I.V COMTESSE
Que \oulez-vous direde Montade? il n'y a rien de si faux. Il vient ici comme mille autres. Si l'on a pour cela des soupçons sur mon compte, on a grand tort, et il faut que ce soient de bien méchantes gens !
m"" de U.VSTAIU)
Je vous avoue, madame, que j'étais dans l'erreur, et vous me faites un grand plaisir de m'en tirer. i.A comtesse
Oh ! oui, je vous en tire. Je compte même que mes vrais amis feront cesser les mauvais propos qu'on pourrait tenir là-dessus,
M'"'' DE r.VSTARD
Cela est d'autant plus malheureux pour lui, car vous ne sauriez cioire If tort que cela lui fait.
LA COMTESSE
Quoi ! d'être bien avec moi? le beau tort vraiment I
M™" DE Jt VSTARD
Oui, uti tort réel.
LA COMTESSE
Coni nient donc cela?
m"' de hastard C'est <|u"il y a une femme de ma connaissance qui s'est prise de goût pour lui.
LA comtesse Pour Montade?
M""' de rastard Oui, ]>our lui ; et il le sait bien, puisqu'elle lui en a fait l'aveu, niais en lui prolestant aussi qu'elle ne se rendrait jamais qu'il n'eût cessé de mettre le pied chez vous.
LA COMTESSE
Ah! quelle est cette infâme créature-là? qui est-ce qui a pu lui faire une déclaration d'amour avec autant d'impudence?... Si vous connaissez des espèces pareilles, madame, je suis votre servante.
M'"" DE RASTARD
Eh! bon Dieu, madame, qu'est-ce que cela vous fait, si vous n'y prenez aucun intérêt?
LA COMTESSE
En vérité, il y a trop de débauche entre les femmes de Paris. Il faudrait aller habiter des déserts.
M""' DE RASTARD
En vérité, aussi, il y a trop d'humeur dans votre esprit. Vous ne voulez pas qu'on vous soupçonne d'avoir Montade, vous ne l'avez même pas, et vous commencez par invectiver contre une femme que vous ne connaissez pas encore, sur ce qu'on vous apprend qu'elle a du penchant pour lui. Quelle injustice !
LA COMTESSE
Eh!... quelle est-elle donc cette femme? n'est-ce point vous-même? je vous en crois toute capable.
Vous êtes insultante, madame, et bien hors de propos; mais je vous le pardonne ; le feu vous monte au visage ; je vois clairement que vous n'êtes point dans votre état naturel. Votre servante à mon tour! Adieu, madame.
LA COMTESSE
C'est une vivacité, pardonnez-la-moi. >»ous sommes trop anciennes amies pour nous fâcher. Asseyez-vous là. Je acux que vous me disiez le nom de la femme.
M"' DE RASTARD
Mais, enccre un coup, qu'est-ce que cela vous fait!' Et
258 l'œuvre de crébillon le iils
pourquoi vous la nommerais-je, dès que vous n'y prenez nulle part. Non, je ne sais ce que c'est que de déceler le secret d'autrui, ni de trahir une confidence qui m'est faite.
LA COMTESSE
Mais moi, si j'en avais une autre à vous faire? car je vois bien qu'il faut en venir là.
M"" DE RASTARD
Ah!... je commence à y comprendre quelque chose... C'est, je crois, que vous m'avez menti et que Montadc vous intéresse plus que vous ne dites.
LA COMTESSE
Oui, je l'aime, cela est vrai; je croyais m'en défendre, n'imaginant pas qu'on pût le savoir dans Paris.
M"" DE RASTARD
Dans Paris?... 11 y a trois mois qu'on en parle et qu'on VOUS le donne.
Ah! ciel! cela se peut-il!... lorsqu'on honneur il n'y a pas encore trois semaines...
M"* DE RASTARD
Trois semaines... trois mois... qu'importe! vous l'avez, voilà tout. Vous m'en confiez le secret : il est à présent de mon devoir de vous servir en amie et je vous réponds bien que M""' de G... ne l'agacera pas davantage.
