‹ L'œuvre de C.-J. DavaineChapitre 40 sur 132 · I. — Historique · texte numérisé non relu

I. — Historique

En 1743, Tuberville Needham fit la découverte des anguillules de la nielle1. Cet observateur célèbre, examinant au microscope des grains de blé qui avaient subi des altérations diverses, vit avec surprise que les fibres de la substance renfermée dans le blé niellé étaient douées de mouvements propres. Il rapporte le fait dans les termes suivants :

« La substance du blé niellé est toute composée de longues fibres empaquetées ensemble, et qui ne donnent aucun signe de vie ni de mouvement si on les expose au microscope telles qu’on les tire du grain, sans leur appliquer de l'eau.

« La première fois que je les découvris, je n’avais d’autre dessein en leur appliquant de l'eau que de développer ces paquets, afin que je pusse examiner les fibres plus commodément; je fus, par conséquent, bien surpris de les voir en un instant prendre vie et se mouvoir régulièrement, non d’un mouvement progressif, mais en tortillant chacune de leurs extrémités, et persévérer dans cette agitation jusqu’au lendemain.

« Comment ces anguilles, car je puis leur donner ce nom, parce que ce sont des animalcules aquatiques qui ressemblent assez aux anguilles d’eau douce, avec cette différence cependant que leurs deux extrémités sont tout à fait semblables,

* FF. Baker donne la date précise de cette découverte, qui a été faite dans l’été de 1 année 1743 (tmploi/ment for Itic microscope, chap. iv, p. 230, 1753.)

Da vaine. L'Œuvre.

306 parasitisme, micrôbismë

sans qu’on y remarque aucune apparence de bouche ou de tète, comment ces anguilles, dis-je, subsistent-elles? doù viennent-elles? Si elles subissent quelque changement, en quoi se convertissent-elles? ou comment multiplient-elles? Je n’ai rien pu découvrir là-dessus. Tout ce que je sais, c’est que j’en ai observé pendant sept ou huit semaines de suite que j’ai conservées en vie uniquement en leur fournissant de la nouvelle eau. Souvent aussi j'en ai laissé sécher pendant quelques jours après que l’eau s’était évaporée, et ensuite elles ont repris vie dès que je leur ai redonné de l’eau fraîche. Mais, ce qui m’a surpris le plus, c’est que j’ai actuellement des grains de blé gâtés par la nielle, qui ont été cueillis, il y a plus de deux ans, ici en Angleterre, où je les ai conservés secs pendant un été dans une boîte, et ensuite je les ai portés avec moi dans un climat beaucoup plus chaud, je veux dire en Portugal, où ils ont passé un second été, et cependant ils m’offrent encore les mêmes phénomènes, sans que j’y puisse remarquer aucun changement1. »

Les faits annoncés par Needham furent constatés par Baker2, Trembley3, Allamand4 5, auxquels le naturaliste anglais avait envoyé de son blé. Ils le furent en France par Buffon3, en Italie par le comte Ginanni6; mais plusieurs de ces savants contestèrent l’animalité des anguillules de la nielle, et cherchèrent à expliquer de diverses manières les mouvements qu’on leur observe. Allamand les considéra comme des espèces d’étuis mis en mouvement par des animalcules qui s'y trou-

1 yeiv microscopical discoveries , London, 1745. — A'ouv. observ. microscopiques , acec des découvertes intéressantes sur la composition et la décomposition des corps organisés, par Needham; trad. Paris, 1750, p. 104.

2 Henry Baker, Employmenl for lhe microscope , chap. îv, p. 250. London, 1753.

3 Cité dans Noue, recherches de Spallanzani, annotées par Needham, p. 162-note. Paris, 1760.

■i Traducteur anonyme des Nouv. observ. microscop,, par Needham; note dans cet ouvrage, p. 108.

