres peuvent se rencontrer dans la constitution de la semence ou de l’œuf. Il n’est point question ici de cette inconnue dont la recherche serait nécessairement vaine, par laquelle sont transmis du père et de la mère à l’enfant les qualités physiques et morales, le tempérament et les maladies. Il s’agit de la constitution organique du spermatozoïde ou de l’ovule. L’observation directe a prouvé que la constitution de ces éléments primordiaux de la génération est sujette à des anomalies diverses. Quelles conséquences ces anomalies peuvent- elles avoir pour le développement de l’embryon? Examinons donc à ce point de vue l’élément mâle, puis l’élément femelle.
a) Elément male. — Les spermatozoïdes chez les animaux n’ont pas toujours les mêmes dimensions ni la même activité, mais ce sont là des variations simplement. Chez les hybrides, les spermatozoïdes diffèrent ordinairement beaucoup de ceux des deux espèces parentes. Prévôt et Dumas \ plus tard Hausmann 1 2 ont vu que ceux du mulet sont constitués par un
1 Prévôt et Dumas. Observations relatives à l'appareil générateur, etc. (Ann. sc nat., t. I, p. IS4. Paris, 1S24).
2 liausmann, Veber der Man g cl dpr S mentliierchen bel Hausthierchen. Han nover, ISi'i.
simple globule privé de filament. R. Wagner a constaté que les spermatozoïdes de l’hybride du serin et du chardonneret sont plus petits que ceux des deux parents et n’ont pas le filament caractéristique, tourné en spirale ou en tirebouchon comme chez ceux-ci ; en outre, ils ne sont pas groupés en faisceaux ; ce qui provient sans doute de leur petit nombre dans les cellules du développement
Chez les végétaux hybrides, on a quelquefois signale aussi des anomalies dans le pollen. Chez le Cytisus Adcimi , foi me intermédiaire entre le C . Laburnum et le C. pur pur eus, Darwin a vu les grains du pollen petits et ridés, et dans deux autres hybrides du même genre, le professeur Gaspary a trouvé beaucoup de grains difformes ; leur proportion se montait à 84 pour 100 chez l’un, et 20 pour 100 chez l’autre 1 2 3.
Ces exemples ne suffisent pas pour donner quelque importance aux anomalies des corpuscules séminaux dans la production des déviations organiques chez les êtres vivants. Ils montrent au moins que ces anomalies peuvent exister et qu’elles méritent d’attirer l’attention des observateurs.
Il n’est peut-être pas hors de propos de mentionner ici le fait suivant : d'après d’assez nombreuses expériences, il paraît prouvé que, dans la fécondation, le nombre des spermatozoïdes ou des grains de pollen n est pas indifférent pour le développement de la graine ou de l’œuf et même pour le développement normal du sujet qui en provient \
b) Élément femelle. — L’ovule, avant la fécondation, offre parfois des anomalies sur l’existence desquelles on ne peut conserver aucun doute ; elles ont été maintes fois observées. Mais il en est une qui nous intéresse tout particulièrement, c'est la présence de deux vésicules germinatives dans un vitellus unique. Par le développement ultérieur de 1 ovule
1 R. Wagner's Physiology, §20, cité dans Art. Skmen, Cyclopcedia of Anal, and rhysiol. , p. 50S.
2 Ch. Darwin, Ouv.cit ., t. I, p. 412.
3 Darwin, Ou r. rit., t. II, p. 387.
ANOMALIES, TERATOLOGIE
pourvu de ces deux vésicules germinatives ou de deux cellules embryogènes, on explique la formation d’un monstre double. C’est une question dont nous nous sommes occupés ailleurs. Quant aux autres déviations de l’ovule ou de l’œuf, elles ne paraissent point avoir d’importance au point de vue de la question qui nous occupe l.
L’ovule des végétaux subit aussi des déviations sur lesquelles nous avons très peu de données. Peut-être, d’après une observation de Thwaites, trouvera-t-on parfois dans sa constitution quelque condition analogue à celle de l’ovule animal pourvu de deux vésicules germinatives 2.
