I. — Pourriture des fruits
La pourriture des fruits a été regardée comme une simple altération chimique, comme une exagération de la maturation ; cependant des fruits parfaitement mûrs, conservés avec des soins convenables, ne pourrissent point, mais ils arrivent peu à peu à une dessiccation complète, et, d'un autre côté, les fruits se pourrissent quelquefois lorsqu’ils sont encore loin de la maturité.
La pourriture, qui doit être distinguée de l’altération produite par une contusion, par la chaleur ou par la congélation, est déterminée par le développement du mycélium d’un champignon ; en effet, dans toute partie pourrie l’on trouve un mycélium, c’est-à-dire les filaments de la tige souterraine ou de la racine d’un champignon, accompagné des spores d’un mycoderme. En outre, la pourriture peut être produite expérimentalement en déterminant le développement d’un champignon dans le parenchyme du fruit, comme je vais l’exposer.
La pourriture que l'on voit le plus ordinairement sur les fruits dont nous faisons usage, est déterminée par deux des mucédinées les plus communes et les plus connues ; l'une est le mucor mucedo (L. Persoon), qui recouvre d’une efflorescence noire la surface des substances qu'elle envahit ; l’autre est le pénicillium glaucum (Link), qui la recouvre d’une. efflorescence verdâtre. Le mycélium de ces deux mucédinées se distingue par des caractères non moins précis ; l’un étant formé de tubes non cloisonnés et l’autre de tubes cloisonnés.
l Compte » rendu t de l'Académie des sciences , 1866, t. LXIII, p. £76 et 344. Davaine. L’Œuvre. 20
PARASITISME, MICROBISME
La pourriture occasionnée par le développement de ces mycéliums est contagieuse pour les fruits sains, mais dans des conditions particulières ; la peau revêtue d’un épiderme intact protège le fruit contre cette contagion. Je me suis assuré de la réalité de ce fait par des expériences dont je crois inutile de donner ici le détail ; une pomme, une poire, une orange, revêtues de leur épiderme, restent impunément en contact pendant des semaines avec un parenchyme complè tement pourri ; mais il n’en est plus de même lorsque leur épiderme est altéré ou détruit ; alors la pourriture se com munique rapidement au parenchyme sain. J’ai mis ce fait en évidence par des expériences variées, dont l’une a consisté à enfermer dans des pommes complètement pourries d’autres pommes saines ; à quelques-unes de ces pommes saines j’avais laissé l’épiderme intact, aux autres j’avais enlevé un petit segment de peau; les premières furent préservées de la pourriture, mais les secondes furent envahies promptement et toujours par la partie privée de son épiderme.
La protection des fruits est en rapport avec l’épaisseur et la consistance de l’épiderme qui les recouvre ; aussi l’orange, la pomme, la poire, la prune, etc., se préservent beaucoup plus facilement que la figue, la fraise, la framboise, etc., dont l’épiderme est mince et délicat.
L’introduction des spores du mucor ou du pénicillium sous l’épiderme des fruits produit le même résultat que le contact du mycélium, c’est-à-dire que le contact de la partie pourrie ; la pourriture ne tarde pas à s’emparer du point où les spores ont été déposées, et cette pourriture s’étend rapidement à tout le fruit. Sur une orange, une poire, une pomme, etc., après vingt-quatre ou trente-six heures, le point inoculé montre déjà des traces de pourriture ; après quatre ou cinq jours, le fruit est tout entier envahi. La pourriture causée par ces champignons n’a pas une marche identique ; elle est infiniment plus rapide par le mucor que par le pénicillium. Cette rapidité est en rapport parfait avec celle de la germination des séminules de ces deux végétaux ; les spores du mucor germent,
recherches sur la. pourriture des fruits 403
en effet, en cinq à six heures, tandis que celles du pénicillium dans le même milieu et par la même température, ne germent qu’en douze ou quinze heures. L’inégale rapidité du développement de ces mucédinées m’a donné quelquefois, après leur inoculation expérimentale, des résultats inattendus et dont l’explication eût été fort difficile, si l’examen microsco pique ne fût venu en dévoiler la cause. La pourriture qui survient après l’inoculation du pénicillium se trouve parfois être celle d’un mucor ; c’est qu’alors des spores de cette dernière mucédinée, qui se mêle fort souvent avec la première, ont été inoculées en même temps et ont pris les devants dans leur développement.