5 Histoire des animaux, chap. ix et addit. au chap. >x, édit. Richard, t. VIII, p. 243 et 247, 1833.

6 Francesco Ginanni, Vellc malattie del grano in erbo, part. II, chap. vm. Pesaro,

RECHERCHES sur l'anguillüle du rué niellé 307

vent renfermés. « Ces petits corps seront si l’on veut, dit Buffon, des espèces de machines qui se mettent en mouvement dès qu’elles sont plongées dans un fluide. »

Spallanzani partagea d’abord l’erreur de ces savants :

« Des expériences réitérées m’ont appris, dit cet observateur célèbre, qu’il ne faut point confondre nos petits animaux (il s’agit des infusoires) avec ces anguilles; celles-ci ne sont vraiment que des filets allongés et mis en mouvement par le fluide qui les pénètre; mais ce mouvement est aveugle et irrégulier, et, en conséquence, il n’a rien de commun avec celui de nos animaux1. »

Ces remarques de Spallanzani modifièrent l’opinion de Needham sur l’animalité des anguillules de la nielle : « L’auteur veut parler, dit l’observateur anglais à propos de ces remarques, de certains filets ou fibres allongées en forme d’anguilles qui se trouvent dans une espèce de blé niellé dont j’ai donné la description au long avec la figure; c’est une sorte d’être purement vital, qui ne donne aucune marque même de spontanéité dans ses mouvements... Cette espèce d’être microscopique demande une attention toute particulière, puisqu’elle montre évidemment une puissance vitale organique qui n’est pas sensitive 2. »

On s’expliquera facilement les contradictions que ces animaux ont soulevées, si l’on considère qu’à l’époque de leur découverte, la propriété si étrange qu’on leur avait reconnue de survivre à une longue et complète dessiccation, était un fait en quelque sorte sans précédent, car l’unique exemple d’un phénomène semblable observé par Leeuwenhoek chez le rotifère des toits n’était point encore généralement connu.

Spallanzani revint aussi de sa première opinion, et à l’inverse de Needham, il regarda ces anguillules comme des animaux. Ce sont sans doute ses travaux sur le rotifère 3 qui

1 Noue, recherches sur les découvertes microscopiques , etc., annotées par Needham, part. I, p. 25. Paris, 1769.

2 Même ouvrage, p. 163.

3 ^es animaux qu'on peut tuer et ressusciter a son gré, dans Opusc de physique animale et végétale, trad., t. II, p. 259, 17o7.

PARASITISME, MICROBISME

déterminèrent ce changement dans sa manière de voir. Il rechercha chez les anguillules de la nielle les phénomènes de vitalité qu’il venait d’observer chez les rotateurs; il étudia la réviviscence 1 de ces vers, leur résistance h une température basse ou élevée et l’action de quelques substances (vinaigre, urine, eau salée). Les travaux de cet illustre observateur, relatifs aux propriétés physiologiques des vers de la nielle sont les plus complets qui aient été faits jusqu’aujourd’hui sur se sujet; toutefois, ils ne sont point exempts d’erreurs. Spallanzani ne s’occupa point de la manière dont les anguillules s’engendrent dans le blé, il ne les vit qu’à l’état de larve.

A la même époque (1775), dom Roffredi2 reconnut le mode de génération de ces animaux; ses recherches, publiées un an ou deux avant celles de Spallanzani, ne sont pas assez généralement connues. Sous le rapport des propriétés de ces anguillules, Roffredi n’établit rien que ce que l’on savait déjà ; mais cet observateur patient et exact reconnut que la nielle se transmet, lors des semailles, par le rapprochement des grains de blé sains avec des grains malades; il constata l’existence des anguillules adultes dans le grain niellé frais, la formation de l’œuf et de l’embryon.

Dom Roffredi commit néanmoins des erreurs relativement au mode de pénétration des anguillules dans le grain, laquelle

1 Le traducteur des œuvres de Spallanzani, J. Sennebier, pour exprimer en français le phénomène du retour des manifestations de la vie après la dessiccation, se servit du mot animal ion. Cette expression ne vaut guère mieux que celle de résurrection, qui avait été employée d'abord. Le terme de revivification qu’on leur a substitué est sans doute préférable, mais, par sa désinence, il exprime le fait du retour des manifestations vitales plutôt que la faculté de reprendre ces manifestations. .J’emploierai avec cette dernière signification le mot reviviscence , qui sera facilement compris, et qui est usité en anglais.

2 Mémoire sur l'origine des petits vers ou anguilles du blé rachitique , par D. Maurice Roffredi, abbè régulier de l’abbaye de Casanova, ordre de Citeaux, en Piémont, dans Obsrrv. sur la phys., l'Iiist, nal ., etc., par l’abbé Rozier, t. V,

Seconde lettre ou suite d'observations sur le rachitisme du blé, etc., même

recueil, même volume, p. 197.