3° D’autres causes de déviations, agissant postérieurement à la fécondation, se trouvent chez la mère de l’individu monstrueux. Elles consistent dans des conditions de santé, dans des maladies semblables à celles dont il a été question cidessus, mais récemment acquises, dans des manœuvres abortives, dans des coups ou des secousses violentes, etc.
a) L’une de celles qui ont été le plus souvent invoquées, c’est l’influence sur le fœtus de l’imagination de la mère. Cette cause de déviation, admise par les plus anciens auteurs qui se soient occupés de la monstruosité, a été généralement niée par les modernes. En effet, pendant la gestation, il n’existe aucune relation directe entre la mère et son produit ; aucune liaison nerveuse ne relie les deux êtres l’un à l’autre, et la circulation même est tout à fait distincte de part et d’autre. En outre, des déviations organiques qui ont été attribuées à l'imagination de la mère, chez l’homme, se rencontrent chez les animaux ovipares et chez des êtres inférieurs complètement dépourvus de toute faculté intellectuelle, tels que des insectes et même des vers intestinaux.
1 Voyez un résumé de nos connaissances d cet égard dans mon Mémoire sur les anomalies de l'oeuf.
2 M G.-H. Thwaites. Ann. and Maçj. of Nat. Uisl,, March, ISIS, cité par Darwin, Ouv. cil., I, p. 412 et 411.
MONSTRES, MONSTRUOSITE
*1 Une autre cause qu’on peut faire dépendre aussi de la mère est une compression qui serait exercee sm e œ us dans la grossesse gémellaire ou dans d’autres circonstances. Ou a attribué à cette compression la formation des monstres doubles, l'anencéphalie et l’acèphalie, la coalescence des
membres et des doigts, le pied bot, etc.
Les monstres doubles existent chez les oiseaux: pendant l’incubation, le contenu de l’œuf diminue de volume et ce poids ; la coalescence des deux embryons n'est donc point déterminée parla compression qui va diminuant avec les pro grès de l’évolution. La duplicité reconnaîtrait-elle, chez les mammifères et chez les oiseaux, des conditions differentes . Quant à la coalescence des membres ou des doigts, on oublie, lorsqu’on l’attribue à la compression, que le fœtus est plonge dans le liquide incompressible de l’ammos. L acephalie reconnaît pour cause des conditions particulières dont nous avons dit quelques mots ; enfin, aucun fait n’a été plus souvent signalé que l’abondance extraordinaire des eaux de 1 amnios dans la grossesse qui produit un anencéphale. La compression intra-utérine comme cause de monstruosité ne; supporte donc pas l’examen.
4° Un quatrième ordre de causes des monstruosités se trouve dans le germe en voie de développement, et ses dépendances ou dans l’embryon même.
a) La môle hydatique est une anomalie des premiers organes du germe dont le développement histologique a été dévié par la destruction plus ou moins complète ou la non formation de l'embryon.
La brièveté du cordon ombilical et le défaut de réunion de ses vaisseaux tendent k produire la scission de la paroi abdominale et l’exomphale. L’excès de longueur de ce cordon peut donner lieu k des enroulements autour du cou ou des membres dont nous avons signalé les mauvais effets, et k des nœuds qui nuisent k la circulation et au développement du fœtus.
Nous avons parlé déjà des déviations déterminées par des adhérences de l’embryon aux membranes de l’œuf.
b) L’inversion générale des viscères tient, comme nous l’avons dit, à une inclinaison anormale de l’embryon, lorsqu'il s’élève au-dessus du plan du blastoderme.
Certaines conditions morbides, les lésions mécaniques ou pathologiques de l’embryon doivent être regardées comme des causes très fréquentes des déviations organiques. Nous avons exposé comment quelques-unes de ces lésions déterminent des abnormités.
L’expérimentation sur des œufs de poule en incubation a confirmé pleinement ces manières de voir. C’est Etienne Geoffrojr-Saint-Hilaire qui ouvrit cette voie de recherches ‘, parcourue avec succès par plusieurs expérimentateurs con temporains 1 2.
Mais il est deux ordres de causes de déviations appartenant à l'embryon qui doivent être exposées ici avec quelques détails. Les unes se trouvent dans une disposition particulière des organes de la circulation qui paraît parfois imprimer au développement embryonnaire des modifications plus ou moins anormales; les autres se trouvent dans des altérations du système nerveux qui, soit parla paralysie, soit par la contracture de certains muscles, soit par une action trophique, provoquent des déviations ou des difformités du tronc ou des membres.
c) Serres a signalé la concordance des anomalies du système vasculaire avec les anomalies des autres systèmes. Il est bien clair que l’absence d’un organe ou son augmentation numérique, son atrophie ou son hypertrophie entraînent une di-
1 Sur les déviations provoquées et observées dans toi établissement d incubation artificielle (Archives générales de médecine , t. XIII, p. 289, et Journal complet des sciences médicales , t. XXIV, p. 256, 1826).
