C. Corot
C'est à Chailly, chez Mme Coutelle.
La fm de ce billet est intéressante en ce qu'elle montre Corot se détachant résolument de tous ses devanciers et cherchant la vérité suivant son tempérament, sans subir aucune influence. La conscience : voilà le fondement exclusif de son art. Voilà le secret de son originalité qui,
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Fontainebleau, route d'Orléans (vers 1835).
à chaque Salon, s'impose davantage. A propos de son exposition de 1836, on lit en effet dans V Artiste :
M. Corot n'appartient ni à l'école classique du paysage, ni à l'école anglofrançaise ; encore moins à celle qui s'inspire des maîtres Flamands. Il paraît avoir sur la peinture du paysage des convictions à lui, que nous ne chercherons pas à lui faire perdre, l'originalité n'étant pas chose si commune (i).
Le fait est que, pendant la bataille qui met aux prises les partisans de la tradition et les novateurs, Corot garde un pied dans les deux camps, ou plutôt demeure en dehors de l'un et de l'autre'. Les Rousseau et les Dupré, plus jeunes que lui (2) et complètement étrangers par leur éducation au paysage historique, rompent en visière avec le passé. Lui ne pactise avec la révolution qu'à son corps défendant ou, pour mieux dire, sans le savoir.
Il a exposé une Diane au bain (3). On en critique la couleur, mais on lui accorde de la poésie et de la grâce. Il montre aussi un autre tableau intitulé Campagne de Rome (4). Musset dit, dans la Revue des Deux Mondes, « qu'il a de grands admirateurs » (5). Comment Corot n'en auraitil pas, surtout parmi ses confrères, témoins de sa probité acharnée et de sa tendre soumission à la nature ? Vers ce temps-là, le peintre lyonnais Auguste Ravier, qui l'a rencontré en Auvergne, écrit, dans une lettre à sa famille citée par son biographe (6), quelques lignes qui trouvent leur place ici :
« J'établis, dit-il, mon principal domicile à Royat, chez la mère Gagnevin, qui depuis 23 ans a la pratique des artistes... La mère Gagnevin fait payer la chambre et la nourriture 3 fr. 50 c. par jour; c'est au moins 50 centimes de plus que je ne pensais; mais ce qui me décide irrévocablement à rester chez elle, c'est une bonne fortune à laquelle je ne m'attendais pas. Elle a dans ce moment un artiste de mérite, un des trois plus grands talents à mon avis et qui, avec cela, est le meilleur enfant de tous,
(i) L'Artiste, i" série, XI, 136.
(2) Théodore Rousseau et Jules Dupré, nés tous les deux en 1812, avaient seize ans de moins que Corot.
(4) Tableau non identifié.
(5) Revue des Deux Mondes, p. 168.
(6) F. Thiollier, Auguste Ravier, peintre, iSi^-iSpy. St-Étienne, 1899.
Fontainebleau, (vers 1835).
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Royat (1839).
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qui pourra me donner de bons conseils et que je verrai travailler ; c'est un nommé Corot. Voici un mois qu'il est ici. Il y est encore pour plus d'un mois. Je suis enchanté de l'aventure.
C'est l'homme que j'aurais le plus désiré rencontrer. Un autre m'ennuierait ».
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Pendant l'été de 1836, son studieux vagabondage conduit Corot en Provence. Nous le trouvons, dans le courant de juillet, à Avignon, en compagnie de Marilhat, qui se repose de ses succès d'Orient en étudiant la France. Il y a aussi avec eux Gaspard Lacroix et un certain Francey, qui a travaillé avec Marilhat et peut-être aussi avec Corot en Auvergne.
