CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
sur l’état sanitaire de la garnison de Bône de 1832 à 1881 (1)
La ville de Bôno a été occupée par l'armée française au mois de mars 1832. L’effectif de sa garnison a ôté, pendant plusieurs années, de 3,000 à 5,000 hommes ; il s’est ensuite abaissé dans des proportions variables, à mesure que s’opérait et s’étendait la pacification du pays ; c’est ainsi que de 1872 à 1880, il ne s’est élevé qu’une fois à 2,250 ; que son minimum a été de 1,337 en 1873, et en 1874 de 1,2.40 ; le reste du terffps, il s’est maintenu un peu au-dessous de 2,000. Il m’a paru utile d’exposer ces chiffres, parce que leur connaissance permettra d’apprécier d’un coup d’œil les proportions entre les valides, les malades et les morts.
Cela posé, j’interroge les mouvements hospitaliers de cette longue période et voici ce qu’ils répondent :
En 1832, on a eu 4,033 entrants ; 449 morts ; 1 mort sur 9.
En 1833, on a eu 6,704 entrants; 1,526 morts; 1 mort sur 4.
(1) Gazette des Hôpitavx, 20 mars 1884.
En 1834, jusqu'au 16 mars 1835, on a eu 11,593 entrants ; 538 morts ; 1 mort sur 2t.
Cette période de quatorze mois et demi qui, avec 856 malades en plus que pendant les deux années précédentes réunies, compte 1,437 morts en moins, correspond au temps où j’ai rempli les fonctions de médecin en chef de l’hôpital de Bône et où j’ai fondé la thérapeutique qu’on peut appeler algérienne, thérapeutique qui a fini, après bien des traverses, par s'imposer à tous ; une expérience demi-séculaire en a confirmé les principes et les résultats, comme va nous le démontrer la Statistique médicale de Varmée prescrite par la loi du 22 janvier 1851, mais dont, malheureusement pour mes recherches, le premier fascicule n’a paru qu’en 1865.
Il est sans doute très regrettable que, dans ce long temps de 1835 à 1865, il n’ait été publié aucun document, soit médical, soit administratif, qui me permettrait de baser sur des chiffres mes assertions, à savoir que, durant cet intervalle, on n’a vu qu’une seule fois, en 1852 et 1853, l’épidémie estivale prendre un grand développement; et que la mortalité proportionnelle non seulement est restée presque toujours dans les mêmes-limites qu’en 1834, mais encore qu’elle a fini par devenir beaucoup moindre. On ne peut, du reste, mettre en doute cette progression, quand on voit les résultats énoncés en 1865 dans le premier fascicule de la Statistique médicale de Varmée, qui. désormais va régler tout mathématiquement et nous conduire au grand jour, sans hésitation, sans le moindre faux-fuyant, jusqu’en 1880, où a paru son dernier numéro.
J’ai relevé dans ce grand et important ouvrage les h iffres qui concernent l’hôpital de Bône et je les ai dressés dans le tableau ci-dessous :
Mouvement de Vhôpital militaire de Bône du 7 er janvier 1865 au 31 décembre 1880
Proportions
Années
Entrants
Morts
des morts aux entrées
mort sur...
Ces chiffres ont une éloquence saisissante ; ils démontrent. que Bône, après avoir été un séjour des plus pernicieux, est devenue une des localités de l’Algérie où l’on meurt le moins ; on ne peut les suspecter d’erreurs, car ils sont fournis par un document officiel, rédigé sous la haute surveillance du Conseil de santé des armées et publié par le ministre de la guerre, conformément à une loi spéciale. Quand on a assisté aux désastres qui ont tant assombri nos jeunes années en Afrique, on est heureux d’avoir assez vécu, pour voir couronnés par de semblables succès les efforts des pionniers de la première heure.