LA COMTESSE
Quoi! c'est cette petite maîtresse-là qui voudrait empêcher Montade de remettre le pied chez moi ! Cela lui convient bien !
m""" de RASTARD
Mais vraiment oui, cela lui conviendrait! Montade est joli, il a de l'esprit; il a plus : c'est qu'il commence à être à la mode. L'aventure qu'il eut l'an passé avec
M""" de Bo... l'a fait connaître et on le recherche volontiers.
LA COMTESSE
Quelle aventure ? je n'en ai jamais ouï parler.
M'"'^ DE RASTARD
M"' de Bo..., avec qui il vivait alors, ayant conçu quelques soupçons sur son compte, le fit suivre et le surprit dans une petite maison, tète à tête avec la marquise de Ché... Il y eut, comme vous jugez bien, un beau sabbat. Montade fut d'abord très embarrassé du parti qu'il avait à prendre; mais l'histoire dit qu'il eut la dextérité de les apaiser toutes deux, de les raccommoder, de les faire embrasser; et l'on assure qu'il parvint à les faire souper ensemble dans le lieu même, et que la chose tourna si bien en plaisanterie que Montade fit de l'une et de l'autre tout ce qu'il voulut, et qu'elles l'ont eu et gardé en commun plus de deux mois de suite. Or, les femmes savent cela et c'en est bien assez pour leur donner envie de le connaître.
LA COMTESSE
Quelle infamie ! Est-il possible qu'il y ait des femmes assez débordées!... Et comment puis-je penser que Montade!...
M™" DE RASTARD
Vous êtes dans l'aveuglement, ma chère comtesse ; mais, lorsque vous y verrez clair, vous reconnaîtrez que Montade n'est point un phénix sur la terre. C'est un jeune homme charmant; mais, au reste, il est comme les autres, et comptez qu'ils se ressemblent tous.
LA COMTESSE
Non, je ne reviens pas de ce que vous me dites là.
M'"" DE RASTARD
Ah! c'est-à-dire que vous regardez Montade comme un
aOo l'œuvre de crébillon le fils
peliL sairil dans une niche, lorsqu'il n'est pas auprès de vous. Eh! que va-t-il donc faire chez M"'' de C..., que tout le monde sait d'ailleurs n'être pas d'un accès rebutant?
LA COMTESSE
Lui ! J'avoue que je l'aime; mais si je le croyais capable de me tromper, je ne lui en donnerais assurément pas le temps ; mon parti serait bientôt pris.
M'"" DE RVSTARD
Bon! bon ! jetez-vous dans le tragique, cela en vaut bien la peine !
LA COMTESSE
Quoi ! je me verrais trahir !...
M""" DE RASTARD
Tenez, madame, les hommes ne nous trahissent et ne nous manquent jamais que par notre faute. Communément parlant, nous les gâtons, nous les aimons plus qu'ils ne le méritent, et quelquefois plus qu'ils ne le veulent ; car, entre nous, parlons franchement : quand un homme attaque une jolie femme et met après tous les cntours possibles, quel est son but? Pensez-vous que ce soit de former une liaison douce et tendre, animée par un penchant mutuel, soutenue par l'aménité du caractère et par le charme de l'esprit ? Vieilles fadeurs ! idées ridicules qui n'existent nulle part, qu'on abroge même dans les romans du jour! Que veut-il donc? Couclicr avec une jolie femme et en passer sa fantaisie. Voilà le fait, et voilà ce qu'une femme qui se sent poursuivie devrait se dire à elle-même à tous les moments du jour : un tel me suit, il me cherche, je le trouve partout; donc il veut m'avoir et me mettre sur sa liste.
L\ COMTESSE
Comment ! sur sa liste !
M"" DE RASTAUD
Eh ! vraiment oui ! Est-ce qu'ils ne font pas tous des listes vraies ou fausses des femmes qui leur ont passé par les mains.
LA COMTESSE
Quelle perfidie !