' '"^ La correspondance de Marilhat
nous apprend que les camarades se sont installés à Villeneuve-lès- Avignon «où sont les plus belles choses à faire (i) ». « Nous nous levions à 4 heures du matin, écrit-il; nous travaillions jusqu'à 11 heures; puis nous rentrions pour dîner comme des diables. Notez qu'à 4 heures nous étions réveillés au moyen d'une tasse de café. Après le dîner, nous dormions jusqu'à 2 heures, et alors nous repartions jusqu'à la nuit. Au retour, nouvelle baffre et nous dormions. A la vérité, nous sentions l'ail à deux lieues à la ronde; mais aussi, quelles salades! » Ces mémorables -salades, la brave jeunesse les assaisonnait de bonne humeur et de joyeux couplets. La voix de Corot réveillait les échos endormis de la vieille cité et des fenêtres s'ouvraient au refrain d'un romance. Même, il arriva qu'un bourgeois, charmé de leur gaîté, souhaita les entendre de plus près
(t) Voir A'"' J25, 525?, 5J0, ;j/. etc.
Lavalette, près Montpellier (1836).
et les fit entrer chez lui. Mais la gaminerie l'emporta sur l'orgueil; les chanteurs s'entendirent pour berner leur amphitryon et lui lancèrent une salve de fausses notes, pour lui apprendre qu'on ne met pas des rossignols en cage. Marilhat, dont la santé était un peu chancelante, quitta les camarades pour se rendre aux eaux; mais on se donna rendez-vous aux environs de Montpellier, sur les bords du Lez. Le Lez est une petite rivière pittoresque, et aussi très poissonneuse. Qiielqu'un mit une ligne dans les mains de Corot et il prit tant de goût à la pêche que (le croirait-on?) il en oublia ses pinceaux pendant près de quinze jours. L'événement vaut d'être noté pour sa rareté; et puis, il n'est pas indifférent d'apprendre que Corot avait l'âme d'un pêcheur. Voilà donc pourquoi, tandis qu'un Decamps, chasseur passionné, promène toujours dans ses forêts crépusculaires ou matinales l'ombre d'un chasseur et de son fusil, lui réserve au silencieux guetteur de poissons la poésie de ses solitudes. Toutefois, les truites du Lez n'ont qu'un temps. La peinture reprend bientôt son empire exclusif.
L'austère campagne du Languedoc suggère à l'artiste un pendant à
son Agar. C'est un Saint-Jérôme qui, cette fois-ci, sert de prétexte à un
paysage d'ordre sévère. Le solitaire a pour retraite une vallée rocheuse et
^ boisée, pour compagnon le lion tra-
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Un modèle d'atelier (vers 1835-1840).
ditionnel ; l'abnégation mystique est caractérisée par la nudité du personnage. Le modèle est un vieil Italien ramassé par l'artiste sur la place Maubert. Hélas, le pauvre diable fut la victime du paysage historique! Cet hiver-là, le froid fut rigoureux. Le poêle de Corot tirait mal. On gelait sous le vitrage de l'atelier. Le torse violacé du vieillard, que le peintre copia exactement, tremblait d'angoisse véritable. Il paya d'une pneumonie son
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Étude d'atelier vers (1835-1840).
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Étude d'atelier (vers 1835-40).
dévouement professionnel. <•< J'ai la mort de cet homme sur la conscience », disait Corot. Avec le Saint-Jérôme (i) il envoya au salon de 1837 deux autres toiles : une Vued'Ischia et un petit Soleil couchant [1). Haut placé, comme toujours, on le voyait mal. La plupart des journalistes ne le découvrirent que pour le critiquer. Ainsi Gustave Planche, qui disait : '< Le Saint-Jérôme de M. Corot présente un mélange malheureux de vérité, de mollesse et d'indécision. Nulle grandeur dans les lignes, mais de la naïveté dans la couleur, de la gaucherie dans le dessin, et un effet luanqué (5) ». Quelques juges un peu moins sévères mêlaient aux reproches une parole d'encouragement. Tel celui qui, dans V Artiste {^), écrivait ces lignes : « Nous serions fâchés que M. Corot eût dit son dernier mot dans son Agar ou son St-Jérôme, qui sont des ouvrages incomplets. Il y a dans cet artiste l'étoffe d'un homme d'avenir, s'il cherche autre chose que ce qu'il a offert jusqu'à présent au public, s'il donne un peu plus d'essor à sa verve et s'il veut voir dans la nature d'autres aspects que ceux dont il s'est inspiré ». Voilà, malgré tout, une sympathie qui manque d'enthousiasme.