Mémoire pour servir de supplément cl d'éclaircissement aux deux mé~

moires, etc., même recueil, t. VII, p. 369, 1776.

se ferait, suivant lui, par les vaisseaux de la plante et dans des temps successifs. Nous aurons l’occasion dans la suite d’en rectifier encore quelques autres; néanmoins personne n’a fait sur la génération des anguillules de la nielle des études plus complètes et plus exactes.

Les observateurs qui suivirent n’ajoutèrent rien aux faits annoncés par Needham, Spallanzani etRoffredi.

En même temps que ces deux derniers, Fontana1 fît aussi des recherches sur les anguillules de la nielle, et souleva contre Roffredi l'inculpation de plagiat. Il réclama l’antériorité des découvertes; mais les faits publiés par Roffredi ont généralement une précision que cet auteur n'a pu emprunter aux observations de Fontana, lesquelles n’ont point la même précision et surtout la même exactitude.

Depuis lors, jusqu’en 1823, époque à laquelle F. Bauer publia de nouvelles recherches sur les anguillules delà nielle, l'existence de ces animaux ne trouva que des contradicteurs.

La confusion que l’on fît, dès le temps même de Needham, entre le blé niellé et le blé carié ou le blé ergoté contribua beaucoup au discrédit dans lequel tombèrent les faits annoncés par les observateurs célèbres que nous avons cités. C’est ainsi que Aymen (1763), cherchant à tort dans les fibres de l’ergot du seigle les ainguilles de Needham, voit dans le mouvement de ces fibres plongées dans l’eau un effet hygroscopique, et conséquemment il s’écrie : « Cet auteur (Needham), d’ailleurs célèbre, mais trop ami du merveilleux, prit ces fibres mouvantes pour des animaux qu’il nomma anguilles2. »

Guettard, qui raisonne de ces animaux sans les avoir vus, les regarde comme des vésicules allongées formées dans la poussière noire du blé carié3.

• Fontana, Lettre à un de .ses amis sur l'ergot et la tremelle. fjourn. de physique de l’abbé Rozier, t. Vil, p. 42, 1776. Reprod. dans Soc. méd. d'émulation, t. V, p. 515, 1803.)

Lettre au sujet du mémoire de Fontana [sur l'ergot et la tremelle. (Journ de physique de l’abbé Rozier, t. VII, p. 329, 1776.)

- Aymen, Mem. présenté à t Académie des sciences par div. sac., t. X, p. 374, 1763.

3 Mém. sur différentes parties des ss„ t, II, mém. XIV, p. 483, 1770.

PARASITISME, MICROBISME

Suivant Valmontrle Bomare, ces anguilles sont des animalcules qui existent dans l’infusion de la poussière du blé niellé, c’est-à-dire carié1.

Fr. Rainville chercha vainement en Hollande, ces vers du blé, et déclara par cela seul que les observations deNeedham et de Roffredi ne sont point exactes2.

Enfin, la confusion que Ruffon et Fontana firent aussi de la nielle avecl’ergot contribua encore àfaire méconnaître l’anguillule de la nielle et ses intéressantes propriétés.

Les travaux que Bauer publia en 1823 3 rappelèrent l’attention sur les vers du blé. Ce savant s’occupa avec soin delà réviviscence de ces anguillules, mais, quoique sous ce rapport ses observations soient exactes, il n’établit rien de plus que ne l’avait fait Spallanzani. Sous le rapport de leur génération, il fut moins exact et moins judicieux que Roffredi; il crut inoculer au blé les anguillules en les introduisant dans la rainure de la semence. Il crut encore que les anguillules ou leurs œufs étaient transportés dans la tige par la circulation delà sève, qu’elles y accomplissaient deux générations, et que, transportées ensuite avec la sève dans le grain nouveau, elles y formaient une troisième génération. Il regarda ces animaux comme hermaphrodites, fait qui eût été exceptionnel chez les vers nématoïdes, enfin, il donna deFanguillule adulte une description fort inexacte et une figure monstrueuse. Toutes les assertions erronées de Bauer placent ses travaux bien au-dessous de ceux de Roffredi, cependant ils eurent un meilleur sort, car ce sont presque les seuls dont les auteurs fassent mention aujourd’hui.

