DE VIRUS NÉCESSAIRE A LA TRANSMISSION DE LA MALADIE
Dans le travail que j'ai l’honneur de communiquer à l’Académie, je me suis proposé de résoudre quelques questions que mes premières recherches sur les maladies charbonneuses, en 1863 et 1864 2, avaient laissées sans réponse satisfai-
1 Bullel'n de l'Acarlemir dc médrciiie. année 1863, p. SI6.
2 Voir page 31 et suivantes.
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santé. A cette époque, j’inoculais les substances charbonneuses en les introduisant sous les téguments par une incision ou par une ponction faite avec un bistouri à lame étroite. Ce procédé avait plusieurs inconvénients : les substances inoculées pouvaient quelquefois refluer par l’ouverture de la peau ou bien être emportées au dehors par le sang ou par la sérosité qui provenait des vaisseaux incisés; l’air atmosphérique, ayant accès dans la plaie, pouvait déterminer la putréfaction des matières inoculées et par suite la septicémie et la mort. Dans tous les cas, il était impossible de connaître exactement la dose de substance virulente qui était conservée et qui était active dans la production de la contagion. D’après un assez grand nombre d’expériences dans lesquelles le sang charbonneux avait été inoculé par ce procédé, tantôt k la dose d’un huitième ou d’un dixième de goutte, tantôt k celle de dix et de vingt gouttes, il m'avait paru que la quantité de sang introduite sous la peau était sans influence sur la durée île l'incubation et sur le nombre des bactéridies qui surviennent chez l’animal inoculé. La première de ces conclusions était fausse, ainsi qu’on le verra par le résultat des nouvelles expériences que j'ai faites récemment.
Dans ces nouvelles expériences, le sang charboneux a été introduit sous la peau au moyen de la seringue de Pravaz ; de cette manière, la quantité qui a été inoculée a pu être dosée très exactement, et, déplus, l’étroitesse de l’ouverture des téguments n’a permis ni le reflux du sang au dehors ni l’accès de l’air dans le foyer.
Pour obtenir des fractions de goutte de sang charbonneux avec une grande exactitude, j’ai dilué cette goutte dans une quantité déterminée d’un liquide sans action immédiate sur le virus ; ainsi j’ai pu inoculer très rigoureusement la vingtième ou la centième partie de cette goutte, et pour obtenir des fractions plus minimes encore, j’ai fait des dilutions successives.
Dans une première série d’expériences, je me suis servi, comme excipient, de sang de bœuf défibriné. Afin d éviter
toute complication pouvant provenir de la putiéfaction, le sang charbonneux a toujours été pris sur un cobaye mort tout récemment, et celui du bœuf venait d un animal tue dans la journée même. Tous les animaux inoculés ont été des cobayes différents d’âge et de taille. J’ajouterai enfin que, relativement à la question qui va nous occuper, le résumé que je donnerai de mes expériences les comprend toutes, sans en excepter une seule.
1°, 2“ Deux cobayes furent inoculés le même jour, 1 un avec un centième de goutte, l’autre avec un quatre -centième de goutte de sang charbonneux ; le premier mourut accidentellement et ne peut entrer en ligne de compte ; le second mourut au bout de vingt -six heures et demie.
3° Un troisième cobaye fut inoculé avec un millième de goutte de sang charbonneux; il mourut au bout de vingt- cinq heures.
4° Un quatrième, inoculé avec un dix-millième de goutte de sang charbonneux, mourut en trente heures.
5U Un cinquième, inoculéavec un cent -millième de goutte du même sang, mourut en quarante-six heures et demie.
0° Un sixième, inoculé avec un millionième de goutte de sang charbonneux, mourut en cinquante-trois heures.
Avant d’aller plus loin, je ferai remarquer que cette quantité infinitésimale de sang, qui suffit à transmettre la maladie charbonneuse, est en rapport avec l'inoculation de la pustule maligne par le suçoir des mouches. Elle peut donner à penser aussi que, dans les troupeaux, la contagion du charbon, si difficile à expliquer, pourrait souvent se faire de la même manière.
Je veux encore prévenir une objection qui, d’après ces expériences, pourrait être faite sur la nature du virus charbonneux ; car, si ce virus est une bactéridie, il faudrait qu’il se trouvât au moins un million de ces petits corps dans une goutte de sang. Je n’abuserai pas des moments de l’Académie en exposant un procédé qui permet de calculer assez approximativement le nombre des bactéridies qui se trouvent dans une
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quantité donnée de sang; il me suffira de dire aujourd'hui q,ie le nombre des bactéridies visibles et reconnaissables dans une goutte de ce liqui le peut se monter à huit et dix millions.
Je reviens aux expériences dont j’ai donné le résumé.
Tous les cobayes inoculés sont morts avec les phénomènes elles symptômes de la maladie charbonneuse ; chez tous la rate était doublée ou triplée de volume, les corpuscules du sang étaient fortement agglutinatifs, elle nombre des bactéridies était également prodigieux.
La quantité de sang inoculé n'a donc aucune action sur les phénomènes produits ni sur le nombre des bactéridies, et toutes les conditions semblent rester les mêmes.