C'est encore la même chanson l'année suivante. On accorde à ses oeuvres un beau sentiment de composition; mais on les trouve «plus que jamais, d'une exécution froide et terne, absolument dépourvues d'éclat et de ressort (5)». Le Silène (6), sa pièce capitale à ce salon de 1838, ne trouve pas encore grâce devant l'impitoyable Gustave Planche(7), qui reproche à son auteur de '< s'obstiner à placer des figures dans ses paysages sans unir étroitement les lieux et les acteurs». Pour lui, cette composition est «indécise et incomplète» et justifie par ses défauts «l'indifférence de la foule».
Oui, la foule passe devant Corot sans le regarder et Jules Janin pourra dire de lui, dans son Salon de 18^^ : « Talent sévère, plein de conscience, qui ne sera jamais populaire » (81. Plus d'un, à sa place, se
(2) Tableaux non identifiés.
(3) Salon de 1837, page 98.
(4) L'Artiste, i" série Xlll, 146.
(5) L'Artiste, i" série XV, 135.
(7) Salon de 1838, p. 141.
(8) L'Artiste, 2' série, II, 269.
serait rebuté. Lui ne perd pas confiance. Certes, l'émotion l'étreint quand ces enfants de sa pensée, amoureusement caressés pendant des mois, il les aperçoit au Louvre, dédaigneusement relégués en quelque coin obscur. Mais, rentré chez lui, en face de cette muraille où cent petits bouts de toile retiennent une parcelle du sourire dérobé à la nature, le bon ouvrier se ressaisit, s'arrête devant une de ces chères études et, lançant
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Étude d'atelier (vers 1835-40)
son défi à l'injustice des hommes, s'écrie : « Ils ont beau faire : ça, c'est fameux ! » Telle est la fière assurance qu'on lit dans le portrait qu'il apeint de lui-même en ce temps-là (i ). Tel le langage de ces yeux droits, de cette bouche ferme et volontaire. Il n'est plus le timide étudiant de 1825. Il est le travailleur qui sait ce qu'il vaut; bravement il regarde l'avenir en face, sans forfanterie, mais sans crainte. Aussi bien, si la critique ne désarme pas encore tout à fait — (et désarmera-t-elle jamais contre le génie ?), — un poète s'est levé pour chanter le peintre. Gautier salue fraternellement
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Étude de paysage (vers 1835-40).
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Étude d'atelier (vers 1835-40).
l'artiste qui a collaboré naguère à rembellissement de son palais romantique de la rue du Doyenné, sur les murs duquel ses paysages alternent avec les compositions de Nanteuil, de Marilhat, de Lorentz, d'Adolphe Leleux, de Chassériau, de Camille Rogier, voire du maître de céans luimême, entre les mains duquel le pinceau fait encore concurrence à la plume. Le couplet est tendre et rêveur, à l'imitation de l'oeuvre elle-même (i):
Mais voici que le soir du haut des monts descend ; L'ombre devient plus grise et va s'élargissant ; Le ciel vert a des tons de citron et d'orange ; Le couchant s'amincit et va plier sa frange ; La cigale se tait et l'on n'entend de bruit Que le soupir de l'eau qui se divise et fuit. Sur le monde assoupi les heures taciturnes Tordent leurs cheveux bruns mouillés des pleurs nocturnes. A peine reste-t-il assez de jour pour voir, Corot, ton nom modeste écrit dans un coin noir. (1) La Presse, 27 avril 1839.