La pourriture produite par ces deux champignons offre encore d’autres différences ; celle qui est déterminée par le mucor a une couleur plus foncée, une mollesse plus grande : il se fait en outre un dégagement abondant d’acide carbonique, qui donne aux tissus, lorsque ce gaz est retenu, une sorte de turgescence, une apparence emphysémateuse que le pénicillium ne produit pas.
Le mycélium de ces mucédinées ne donne sa fructification qu’au contact de l’air, de sorte que chez les fruits dont la peau est épaisse et résistante, la pourriture s’empare de tout le parenchyme sans se montrer au dehors sous forme de moisissure, h l’exception toutefois des points par où se sont introduites les spores. L’épiderme empêche donc le passage de la mucédinée du dedans au dehors, comme elle l’empêche du dehors au dedans ; aussi, lorsque la peau est très mince, comme sur la figue, la fraise, etc., le mycélium se fait jour partout et recouvre bientôt tout le fruit de son efflorescence verte ou noirâtre. L’orange, quoique son épiderme soit très consistant, se recouvre de même delà fructification du cham pignon qui s’est emparé de son parenchyme, parce que le mycélium, ayant détruit les glandules qui produisent l’huile essentielle de l’écorce, arrive, par leurs conduits alors ouverts, au contact de l’air atmosphérique.
Beaucoup de champignons autres que le mucor et le peni-
PARASITISME .MICROBISME
cillium peuvent produire la pourriture des fruits ; j’en ai étudié jusqu’aujourd'hui sept espèces appartenant à sept genres différents. Les phénomènes qu’ils produisent sont très analogues à ceux dont nous venons de parler.
La pourriture étant causée uniquement par l’introduction du mycélium ou des spores d’un champignon, se produit généralement par les parties qui peuvent donner accès à ces agents delà contagion; elle est donc toujours extérieure chez les fruits qui sont partout recouverts d’un épiderme, tels que le citron, l’orange et les fruits à noyau; mais chez ceux qui, tels que la pomme, la poire, les nèfles, ont un calice ouvert, elle naît aussi à l’intérieur. En effet, le tube calicinal peut conduire les spores ou leurs filaments jusqu’au centre du fruit. C'est ainsi que se produit le blettissement, qui n’est autre chose qu’une pourriture. Je l'ai déterminé expérimentalement en introduisant dans le calice de pommes et de poires des spores maintenues humides pendant quelques jours.
En résumé, la pourriture des fruits est produite par le développement d’un champignon, bien loin qu’elle soit la cause du développement de ces végétaux comme on le croit générale ment. La pourriture est contagieuse par le mycélium qui existe dans toute la partie atteinte, et parles spores qui se produisent à sa surface. Les dimensions des tubes mycéliens et des spores nous permettent de suivre pas à pas l’envahissement de cette contagion.
Si les filaments ou les séminules avaient des dimensions moindi’es, s’ils étaient invisibles a.u microscope, on attribuerait à un virus les phénomènes qui surviennent au contact delà pourriture. Le mycélium serait un virus fixe, les spores un virus volatil, la durée de la germination serait l’incubation du virus, et lorsque, dans des recherches expérimentales, des spores d’un développement rapide seraient mêlées accidentellement avec d’autres d’un développement lent, on verrait se produire une pourriture, c’est-à-dire une maladie qu on croirait n’avoir point inoculée. Le microscope nous met ici