Eh ! bons dieux ! ne me suis-je pas vue, moi, sur celle d'un petit agréable à qui je n'avais seulement pas donné ma main à baiser.'*
LA COMTESSE
Mais sur quoi en faisait-il au moins voir l'apparence?
M'"" DE RASTARD
Sur quoi! Sur trois ou quatre lettres qu'il m'avait écrites en présence peut-êlre de quelque ami, et auxquelles pourtant je n'avais fait nulle réponse; sur l'air libre et dégagé avec lequel il étail venu chez moi; sur un ton de plaisanterie et de familiarité que je lui passais sans y prendre garde; que sais-je? sur quelques soupers où on l'avait vu se faire de la maison et servir tout le monde comme si je l'eusse chargé de faire les honneurs de ma table.
LA COMTESSE
Mais comment cette infâme liste est-elle parvenue à votre connaissance ?
M'"° DE RASTARD
C'est le chevalier lui-même qui me l'a fait voir; en voici l'histoire en deux mots. Il se trouva à souper avec deux de ces petits merveilleux qui ne se firent pas prier pour tomber sur les femmes, sur celles, entre autres, qu'ils connaissaient le mieux, c'est-à-dire qu'ils avaient eues. On s'échauffa de propos, chacun tira sa liste d'année (car cela s'appelle ainsi). Le premier lut les noms de dix femmes aimables et
:i62 l'œuvre de grébillon le fils
presque loviles connues; l'autre Ht voir les noms de quinze ou seize. Le chevalier, qui n'avait pas encore son affaire arrangée avec moi, se sentit blessé de m'y voir comprise. Il prit son temps, il l'escamota, il s'éloigna un moment, il en prit copie, et la remit sur la table. Elle était longue, celte liste! Ce n'étaient pas les quinze ou seize noms qui coûtaient à copier, mais les notes dont ton le la feuille était remplie, et qui étaient mises, article par article, à côté de chaque nom. C'étaient toutes les femmes prises et quittées : on y voyait le pourquoi, et je vous avoue que je ne pus m'empccher d'en rire d'abord, et que j'aurais trouvé cela plaisant tout à fait si je n'y avais pas reconnu une méchanceté diabolique.
la comtesse Ah! quels hommes! quelle abomination I... Mais qui encore était donc sur cette liste ?
M™° DE RASTARD
M"" de R... était en tête.
LA COMTESSE
M"" de R... ah ! ah !... et quelle note avait-elle?
M'"° DE RASTARD
11 y avait à côlé de son nom : Bonne créature, assez belle sous le linge, mais gauche et sans mouvement. Affaire finie!... Je n'oserais, ma foi, pas vous dire le reste ; cela est horrible.
LA COMTESSE
Ah! que si! dites toujours; cela est entre nous deux. Avouez-moi ce qu'il y avait pour votre compte.
M"" DE RASTARD
Sur mon compte ! Voici ce qu'il y avait : Minois de fantaisie; joli corps, créature lubrique, mais d'une bizarrerie... et pourtant à revoir?
LA COMTESSE
Oh ! il ne vous traite pas si mal, puisqu'il vous met à revoir. Eh bien ! que disait-il des autres?
M'"" DE RASTVRD
Des horreurs de la plupart, et chacune à son article... L'une, éternelle baiseuse, fastidieuse à l'excès, propose toujours qu'on lui fasse un enfant... L'autre faite à peindre : un fort beau cul, mais à cet égard bégueule... L'autre, belle tête, le corps passable, mais le con froid... Ainsi du reste, que je ne me rappelle pas.
LA COMTESSE
Oh ! je veux absolument voir cette liste.
M™' DE RASTARD
Volontiers; aujourd'hui ou demain, quand nous nous reverrons.
LA COMTESSE
Et ce beau fils, qui est-ce donc !
M"" DE RASTARD
Tous voulez le savoir? C'est le marquis de R..., qui en effet a eu quelques aventures connues et qu'il ne méritait pas. Que fait-il maintenant? Des listes où il déshonore qui bon lui semble.
