‹ L'œuvre de Crébillon de filsChapitre 35 sur 48 · MONTADE, LE COMTE ET LA COMTESSE DE · texte numérisé non relu

MONTADE, LE COMTE ET LA COMTESSE DE

LE COMTE

Oli ! Oh! madame, je ne \ous croyais pas en aussi bonne compagnie. Eh! qu'est-ce que vous faites donc là tous deux ?

LA COMTESSE

Eh! qu'est-ce qui vous a fait rester, vous, si longtemps dehors? Je comptais que vous reviendriez d'abord.

LE COMTE

Je n'en avais pourtant pas dit un mot.

MONTADE

Voilà, madame, de vos prétextes ordinaires pour vous tenir chez vous. Pourquoi souffrez-vous, monsieur le comte, que madame se renferme ainsi?

Moi? je ne la retiens pas !

MOXTADE

J'étais venu de la jiart de ces dames pour l'engager à sortir, à aller aux promenades avec elles : il n'y a pas eu moven.

l'œuvre de crébillon le fils

m; comte Pour aujourd'hui, je lui passe. Quand on est avec un aussi beau cavalier, on n'est point à plaindre.

LA COMTESSE

Toujours de pauvres plaisanteries!

LE COMTE

Eh! mon Dieu! madame, comme vous voilà le T/isage tout en feu !

LA COMTESSE

Je suis de mauvaise humeur, car je souffre beaucoup.

LE COMTE

Eh ! qu'est-ce que vous avez?

LA COMTESSE

Ce que j'ai? la fièvre comme un cheval et un mal de tête horrible... Mettez la main sur mon front.

LE COMTE

11 est vrai, le front vous brûle...

MONTADE

Madame, j'avais l'honneur de vous dire tantôt : 11 n'y a pas de plus grand remède à cela que de sortir, d'aller et venir et de se dissiper.

LE COMTE

Je ne trouve pas de fièvre.

LA COMTESSE

Oh ! j'en ai assurément.

LE COMTE

Xon, un peu d'émotion, et voilà tout. Ce ne sera rien; il n'y aura qu'à souper peu.

LA COMTESSE

Point du tout, je vous assure : j'ai beaucoup plus besoin de me mettre au lit qu'à table; s'il ne vient personne

TABLEAUX DES MŒURS DU TEMPS 2l3

aujourd'hui, vous aurez la bonté, messieurs, de souper tous les deux sans moi.

LE COMTE

Comment donc cela vous a-t-il pris? Vous ne vous plaigniez point lorsque je suis sorti.

LA COMTESSE

C'est que je soufirais moins et que je ne me plains pas aisément.

LE COMTE

Eh! quel livre tenez-vous donc là, Montade?

MONTADE

Gulliver...

Oui, ce vilain Gulliver : la lecture qu'il vient de m'en faire a encore augmenté mon mal; si vous n'étiez pas arrivé, je crois qu'il se serait obstiné à me le lire jusqu'au bout.

MOXTADE

Quoi! madame, toujours injuste, et devant monsieur le comte, sachant le cas qu'il en fait !

LE COMTE

- Oui, j'en fais cas : il renferme une bonne philosophie et déguisée fort plaisamment.

MOXTADE

Il m'a paru de même.

LA COAITESSE

Montade, j'en doute; je me trompe fort, si je ne vous ai pas vu penser sur cet ouvrage à peu près comme moi. J'ai bien peur que mon mari ne vous ait séduit, ou que la complaisance... car vous vous plaisez, messieurs, assez souvent à vous unir pour me contrarier.

2l4 l'œuvre DK CRÉniLLON LE FILS

MOM.VDI-:

Madame, que clilcs-vous là? Moi, vous contrarier! Assurément vous vous moquez de moi.

LA COMTESSE

Je ne me moque de personne, et je parle fort sérieusement.

LE COMTE

Je le voudrais; cela serait drôle !