Le tableau dont ces vers sont l'écho (i) fut exposé au salon de 1839 en même temps qu'une poétique réminiscence des sites italiens (2). Hélas, l'un et l'autre, comme leurs devanciers, réintégrèrent l'atelier sans avoir tenté aucune convoitise. Vainement le duc d'Orléans, en quête d'oeuvres originales et personnelles, avait donné l'exemple par l'achat de deux toiles pour sa galerie. Cet exemple ne fut pas suivi. Corot avait de rares admirateurs ; il ne connaissait pas les acheteurs.
Pécheurs (vers 1835-40)-
SUCCÈS ARTISTIQUE : INDIFFÉRENCE PUBLIQUE. LE PETIT BERGER ; L'INCENDIE DE SODOME ; L'HOMÈRE. AMITIÉS ET VOYAGES. — LA LÉGION D'HONNEUR.
Bacchus : caricature (vers 1840-45).
En ce temps-là, son vieil ami Abel Osmond allait villégiaturer, dans sa famille, à Rosny, auprès de Mantes. Il l'emmena avec lui. Corot trouva le pays joli, l'hôtesse pleine d'affectueuse bonté. La maison de Mme Osmond fut la sienne ; d'un petit bâtiment isolé on lui fit un atelier. Travailler ainsi sous l'aile de l'amitié, c'était un rêve. Tous les ans, au mois de juillet, il se gardait de manquer au rendez-vous. Abel était là avec son frère Ferdinand. Le capitaine Faulte du Puyparlier, leur intime, venait aussi ; il avait loué une maisonnette tout à côté, qui s'ouvrait comme un complaisant asile aux camarades les jours où l'exubérance de la jeunesse pouvait être importune à côté. Il paraît que l'ami Faulte avait un fameux cordon-bleu dont les talents étaient fort goûtés. C'étaient de joyeuses agapes, où Corot tenait bravement sa partie au retour de ses laborieuses excursions dans la vallée. De Rosny à Rolleboise et à Bonnières, le paysagiste, sac au dos, battait la contrée dès l'aurore. Parfois, il trouvait son affaire à la porte même du logis. Ainsi quand, du verger de la maison, il prenait la vue
de l'église (i ). Ou bien encore, c'était le vieux château avec son toit d'ardoise et sa façade de brique dont l'harmonie rouge et bleue, mêlée à la verdure des arbres, tentait son oeil de coloriste (2).
Un dimanche, à la sortie de la grand'messe, (c'était en 1839), Mme Osmond dit à Corot : « Camille, si vous étiez gentil, vous peindriez un tableau pour notre église ? // Il ne se le fit pas répéter deux fois. Cette toile-là, au moins, n'encombrerait pas l'atelier ! Le sujet choisi fut La Fuite en Egypte (3). Un tournant de la Seine dans les parages de Bonnières inspira le paysage. La Sainte-Vierge fut rencontrée chez un voisin, le père Varin, un tailleur de pierre, dont la fille, une gentille brunette, consentit à prêter au peintre sa gracieuse silhouette. Cette " vierge de Corot » était encore là il y a un an pour évoquer devant nous ces très lointains souvenirs (4); elle se rappelait l'âne du père sorti de son étable, la séance de pose devant M, Camille attentif et sérieux, puis, la besogne terminée, les gamineries du Parisien bon enfant, toujours épanoui dans un éclat de rire.
La Fuite en Egypte fut achevée pour le salon de 1840. Corot exposait en même temps Un Moine dans une campagne italienne (5) et, sous le titre de Paysage au soleil couchant, un jeune berger antique jouant de la flûte à l'orée d'un bois (6). Cette exposition marque une étape décisive dans sa carrière. La critique se radoucit, le jury le tire des « catacombes >, où jusqu'alors on le reléguait, et l'État daigne enfin l'admettre à partager ses faveurs. Gautier dans la Presse (7), Janin dans X Artiste (8), Gustave Planche lui-même dans la Revue des Deux-Mondes {()) chantent sa louange. En vain quelque irréconciliable écrit qu' «en acceptant cette incroyable peinture le jury des Beaux-Arts s'est montré bien (i) iV° 400.