LA COMTESSE
Toutes les femmes ne devraient-elles pas, à frais communs, exterminer un scélérat de cette espèce ?
M"" DE RASTARD
Il en resterait tant d'autres! Comptez, ma chère amie, qu'ils se ressemblent tous, qu'ils sont tous des coquins !
LA COMTESSE
Vraiment, cela me rappelle que j'ai remarque dernièrement un de ces petits messieurs-là, au balcon de l'Opéra, qui ne cessa point de me regarder et de me fixer pen-
264 l"<i;i"vhe ))E crkbillo.n le fils
dant toiil le temps du spectacle, et que j'en fus nièinc cmbarrassL-e.
m'"" de uastaud
Eh bien ! pendant qu'il vous faisait cet honneur-là, il en faisait peut-être lorgner une autre par son valet de chambre, ailleurs.
LA COMTESSE
Par son valet de chambre! Qu'est-ce que cela veut dire?
Al'"° DE RASTARD
Oui, et il aura envoyé le lendemain le même valet de chambre avec une lettre passionnée à cette autre femme pour lui persuader que c'est par un excès de discrétion et de réserve qu'il n'a pas osé se faire remarquer en la lorgnant lui-même ; de façon qu'elle lui sera fort redevable d'avoir été lorgnée par son valet. Il y en a qui, sans se donner tant de peine, écrivent tous les matins plusieurs lettres à difTérentes femmes qu'ils ne connaissent que de vue, dans lesquelles ils se supposent à leur suite mystérieusement depuis longtemps, dévorés d'impatience de se jeter à leurs pieds pour leur porter l'hommage d'un cœur qu'un violent amour contient et qui ne peut plus se contenir. Toutes ces lettres renferment les mêmes choses. Les grisons marchent et les font remettre par les femmes de chambre. Cela devient ce que cela peut, quitte à ne point en entendre parler; on n'y pense même plus, de manière que s'il se trouve quelqu'une de ces femmes assez touchée de ce que souffre à cause d'elle un amant désespéré, pour se déterminer à lui faire répondre et à lui permettre de venir chez elle, la précaution qu'on a en pareil cas de ne point signer le jette dans l'embarras de savoir celle qui lui a écrit. 11 s'en fait informer; il se rend chez elle, il lui reproche le temps qu'elle a été à lui répondre, les agitations
que ce silence lui a causées et il réclame tout le dédommagement qui lui est dû !
LA COMTESSE
Ah ! ciel ! quel enchaînement de faussetés ! Que les hommes sont haïssables! Mais comment savez-vous toutes ces choses-là, car vous n'avez pas plus d'expérience dans le monde que moi.
:m""' de rastard
Non, mais j'ai été à de bonnes écoles, et je connais sur tout cela des femmes bien instruites, quelques-unes même à leurs dépens. Au reste, ma chère comtesse, on n'a lieu de haïr les hommes que quand on se sent leur dupe, et pour ne point l'être, il n'y a qu'à d'abord les juger, et se conduire ensuite d'après son jugement. Tous les hommes sont des coquins; cependant il y en a d'aimables, et l'on peut en tirer parti, en se prêtant à eux, et ne s'y abandonnant pas. II est bien certain que c'est l'amour-propre qui les mène, et que c'est par là qu'on les contient. Voilà donc ce qu'il faut exercer chez eux . c'est ce beau petit amour d'eux-mêmes (ju'il faut incessamment tracasser, chilTonner, mortifier, suivant les cas. Pour moi, cette conduite-là ne me coûte rien, et elle m'amuse tout à fait.
LA COMTESSE
Et le chevalier, comment s'en accommode-l-il?
M'"" DE RASTARD
Oh! il y est tout fait. 11 me plaît fort, et je l'aime beaucoup; mais, lorsqu'il s'avisait, dans les commencements, de vouloir prendre de ces tons qui leur sont communs à tous, je le rangeais d'un coup d'oeil.
LA COMTESSE
Il fallait donc qu'il vous craignît, puisque de votre paît un coup d'oeil suffisait.
