L.v co^r^F.ssE
Mais... l'air résolu qu'on prend sous cet habit ne nous fait-il pas ressembler aux hommes un peu plus que de raison? et le prétexte de la ressemblance ne leur inspire-t-il pas des manques d'égards et de respect, des familiarités, et peut-être des tentations dont on n'a que faire?
M"'" DE RASTARD
Oui, vous avez raison : ce déguisement-là n'a rien qui leur impose ; il semble, au contraire, donner faveur à des badinages qui mettent avec nous les hommes fort à leur aise, et qu'ils pousseraient volontiers jusqu'au bout, pour peu qu'on fût d'humeur à s'y prêter. Je me souviens vraiment que, l'autre jour, le vicomte de F... me surprit chez moi habillée de celte façon; qu'il hasarda sur cela des manières et des tons de polissonnerie, qu'il se disposait déjà à jouer des mains.
LA COMTESSE
Qu'en arriva-t-il?
M""' DE RASTAHD
Kien... .le lui détachai un soufllet (|ui le fit revenir à luimême et je le renvoyai.,. Et savez-vous pour quoi faire je m'étais mise ainsi?... Pour recevoir le chevalier, que j'ai-
tendais et qui m'aime passionnément dans celte parure-là !
LA COMTESSE
II joua des mains, celui-là, sans crainte.
M"" DE RASTAIiD
Vous auriez ri de nous voir battre comme deux écoliers. Il me prit à bras-le-corps; il me jeta sur une ottomane : je défendais ma culotte ; il me la détacha ; il me la retourna sur mes genoux; il me prenait par devant, par derrière, il ne savait où se fixer : c'était la plus plaisante scène du monde entier.
LA COMTESSE
Sais-tu que tu es d'un libertinage affreux et que je ne veux point, moi, suivre ton exemple?
m'"° de rastard
Oh ! pour vous, madame la comtesse, cela est fort différent : vous êtes la bienséance môme, et une duchesse ou un sopha vous suffit ; aussi vous y voit-on fréquemment et mollement couchée à votre aise, les pieds contre un carreau et des coussins sous la tête... Vous êtes une rusée, une petite reine ! Vous savez qu'un sopha est le trône des femmes ; vous savez ce que c'est de s'y étendre en déshabillé paré, tout de son long, avec un jupon court, le pied passant, la jambe même en évidence ; que d'y faire place au bouta celui (pi'on veut bien traiter pour le moment, de façon qu'il s'y assied, qu'il se voit pour ainsi dire à bout touchant, qu'il semble qu'on ait fait la moitié du chemin pour lui, qu'il n'ait plus autre chose à faire que s'enhardir, qu'à allonger le bras, à lever un cotillon et un devant de chemise qui se présente, d'autant que tout cela ne tient à rien et se trouve si facile, si invitant, si prêt à faire, que c'est une occasion prochaine, toute prochaine et si prochaine...
Est-ce que tu as deviné mon aventure avec Montade?
>72 LdCUVRE DE CREBILLON LE FILS
M l)i: RASTARD
Non, ma petite reine, mais je la comprends bien... Ce fut donc cette situation-là qui décida de vous deux ?
LA COAlTES-ili
Hélas 1 oui ; ce fut sur un sopha, où je m'étais précisément mise comme lu dis, sans m'attendrc à ce qui m'en devait arriver.
M'"" DE RASTARD
El... il passa donc la main sous la jupe... et sous la chemise '}...
LA COMTESSE
Vraiment, vraiment, tu l'imites fort Lien ! tu fais de même.
M"" DE RASTARD
El... il glissa donc entre vos cuisses une main timide...
LA COMTESSE
Mais la tienne ne l'est pas, car elle chemine toujours.
M""" DE RASTARD
El... petit à petit, il arriva donc... il arriva...
LA GO>rrESSE
Effrontée ! lu le tiens !
Et... il prit... et... il caressa... et... sans doute... il mit...
LA COMTESSE
Non, ce ne fut pas ce jour-là.
M""" DE RASTARD
Qu'est-ce donc que ceci, Thérèse ? Ce n'est i)oint là le... que vous aviez au couvent ; il n'y avait que du poil follet, du duvet, et je tiens là un toupet, un vrai toupet. Non, ce n'est point là le même, et je parie...
LA COMTESSE
Que lu es folle !... Ne me frotte point, cela m'échauffe.
ZAIHET'IE
D'après Torininal des Tableaux des mœurs du temps, exécuté sans doule par Bocquet pour .M. de La Popeliniérc.
M'"" DE RASTARD
Si c'est le même, convenez qu'on me l'a bien profané.