2 Panuin, Archives de Virchow , 1859, et Comptes rendus Acad, des sciences t. XLVIII, p. 922. Paris, 1S59. — Dareste, Société de biologie et Comptes rendus , de l'Acnd. des sciences. Patsim.
nnnution ou une augmentation dans le volume ou le nombre des vaisseaux qui desservent cet organe; on peut conclure aussi que l’inverse serait vrai; toutefois, la facilité qu’ont les vaisseaux de se suppléer par des anastomoses et par un accroissement consécutif de leur calibre ne permet pas de regarder comme une cause ordinaire des monstruosités les variations qui atteignent ces canaux. La direction et la distribution variables des artères et des veines sont généralement sans importance, si l’on en juge par leurs nombreuses variétés anatomiques.
Dans le blastoderme, le trajet et la distribution des branches vasculaires secondaires n’ont aucune constance. Lorsque deux embryons se forment dans la même aire germinative, les vaisseaux qui doivent se distribuer à 1 un et à 1 autre sujet, s’arrangent comme ils peuvent sans direction préordonnée; aussi, la complexité des gros vaisseaux de la poitrine est souvent très grande dans la monstruosité double. Il arrive donc, après la naissance, que les conditions de la circulation fœtale changent de telle sorte que, chez les individus associés le cours du sang ne peut s’établir régulièrement dans les vaisseaux déviés, et que beaucoup de ces monstres doubles meurent en venant au jour L
Dans l’évolution d’un blastoderme simple, il peut se faire aussi que l’arrangement des vaisseaux lors de la formation du cœur se dévie de l’ordre normal; il en résulte parfois que le sang, au sortir de l’organe centi’al de la circulation, arrive
1 Comme exemple de cette complexité nécessairement mortelle, nous citerons, parmi beaucoup d’autres : un monstre double, décrit par Villette, monstre dont l’un des composants seulement donna en naissant quelques signes de vie. Ce cœur unique avait trois oreillettes, deux ventricules gauches et point de ventricule droit. Les gros vaisseaux offraient des anomalies non moins graves (Journal des progrès, t. VIII, p. 157. Paris, 1828). Nous citerons encore un monstre double décrit par le Dr A. Puech, et dont l'un des composants, atteint d’anencéphalie, ne possédait point d'aorte thoracique ou abdominale. Presqueau sortir du cœur, l'aorte pénétrait dans le canal rachidien par le trou de conjugaison situé entre la septième vertèbre cervicale et la première dorsale; elle parcourait ce canal entre la pie-mère et l’arachnoïde, en fournissant dans son trajet les arteres intercostales, diaphragmatiques et lombaires, qui sortaient par les trous do conjugaison correspondants. Il serait trop long de mentionner ici toutes les autres anomalies artérielles de ce monstre composé (Vov. Albert Puech, Étude sur un monstre double , in-8°. Montpellier, 1856.
ANOMALIES, TERATOLOGIE
dans des parties qui ne doivent point le recevoir immédiate ment, et que d’autres en soient privées plus ou moins.
L’abouchement du canal artériel avec l’aorte chez le fœtus, dirige vers les parties inférieures du tronc la plus grande partie du sang placentaire ; or une anomalie dans l’insertion de ce vaisseau sur l’aorte peut donner au sang placentaire une direction opposée; de là résultent suivant le docteur E. Le Roy, des changements dans la nutrition et le développement des organes pendant la vie intra-utérine i.
On a cru voir aussi dans l’existence d’une seule artère ombilicale la cause de la sirénomélie 1 2; mais nous aurions à rappeler ici ce que nous avons déjà dit relativement à la théorie de la formation des anomalies organiques consécutives à celles des artères, imaginée par le professeur Serres.
d) Chez les animaux supérieurs, le système nerveux est l’ordonnateur et le régulateur des fonctions; aussi est-on naturellement conduit à lui attribuer une part prépondérante dans le développement de l'organisme. D’un autre côté, l’observation a montré que, après la naissance chez l’homme et chez les mammifères, les maladies du système nerveux produisent des difformités plus ou moins graves, des altérations de la nutrition et même des lésions pathologiques dans les parties qui sont en relation avec les nerfs affectés. Or des effets semblables peuvent évidemment être produits dans les organes soumis à l’action des nerfs aussitôt que ceux-ci entrent en exercice, c’est-à-dire avant la naissance, pendant la vie intra-utérine.