266 l'œuvre de crébillon le fils
M'"'' DE RASr.VRD
Savez-Yous pouixpioi ? c'est que je ne l'adressais point à lui, mais à tel ou tel autre, dont je le savais jaloux, dont je ne voulais point, mais qui me servaient fort jjicn pour le ranger à sa place.
LA COAITESSE
Ma chère amie, il y a bien de la coquetterie dans votre fait.
IM""" DE R VSTARD
Petite comtesse, une femme se perd sans cela.
LA COMTESSE
Mais avec cela, au contraire, il me semble qu'une femme donne prise sur elle, et je crois qu'on risque beaucoup à distribuer des agaceries à tous ces petits messieurs, quand on sait qu'il ne leur en faut pas davantage pour donner à soupçonner des choses qui ne sont point.
M"" DE RASTARD
Ah! ah!... il y a bon remède. Quand il arrive chez moi de ces messieurs qui, pour un coup de tète, un mot à l'oreille, croient tenir déjà le bout de fil, et se disposent à aller en avant, vous ririez de voir comme je les mène. Je leur sangle une mauvaise plaisanterie qui les terrasse et les anéantit les uns par les autres et les remet à leur place surle-champ; et c'est avec ces petites attentions que j'ai sur moi-même que j'exerce mon petit drôle, mon chevalier, que je le conserve au point où je le veux, et que je le garantis de l'insolence ordinaire des hommes qui ne croient pas leur triomphe solide s'ils n'en jouissent en maîtres.
LA COMTESSE
Cela ne me paraît pourtant pas trop mal pensé.
M™" DE RASTARD
Eh ! toute cette coquetterie que je vous prêche, croyezvous qu'elle consiste en des attaques, des agaceries perpé-
tiicUes? Non, c'est une pratique grossière, et il n'y a que de sottes femmes qui s'y renferment. La vraie coquetterie, comtesse, est autre chose. C'est l'usage des agréments que l'on a, pour que les hommes s'y prennent et pour en faire ce que l'on veut; car les hommes s'accrochent à un fil, comme des mouches, et les plus petites choses de notre part sont souvent celles qui les tiennent le mieux. Qu'est-ce que M"" de T..., par exemple, a de plus ravissant pour avoir enlevé le marquis de R...? Un sourire agréable, voilà tout, et qui lui prend souvent, parce que la lèvre supérieure se remonte en souriant, que ses dents blanches se découvrent, et qu'en effet cela l'embellit. M'n^ de C... ne dispose-t-elle pas de qui bon lui semble ? Et en vertu de quoi, si ce n'est pas l'attention qu'elle a de faire remarquer ses petites oreilles vermeilles par une mouche qu'elle y met le plus souvent au lieu de pendeloques, ce qui conduit tout naturellement les yeux des hommes sur son cou, qu'elle a fort beau, et sur sa chute d'oreille, dont on fait tant de cas? Elle a raison, et toutes les autres aussi. 11 faut jouir de ce qu'on a de joli, et l'on n'en jouit jamais bien que par les yeux des autres. De là vient qu'une femme bien faite, comme vous et moi, je puis le dire, doit s'habiller et se déshabiller devant le monde qu'elle a, tout en ignorant ou faisant semblant d'ignorer que nos femmes de chambre sont pour nous plus charlalanes que nous-incmos; qu'elles ne passent jamais une chemise aussi juste qu'il le faudrait, pour dérober aux yeux ce qu'elles nous connaissent de beau ; (pi'olles ne laissent jamais tomber nos jupes à terre sans chiUbnDei un peu le cotillon qui reste, pour donner à ceux qui regardent une assez vive idée et de la chute des reins et du contour des fesses. Eh ! qu'il y a d'hommes à qui cela seul fait tourner la tête ! Essayez-en, comtesse, pour vous réjouir seulement, et vous vous en aj)ercevrez.
208 L'(ErVI\E DE CaÉBII-LON LE FILS
L\ COMTESSE
^'on, je ne saurais me rendre familière, ni exciter de semblables Icnlalions.