Cependant si nous examinons la série des faits, rapportés ci-dessus, nous voyons une condition variable, c’est la durée de l’incubation.
En effet, dans ces cas, la durée de la vie après l’inoculation a été de vingt-six heures et demie, vingt-cinq heures, trente heures, quarante six heures, cinquante-trois heures. A part un seul chiffre qui dérange de très peu la progression ascen dante, celle ci correspond très exactement à la progression descendante du virus inoculé Or, cette corrélation entre la quantité du virus inoculé et la durée de l'incubation ne peut être un accident, un effet du hasard; elle est certainement l’expression d’une loi dont on verra la confirmation dans une autre série d'expériences.
Dans cette nouvelle série d’expériences, l’excipient du sang charbonneux n’a plus été du sang de bœuf, mais de l'eau ordinaire. L’inoculation a été faite aussitôt après que la dilution a été opérée comme dans la série précédente. Voici les faits :
1° Un dixième de goutte de sang charbonneux inoculé; mort en vingt -trois heures et demie.
2° Un vingtième de goutte; mort en vingt-quatre heures.
3° Un centième de goutte ; mort en vingt-quatre heures.
4° Un millième de goutte; mort en trente deux heures.
5° Un dix-millième dégoutté; mort en quarante trois heures.
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G0 Un dix-millième de goutte (môme dose a un autre cobaye); mort en quarante -quatre heures.
7° Un millionième de goutte ; mort en quarante-huit
heures.
Ainsi que je l’ai dit déjà, ces deux séries sont trop conformes l’une à l'autre pour que les résultats énoncés ne soient point l’expression d’une loi. L’une des causes de la durée plus ou moins longue de l’incubation dans les maladies charbon neuses, et sans doute la principale cause, est donc la quantité du virus introduite dans l’économie animale.
L’inoculation du virus charbonneux en quantité infinitésimale m’a paru pouvoir devenir un moyen d élucider une question sur laquelle les pathologistes ont des opinions di\ erses. Suivant l'une de ces opinions, si l’homme et les animaux ne contractent pas ordinairement certaines maladies contagieuses, c’est que la quantité de virus à laquelle ils sont soumis n est pas suffisante. En un mot, la question de contagion de telle ou telle maladie virulente serait une question de quantité. Pour le charbon en particulier, si le chien etles oiseaux soumis à nos expériences ne contractent pas la maladie, c’est, dit-on, que la dose de virus qu’on leur inocule est insuffisante.
Dans les expériences faites jusqu’à aujourd’hui par d’autres expérimentateurs et par moi -même, les moindres doses inoculées étant au plus d’un dixième de goutte de sang, l’écart entre les doses extrêmes ne pouvait être considérable; en effet, les animaux inoculés avec des doses élevées sont exposés à mourir de septicémie. Chez ces derniers animaux, on ne voit point, comme chez ceux qui meurent du charbon, la rate doublée ou triplée de volume et les corpuscules du sang agglutinatifs. S’il existe des vibrionieus dans le système sanguin, ces vibrioniens se trouvent dans les vaisseaux de la grande circulation, et surtout dans ceux qui sont en rapport direct avec les parties inoculées, mais non dans le foie et dans la rate; enfin, ces vibrioniens sont doués de mouvements spontanés, comme les bactéries de la putréfaction, caractère qui
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les distingue complètement des bactéries immobiles, c’està-dire des bactéridies du charbon.
Le 11 septembre dernier, j’ai voulu confirmer par de nouvelles expériences celles que j’avais autrefois faites sur l’inoculabilité du charbon aux oiseaux. Pour éviter les accidents de septicémie, j’ai injecté du sang d’un cobaye mort depuis moins d’une heure, et j’ai pris soin de ne pas accumuler le liquide dans des foyers trop grands en multipliant ces foyers dans diverses parties ; j'évitais encore par ce moyen les grands décollements de la peau et les accidents consécutifs. En agissant ainsi, au reste, l’absorption du virus ne pouvait être que plus facile.
Le 11 septembre, à dix heures du matin, un poulet reçut, dans ces conditions, cinq gouttes de sang charbonneux, chaque goutte en un point différent du corps; puis un second poulet reçut de même dix gouttes de sang en dix points différents. Depuis cinq jours que l’inoculation est faite, ces deux animaux n’ont point été malades et sont encore aujourd’hui parfaitement vivants.
Si nous considérons qu’un millionième de goutte de sang charbonneux suffit à tuer un cobaye, nous verrons que l’un des poulets a reçu, sans en être affecté, cinq millions de fois et l’autre dix millions de fois la dose qui produit le charbon chez un mammifère herbivore.
D’après ces faits, confirmatifs d’un grand nombre d’autres faits connus, il est peu probable. que l’aptitude ou l’inaptitude d'un animal à contracter la maladie charbonneuse dépende de la quantité de virus introduite dans l’économie. Toutefois je ne veux point tirer de ces faits des conclusions générales ; ce qui est vrai d’une maladie contagieuse peut bien ne pas l’être d’une autre.
Je trouverai bientôt sans doute l’occasion de communiquer à l’Académie d’autres expériences qui apporteront, je l’espère, de nouvelles lumières sur cette question.