‹ L'œuvre de Crébillon de filsChapitre 29 sur 48 · LA COMTESSE DE..., MO^'TADE · texte numérisé non relu

LA COMTESSE DE..., MO^'TADE

LA COAITESSE

Ah ! c'est vous, Montade ?

MONTADE

Eh! qui donc, madame?

LA COMTESSE

J'ai tort : je conviens que vous n'êtes plus si rare. Avouez l)Ourtant que je ne suis pas trop dans l'habilude de vous voir chez moi de si bonne heure.

MONTAUE

D'accord, madame; d'où cela vient-il? vous le sentez bien. On ne vous donne des habitudes qu'autant qu'elles vous plaisent et que vous le trouvez bon. Vous savez là-dessus contenir les gens on ne peut pas mieux. Ne pourrais-je pas être surpris à mon tour de vous voir chez vous renfermée seule à l'heure qu'il est pendant que tout le monde est aux promenades à jouir de ce beau jour?

LA COMTESSE

Vous comptiez donc ne pas me trouver? Cela est honnête !

i8a l'œuvrk de crkbillon le fils

AIOM- VDE

Hélas! madame, c'eût été pour moi un malheur de plus qui ne m'aurait pas paru nouveau. Combien de fois m'est-il arrivé de me présenter à votre porte et d'être renvoyé! Sur quel fondement me serais-je cru plus heureux aujourd'hui? Sur quoi me serais-je flatté que vous passeriez l'après-dîner chez vous ?

LA COMTESSE

L'humeur m'a prise dès ce matin. Cela m'arrive quelquefois, et je ne m'en plains pas. Ce sont des fantaisies utiles qui me ramènent chez moi, qui me retirent de la dissipation du monde : c'est un loisir que je me donne pour respirer et que les trois quarts des femmes se refusent. Elles ont hien tort.

MONTADE

Les trois quarts des femmes vous répondraient, madame, que vous vous refusez beaucoup de choses qu'elles s'accordent, et, à le bien prendre, il pourrait se trouver des torts de toutes parts.

Je ne sais, mais si cela est, je suis toujours d'avis que chacun garde les siens, et je doute fort qu'à ma place on gagnât à changer.

MONTABE

Ma foi, madame, vous n'étiez pas du tout faite pour n'en avoir aucun.

LA COMTESSE

Vous m'en trouvez donc, des torts?

MOXTADE

Sans doute.

LA COMTESSE

Eh ! bien ! passez-les-moi, en faveur de toutes celles à qui vous n'en trouvez pas.

TABLEAUX DES MŒI.'RS DU TEMPS l83

MOXTADE

Ne serait-il pas plus raisonnable de penser à n'en avoir plus?

L\ COMTESSE

Pourquoi faire? pour me mettre au niveau des autres et en augmenter le nombre ?

MONTADE

Non, il n'est que trop grand. Ce serait, au contraire, un moyen de le diminuer, d'inspirer à la plupart des autres l'espèce d'humeur qui vous tient, et de les réduire à des goûts de retraite qui leur siéraient bien mieux qu'à vous.

A mon âge, on n'en sait pas tant.

MO>'TADE

Je le crois bien, madame, et qu'il est encore bien d'autres choses à savoir que jamais on ne vous apprendra.

LA COMTESSE

Et qu'il est bon, je crois, que j'ignore...

mo?;taoe Vous n'en devez point juger ainsi.

LA COMTESSE

Pourquoi ?

MOXTAOE

Par la raison même que aous les ignorez.

LA COMTESSE

Il y a tant de choses dans la vie qu'on ignore parce qu'on le veut ou qu'on le doit! N'est-ce pas en savoir assez pour juger de leur prix?

MOXTADE

Qui vous a appris ces senlences-là, madame?... Votre gouvernante?

i84 l'œuvhe de crkbillon le fils

LA COMTESSE

Ma raison.

MONTADE

Cela peut être encore. La raison pense assez de même quand le sentiment ne dit rien.

Je ne connais pas trop le sentiment ni son langage : je le mettrais Aolonliers au rang de ces choses dont on peut très bien se passer.

MONTA DE

Que dites-vous là, madame? que deviendrait-on?