On pourrait facilement méconnaître un ver nématoïde dans l’animal pourvu d’une trompe articulée, hermaphrodite en outre, que décrit l’observateur anglais; d’un autre côté, le transport des anguillules dans la graine avec la sève n’est pas

1 Dictionnaire d'histoire naturelle , art. Anguille, 1775.

2 Journal de physique de l’abbé Rozier, t. VI, 1775.

3 Francis Bauer, Observations microscopiques des mouvements musculaires du vibrio tritici f Annules des sc. nat., t. II, 1824. (Ext. des Mém. de la Soc. de Londres.)

admissible; aussi les faits sur lesquels Bauer appela de nouveau l’attention n’ont-ils point été acceptés par tous les naturalistes : Bory de Saint-Vincent1 et Dugès2 nient la vie latente et la réviviscence de l’anguillule de la nielle ; et de nos jours, un savant helminthologiste, M. Diesing, en porte le jugement suivant : Animalcula exsiccata, iterumhumeclata post annos retnviscere narrant cel. Bauer et Hensloio, phænomenon rectiiis forsan motu moleculari explicandum 3.

II. — De la transmission et de la propagation des an guillules de la nielle.

Nous avons dit que les anguillules, qui se trouvent en nombre considérable dans le grain niellé arrivé à l’état de maturité, n’ont point d’organes sexuels 'et ne peuvent se reproduire. Les recherches de Rofl’redi, de Fontana et de Bauer ont montré que ces anguillules dépourvues de sexe proviennent d’œufs déposés par d’autres anguillules pourvues d’organes génitaux, lesquelles existaient dans le grain avant sa maturité; mais aucun de ces observateurs n’a reconnu

1 Encyclopéd. métliod., art. Vibrion, p. 775, 1824.

2 Pkysiolog. comparée, t. I, p. 37 et 460, 1838.

3 Syst helmint., t I T, p. 132, 1851. Plusieurs savants, dont nous n’avons pas fait mention, se sont encore occupés de l’anguillule du blé niellé ; mais, soit qu’ils aient parlé de cet animal d’après leurs propres observations, soit qu’ils n’en aient parlé que d’après celles des autres, ces savants n’ont rien ajouté aux faits que nous avons exposés ci-dessus. Voici l’indication de leurs écrits : Gleditsch, Collect, acad., partie étrang., t. IX, 220, et App. 10. — Charles Bonnet, Mém. d'hist. nat., dans Œuvres compl. Neuchâtel, 1779, p. 44S. — Idem. Contempl. de la nat., part. IX, chap. n, note 13, dans Œuvres compl. , t. IV, part. TI, p. 16. — Eichorn, Micr., 72, tab. VII, A.

Gleichen, Micr. 61, tab. XVIII, 6 — Schrank, Beilr. 19, SpuhlwürmerUlchen. Würtemb., AVochenbl., 1782, 3o4. — Millier, P. p. anim. infus., 65, tab. IX, 5-S. — J. H. Henslow, On the occurrence of the animalcule of vibrio Irilici in blighted grains uf lhe ears of wheat, constituant/ what is lermed ear-cockle, purples, or peppcrcorn, in Journal of\lhe roy. agriçult., soc. of England, part. I, vol. II, p. 19. et Microsc.journ., p. 36. London, 1841. —Dujardin, Hist, [des helminlh,, p, 242, 1845.

PARASITISME, MICRORISMK

comment les auguiliules mères étaient parvenues dans le grain qui les renferme. Pour expliquer leur présence dans le blé niellé, ces observateurs et plusieurs naturalistes ont émis deux conjectures également invraisemblables : l’une, c’est leur génération spontanée; l’autre, c’est leur arrivée avec la sève par les vaisseaux de la plante. Mes recherches m’ont montré que les choses se passent d'une manière plus simple, comme je vais l’expose]1 rapidement.