LA COMTESSE
Ah! chienne! tu me chatouilles; lu me découvres toute... Tu n'y penses pas... Si mes femmes venaient. Je ne veux pas faire de sottises... Ah! çà... ah! çà!... laissemoi donc... Sais-tu que si tu me mets en colère, je me rendrai compte du tien aussi, malgré ta robe el ton panier... Attends... attends!...
M"" DE RVSTARD
Tu es la maîtresse : je n'ai rien à craindre, moi ; le mien n'a pas changé... T'y voilà!... tâte, tâte doucement... Là... là... ôte-toi donc !
Cela est bien étrange ! 11 n'y a pas plus de poil que sur la main... Ah !... Je gage que tu viens de chez la baigneuse, et que tu t'es fait épiler.
M"*" DE RASTARD
Tu l'as deviné ; j'en sors.
LA COMTESSE
Que cela rend la peau fraîche et les fesses dures !...
M'"° DE RASTARD
A propos de fesses, Thérèse, qu'avez-vous fait, s'il vous plait, de celles qui m'ont dépensé, un jour, tous mes beaux brins de lavande ?... Tournez... tournez... ma mignonne...
LA COMTESSE
Oui dà, oui dà... pour me fouetter? ce n'est plus le temps !
M'""" DE RASTARD
Je conviens que j'ai cédé mes droi.ts à d'autres.
LA CO>rrESSE
Oh ! non, à personne.
274 l'œUVUE de CRÉlilLLON LE MLS
M'"" DE UASTARD
ConimeiiL donc, petite fille ! est-ce que vous comptez avoir la clef de vos fesses ?
Oui, sans doute.
M""' DE UASTAHD
Mais, Montadc, du inoins, en a le passc-paitout : c'est à iMontade à les caresser, à les claquer.
LA COMTESSE
Oli ! oui, pour cela d'accord.
M""' DE RASTAUD
C'est à lui à promener dessus, lant que bon lui semble, sa main au frais.
LA COMTESSE
Oui, comme tu fais. Je lui passe cela.
M'"^ DE RASTARD
Et parfois...
LA COMTESSE
Oh 1 pour cela, non.
M'"" DE RASTARD
Comment donc, comtesse, vous ne lui avez pas encore accordé la dernière faveur?
LA COMTESSE
Non certes, je m'y suis toujours opposée.
M""" DE RASTARD
Cela VOUS tourmentera et lui aussi, ma petite reine; il faut bien que vous fassiez comme les autres. Les hommes sont intraitables avec nous jusqu'à ce qu'ils en soient venus là.
J'aurai pourtant bien de la peine à m'y résoudre !... Oh 1 çà, mon derrière se gèle. Remets donc ma chemise, que je me réchaulfe dans mon lit.
U""" DE RVSTARD
Tu as raison, il faut que je te laisse ; je ne jiourrais pas m'empêchcr de faire toutes sortes de folies.
LA co:\rrESSE El ])Ourquoi donc ?
M"" DE RASTARD
Je te dirai que j'ai la tète allumée d'une lecture.
LA COMTESSE
Quoi ? dis donc ce que c'est.
M""" DE RASTARD
D'une brochure qui court et qui nous apprend que toutes, tant que nous sommes, nous ne devons nous regarder que comme des êtres immobiles, des statues de marbre, en comparaison des femmes du Rarakatay.
LA co:mtesse Ma chère amie, apprends-moi ce que c'est ; je veux voir cela.
M"'" DE RASTARD
Ce sont deux petits volumes intitulés : L'hisloire de Zaïrelte, première et deuxième partie. J'ai lu la première avant de sortir de chez moi. ce matin; j'ai lu la seconde dans mon bain, et je l'ai dans ma poche. Le style en est poétique, et la forme en est aussi sérieuse que le fond en est fort.
LA COAITESSE
Laisse-la moi, celte seconde partie ; je veux la lire absolument.
M'"'^ DE RASTARU
La voilà : je te la confie en grand secret, et pour deux heures seulement, parce que je Lai promise à une autre femme de mes amies pour ce soir. 11 faut que tu saches qu'on se l'arrache.
27O l'œuvre de crébillon le fils
LV COMIKSSE
Mais je ne sais point ce que contient la première partie. Porte donc ta complaisance jusqu'au bout; dis-moi ce que c'est que cette Zaïretle avant d'arriver au second volume.