(4) M°" Saunier (Victoire Varin) est morte à l'âge de 8i ans, en 1904, à Boonières, près Rosny (Seine-et-Oise).
(7) La Presse, 27 mars 1840.
(8) L'Artiste, 2' série, VI, 254.
(9) Revue des Deux Mondes, i" avril 1840.
sévère pour son auteur » (i). Corot a gagné cette fois la partie. On lui donne une place d'honneur. « Voilà le salon réouvert, écrit-il à un ami. J'ai ma fuite en Egypte dans le salon carré; c'est fameux (2) ». En même temps, le Petit Berger^ « ce chant des Géorgiques retrouvé après dixhuit siècles //, comme disait le Charivari, est acheté par la direction des Beaux-Arts. Le directeur, M. Cave, accorde à Corot 1.500 francs pour son œuvre et lui laisse choisir le musée où elle figurera. A défaut du Luxembourg, Corot désigne le musée de Rouen, en souvenir de ses jeunes années passées dans cette ville. Le tableau y serait si un personnage influent ne l'avait réclamé pour Metz. Hélas, comme la ville elle-même, il ne fait plus partie aujourd'hui de notre patrimoine national.
Ce Petit Berger fut lithographie pour V Artiste par Louis Français. Depuis trois ou quatre ans, Français, présenté à Corot par des camarades communs, était devenu son élève et en même temps son ami. Un jour, ce maître sans morgue l'ayant emmené familièrement dîner chez lui à Villed'Avray, M. Corot père l'accueillit avec déférence, lui parlant de sa lithographie comme d'un chef-d'œuvre. Français, confus, s'excusait, attribuant tout le mérite de son dessin au modèle dont il n'était que l'humble traducteur. '< Vraiment, fit le vieillard surpris, vous trouvez que Camille a du talent ? >/ Français eut beau lui dire : '< Votre fils n'a pas son égal »: le scepticisme du bonhomme ne se laissa pas convaincre. Si Camille avait vendu sa peinture, peut-être cet homme positif eût-il entendu raison. Mais en vain l'artiste s'y efforçait. Ses toiles restaient des mois en vitrine sans qu'on les marchandât. Parfois, il était tenté, pour sauver les apparences, de les faire acheter pour son compte par un ami.
Aussi, quelle joie quand un véritable client se présente ! Après le Salon, il avait envoyé son Moine à l'exposition du Havre. Un amateur ne s'avisa-t-il pas de lui en demander le prix ? Le prix ? il n'y avait même pas songé. Appelé à se prononcer à l'improviste, il se rappela certaine dette qu'il avait sur la conscience : vingt-cinq louis empruntés à son beau-frère, un jour de gêne, et il dit : '■< C'est 500 francs w. Le tableau fut vendu, et
(i) Alphonse Royer, Le Siècle, 28 mars 1840. (2) Lettre à M. Robert, du s avril 1840.
Corot de l'annoncer triomphalement à ses amis. L'un d'eux, son camarade de Rome, Poirot, était sourd. Pour causer avec lui, Corot usait souvent de son crayon et de ses albums. Un de ces petits carnets contient d'amusantes bribes de cette causerie à bâtons rompus. On y lit cette phrase relatant l'événement mémorable : '< J'ai vendu mon moine au Havre, "loo francs » (i).