Lorsque l’on sème un grain de blé sain h côté d’un grain de blé niellé, le premier germe et se développe, tandis que le second se gonfle, se ramollit et se pourrit. Les anguillules (larves), qui dans le grain niellé étaient sèches et en état de mort apparente, reprennent la vie après quelques semaines, lorsqu’elles ont été suffisamment humectées par l’humidité qui a pénétré jusqu’à elles. Alors elles percent la paroi ramollie qui les renferme et s’éloignent; celles qui rencontrent la jeune plante développée par la germination du grain sain, pénètrent entre les gaines des feuilles, qui forment alors la tige, se portent de. l’une à l’autre, et de l’extérieur à l’intérieur1. Elles séjournent pendant un long espace de temps entre ces feuilles engainées (pl. I, Ag- 13, 1 i), sans qu’il se produise dans leur organisation ou dans leur taille de changement notable. Si la saison est humide, ces vers montent à mesure que la tige croît et s’élève; si le temps est sec, ils peuvent rester entre les gaines des feuilles, sans mouvements et en apparence sans vie, jusqu’à ce qu’une pluie, en leur rendant l’humidité, leur rende les manifestations de leur vitalité.

1 Les anguillules, libres dans la terre, s’introduisent dans la jeune tige du blejdès qu’elles la rencontrent, et en quelque saison que ce soit. Si quelques observateurs, avec RofFredi, ont pensé que les anguillules attendent, pour pénétrer dans la plante du blé, que l’hiver soit passé, c’est qu’ils n’ont pas cherché ces anguillules dans le point de la tige où elles se logent. Les anguillules se portent toujours entre les feuilles les plus internes; on les chercherait vainement entre les feuilles extérieures : or, comme la tige est très courte jusqu’au moment de la formation de l’épi, c’est presque au niveau du collet de la racine qu’on les trouvera avant cette époque. Le meilleur moyen pour cela est de pratiquer des coupes transversales minces qu’on soumet au microscope, à un faible grossissement. (Voir pl. I, fig. 13.)

RECHERCHES SUR L'AXüUILLULE DU BLÉ NIELLÉ

L’épi du blé, avant de paraître au dehors, se forme et reste longtemps renfermé dans les gaines des dernières feuilles (fig. 17). Les anguillules, libres dans ces gaines, le rencontrent et peuvent s’introduire entre les parties qui le composent. Pour que l’invasion des anguillules soit suivie de la production de la nielle, il faut que la rencontre ait lieu à une époque très rapprochée de la formation de l’épi. Lorsque celui-ci n’a encore que quelques millimètres de longueur, que les paléoles, les étamines et l’ovaire, ayant la forme d’écailles, ne sont point distincts les uns des autres (fig. 1), ces écailles sont constituées par des cellules naissantes très molles, pulpeuses, qui se laissent pénétrer facilement, et c’est à cette époque que les anguillules, en contact avec l’épi, déterminent la production de la nielle, en s’introduisant dans leur parenchyme. Mais, lorsque ces écailles acquièrent la forme des diverses parties qui constituent la fleur du blé, lorsque le pistil bifide devient distinct (fig. 2), les anguillules ne pénètrent plus dans leur parenchyme, trop consistant sans doute, et la nielle ne peut plus être produite ; c’est un fait que j'ai constaté par plusieurs expériences’.

Avant de pénétrer dans le parenchyme de la fleur rudimentaire du blé, les anguillules n’avaient pris aucun développement; après s’être introduites dans ce parenchyme, elles arrivent promptement à l’état adulte. La femelle pond un grand nombre d’œufs dans lesquels on aperçoit bientôt un embryon ; celui-ci perce la membrane de l’œuf, et, sans subir

1 J’ai constaté ce fait, tantôt en arrosant le pied de la plante du blé avec de l’eau chargée d’anguillules de la nielle, tantôt en injectant celte eau dans la tige, soit par son sommet, soit par de petites incisions longitudinales qui n’étaient nullement nuisibles, et, dans l’un et l’autre cas, à une époque où l’épi était déjà formé. Par le premier procédé, il m’a paru que les anguillules ne peuvent arriver jusqu’à l’épi; au moins je n’en ai jamais vu en contact avec lui : par le second, j’ai retrouvé dans des épis examines au bout de quelques jours des anguillules en grand nombre entre les valves des glumes et des glumelles ; j’en ai vu qui circulaient entre les étamines et le pistil. Aucune des tiges qui ont été traitées de cette manière, puis abandonnées à elles-memes, ne m’a cependant fourni de grains niellés, quoique, dans certains cas, les injections eussent été pratiquées à une époque où le pistil devait à peine être distinct des autres parties de la fleur. (Voir pl. I, fig 2.)