M'"" l)i: UVSTVHI)
Voici à pou près la première partie : L'auteur commence par établir que Zaïrette est la fille de la fortune el de l'amour, c'est-à-dire d'un homme opulent et d'une actrice de théâtre ; née dans une ville capitale qu'il ne nomme point. Il raconte que cette fdlc avait reçu dans le couvent toute l'éducation possible dans les premières années de sa vie; que le père n'ayant ni femme ni enfant, d'ailleurs ayant atteint déjà un certain âge, la retira à treize ans pour s'en faire une compagnie, ce (pii ne manqua pas d'arriver au delà même de ses espérances. Cette fille, dit l'auteur, était déjà grande et assez formée, d'une taille légère et fine, et d'un visage extrêmement vif et piquant. Son père ne pouvait s'en séparer. Le bruit de sa beauté, les agréments d'une maison ouverte attirèrent chez lui les filles du voisinage, des femmes de tout état et beaucoup d'hommes à leur suite. On engagea le père à la commettre aux soins de quelques-unes de ces femmes, qui lui faisaient volontiers fréquenter les spectacles et ne servaient qu'à augmenter la réputation de sa figure. Une chose singulière, c'est que celte fille, suivant l'auteur, était environnée de plusieurs jeunes gens fort aimables de la ville, mais qu'elle était garantie de leurs poursuites par le j)eu de goût qu'elle avait rapporté du couvent pour les hommes et par l'amour violent qu'avaient pour elle plusieurs des filles et des femmes qui passaient les journées avec elles. Il paraît, nous dit l'auteur, (|u'elles faisaient presque toutes l'objet de son badinage et de son plaisir. Et l'écrivain la représente en cet état chez son père jusqu'à l'âge de quinze ou seize ans. Mais
alors un petit seigneur génois trouva le moyen de s'introduire dans la maison et de s'insinuer auprès de Zaïrelte. Il en devint éperdûment amoureux ; il lui proposa de l'épouser ; on en paria au père, qui ne le voulut point. Le Génois ne laissait pas de conserver ses entrées dans la maison, d'y continuer ses assiduités avec Zaïrette, de lui inspirer le goût d'un voyage en Italie. Elle s'en fit des images si vives que sa tète s'en échaulTa, au point que peu à peu ce goût l'emporta jusqu'à s'eniiuyer de sa patrie et à désirer d'en sortir. Le Génois prit son temps, tint un équipage tout prêt, et par une belle nuit l'enleva. Ils se trouvèrent en peu de jours au bout du royaume et dans un port où ils s'embarquèrent pour passer eu Italie. Dès le second jour de leur navigation, ils furent aperçus par un vaisseau d'Alger, qui les aborda. Ils étaient sans défense : ils furent pris et mis en esclavage. Le capitaine du vaisseau, voyant une fille d'une si rare beauté, conçut le dessein de la faire servir à sa fortune ; il la mena à Alexandrie, de là au Caire, où il la présenta au vieux pacha qui y commandait. Il lui en demanda dix mille sequins, et le pacha les lui compta. Mais ce fut dans le même motif de s'en défaire pour une bien plus grosse somme. 11 y avait au Caire, dit l'auteur, un capitaine de vaisseau indien qui était venu pour faire emplette d'esclaves pour l'empereur de Karakatay. Ce marchand lui paya le prix de Zaïrette en un diamant d'une grosseur monstrueuse. Il embarqua Zaïrette avec ciufjousix autres filles esclaves de différents pays, mais qui toutes regardaient cette belle fille d'Europe comme leur reine, autant par l'excellence de sa figure que par les attentions extraordinaires qu'on avait pour clic. L'auteur ne néglige pas de remarquer que, pendant tout le cours de leur voyage, Zaïrette, qui était encore dans un âge où on ne doute de rien, s'amusait et se réjouissait de tout. Il nous
278 l'œuvre de crébillon le fils
assure que les esclaves qui élaienj, auprès d'elle el qui la dévoraient de caresses cl de baisers, lui rendaient la vie fort douce et fort joyeuse. Ce fut d'elles qu'elle appiil la langue arabe pendant tout le cours du voyage. Elle était devenue familière avec ces filles étrangères, comme si elles se fussent vues et aimées de tout temps. Le vaisseau arriva à je ne sais quel ])ort de la mer Rouge, d'où ce même marchand la fit transporter, par distinction, dans un chariot fait exprès pour elle. Elle arriva, après plusieurs jours de marche, dans le fameux empire de Karakatay, au sérail de l'empereur Moufhack, suivie des mêmes esclaves, ([ui ne l'avaient point quittée. C'est à peu près là ce que contient la première partie de l'histoire de Zaïrelte. Voici la seconde. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans votre lit ; ne laissez entrer personne ; lisez-la toute seule, et me la renvoyez cachetée. Ce soir, je compte vous revoir ; vous m'en direz des nouvelles !