‹ L'œuvre de Corot (volume 2)Chapitre 18 sur 50 · ARRAS, LA ROCHELLE, LE LIMOUSIN, LA SUISSE, LA HOLLANDE · texte numérisé non relu

ARRAS, LA ROCHELLE, LE LIMOUSIN, LA SUISSE, LA HOLLANDE

LE SAINT-SÉBASTIEN. — LA i- EXPOSITION UNIVERSELLE.

Corot. Photographie par Grandguillaume (Arras, vers 1852).

Le tempérament de Corot n'est pas de ceux que la douleur abat.

Son énergie prend le dessus tout de suite. Sous le fouet qui l'a frappé, il donne un vigoureux coup de collier.

La sève gonfle les bourgeons, les nids gazouillent : vite à la campagne ! Puisque, hélas, le lien béni est brisé, rien n'arrête plus son errante humeur. Dutilleux renouvelle son amical appel : il est prêt. « Je vous annonce avec joie, écrit-il le 2 juin, que je dois partir jeudi matin à 8 heures pour aller vous visiter. Je me fais un vrai plaisir de vous voir chez vous et de pouvoir faire quelque chose de vos environs, w Et il

débarque à Arras avec armes et bagages. Ah ! les honnêtes mains largement ouvertes ! Le franc sourire épanouissant la figure ! Quel hôte facile à vivre, d'une bonhomie toujours enjouée, d'une gaîté communicative ! Dès le petit jour, tels les rossignols, ses compagnons habituels, il chante ! La tête haute, le nez au vent, l'oeil aux aguets, il va par la ville et ses faubourgs, criant son admiration devant le beffroi, devant la place du marché, devant les pittoresques chariots artésiens. Et ses pinceaux de s'abattre sur la toile, couvés du regard par le plus fervent des adorateurs. Chaque jour, la blouse bleue du rustique tâcheron se blottit soir et matin au pied des remparts, dans quelque verdoyante saulaie. Puis, après la besogne quotidienne, une ovation triomphale salue la soupière fumante : Corot brandit gaillardement la fourchette et, le verre à la main, prodigue la verve de ses chansons. Il n'a pas son égal dans fi. Je suis la mère Jeanne » ou dans «/^ sais attacher les rubans ». Et, lorsqu'il attaque, surletondela plaisanterie, un air de bravoure italien, le fou rire saisit l'auditoire. Amis et élèves de Dutilleux se disputent l'honneur de l'approcher; qui pour glaner un conseil, qui pour briguer un morceau de sa main. Il ne se fait pas prier, distribue les encouragements aux jeunes peintres et promet aux amateurs de satisfaire à leurs désirs. La '< société des Amis des Arts » reçoit, comme carte de visite, une jolie étude pour sa loterie. Enfin, quand il part, il laisse un peu de lui-même derrière lui : quelques toiles confiées à l'accueillante demeure prolongent le bienfait de son enseignement. Arras a mieux encore : Corot lui a donné de son cœur.

S'il quitte Dutilleux, c'est que d'autres amis comptent sur lui. Il faut faire à chacun sa part. Avec les chemins de fer, les voyages sont devenus un jeu. D'Artois il se rend en Normandie et en Bretagne; et cela occupe le mois de juillet. Ensuite, il poursuit vers La Rochelle, d'où, le 29, il donne de- ses nouvelles à Dutilleux. « Depuis que je vous ai quitté, dit-il, j'ai beaucoup couru, et ce n'est qu'à Loudéac, en Bretagne, que j'ai trouvé une lettre de M. Charriot qui me faisait part du tirage de la petite loterie... J'ai travaillé en Normandie et en Bretagne... J'ai fait deux études pas mauvaises. » Quelles sont ces privilégiées qui ont trouvé grâce devant la sévérité coutumière de Corot pour lui-même ? Il est difficile de le préciser.

Un breton (vers 1850).

Mais nous connaissons par contre celles qu'il a peintes pendant son séjour à La Rochelle (i). Elles comptent parmi ses meilleures. Le port avec ses voiles et ses mâtures, les vieilles tours qui en dominent l'abord, l'animation des quais : tout cela dans un ciel bleu d'été, traversé des légers nuages qui montent de la mer voisine : tels furent les motifs de Corot. Il en tira une demi-douzaine de petits chefs-d'œuvre, sous l'œil amical, mais quelquefois narquois, de ses confrères Comairas et Brizard, étonnés de sa consciencieuse application, qui retardait les progrès de son travail et leur suggérait l'ironique question quotidiennement répétée : « Vas-tu encore recommencer aujourd'hui ton éternelle ébauche ? » L'une de ces vues ne coûta pas moins de dix ou douze séances de trois ou quatre heures chacune (2). L'artiste, tranquillement installé au premier étage d'une maison au bord du quai, échappait à l'importunité des curieux. Grâces soient rendues à la sollicitude avisée de celui qui lui procura ce merveilleux belvédère. C'est le négociant ami des arts, M. Monlun, qui l'hébergea, pendant son séjour à La Rochelle, dans sa demeure de la rue Porte-Neuve et garda de son passage chez lui d'éloquents témoignages sur ses murs (3).