Mais, continuons notre étude et voyons si elle ne nous révélera pas des faits non moins curieux pour la science. J’en découvre immédiatement ; c’est la faible mortalité que donnent aujourd’hui à Bône les fièvres, intermittentes et rémittentes, ces affections autrefois si meurtrières. Je dis si meurtrières , et j’ajoute à un point dont on ne s’est jamais douté en France. En
(1) Par suite de la guerre, la statistique de 1870 et de 1871 n’a pas été établie.
voici un exemple, qui avait fini par prendre dans mon esprit un caractère de légende ; dans le doute, je priai mon excellent ami, l’inspecteur Hutin, à qui nous devons une remarquable histoire de l’épidémie de 1833, de m’en rappeler les détails ; il me répondit ceci de Saint-Germain, le 10 mars 1884 : « Gomme il était un peu tourmenté par les Arabes, on renforça ce poste (le blockaus de la fontaine, à moins de 2 kilomètres de la ville) ; on y mit 27 hommes. Sur ce nombre 24 ou- 25 sont morts après deux ou trois jours de maladie; le médecin était des morts..... » On trouverait difficilement un témoignage plus frappant de la gravité du mal et de l’insuffisance, de la médication, qu’on nous avait enseignée dans les écoles universitaires tout aussi bien qu’au Val-de-Grâce, si souvent incriminé mais qui ne le méritait pas plus que les autres centres d'instruction, où nous n’avions pour classiques en la matière que la Nosographie de Pinel et le Traité d'Alibert.
J’appuie mes assertions sur le tableau suivant, qui indique le nombre des fièvres intermittentes et rémittentes traitées pendant onze ans à l’hôpital de Bône, et celui des décès qu’elles ont fournis ;
Années Nombre des fièvres Décès
(1) Par suite de la guerre, point de statistique en 1870 et en' 1871: les fascicules de 1872, 1873. 1874, ne donnent que le chiffre brut des malades, sans indiquer le genre des maladies.
Je crois que les praticiens prendront un grand intérêt aux faits que j’expose et que ces faits n’auront pas moins de prix aux yeux des statisticiens et des économistes ; car ils sont d’un bien grand poids dans les questions que l’on agite depuis cinquante ans et qui semblent n’avoir pas encore été définitivement résolues pour tout le monde, à savoir si les Européens ont la puissance de s’acclimater en Algérie et d’y perpétuer leur race. Pour moi, je n’en fais pas le moindre doute ; la ville de Bône nous en fournit une preuve irréfutable. Elle était en ruines, lorsque nous y sommes entrés ; elle avait à peine 5.000 habitants, Maures et Arabes, pauvres, chétifs, déguenillés. Aujourd’hui c’est une cité florissante, riche, coquette, siège d’un grand commerce, comptant une population déplus de 28,000 âmes, ayant ouvert de larges rues et élevé des maisons splendides sur ce terrain empoisonné., dont le voisinage avait, à deux reprises, si grandement compromis les brillantes destinées qui l’attendaient. Comme dans presque toute l’Algérie, les fièvres y sont encore fréquentes, mais on les dompte facilement ; en les arrêtant immédiatement,, on prévient les accidents consécutifs et la cachexie . palustre y est devenue rare ; les malades recouvrent leurs forces en quelques jours et reprennent vite, les soldats leurs services, les colons leurs travaux. C’est là ce qui a permis d’une part de diminuer l’effectif de la garnison; d’autre part, de mettre en culture des plaines immenses et de planter ces vignobles, qui vont constituer une grande richesse pour l’Algérie et fournir à la métropole les ressources que lui a enlevées le phylloxéra.
Je sais très bien, et je m’en suis déjà expliqué ailleurs, que dans cette diminution du nombre des fièvres, dans leur atténuation, dans l’abaissement si considérable de la mortalité, tout l’honneur ne revient pas à la médecine ; je ne méconnais pas l’influence des autres facteurs, tels qu’une meilleure installation, une alimentation plus riche, plus substantielle, plus variée, le
dessèchement d’un assez grand nombre de localités marécageuses et rendues ainsi à l’agriculture. Mais s’il est difficile de faire exactement la part qui revient à la première et celle qui est due à ces dernières conditions, il n’y a pas moins ce fait qui appartient uniquement à la thérapeutique : l’arrêt subit de la mortalité en 1834 ; l’influence persistante de l’action de cette thérapeutique ; la diminution immédiate des décès 'dans les diverses stations aussitôt qu’elle a été adoptée ; le retour non moins prompt des revers aussitôt qu’on s’en écartait, comme il est arrivé souvent, par exemple, quand des médecins venant de France étaient sans préparation, sans aucun avertissement, chargés de diriger des services de fiévreux.