LA COMTESSE

On serait moins délicat, moins sensible; par conséquent, bien plus tranquille et bien plus en repos.

MONT AD E

En repos... Hélas 1 bons dieux ! en serait-on plus avancé?... se trouverait-on mieux de l'inaction d'un état tranquille, de l'indolence et de l'ennui qui en sont inséparables et qui dégénèrent toujours en une tristesse funeste, insupportable au cœur humain?... Le cœur humain, madame, veut être ému : il est fait pour cela, pour nous apprendre que nous vivons, pour nous faire sentir la vie par ses penchants et nous la rendre douce et heureuse par son attachement aux choses aimables. Voilà ce que lui-même sait bien faire entendre à qui veut l'écouter, et c'est de quoi la léthargie d'un état tranquille ne dissuadera pas.

LA COMTESSE

Quel conte, ^lontade, vous faites là ! Où prenez-vous que cette sorte d'attachement du cœur doit rendre une vie douce et heureuse, lorsque tout le monde sait que cela seul en fait presque toujours l'amertume par le caractère même

du cœur humain dont vous parlez? Les choses aimables sont-elles faites pour l'être toujours et pour le paraître longtemps? Que faut-il pour qu'elles changent? Un rien; et malheureusement moins que cela encore pour qu'elles semblent changer... Qn'arrive-t-il après? Des dégoûts, des revers dont toujours quelqu'un souffre; des regrets, des repentirs inutiles, qui ne servent qu'à rappeler les torts qu'on a eus, en aggravant la douleur qu'on a... Si le cœur humain veut qu'on s'attache, il est au moins prudent de ne pas tomber par préférence sur les choses qui excitent le plus, mais de l'appliquer à celles qui sont solides et sur la durée desquelles on peut compter. Vous me voyez : j'aime

ma maison, ma musique, mon théorbe; j'aime l'union qui règne entre mon mari et moi : tout cela ne me manque jamais !

MONTADE

Je le comprends bien, madame, que vous aimiez vos talents, que vous vous plaisiez à en jouir, et que plus ils enchantent les autres et vous rendent adorable indépendamment de votre beauté, plus ils vous rappellent et vous ramènent à vous. Rien assurément n'est capable de vous distraire de cette jouissance de vous-même; parce que rien ne sulfirait à la remplacer. Ah ! je comprends bien que tout cela ne vous manquera jamais, non plus que l'attachement de votre mari. Soyez tranquille, madame, sur son compte. 11 en coûte si peu de vous aimer à l'excès! Votre mari ne trouvera que trop en vous, toute sa vie, des choses aimables à choisir. Vous n'êtes que trop faite pour subjuguer un homme de toutes les manières, pour vous l'attacher autant qu'il vous plaira, pour lui donner une félicité durable autant que vous.

LA COMTESSE

Ah! Montade, vous voilà raisonnable : ce que vous dites

l86 l'oeuvre liE CRÉBILLON LE FILS

est fort bien. Il ne manque ici que mon mari pour l'entendre : vous devriez le lui redire tantôt.

M05TADE

S'il entendait ce que vons dites là, madame, qu'il aurait de raisons d'être superbe et glorieux ! Mais il n'a pas besoin de nouvelles preuves de votre amour pour en être certain, ni de nouveaux témoins pour rendre son triompbe plus authentique, et lui-même le laisse assez éclater.

LA. COMTESSE

Mon mari parle de moi dans le monde et de l'amour que j'ai pour lui }

MONTADE

Eh ! pouvez-vous croire, madame, qu'il le cache lorsque cet amour l'illustre et qu'il est en droit de l'avouer.^ Qu'y a-t-il de plus capable de flatter l'orgueil humain et d'en donner à qui n'en aurait pas? Quoi! ime enfant» sortant du couvent, ou plutôt de la main des fées, est présentée à l'autel, et là se trouve un étranger qu'elle n'a peut-être jamais vu, qui, sous l'autorité d'une famille impitoyable, croit être en droit de s'en saisir comme d'une victime offerte et de l'enlever malgré son effroi, son épouvante et ses larmes ! Et, dès ce moment, voilà une enfant livrée, abandonnée aux emportements d'un maître absolu que rien n'arrête, qui s'irrite et s'acharne, et lui ravit impunément la perle de sa beauté, le trésor de son cœur, le seul bien qui fût à elle et qu'elle eût droit de garder! Et vous voulez, madame, qu'un homme qui sera parvenu à se faire aimer par des voies si barbares ne soit pas lui-même ébloui de ses triomphes et de son bonheur !