Dans la lettre déjà citée, Corot disait à Dutilleux : -r Je vais travailler ici (à La Rochelle) une vingtaine de jours, et de là je retourne en Limousin. » Vers la fin d'août donc, il exécute ce dernier déplacement. La maison qui s'ouvre à lui est celle de M. Jules Lacroix, industriel à Limoges, qui possède dans les environs de cette ville une campagne fertile en sites pittoresques : hospitalière résidence où le peintre, présenté naguère par un ami, s'est fait tant aimer à son tour qu'à chaque saison on le réclame. M. Lacroix, interrogé il y a quelques années par M. Robaut, a consacré quelques lignes touchantes au souvenir de ces relations. 11 faut lui donner la parole : (4).

« J'ai bien souvent remercié mon excellent parent et ami, M. Faulte du Puyparlier, de m'avoir fait connaître celui qu'il appelait son grand enfant. Ce cher cousin, ancien officier supérieur d'état-major, venait tous les 2 ou 3 ans passer quelques mois

(i) N" 66p, 6^0, 6^1, 6/4, 6/6, etc.

(3) A^<" 6y6 et 6^2-

(4) Lettre de M. Jules Lacroix à M. Alfred Robaut, 2s février 1888.

en Limousin, à ma propriété du Mas-Bilier, près Limoges, pour se reposer, dans la vie de famille, de la vie de Paris. J'accueillis avec confiance l'offre qu'il me fit de venir à sa première visite avec un grand peintre, son ami, qui voulait connaître le Limousin. C'était le grand, le bon Corot, le plus noble cœur que j'aie connu pendant ma longue vie.

Cette première visite eut lieu en 1849 o^ ^^50 : les dates ne sont plus précises ; mais les souvenirs ne s'effacent jamais. La dernière fut en 1864. Il est venu cinq fois en Limousin nous faire ces bonnes visites qui duraient au moins deux mois et que, comme

Une rivière du Limousin (vers 1850-55).

nous, il trouvait trop courtes. Les premières fois, il se bornait à choisir des sujets d'études dans ma propriété et les environs ; plus tard, les excursions s'étendirent vers la Vienne et la Glane. Je l'accompagnais bien souvent ; nous partions vers 5 heures du matin; nous revenions chaque jour avec un riche butin. Le pinceau n'avait pas eu un seul instant de repos ; on avait causé, chanté et fumé pipette; puis on hâtait le pas pour trouver la bonne soupe aux choux qu'on avait bien gagnée. Il m'écrivait un jour : «Vive le Limousin ! Vive la soupe aux choux! Vive la Glane ! Vive la Vienne ! et mille remerciements aux bons amis qui me les ont fait connaître. » Une année, il nous quitta après un séjour d'une quinzaine et, sur nos conseils, il se rendit à Saint-Junien, à environ 30 kilomètres de Limoges ; il retrouva la Glane : il revint ravi et avec une collection de merveilles. — A son dernier voyage en Limousin, il avait bien le désir d'y

revenir. Il m'avait laissé i8 études qu'il voulait revoir sur place. Après quelques années, n'espérant plus le revoir en Limousin, j'insistai à plusieurs reprises pour lui expédier ses toiles. Il refusa, me disant de les garder s'il ne revenait pas les chercher. Je fus obligé de les porter lors d'un de mes voyages à Paris; je fus grondé, mais j'avais rempli un devoir. »

M. Lacroix posséda longtemps deux peintures de Corot, dont l'une était sa première étude en Limousin. Offerte par Corot à M. Faulte du Puyparlier, elle lui avait été léguée par son parent. C'est une châtaigneraie avec une paysanne gardant une vache dans une clairière (i). L'autre, postérieure sans doute de plusieurs années, est une page assez rare dans l'œuvre de l'artiste: un intérieur de paysan limousin, « la cuisine du colon de M. Lacroix », selon sa propre expression, peinte un jour que la pluie empêchait toute sortie et laissée en souvenir au propriétaire du Mas- Bilier (2).

L'hiver ramène toujours Corot à Paris. Les bois dépouillés de leurs feuilles, la campagne couverte d'un manteau de neige ne sont pas faits pour tenter son pinceau et ne l'ont jamais inspiré. Au mois de novembre 1851, nous apprenons de lui-même qu'il est réinstallé dans son atelier et qu'il attaque un gros morceau. Il écrit à Dutilleux (23 novembre) : « Me voici tout à fait remis au travail. Je suis en train de travailler un paysage historique embelli par un Saint-Sébastien assisté par les saintes femmes. Avec du soin et du travail, j'espère que, le Ciel aidant, nous ferons un joli tableau. » En même temps, il accuse réception à son correspondant d'une toile laissée à Arras et que celui-ci vient de lui faire parvenir : « Je vous remercie bien, dit-il, de la bonté que vous avez eue de me renvoyer mon petit tablotin que je me propose de retravailler un peu, et surtout de le faire plus blond ; car il m'a paru bien noir à son arrivée. C'est le soleil d'été qui l'a bruni. » La même lettre contient la promesse d'une nouvelle visite à Arras dès que la mauvaise saison sera passée. L'heure venue, il tient promesse. Le dimanche 18 avril 1852, il met à la poste ces lignes :

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Saint Sébastien (premier projet) (vers 1853).

Mon cher Monsieur Dutilleux, Je vous garantis, autant qu'il est permis à l'homme, que je partirai mardi par le convoi de midi.

Voudrez-vous embrasser pour moi toute votre aimable famille. Tout à vous.

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