II (i)
J’ai toujours été convaincu que nous n’arriverions à maîtriser les fièvres du pays qu’avec l’aide des travaux de colonisation, et je le prouve en transcrivant ici les quelques lignes par lesquelles, en 1836, je terminais mon traité des Fièvres intermittentes : « Il n’y a qu’un moyen de faire cesser ces désolantes endémies : c’est la destruction des marais, à laquelle 1 on peut arriver par deux voies, en les desséchant ou en les couvrant d’eau. Mais, la conversion des marais en étangs est encore une demi-mesure, parce qu’à l’époque des chaleurs leurs bords, dans une étendue plus ou moins grande, restent à nu et alors ils ont une influence presque aussi désastreuse. .. Il n’est donc que le dessèchement sur lequel on puisse compter, pour détruire entièrement ces maladies, qui sont du nombre de celles qu’on doit faire disparaître, avec
les progrès de la civilisation.. Les générations
donc qui entreprendront le dessèchement des marais
(1) Gazette des Hôpitauft, 22 mars 1884.
ne mèneront à bien cette noble et importante opération qu’avec de grandes dépenses d'hommes et d’argent, mais elles rendront à l’industrie des terrains immenses ; mais elles donneront des populations mâles et vigoureuses à ces pays où l’on ne voit aujourd’hui que des habitants clairsemés, débiles et arrachant avec peine à un sol ingrat et meurtrier les moyens de prolonger de quelques jours leur misérable existence. »
Ces lignes étaient à peine écrites depuis deux ans, que le génie militaire entreprit l’assainissement de la plaine de Bône; on y établit un espèce de drainage, en creusant des canaux qui recevaient aussi les eaux des pluies , torrentielles de l’automne et de l’hiver et les conduisaient à la mer ; on y fit des remblais pour exhausser le terrain dans les points les plus déclives ; on développa les travaux d’agriculture, dont les soldats avaient déjà donné l’exemple en créant, sous l’autorité du commandement, des jardins qui leur procuraient d’excellents légumes pour améliorer leur ordinaire. L’opération, commencée en 1838, fut terminée l’année suivante ; et depuis 1840 on eut une accalmie qui se prolongea jusqu’en 1852, où éclata alors une explosion de fièvres qui se renouvela en 1853, pour rappeler les mauvais jours du début par le nombre, mais heureusement non par la gravité des atteintes. En effet, si en 1852 on a eu 5,715 entrants, on n’a compté que 127 décès, c’est-à-dire 1 mort sur 45 malades ; si en 1853 on a reçu 4,952 malades, on n’a inscrit que 150 morts, 1 sur 33 entrants.
Cette réapparition d’une endémo-épidémie sérieuse, qui avait été précédée par le choléra de 1849, n’aurait pas du surprendre autant qu’elle l’a fait ; -j’ai sous les yeux les preuves écrites que, dès 1847, elle se laissait pressentir par la manifestation de cas plus nombreux et plus graves, qui relevaient de conditions dont on n a pas tenu assez de compte ; je veux dire que, déjà à cette époque, un ingénieur et un médecin avaient constaté et révélé que les canaux de la plaine
commençaient à s’envaser, se remplissaient par des éboulements successifs, qu’ils ne pouvaient plus recevoir la totalité des eaux de pluie qui s’épandaient dans la plaine ; que le ruisseau d’Or qui la traverse, arrêté dans son cours par une arche trop basse, passait par-dessus ses berges et noyait les terrains environnants. On négligea ces premiers avertissements, et les conditions topographiques de la plaine finit par revenir à peu près à l’état antérieur aux travaux de 1838. C’est ainsi que furent préparées et déterminées les épidémies de 1852 et 1853. J’en rendis compte au ministre pendant mon inspection de cette dernière année; j’étais sur le théâtre même de ces événements, et au moment où une commission administrative étudiait la question et proposait des moyens analogues à ceux qui ont été employés dans l’assainissement et le dessèchement des polders. De mon côté, j’émis l’avis de désencombrer les canaux, de rétablir l’écoulement des eaux en détruisant le barrage que le sable de mer et la vase des canaux avaient créé au point où ceux-ci devaient se décharger dans la mer. Le principe fut adopté ; mais on jugea qu’il serait plus facile et plus simple de creuser de nouveaux canaux, tout en comblant les anciens.