D’après ces considérations, plusieurs savants ont attribué aux lésions du système nerveux la formation de certaines difformités congéniales, et même celle de plusieurs monstruo-
1 Essai sur la circulation des parties supérieures du fœtus et sur les conséquences de ses anomalies, in-S», lig. Paris, 1873.
2 Lévy, De monstrositale Sireniformi. Ilavniæ, cité, par F. -G. Beneke, De ortu et causis monslrorum disq ., p. 113. Gottingœ, 1846,
sites. Celte opinion paraît d’autant plus rationnelle qu il semble évident que le système nerveux doit avoir une influence plus puissante encore, lorsque les organes en voie de développement n’opposent point aux forces qui les régissent ou qui les troublent une forme définie et des connexions déterminées.
Nous avons dit déjà que, suivant Béclard, en l’absence du système nerveux, les organes embryonnaires ne se forment pas, ou même qu’ils se détruisent avec la destruction de ce système. Le savant anatomiste attribuait, en outre, à la paialysie des muscles certaines déformations des membres, telles que le pied bot. Plus tard, Rudolphi, puis M. Jules Guérin ont soutenu que les déviations de cette nature sont, au contraire, l'effet de la contracture des muscles.
Un organe ne possède point sa fonction spéciale avant qu il ait acquis sa constitution histologique propre. Le système nerveux, comme les autres systèmes, ne peut donc jouir des propriétés qui lui sont dévolues pendant qu il est encoie constitué par des cellules embryonnaires ; or, chez l’homme, les premiers linéaments de la structure nerveuse n apparaissent pas avant le Iroisième mois de la vie intra-uterine.
« Les considérations tirées de la structure, dit Bischoff, sont très peu favorables à l’hypothèse d’une influence exercée par le système nerveux sur la formation .et le développement des autres organes du fœtus. Nous ne commençons à voir des effets certains, non équivoques, de l’agent nerveux que quand la texture des nerfs s’est assez développée pour cela, c'est-àdire après le milieu de la vie intra -utérine, époque à laquelle le fœtus exerce des mouvements à l’égard desquels nous pouvons bien admettre qu’ils sont provoqués par l’agent nerveux - C’est pourquoi, si l’on veut établir une dépendance quelconque entre l’agent nerveux et la manière dont les autres organes se séparent du germe et se développent, il faudrait commencer par admettre que cet agent affecte d’abord, avant l’apparition de la texture et de la structure des nerfs, une autre forme que nous n’aurions cependant aucun moyen de
démontrer, et dont toutes les particularités nous seraient inconnues1. »
L’étude des animaux inférieurs, à laquelle on pourrait ajouter celle des plantes, prouve d’ailleurs que le développe ment d un organisme vivant peut s'accomplir régulièrement en l’absence du système nerveux. Si l’on objectait que, chez ces animaux, les cellules et les tubes nerveux échappent k nos investigations par leur petitesse, cet argument serait facile k réfuter. Les polypes hydraires, par exemple, sont des animaux assez volumineux pour que les investigations histolo giques ne présentent point de difficulté et soient complètes au point de vue qui nous occupe. Ces polypes sont constitués par trois couches de cellules ou trois membranes superposées ; or, « dans aucune région ou dans aucun tissu du corps de l’hydre il n’existe d’organe ou d’élément qui puisse être rapporté à un système nerveux distinct2 ».
Le blastoderme des animaux supérieurs, formé de trois couches cellulaires de même que le polype hydraire, ne possède évidemment non plus aucun des éléments du système nerveux, et ces éléments ne sont pas plus distincts pendant les premières périodes du développement embryonnaire.
Mais l’inspection histologique n’est pas seule k prouver l’inertie fonctionnelle du système nerveux chez l’embryon, des expériences précises ont montré que la contraction des muscles ne peut être provoquée par l’électrisation des nerfs, avant que la structure propre k l’un et k l’autre de ces systèmes soit déterminée. D’un autre côté, l’expérimentation sur des embryons de grenouille a fait voir qu’après une destruction plus ou moins étendue des centres nerveux, les membres se développent dans les conditions de la normalité3.
