RECHERCHES SUR LE TRAITEMENT DES MALADIES CHARBONNEUSES CHEZ L’HOMME
A l'occasion de la dernière communication de M. Colin sur la pustule maligne, notre éminent collègue M. Gosselin a manifesté sa satisfaction de voir que les nouvelles données scientifiques, relatives à la nature de la maladie charbonneuse, pourraient enfin contribuer à éclairer la thérapeutique de cette maladie ; d’un autre côté, on sait que, dans letraite-
1 Bulletin de l'Académie de médecine, 27 juillet 18S0.
ment delà pustule maligne, la pratique actuelle de nos chirurgiens les plus distingués ne diffère point de celle de leurs prédécesseurs. On est donc en droit de se demander, en effet, si les connaissances nouvellement acquises sur les maladies charbonneuses ont servi en quoi que ce soit à la pratique médicale. Cependant, les progrès récents de nos connaissances, relativement aux maladies charbonneuses, n’ont pas laissé leur thérapeutique aussi pauvre qu’il le semblerait. Un nouveau traitement, dont l’efficacité a été prouvée par plusieurs faits très précis, a été l’objet de plusieurs publications dans les Comptes rendus de l' Académie des sciences et dans notre Bulletin même. Si -ces faits sont restés à peu près ignorés, c’est que, sans doute, ils ont paru à une époque où la question des maladies charbonneuses ne soulevait que des critiques.
La note que je vais lire aujourd’hui aura pour but, d’une part, de remettre en mémoire quelques-uns des travaux relatifs au traitement de la pustule maligne et de l’œdème malin, et d’une autre part, d’apporter sur cette question plusieurs faits nouveaux.
Mais, auparavant, je dois dire que les médecins qui se sont occupés delà maladie charbonneuse avant la découverte de la bactéridie, ont distingué diverses formes dans la pustule maligne de l’homme ; ils ont déterminé la gravité relative de ces diverses formes, et enfin ils ont parfaitement reconnu que la pustule maligne et l’œdème malin n’ont pas le même degré de gravité dans les diverses régions où ces lésions existent.
La découverte de la bactéridie n’a rien changé à ces con naissances déjà anciennes, mais elle a donné une certitude absolue au diagnostic, quoi qu’en diseM. Colin. Elle a permis de suivre pas à pas les progrès de la maladie et de mieux se rendre compte de l’extension du mal, en montrant ces bactéridies confinées d'abord dans le point d’inoculation, puis se portant de ce point dans les parties avoisinantes qui deviennent le siège d’un œdème, et enfin pénétrant dans le sang et envahissant toute l’économie. Plusieurs médecins distingués
CHARBON, SEPTICEMIE
se sont empressés de concourir à ces travaux en m’envoyant des pustules extraites par le bistouri. Je citerai, en les remerciant ici, le D'Mauvezin, à Bray-sur-Seine, auteur de travaux très estimés sur les affections charbonneuses de l’homme; le D1' Féréol, qui pendant plusieurs années fut en situation de voir, à Paris, un grand nombre de pustules malignes; enfin, les D” Raimbert et Guipon, tous les deux auteurs d’ouvrages très appréciés sur les maladies charbonneuses et tous les deux correspondants de notre Académie.
Je demande pardon de m’arrêter encore un instant sur un sujet étranger à ma communication d’aujourd’hui, mais il s’agit d’un fait des plus importants pour le médecin praticien, à savoir le diagnostic de la pustule maligne, à toutes ses périodes.
M. le Dr Guipon convint avec moi, il y a douze ans de ceci, que, foules les fois qu’il observerait une pustule charbonneuse ou paraissant telle, il l’extirperait suivant la méthode du Dr Mauvezin, qu’il inoculerait un lapin avec une partie de cette pustule et qu’il m’enverrait immédiatement le reste, sans autre renseignement. Eh bien! après examen de la pustule je répondais : l’animal inoculé mourra ou ne mourra pas; votre malade a ou n’a pas le charbon. Cette réponse a toujours été justifiée par le résultat. J’ai donc le droit d’affirmer que la nature d’une tumeur charbonneuse peut être établie d’une manière certaine par l’examen microscopique. Les bactéridies se trouvent d'abord dans les vésicules de l'aréole, dont il suffit de racler légèrement la surface pour les obtenir en nombre considérable et les voir au microscope. Lorsque la pustule a été altérée par l’application de certains emplâtres ou par la cautérisation, il est évident que la recherche de ces petits corps est plus difficile. Le diagnostic de toute autre maladie de la peau dans des conditions analogues ne le serait pas moins. Encore, dans ces cas, peut-on constater la présence des bactéridies dans l’eschare ou dans les tissus voisins par l’emploi de la potasse caustique, qui dissout ces tissus et laisse les bactéridies intactes ou suffisamment reconnaissables.
Mes travaux sur cette question ont été publiés dans les Comptes rendus de V Académie des sciences ou dans notre Bulletin l, à l’exception toutefois de ceux qui me sont communs avec le Dr Guipon. Notre distingué collègue, qui s’était chargé de les publier, est mort prématurément avant d’avoir pu le faire.
D’un autre côté, M. Raimbert a montré qu’il était également possible d’établir le diagnostic de l’oedème malin par la recherche des bactéridies à la surface des parties œdématiées ; son observation est consignée dans nos Bulletins, séance du 18 janvier 1870.