Dans la vie de Corot, l'argent ne jouait qu'un rôle secondaire. La petite pension que lui servait son père suffisait à la modicité de ses besoins. Si son amour-propre souhaitait davantage, c'était surtout pour persuader de son mérite une famille qui s'obstinait à en douter et qui opposait à l'apparente stérilité de ses efforts l'exemple des camarades à qui souriait la fortune. Ceux-là savaient plaire par la banalité. Corot ne parlait pas la même langue. Aussi, « de tous les paysagistes, il n'en est peut-être pas qui ait lutté plus longtemps que lui contre l'inattention publique et mieux réussi à se faire oublier à force de chefs-d'œuvre ». Ainsi s'exprimait Eugène Pelletan en rendant compte, dans La Presse, du Salon de 1841 (2). Cet écrivain, qui était l'ami de Paul Huet et dont les opinions artistiques sont apparemment un écho du fameux paysagiste, ajoutait encore : « M. Corot a eu le tort, au lieu de suivre le petit système courant, la petite école en vogue, de consulter directement la nature, de l'aimer d'une tendresse immense, de lui accorder une obéissance sans bornes. Il allait obscurément s'impressionner devant elle et, l'impression reçue, il ne s'occupait plus qu'à la rendre et l'approfondir; mais, sans vouloir la réformer, il cherchait uniquement la vérité. Félicitons-le de n'être pas allé au-devant du succès, de l'avoir attendu »
Les tableaux à propos desquels ces lignes furent écrites étaient un Démocrite rêveur dans une vaste solitude boisée (3 ) et une Danse de bergers Italiens en vue d'une baie napolitaine (4). Corot recueillit une fois de plus le suffrage des délicats. Ce qui ne l'empêcha pas, l'année d'après, d'être encore une fois victime du placement le plus défectueux. Ses deux
(i) Carnet 68.
(2) La Presse, 5 mai 1841.
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Saint-André du Morvan (1S41).
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Lormes (184;).
paysages. Le Verger (i) et le Site d'Italie (2) furent << obscurément cachés (ce sont les propres ternies qu'employait Louis Peisse dans la Revue des Deux-Mondes), l'un dans la galerie de bois, l'autre dans cette ^portion redoutée de la galerie que les artistes appelaient les catacombes (3; ». D'impitoyables détracteurs surent les y découvrir quand même. D'aucuns opposèrent à Corot Corot lui-même et regrettèrent " son talent d'autrefois (4) >/. La plupart subirent son charme, mais épiloguèrent sur les procédés du peintre (5). L'État, du moins, eut une pensée pour lui et lui acheta son Paysage Italien, qui fut donné au musée d'Avignon. Français, associant une fois de plus son nom à celui de son maître, fît une lithographie du Verger (6). .
Où Corot, avait-il été chercher l'inspiration de cette gracieuse idylle champêtre ? Dans quelque campagne du Morvan peut-être? C'est à cette
(i) TV» 441.
(5) Revue des Deux-Mondes, 15 avril 1842 .
(4) Daniel Stern. La Presse, 6 avril 1842.
(5) H. Robert, Le Natio7ial, Salon de 18^2. — L'Artiste^ Salon de 1842. 3' série, I, 274.
(6) Parue dans V Album du Salon de 1S42, Challamel, éditeur.
etc.
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Lormes (1842).
pittoresque région qu'en ces années-là il emprunte plus d'un sujet d'étude. Il peint les petits villages aux clochers pointus, fièrement perchés au sommet d'un coteau, les rivières torrentueuses dévalant à travers les vertes futaies et les petites paysannes à bonnet rouge, la quenouille sous le bras, entourées de leurs chèvres ou de leurs brebis (i). De Vézelay à St-André du Morvan, de St-André à Lormes, la pointe acérée et scrupuleuse de son crayon détaille la pureté des horizons, ou bien s'enfonce dans la forêt et fouille le mystère compliqué des taillis (2). Tout l'été de 1841 se passe à cette patiente besogne, et le carton s'emplit de dessins, où la conscience des notations d'Italie s'allie à un style plus ample et à une concision plus autoritaire.
Deux vues de Lormes portent la date de 1842. C'est aussi l'époque d'une autre série de dessins qui nous conduisent, à la suite de Corot, en Suisse, de Genève à Fribourg en passant par Montreux. Nous montons avec lui au grand Saconnex et nous einbrassons de l'œil la chaîne du
(i) N" 421,42^,424,426, ^28, etc.
(2) Dessins datés de Ve'zelay juillet 1S41, de St-André août 1841, de Lormes septembre 1841.