M™" DE IIASTAUD
Vraiment, je le crois bien ! Vous ne savez seulement pas vous donner la peine de servir à table. Jerni, si j'avais une petite main aussi blanche, aussi fine, aussi potelée ; un bras aussi beau que celui-là, je vous réponds bien que chez moi, et même ailleurs, personne ne servirait à table que moi ; et moins encore avec la fourchette et le couteau qu'avec mes doigts.
L V COMTESSE -
Mais, à ce défaut, aous avez de quoi prendre votre revanche de reste, car je ne connais à aucune femme une aussi jolie jambe. Eh ! comment cela se voit-il ?
M'"" DE ItASTAUD
Difficilement. Je ne sais rien affecter ; je finis simplement ma toilette par là. Je tire mes bas, je les rattache; je me liens debout devant le monde, et mon valet de chambre me chausse mes souliers, sans jamais compter que cela puisse faire une sensation.
LA COMTESSE
Tous ces agréments naturels sont en effet d'un grand prix, et les femmes qui n'en ont point ont bien quelque raison de nous les envier.
M""' DE IIASTVHD
Quand ou manque de ceux-là, croyez-vous qu'on s'en désespère? Est-ce qu'il n'y en a pas mille autres qu'on peut se faire, qui suppléent à tout et qui vont au même but? Ceux, par exemple, qu'on acquiert par les talents ne l'emportent-ils pas, quelquefois, sur ceux que la nature donne? Pour peu qu'une femme ait le son de la voix joli, ne s'étu-
TABLEAUX DES MŒURS DU TEMPS atj()
die-l-elle pas à chanter? et si elle y fait des progrès, ne chante-t-elle pas volontiers? Une autre qui sait déclamer ne trouve-t-ellc pas le moyeu de se faire valoir parla, dese jeter dans des sociétés où la mode est venue de jouer la comédie, et d'y jouer des rôles aimables dont les hommes lui savent tant de gré? Uneautre, uneécolière du grand maître de danse, et qui se sent des grâces en dansant, n'est-elle pas toujours toute prête à aller au bal, spectacle si bien imaginé pour nous, puisque, quand même on n'y danse pas, on a toujours le revenant-bon d'une mascarade, d'un déguisement qui donne le droit de se parer comme on veut, de se coiffer de l'air le plus galant, le plus tendre, ou, si on l'aime mieux, le idIus lubrique et le plus déterminé, sans que ni mari, ni parents, ni amant même, osent y trouver à redire... Et l'habit d'homme, dont nous ne parlons point, qu'en ditesvous, comtesse? Vous en avez un, sans doute?
LA COMTESSE
Quoi ? un habit de cheval? non, je n'en ai point.
M"' DE RASTARD
Tant pis : il faut vous eu faire faire un incessamment. Je vous enverrai le mien, avec mon tailleur : vous verrez comme cela est fait : cela est charmant.
LA COMTESSE
Moi... je n'aime guère monter à cheval.
M"" DE RASTARD
Ni moi non plus ; mais qu'est-ce que cela fait? On s'habille toujours, on fait un tour d'allée; c'en est assez pour descendre et pour demeurer le reste du jour dans ce déguisement, dont les hommes sont fous.
LA COMTESSE
Mettez-vous cet habit-là souvent? vous habillez-vous de la tète aux pieds ?
•>-jo l"(kuvhe de ghéhillon le fils
m"" Uli HASTAUI)
Sans doute : liabil, veste et culotte. On en est cent fois plus jolie et plus piquante. Si vous rencontriez M""° de E... dans cet équipage, indolente et langoureuse comme vous la voyez dans son état naturel, vous ne la reconnaîtriez pas du tout; avec sa taille dégagée, ses cheveux tressés de rulwns jaunes, son petit chapeau à plumet retapé, ce n'est plus une femme, c'est un petit garçon, joli à manger et qu'on prendrait pour un petit vicieux, tant elle devient vive et hardie sous ce déguisement.