Je ne puis donc admettre l’opinion de M. Colin sur l’incertitude du diagnostic de la pustule maligne par l’examen microscopique, et véritablement je ne puis comprendre que l’on conclue, d’une manière aussi formelle qu’on l’a fait, de la pustule artificielle ou des autres manifestations charbonneuses chez le chien, dont on dit qu’il existe dix formes différentes, à la pustule naturelle de l’homme.
Je ferai enfin une dernière observation sur la communication de M. Colin dont je ne méconnais point, au reste, l’intérêt; c’est que notre savant collègue, par son silence absolu à l'égard des travaux qui ont précédé les siens, ferait croire que personne encore n’a cherché à élucider la question du développement de la pustule maligne par des expériences sur les animaux. Je crois devoir rappeler que j’ai apporté à cette Académie, dans la séance du il août 1868, des cobayes sur lesquels j’avais produit des pustules malignes, et que j’ai montré ici même les bactéridies développées dans les pustules de ces animaux encore vivants.
Dans ma communication à l’Académie des sciences, en 1873, j’ai annoncé que j’avais pu obtenir, par l’application de la chaleur, la guérison de pustules malignes artificiellement produites.
Je passe maintenant à l’objet de ma communication.
i Voir page 59 et suiv.
CHARBON, SEPTICÉMIE
Sous le rapport du traitement, il faut distinguer à la maladie charbonneuse de l’homme trois périodes :
La première, initiale, consiste dans une pustule formée par les bactéridies développées dans le corps muqueux de la'peau. 11 existe à peine du gonflement autour de la pustule, et les bactéridies sont encore confinées dans un espace bien limité.
La seconde est caractérisée par un œdème qui environne la pustule et qui s’étend quelquefois loin du point d’inoculation; les bactéridies se trouvent dans cet œdème, mais elles n’ont point encore pénétré dans le sang, du moins le résultat de certains traitements sur lesquels je reviendrai ci-après doivent le faire présumer.
Enfin, dans une troisième période, les bactéridies ayant pénétré dans le sang, se trouvent dans les organes internes; la maladie est devenue générale.
Il est évident que, dans le premier cas, il suffit de détruire le foyer primitif de la maladie, ce qui est facile par des moyens divers. Dans le second, on peut encore obtenir quelques bons effets des moyens qui agissent localement sur la pustule même, mais l’existence des bactéridies en dehors de leur foyer primitif montre que ces moyens ne doivent point être seulement destructeurs, mais qu’ils doivent encore avoir un effet antiseptique; sans quoi l’on devrait faire subir aux organes atteints des délabrements qui par eux-mêmes constituent des maladies graves.
Dans le troisième cas, le traitement local ne peut avoir aucun résultat utile.
Je m’occuperai ici des moyens .applicables principalement à l’œdème malin ou à la seconde période de la pustule maligne, en particulier de l’iode, du sublimé corrosif et de l’extrait de feuilles de noyer.
L’iode est d’introduction récente dans la thérapeutique des maladies charbonneuses. Peu de temps après la publication dans les Comptes rendus de V Académie des sciences (1873) de mes expériences sur la valeur relative d’un certain nombre de substances antiseptiques, un jeune et déjà savant vétéri-
naire, Staniz Gézard, appliqua les données nouvelles au traitement de l’œdème malin de la face dont était atteint 1 un de ses amis, et il eut le bonheur de le guérii .
Pour bien comprendre tout l’intérêt de ce fait remarquable, il est nécessaire de connaître quelles sont les vues théoriques qui ont inspiré le traitement.
La méthode qui a été suivie pour arriver à la connaissance de la puissance relative d’un certain nombre de substances antiseptiques a été basée sur les considérations suivantes :
Un cent millième ou même un millionième de goutte de sang charbonneux frais, délayé dans une certaine quantité d’eau et injecté avec la seringue de Pravaz sous la peau d’un cobaye, suffit pour déterminer la maladie et la mort de cet animal. Or, si cette quantité d’eau contient, par exemple, un dix millième de sang charbonneux, la petite proportion de sang disparaît complètement dans le liquide qui reste limpide et incolore, et cependant une seule goutte peut tuer un cobaye.
Le virus charbonneux, c’est-à-dire les bactéridies qui le constituent, se trouvent dans ce mélange tout à fait à nu, si je puis m’exprimer ainsi, et sont très accessibles à l’action des substances solubles qu’on introduirait dans ce liquide. Si donc on y ajoute une substance antiseptique, une seule goutte injectée au cobaye lui donnera le charbon dans le cas où la proportion de cet antiseptique aurait été insuffisante pour tuer le virus; mais dans le cas contraire l’animal ne deviendra nullement malade. On pourra donc, dans l’un ou l’autre cas, augmenter ou diminuer la proportion de la substance antiseptique jusqu’à ce qu’pn ait trouvé la limite de son action.
C’est par ce procédé que je constatai, en 1873, qu’une solution d’iode iodurée au douze-millième, détruit le virus charbonneux après une demi- heure de contact, tandis que, pour obtenir le même résultat avec l’acide phénique, par exemple, il faut une solution au deux- centième.
i Voir pages 249 et 283