1 T.-L.-G. Bisclioif, Traité du développement de l'homme et des mammifères , p. 409, in-S‘, trad. Paiis, 1843.
2 Ch. Rouget, Eludes anatomiques et physiologiques sur les invertébrés. Polypes hydraires (Mém. Société biologie, t. IV, p. 400. Paris, 1S52).
3 Vulpian, Expériences faites sur des embryons de grenouille, et relatives à l'influence des lésions des centres nerveux sur la production de certaines déformations. Ci mptes rendus Soc- de biol., \ SOI, et \rchiv. de physiol., p. 90, 1S'?.
MON sTR KS, MONSTRUOSITÉ
Nous devons donc regarderie développement de 1 organisme, dans les premières phases embryonnaires, comme tout à fait indépendant du système nerveux ; or la plupart des anomalies morphologiques, se formant dès cette première époque, ne peuvent, par conséquent, reconnaître comme cause une altération physique ou fonctionnelle du système nerveux. Les déviations congéniales attribuables à cet ordre de causes sont celles qui surviennent pendant la période fœtale, telles que certaines abnormités, des vices de conformation, des defoi mations comme certains pieds bots qui compliquent fréquemment les anomalies, enfin des déviations histologiques, telles que la production exagérée de cheveux ou de poils chez les anen céphales, etc.
Nous venons d'énumérer ou d exposer très succinctement les causes les plus communes ou les plus importantes des déviations organiques, celles au moins qui ne nous sont point tout à fait cachées. Mais le mode d action de ses causes est généralement recouvert pour nous d une grande obscurité. Les explications que l'on croit en donner en invoquant le défaut, l’exagération ou la perversion de l’énergie plastique, delà force formatrice, l’affinité des parties similaires, etc., sont tout aussi vides de sens que les explications qu’on cherchait autrefois dans les caprices de la nature.
C’est par une connaissance plus approfondie du développement des organismes vivants que nous arriverons à reconnaître avec plus de précision les causes des anomalies, et que nous pourrons concevoir comment les déviations s'accomplissent.
XVI. — De la classification des déviations organiques d'après leur nature et leurs rapports réciproq ues .
Une classification méthodique doit réunir dans des groupes déterminés tous les faits de même nature, et rapprocher ces groupes d’après leurs rapports réciproques. Mais les phéno-
848 ANOMALIES, TERATOLOGIE
mènes de la tératologie sont plus complexes que ceux qui régissent l’organisation normale, et la forme extérieure ni la constitution anatomique ne suffisent point seules à déterminer la nature du fait à classer, par exemple :
Voici deux foetus qui viennent au jour privés de leurs membres inférieurs, et chez lesquels les cuisses ne sont représentées que par des moignons informes. Ces foetus sont appelés monstres, et, d’après la plupart des classifications, ils seront placés parmi les monstres par défaut. Cependant, si l’on remonte aux conditions de leur monstruosité, on la trouvera peut-être déterminée par deux causes d’un ordre bien différent : chez l’un, les extrémités inférieures ne sont point développées; elles n’ont jamais existé, et la condition de cette anomalie se trouve dans une anomalie semblable de la mère ; elle est due à l’hérédité. Chez l’autre, les extrémités inférieures se sont normalement développées ; mais à une époque plus ou moins avancée de la vie fœtale, une constriction opérée par le cordon ombilical a suspendu la vie dans les membres déjà formés; ils se sont détruits par gangrène. Ce dernier fœtus est-il anormal comme le premier? Nullement; il n’est pas plus anormal que l’invalide qui a perdu ses jambes à la bataille.
Ces deux déviations au type physiologique, quoique semblables par l’apparence extérieure, ne sont donc point de la même nature et ne peuvent être classées dans la même catégorie. La première sera une anomalie et rentrera dans les cas dont nous avons à nous occuper ici ; la seconde sera une lésion pathologique, une infirmité qui ne trouve point ici sa place.
Ainsi une classification méthodique en tératologie doit quelquefois séparer dans des groupes différents des cas en apparence semblables; elle ne doit prendre en considération que la nature même des déviations pour les classer en groupes distincts et rapprocher ces groupes suivant leurs- rapports réciproques.
Pour établir cette classification, deux conditions sont nécessaires : ,
La première, c'est que ces faits soientde telle nature qu ils puissent rentrer dans des groupes suffisamment déterminés.