J’avais aussi exprimé, dans mon rapport au ministre, ma pensée sur le danger permanent que constituait pour la ville de Bône le voisinage du lac Fezzara, qui pour moi avait une double action nuisible : d’abord en donnant naissance à un grand nombre de fièvres , malgré son éloignement de 25 kilomètres ; puis, et surtout, en augmentant leur gravité par les miasmes qui s’en dégageaient et que les vents apportaient souvent sur la ville. J’ai su que mon avis, combattu par des opinions contraires, n’avait pas été accueilli favorablement ; aussi je ne me flatte pas d’avoir été pour quelque chose dans la gigantesque entreprise du dessèchement de ce fameux lac, qui avait une surface de 1,700 hectares; opération qui, mise à exécution
vingt ans plus tôt, aurait bien avancé la colonisation.
Maintenant, si l’on désire savoir quelle influence ont eue, sur l’état sanitaire de la ville de Bône, les travaux dont nous venons de parier et si les faits ont répondu à la théorie, je dirai que depuis les épidémies de 1852 et de 1853, les maladies ont repris les allures modérées dont on s'est tant félicité de 1840 à 1852.
Je ne puis mieux faire, au surplus, que de copier textuellement ce que dit à ce sujet, dans son rapport sur le service médical du premier avril 1881 au 31 mars 1881, M. Hattute, médecin en chef de rhôpital de Bône, aujourd’hui médecin en chef de l’hôpital militaire du Gros-Caillou, à Paris : « Les plantations, dit-il, l’aménagement des eaux par l’extension des zones de culture ont tellement assaini Bône et ses environs que les fièvres d’accès y deviennent tout à fait exceptionnelles. Actuellement les
plantations d’eucalyptus, faites sur les terrains conquis sur le lac Fezzara, assurent pour l’avenir la salubrité des campagnes environnantes, désolées jusqu’à présent chaque annéè par l’endémie, pendant la saison des chaleurs.... Sur le nombre total des fièvres intermittentes pernicieuses ou rémittentes observées pendant l’année, très peu sont originaires de Bône. »
Le mouvement hospitalier de l’année est en complet accord avec les réflexions qui précèdent; 932 malades, 14 morts, 296 fièvres intermittentes, dont 2 pernicieuses comateuses, 15 fièvres rémittentes. « Les cas de cachexie,, dit encore M. Hattute, se montrent presque exclusivement chez les hommes du pénitencier militaire, en raison de leurs missions pénibles, ouvertures de routes, dessèchement des marais , défrichements, etc.., d’où de nombreuses récidives| les cas de dysenterie sont aussi nombreux chez eux.... Les deux hommes, morts par accès comateux, venaient de camps éloigné». »
Je n ai pas, dans ce travail, dissimulé l’importance des travaux de colonisation pour arriver à rendre
à l’Algérie la salubrité qu’elle avait du temps des Romains, qui n’ont pas connu les maladies qui nous ont tant éprouvés. Est-ce à dire pour cela que j’entende reléguer la médecine au second plan? Non; Dieu m’en préserve ! Son rôle dans la colonisation algérienne a été trop grand, pour qu’on ne lui en conserve pas l’honneur. Je crois même que sans son initiative, sans son intervention, on n’aurait pu rien mener à bien; C’est elle, en effet, qui a fourni les instruments primordiaux du travail, c’est-à-dirè des hommes restés valides malgré plusieurs atteintes de- fièvres, ces hommes ayant été défendus à temps par des remèdes héroïques contre un mal qui, s’il n’avait pas été arrêté immédiatement, les aurait tués en quelques jours ou rendus en quelques semaines impropres à tout métier, à tout effort violent. Cette appréciation des services rendus par la thérapeutique en Algérie a été formulée, de la façon la plus humoristique, par M. le docteur Bordier, professeur à l’école d’anthropologie de Paris, lorsque, dans le National du 5 octobre 1881, iL a dit : « La devise du général Bugeaud, Ense et aratro , est célèbre ; mais que serait devenue la colonie de l’Algérie sans, celle de Maillot : Le sulfate de quinine ? »