Si scrieuscnent que je dirais volontiers combien quelquefois cela m'ennuie.

LE COMITE

Ma foi, madame, si cela vous ennuie, tant [ns pour vous!

LA COMTESSE

Vous êtes mon mari, monsieur, vous avez la liberté de penser et de dire ce qu'il vous plaît, et vous en savez user; mais je n'aime pas que d'autres s'avisent de me contester à tout propos : si ce sont vos amis, à la bonne heure; qu'ils sachent toujours que cela ne leur donne aucun droit.

LE COMTE

Madame, si ce sont mes amis, vous leur devez des égards.

LA COMTESSE

Peut-être, suivant qu'ils le méritent...

LE COMTE

Mais ceci, madame, est une querelle d'Allemand, et je ne sais à qui vous en voulez.

MONTADE

Je suis tout interdit. Oserai-je vous demander, madame, si j'ai quelque part à ce que vous dites, et si jamais j'ai pu vous déplaire?

LA COMTESSE

Vous OU d'autres : je ne suis point en humeur de m'expli quer là-dessus.

Quelle bizarrerie, madame, vous prend là ? que voulez-vous dire? Qu'est-ce que l'on vous dispute? sur quoi contestet-on? Sur les choses les plus frivoles et les plus indifférentes, et encore, combien de fois cela arrive-t-il?... C'est vous, au contraire, qui contestez et qui vous mettez en droit de décider sur tout.

MONTADE

Madame, vous me jetez dans une honte et dans un étonnement dont je ne puis revenir, (hioi qu'il eu arrive, je n'ai rien à me reprocher : M. le comte peut me rendre justice, non seulement lui, mais tous ses amis et les vôtres.

LA COMTESSE

Je sais les distinguer assez bien, tous ces amis-là; je sais faire la différence de ceux qui s'attachent à nous sans autre vue que celle de contribuer à la douceur de la société, d'avec quelques autres qui voudraient peut-être aller plus loin et s'ériger dans la maison en examinateurs, en censeurs, en donneurs d'avis.

MO>TAUE

Madame, je vous entends sans vous comprendre. Si vous me prenez dans votre maison pour un donneur d'avis, vous faites tort à M. votre mari, qui n'en a pas besoin. Vous me faites plus de tort encore en me faisant passer pour un homme capable de s'attacher à M. le comte d'une manière à vous porter quelque préjudice. Je suis connu, madame, et non point sur ce pied-là; et si vous avez de pareils préjugés sur mon compte, il est de mon devoir de me retirer

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comme je fais, et de ne m'exposer de ma vie à m'cnlendre dire de pareilles duretés.

Monlade, où allez-vous? Vous n'y pensez pas! Savez-vous (juc je prendrais cela pour un affront?

MONTADE

Si c'en est un, monsieur le comte, il est pour moi, el je le sens bien. Laissez-moi, je vous prie.

LE COMTE

Vous extravaguez... et vous aussi, madame... vous faites là une sortie bien hors de propos et qui n'est fondée sur rien.

MOXTADE

Monsieur le comte, à force d'y penser, je cesse d'en être surpris. 11 y a quelques jours que je remarque en madame des froideurs qui devaient m'y préparer. Si je m'en étais cru, elles m'auraient écarté de votre maison; je me serais ôté du moins la liberté que vous me donnez d'y venir fréquemment; et je devais le faire, pour m'épargner une scène comme celle-ci et pour faire coimaître à madame que mon intention n'est point de venir chez elle lorsqu'elle me laisse voir que cela ne lui plaît pas. Au surplus, si j'ai la douleur de m'y trouver présentement, il ne faut pas s'en prendre à moi : j'ai commencé par dire à madame qu'on m'avait envoyé pour lui proposer une partie de promenade. Madame l'a refusée et a dit qii'( lie vous attendait. J'ai malheureusement pensé qu'il ne convenait pas de me retirer d'abord. J'ai cherché à l'amuser : j'ai senti que je l'ennuyais. J'ai cru bien faire délire ce livre et de chercher à y trouver, pour madame, quelque agrément : elle s'en est impatientée. Vous êtes arrivé là-dessus et vous voyez si j'ai quelque tort depuis.

