REPOS
senter, nous nous trouvons, avec le dessin, avec la peinture, avec la sculpture, devant une unité de conception absolue. L’artiste complet sera celui qui exprimera les volumes, puisque cette représentation des volumes entraîne forcément la représentation des surfaces ei des silhouettes. Ces volumes comportent des plans. La moindre différence de plans, c’est-à-dire la moindre nuance de forme, est accusée par la lumière et par 1 ombre. Lest le modelé. Chaque objet se présente avec un ton local modifié incessamment par la qualité de la lumière, et cette valeur intrinsèque, changée par l’influence lumineuse, intervient puis-
PORTRAIT DE Gustave GEFFROY
samment pour caractériser les volumes et achever de donner sa signification à la peinture.
C'est la couleur. Ce sont là des vérités simples, archi-connues, dit-on, mais peu pratiquées, et qu’il ne faut pas se lasser de mettre sans cesse en évidence.
Carrière, à I heure actuelle, au point de son évolution où il est parvenu, peut être choisi comme un exemple de ce que sera le peintre uniquement préoccupé de ce qui est l’essence même de la peinture : la représentation des volumes par les surfaces. Il n est plus coloriste, après avoir été un coloriste délicieux, puisqu’il n’emploie plus de couleurs, puisquil se sert du même ton bistré dont il joue à l’infini. Il est un formiste, il exprime les objets par le modelé des surfaces, et il arrive même à donner cette illusion qu’il fait passer sur sa toile la forme toute entière, c’est-à-dire le volume. Il va ainsi, hardiment, de plus en plus, vers une peinture toute proche de la sculpture, se confondant avec elle autant qu’il est possible.
Il n’est pas parvenu d un bond à une telle réalisation, cest tout au contraire par des chemins très lents qu il s est approché du but, avec prudence et science, une prudence qui doute, qui craint, une science qui se fait sans cesse plus humblement écolière devant la nature. Toutefois, le don et le pressentiment se montrent de bonne heure, alors que le jeune peintre devrait être encore sous le coup des sévices exercés contre son intelligence par I hcole des Beaux-Arts et les professeurs d Institut. Oui, au moment oii il est encore à moitié prisonnier dans la geôle, il cherche et aperçoit confusément la qualité par laquelle il sera grand
un jour, il indique les plans, il dégage la forme. Regardez la Famille du Satyre, le torse de femme grasse pétri de lumière, le visage de I enfant qui dort sur ses genoux, le chèvrepieds qui joue des pipeaux dans I ombre, 1 étang éclairé par la dernière lueur du soir. C’est une œuvre ancienne où se voient nettement l’influence de Rubens et de Jordaens, avec déjà l’atmosphère particulière à
Carrière. Nul doute qu’il ue soit parti de l'étude de cette Belle pâte flamande qui ;i créé un renouveau de peinture, qui a été étudiée, pour ne parler que de l;i France, par notre xvin” siècle et par notre x i \ siècle. Au surplus, pour fixer comme elle peut l'être cette question des origines et des parentés, je donnerai place ici à une lettre écrite par Eugène Carrière, en décembre 189g, à Al. Georges Denoinville qui 1 interrogeait sur l’art du siècle. La réponse était ainsi conçue :
« Si j’ai compris le sens de votre question sous son apparente précision, c’est d’inviter les artistes à s’interroger et reconnaître à quels esprits ils sont redevables en partie d’avoir fixé leurs préférences en ai l ; ceux qui peuvent immédiatement mettre un nom à leur forme de reconnaissance sont heureux; il v a un trop grand bonheur à s’acquitter lorsque l’occasion s’en est offerte.
« L’âme moderne est faite de tant de passé et de tant d espoir tpi il est assez difficile de s’y reconnaître. Notre époque contient tant d efforts, qu on ne peut
plus subordonner à une spécialité l’incitation aux manifestations à laquelle nous obéissons.
Toutes les formes d’expressions de la pensée ont été mises à contribution, et jamais la collaboration humaine n’a été si sensible et sa générosité si active.
Il s’en dégage qu’il est impossible de reconnaître à l’un ce (pie I on doit à tous.
n C'est aux musées que, personnellement, je dois mon éducation, et aux belles pensées d humanité, dont notre temps aussi est si riche, de m’être rendue légitime mon émotion.
1 J’ai passé, jeune encore, de beaux instants avec Henner, et Rodin me donne toujours le