La seconde, c’est que ces faits soient suffisamment bien
connus : ,
Or, ce serait une erreur de croire que les faits de la tératologie sont en tout comparables aux faits naturels et qu ils sont régis exclusivement par les mêmes lois, cest-a-dire qu’ils ont entre eux des rapports de filiation, de parente en quelque sorte, qui les constituent en genres ou en familles naturelles.
Chez les êtres normaux, dans le règne végétal ou animal, un certain nombre d’espèces ont des rapports étroits et assez constants pour qu’on puisse les considérer comme appai tenant à une même famille; cependant, les limites qui circonscrivent ces familles sont plus ou moins artificielles dans nos classifications, et ce n est point seulement entie les familles que ces limites sont incertaines : des modifications graduées, des transitions insensibles se trouvent entie les animaux et les plantes, entre les invertébrés et les vertébrés, entre les végétaux cellulaires et les végétaux ^ asculaires, enfin dans les divisions secondaires des êtres organisés comme dans leurs divisions principales. Ne devons-nous point nous attendre à une indétermination bien plus grande encore lorsqu’il s’agira d’établir nos divisions, non plus d’après les rapports naturels exclusivement, mais sur des caractères qui empruntent aux causes qui les produisent une variété et une instabilité necessaires? Si la classification d’une science doit nous donner l’image fidèle de cette science, celle de la tératologie doit donc laisser entre ses divisions une indétermination, une incertitude bien plus grande que celle de la botanique ou de la zoologie. Elle doit faire, en effet, une large part à la variabilité des causes accidentelles, qui sont généralement le point de départ des déviations. Si la classification avait pour chaque cas anormal une place bien déterminée, elle serait nécessairement artificielle.
D’un autre côté, la plupart des faits de la tératologie sont
Davaine. L’Œuwe. ül
encore aujourd’hui recouverts d’une grande obscurité quant aux causes qui les déterminent, quant au mode d’action de ces causes, quant à l’époque où elles se produisent, quanta l’évolution même des parties atteintes, et conséquemment quant à la nature de la déviation. Et nous savons qu’il ne suffit point de connaître la forme et la constitution anatomique d’un être anormal pour apprécier les rapports qu’il peut avoir avec d'autres êtres anormaux, et pour déterminer sa place dans une classification méthodique.
Ainsi une classification des être anormaux ne peut nous offrir, dans ses divisions, une rigueur que celle des êtres normaux eux -mêmes ne nous donne pas; elle ne peut faire entrer dans un cadre bien déterminé des faits indéterminés quant à leur nature et quant aux connaissances que nous en avons.
En cherchant une base nouvelle sur laquelle on puisse asseoir et coordonner méthodiquement tous les faits, nous savons donc bien que la classification que nous proposons aujourd’hui sera loin d’être parfaite. Toutefois, nous pensons que nos connaissances en tératologie sont suffisantes pour établir les principales divisions que comporte cette science, eu laissant aux travaux futurs à coordonner les faits encore incertains et à les faire rentrer dans les groupes principaux que nous proposerons d’établir dès maintenant.
Quant aux dernières subdivisions des déviations organiques correspondant à ce qu’on appelle en histoire naturelle des familles ou des genres, un grand nombre des groupes qu’elles peuvent constituer ont été formés (l’une manière remarquable par les deux Geoffroy-Saint --Hilaire, et, sans doute, les travaux futurs n’auront rien à y reprendre. Il leur manque cependant de ne pas avoir été toujours coordonnés d’après leurs rapports naturels, rapports que des connaissances insuffisantes sur l’évolution normale des êtres vivants ne permettaient pas de reconnaître alors. C’est donc à déterminer la nature des déviations organiques, à établir leurs rapports réciproques que doivent tendie aujourd hui les travaux des
tératologistes, et non, comme on le fait trop généralement, il chercher quelque nouvelle subdivision dans des groupes déjà trop subdivisés, à mettre en lumière quelque monstruosité nouvelle qu’on désigne par un nom nouveau; ce n est point par cette voie que la tératologie fera des progrès réels. Nous rappellerons encore à ce propos ce que Lamarck disait aux naturalistes de son époque; « En vain les natui alistes consumeront-ils leur temps à décrire de nouvelles espèces, à saisir toutes les nuances et les petites particularités de leurs variations pour agrandir la liste immense des espèces in scrites, en un mot à instituer diversement des genres. Si la philosophie de la science est négligée, ses progrès seront sans réalité et l’ouvrage entier restera imparfait »