PARASITISME, MICROBISME

aucun changement ultérieur, il vit, h l’état de larve, dans la cavité qui renferme ses parents.

Pendant que les anguillules prennent de l’accroissement, le parenchyme qui les renferme se développe en une tumeur arrondie qui s’accroît proportionnellement; mais l’accroissement de cette tumeur, qui constitue le grain niellé, s’arrête avant d’atteindre au volume d’un grain normal.

A l’époque de la maturité du blé, les anguillules adultes ont achevé leur ponte, les œufs se sont développés et les embryons sont éclos; alors les parents périssent, leurs téguments et leurs organes se réduisent à des lambeaux méconnaissables, les coques des œufs se dissolvent, et les anguillules de la nouvelle génération ne tardent pas à se dessécher avec le grain qui les renferme. Si donc on examine le blé niellé à l’état de maturité, on n’y trouve plus qu’une poudre blanche, inerte, qui semble s’être produite spontanément, toute trace de son origine ayant disparu. Les myriades d’anguillules qui forment cette poudre sont des larves qui, de même que l’œuf de certains animaux, ou comme la graine de plantes, attendent, dans un état de mort apparente, les conditions nécessaires aux manifestations de leur vitalité, conditions qui peuvent se faire attendre plusieurs mois ou plusieurs années.

III. — Nature de V altération que les anguillules de la nielle occasionnejit au blé.

Le blé niellé n’est point une graine qui, primitivement normale, a subi plus tard quelque altération. Par l’examen microscopique, on constate que son tissu est composé de cellules hypertrophiées et déformées, semblables à celles qui constituent les galles produites par des larves d’insectes sur divers végétaux (pi. 1, Hg. 12 et 13). Le grain n’existe point, même à l’état rudimentaire, lorsque l’anguillule pénètre dans l’écaille qui doit devenir l’ovaire, l’étamine ou la paléole

(fig. 1, 4, 17). La présence de l’anguillule produit dans les parties une action qui change leur développement normal et leur structure; elles se transforment en une excroissance arrondie au centre de laquelle se trouvent les anguillules (fig. 5, 10). Ordinairement, toutes les parties de la fieur participent à la transformation, et l’on ne trouve qu’une seule excroissance uni ou multiloculaire; quelquefois plusieurs parties se sont développées séparément, et l’excroissance est multiple *; quelquefois encore une parties de la fleur échappe à la transformation, et l’on retrouve intact soit une paléole, soit une étamine (fig. 4 B), soit l’ovaire lui-même, toutefois atrophié (fig. 7). Quoi qu’il en soit, les parties dans lesquelles les anguillules ont pénétré s’accroissent rapidement, et lorsque l’épi se montre hors de sa gaine, avant la formation du grain normal, avant la floraison, une galle ronde et déjà grosse existe entre les valves de la glume, et sera prise plus tard pour le grain de blé dont elle tient la place (fig. 1 et 17).

1 11 est rare que le nombre de grains niellés dépasse trois dans une glumelle; je ne l’ai jamais vu dépasser quatre. La multiplication des grains malades dans la même balle, fait que le nombre des grains que l'on trouve dans un épi niellé peut dépasser celui que cet épi eut offert s’il fût resté normal. Lorsque l’on examine des grains niellés en voie de développement, l’on Irouve encore assez fréquemment dans la même glumelle un grain malade et un ovaire normal parfaitement distinct et surmonté de deux pistils. Mais le développement plus rapide du grain niellé comprime et fait constamment avorter l’ovaire normal que l'on retrouve, après la maturité, à la base du grain malade, sous la forme d’une petite écaille plumeuse. L’excroissance qui constitue le grain niellé est bien une galle ; outre qu'elle est formée par des cellules particulières et qu’elle se développe quelquefois en dehors de l’ovaire, sa nature est encore prouvée par la possibilité de son existence sur la feuille même du blé. En effet, j’ai trouvé une fois sur une feuille de blé une excroissance arrondie, delà grosseur d’un petit pois, en tout semblable à une galle commune, et dont la cavité était remplie d’anguillules de la nielle (larves et adultes). Tonies les écailles qui doivent former les différentes parties de la fleur du blé sont susceptibles de concourir à la formation de la galle (nielle); mais celles qui doivent former la glume et la glumelle restent constamment intactes, car autour des grains niellés les valves de ces deux involucres sont toujours en nombre normal.