LA COMTESSE

Fi! Montade, ne me rappelez point ces choses tristes qui ne sont bonnes qu'à oublier.

MOXTADE

Voilà pourtant, madame, ce qu'on appelle un mariage, et ce que je dis là serait assez l'histoire du vôtre.

Il est vrai ; mais laissons cela.

\IO>TADE

Vraiment, madame, je ne vous le rappelle que pour vous prouver que j'ai raison quand je veux qu'un mari soit enflé d'orgxieil, malgré lui, lorsqu'il voit qu'on oublie si vite les outrages qu'il a faits et le peu qu'il lui en a coûté pour se rendre possesseur seul et à son gré... par exemple, devons, qui deviez être l'objet de son culte et de ses vœux dix ans avant de lui en accorder le prix... et je ne vous mène pas jusqu'où cet orgueil peut aller lorsque ce même mari, si c'est du vôtre que nous parlons, peut aujourd'hui dire honteusement qu'il vous possède, comme s'il s'en était rendu digne à force de soins, de peines et de démarches, et qu'il peut impunément ajouter à tout cela que c'est vous qui l'aimez.

LA COMTESSE

Vous m'étonnez, si vous dites vrai : je ne m'y attendais point, et j'aurais cru mou mari plus attentif et plus discret, parce que, effectivement, je ne suis devenue sa femme qu'en vertu des ordres qu'on m'en a donnés et que ce qui lui échappe sur mon compte n'en paraît peut-être pas si croyable.

MONTADE

Pardonnez-moi, madame, c'est un fait croyable et assez public.

LA COMTESSE

Cela peut se dire, à la bonne heure, je n'en désabuse personne ; mais sur quoi le monde en est-il si absolument convaincu?

MONTAUi;

Sur quoi? sur tout, sans qu'il soit besoin que votre mari même prenne la peine de le faire connaître. Que voulezvous, madame, qu'on pense d'une femme de vingt ans, mariée depuis deux ans, charmante comme vous l'êtes, que la meilleure compagnie de France recherche et environne, qui paraît insensible à tout, qui dédaigne tout, qui se laisse voir à peine et rarement aux spectacles, aux promenades, qui semble se soucier peu des gens en général et moins encore en particulier, qui préfère à tout cela le plaisir de passer des jours entiers chez elle, plutôt couchée qu'assise sur un sopha, car enfin, vous y voilà, madame !

LA COMTESSE

Oui, assez bien, mais je veux y être encore mieux : donnez-moi cet autre coussin... passez-le derrière celui-ci... bon !... 11 y aura place pour vous ; mettez-vous sur ce sopha, au bout, pour babiller plus à votre aise. Ne craignez rien ; mes pieds ne vous toucheront point.

MONTADE

Je le crois bien qu'ils ne me toucheront point, et que vous y prendrez assez garde !

LA COMTESSE

Eh bien ! Montade, je passe donc pour une femme fort extraordinaire?

MOXTADE

Ma foi. madame, pour une femme amoureuse de son mari, et cela n'est pas commun. Avouez-le; un cœur comme le vôtre ne saurait être sans objet ; on ne vous en connaît aucun, vous vous refusez à tout, vous vous plaisez chez vous plus qu'ailleurs, vous vous y retirez souvent : qu'est-ce qui vous attache? qu'est-ce qui vous y occupe? On a beau chercher, on ne découvre en tout cela que votre mari.

TABLEAUX' DES MtKlRS DU TEMPS tHq

Je suis bien aise qu'on ait au moins l'esprit bien fait et qu'on n'attribue le goût que j'ai pour la vie retirée qu'à l'amour conjugal, lorsqu'on sait qu'il y a d'ailleurs tant d'autres raisons fortes et capables de m'y déterminer.

MONTADE

D'autres raisons, madame ? il n'y en a point.

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