LE COAITE

Mon cher Moulade, asseyez-vous, je le veux absolument ; si cela déplaît à madame, elle peut aller se coucher, comme elle a déjà dit : nous souperons bien sans elle.

Non pas, monsieur, s'il vous plaît ; j'ai trop de respect pour madame la comtesse : ce serait donner matière à de nouveaux reproches, ce serait mériter tous ceux qu'elle a déjà faits.

LE COMTE

Madame, avez-vous la fièvre chaude et le transport au cerveau? Que veut dire ceci? Qu'est-ce que monsieur vous a fait? Prétendez-vous m'empêcher de le voir et le rebuter de venir ici, comme vous avez déjà rebuté cinq ou six de mes anciens amis, et de mes plus intimes? En quel délire, en quelle folie êtes-vous, de penser que Moatade vous conteste, vous contrarie? qu'il préfère mes sentiments et mes avis aux vôtres, qu'il soit capable de me donner des sii'us sur ce qui peut avoir rapport à vous? Je vous proteste que cela est faux, que jamais il ne m'a parlé sur votre compte que de la manière la plus satisfaisante pour moi. Soyez sûre, niadame. que je me connais en gens et que je ne suis point homme à écouter quelqu'un qui se mêlerait entre vous et moi. Montade est votre ami et le inieu ; j'ai de quoi en être convaincu, et cela suffît. Finissons, s'il vous plaît, un entretien (jui me fâche. Rendez justice à Montade, si vous avez quelque confiance en moi, ou prouvez-moi, par un refus, que vous n'en avez guère, comme il m'est arrivé déjà de le soupçonner plus d'une fois.

LA COMTESSE

Dès que vous le prenez sur le ton de maître, il faut bien obéir; j'y suis accoutumée.

LE COMTE

Non, ma clière femme, ce n'csl point un maître qui te parle, c'est un mari qui t'aime bien tendrement et qui te demande, en grâce, de revenir de tes égarements et de tes erreurs, d'avoir de l'amitié pour Montade, qui t'est attaché tout autant qu'à moi.

Son amitié me flatterait beaucoup, assurément ; mais il est tout naturel à une femme d'être jalouse de celle qu'on a pour V011S et de craindre tout ce qui pourrait refroidir la votre pour elle.

LE COMTE

Rien ne pourrait affaiblir celle que j'ai pour toi : assuremoi de la tienne, donne-m'en tout à l'heure une marque... Montade, approchez-vous. Allons, petite folle, donne ta main à Montade.

MONTADE

Monsieur le comte, que faites-vous?

LE COMTE

Je le veu.x:.

LA COMTESSE

Eh bien ! la voilà.

LE COMTE

Montade, embrassez-la...

LA COMTESSE

Vous n'y pensez pas!

LE COMTE

Embrassez-la, Montade... Souffre qu'il t'embrasse et que ce soiL le baiser de paix... Allons... bon !...

LA COMTESSE

Je suis charmée de vous voir content, et je vous ferais bien d'autres sacrifices.

MOXTADE

Madame, je ne dis (ju'un mot : vous me rendrez justice un jour; vous vous reprocherez ce qui vient de se passer, et vous reconnaîtrez que je n'ai jamais aspiré qu'à mériter vos bontés.

LA COMTESSE

Je le souhaite, assurément, et je l'ai souhaité toujours.

LE COMTE

N'en parlons plus... On a servi... E!i bien! petite impertinente... aurez-vous le front de nous laisser aller souper seuls !

LA COMTESSE

Puisque je suis en train de vous donner des satisfactions, il faut aller jusqu'au bout. Montade, donnez-moi la main ; allons souper.

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