PARASITISME, MICROBISME

IV. — Classification , dé nomination , caractères spécifiques .

L’anguillule du blé niellé (anguilla tritici) est un ver qui appartient à l’ordre des nématoïdes. Son organisation impar faitement connue, sa petitesse et son séjour l’ont fait ranger par les helminthologistes dans un groupe commun avec plusieurs autres petits vers nématoïdes, qui ne vivent point en parasites chez les animaux.

Muller l’a réuni au genre vibrion '.

Dujardin au genre rhabditis 1 2.

Diesing au genre anguillule 3.

Ce ver a donc porté un nom différent, suivant le genre auquel on le réunissait. Désigné sous celui d’anguille par Needham et les premiers observateurs qui s’occupèrent de cet animal, il a été nommé successivement vibrion, rhabditis et anguillule 4. Je l’appellerai de ce dernier nom, d’une part, parce qu’il se rapproche plus de son nom primitif, et de l’autre, parce que l’anguillule du blé niellé ne peut être réunie aux animaux que nous appelons aujourd’hui vibrions, ni à ceux qui composent le genre rhabditis de M. Dujardin, ainsi que nous allons le voir par l’exposé de ses caractères.

La larve de l’anguillule de la nielle a les caractères suivants :

Corps filiforme, cylindrique , élastique, très long relativement à son épaisseur (long de 0mm,8, large rfe0ram,012

1 Anim. infus., p. 65, tab. IV.

2 Hisl. nat. des helminthes , p. 242.

3 Systema helminlhum, t. II, p. 132.

4 Noms donnés aux anguillules par divers observateurs : Anguille du blé niellé par Needham, Baker. — Anguille du blé rachitique , par Roffredi, Spallanzani. Anguille de l'ergot, par Buffon. — Anguille du faux ergot, par Fontana. Vibrio anguillula, par Müller. — Vibrio tritici, vibrion du blé, par Gleichen, Bauer, Dugès, Bory, Henslow. — Rhabditis du blé niellé, par Dujardin. - Anguillula graminearum, par Diesing.

rt0'”'n,015), un 'peu atténué aux deux extrémités; té gu ment lisse, non plissé ou strié d’une manière visible; tête continue avec le corps; bouche ronde; une baguette pharyngienne; intestin non distinct, masqué par une sub stance grenue; espace vide formant une lunule au milieu de la longueur du corps; point d’anus visible; queue plus amincie que la tête, et terminée en pointe courte. Aucun indice de sexe. Mouvements ondulatoires . L’anguilLule adulte a les caractères suivants :

Mâle , semblable à la larve pour la forme générale du corps; les deux extrémités relativement un peu plus atténuées que chez celle-ci ; long de 2mm,3, large de Omm,l . Tégument très finement strié ; bouche ronde ; une baguette pharyngienne (stylet); bulbe œsophagien très près de la bouche, suivi d’un renflement stomacal ; intestin flexueux dans un mésentère tubuleux droit : anus presque terminal, imper foré; vaisseau longitudinal flexueux ; teslicide et canal défèrent tubuleux, simples ; pénis presque terminal, simple, court, formé de deux pièces latérales et d’une moyenne plus petite, exsertile entre deux ailes membraneuses , longitudinales, minces.

Femelle beaucoup plus volumineuse que le mâle, ordinairement tournée en spirale, longue de 3 millimètres à 4mm,50, large de 0mm,25. Ovaire tubuleux, continu avec la trompe; matrice distincte, courte ; vagin assez long ; vulve située près de V extrémité caudale, ci 0ran,,3 ou Omra,4 de cette extrémité. Ovipare; œufs ob/ongs, à coque membraneuse , longs de 0mm,08.

D’api’ès ces caractères, le ver nérnatoïde de la nielle n’appartient à aucun des genres créés par M. Dujardin pour les petits nèmatoïdes qui vivent à l’état libre, et c’est à tort que ce savant helminthologiste l’a classé parmi les rhabdilis. Il rentre, au contraire, parfaitement dans le genre anguillula d’Ehrenberg et de Diesing, qui doit être maintenu l.

1 L’anguillule do la nielle diffère des rhabdilis par le nombre des baguettes plia-

Page 1