II'' . A
La vallée de l'Arve : vue prise d'Etrembieres (1842).
Jura (i) ; puis nous redescendons dans la vallée riante de Mornex (2) et, sous les arbres aux ramures capricieuses, nous apercevons au loin, dans la bruine, la masse imposante du Môle. De Montreux (3 ) ou de Vevey, il domine la nappe lumineuse du lac ou bien il suit les riantes allées peu-
(i) Dessin daté juin 1842.
(2) Dessin daté juin 1842.
(3) Dessin daté juillet 1842
VENTE
Le Jura vu du grand Saconnex (18^3).
plées de chalets, s'arrêtant pour admirer sur une paysanne la jolie harmonie d'un tablier bleu et d'un corsage noir. Qui donc a attiré Corot vers ces rives ? Quelque bon camarade sans doute. Le peintre Armand Leleux doit être pour quelque chose dans ce voyage, dont il s'est improvisé rétrospectivement l'historiographe anecdotique (i). Nous savons par lui que
Les Alinges, Hte-Savoie (1842).
(i) Corot à Montrcux, Bibliothèque Universelle et Revue Suisse, septembre 1882.
Corot, à peine débarqué à Genève en compagnie d'un jeune amateur nommé Harduin, fut enlevé par une bande de confrères helvétiques, les Lavoine, les Hubert, les Almeiras et les Bovy, entraîné à leur suite à Montreux et joyeusement installé par eux à l'Hôtel du Pont-à-Pied, chez Pillet. Doyen de la bande, il en fut à la fois l'entraînant coryphée, toujours prêt, le soir à l'auberge, à lever joyeusement son verre et à entonner le premier un couplet. Leleux raconte une extravagante équipée des gais compagnons ; l'insouciance des chanteurs troublée, un beau soir, par le cri : Au feu; tous les peintres se levant aussitôt comme un seul homme, s'attelant à la pompe de Montreux et courant à toutes jambes, en pleine nuit, jusqu'à Vevey; la troupe surprise en route par l'orage et mouillée jusqu'aux os ; Corot perdant haleine et restant en route ; l'arrivée au but quand le feu est éteint ; la nuit passée devant un âtre hospitalier à sécher les habits trempés ; de copieuses libations cordialement offertes ; puis, le retour au petit jour, la rentrée triomphale, mais crottée, à Montreux et, comme cou-
MontiL'ux ii^jîi.
ronnement, un désopilant bain de j siège, où Corot se laisse choir pour i.
Une Suissesse
la joie des amis, inondant l'hôtel et provoquant autour de lui la fantaisie d'une burlesque farandole.
Après plusieurs semaines aussi fécondes en sérieuses études qu'en innocentes folies, la bande improvisée se disloqua. Nous retrouvons Corot, un mois plus tard, crayonnant, aux environs de Paris, dans les bois d'Orsay. A peu de temps de là, c'est à Mantes que l'amitié l'appelle. Un neveu de Mme Osmond, son hôtesse de Rosny, M. Robert, est magistrat dans cette ville. Sa demeure lui est ouverte. M. Robert arrive d'un voyage en Italie. Corot l'y a suivi par la pensée. Il lui a écrit, quand il était là-bas, disant ( i) :
<■< Quel ciel ravissant, que ce golfe de Naples est magnifique ! Quel spectacle de Capo di Monte! Et la promenade du quai Sainte-Lucie, d'où l'on voit les îles de Capriet d'Ischia.... Nous causerons joliment au retour; cela me fera plaisir et me rafraîchira mes souvenirs qui s'effacent »
L'artiste a partagé les émotions du touriste visitant la ville éternelle. Il s'est complu au rôle de lointain cicérone et sa lettre est vibrante d'émotion :
« Vous voilà maintenant à Rome, ville incomparable par la sévérité et la grandeur des lignes. Promenez-vous bien sur le Pincio et sur le jardin Farnèse, au Campo Vaccino. Étudiez-en bien la physionomie pour me dire en rentrant si j'ai bien rendu cette nature grande et sévère. N'oubliez pas de faire quelques promenades en caratella dans la campagne de Rome, sur les bords du Tibre jusques au Ponte Mole. Vous avez assez de temps pour bien vous faire une idée de cette belle ville et de la campagne qui l'entoure. Il faudrait faire aussi une visite à Tivoli et visiter le Monte^ Cavo qui
(i) Lettre à M. Robert, de Paris s avril 1840.