‹ L'Œuvre de F. C. MaillotChapitre 11 sur 16 · REVUE BIBLIOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

REVUE BIBLIOGRAPHIQUE

Traité des fièvres palustres avec la description des microbes du paludisme

Par A. Laveran

médecin-major de l re classe, professeur agrégé à l’Ecole de médecine militaire du Yal-de-Grâce (1)

M. Laveran nous fait entrer, drapeau déployé, dans les doctrines microbiennes. Dès ses premiers mots, il nous le dit très franchement, nous préparant ainsi â le suivre dans l’examen des conséquences pratiques de la découverte du microbe du paludisme ; découverte qu’il a révélée au monde savant par des communications à l’Académie des sciences et à l’Académie de médecine en 1880, 1881 et 1882. Il nous y conduit par une analyse serrée, précise, en faisant passer sous nos yeux les opinions qui ont régné tour à tour sur la cause efficiente du paludisme, sur sa causalité, pour me servir d’une expression de la vieille scholastique.’ Ainsi, il nous montre Vitruve, Varron et Columelle supposer, mais non démontrer, que les fièvres palustres sont produites par l’introduction d’animalcules dans' le corps de l’homme ; Lancisi, admettre qu’elles sont dues à des animalcules microscopiques qui, engendrés par la putréfaction des végétaux dans les marais, se trouvent en suspension dans l’air des localités maré-

(1) Gazette des Hôpitaux, 3 juin 1884.

cageuses et qui sont susceptibles de pénétrer dans le sang. Ne dirait-on pas l’idée mère des théories actuelles? Mais on ne resta pas dans cette voie, et c’est ainsi que, même de nos jours, Boudin accuse la flore des marais ; M. le professeur Bouchardat, leur faune; Mitchell (1849,)[ Hammond (1863), des spores de champignons microscopiques dont ils n’ont pu découvrir la nature ni déterminer l’espèce ; Salisbury (1862), des petites cellules végétales se rapportant au genre algue et à l’espèce palmelle ; Lemaire (1864), les microphytes ou les microzoaires qui se trouvent en si grand nombre dans l’air des localités palustres ; Balestra (1869) une algue qu’il a rencontrée aussi dans l’air des pays marécageux. Je ne pense pas qu’il soit bien intéressant d’aller plus loin dans l’énumération de ces opinions, dont aucune n’a pris rang dans la science.

La cause de ces insuccès, dit M. Laveran, tient à ce que la plupart des recherches faites dans le but de découvrir le parasite du paludisme ont porté sur l’air, l’eau et le sol des localités palustres, et que l’examen histologique du sang des malades atteints de fièvres palustres a été très négligé. Comme l’air, l’eau et le sol des marâis, ajoute-t-il, renferment un très grand nombre d’êtres microscopiques, appartenant soit au règne végétal, soit au règne animal, on comprend qu’il soit difficile de dire quel est parmi ces microbes celui qui occasionne les accidents du paludisme, et qu’on ait été conduit à décrire comme un parasite du paludisme, tantôt une palmelle, tantôt un bacillus, suivant les espèces qui dominaient dans les localités où se faisaient les observations.

Partant de ces données, très versé dans l’art des recherches microscopiques, très habile dans les études histologiques, adepte convaincu des théories nouvelles, M. Laveran aborde résolument la question qu’il a pris à tâche d’élucider ; et il déclare que c’est par l’étude des lésions anatomiques du paludisme qu’il a été amené

à découvrir, dans le sang des paludiques, des microbes qui lui paraissent être les véritables parasites de cet état pathologique.

L’étude des lésions anatomiques du paludisme, écrit M. Laveran, nous montre, en somme, que l’altération la plus caractéristique, la seule constante du paludisme, consiste .dans la présence d’éléments pigmentés dans le sang, et principalement dans le sang de la rate ; les corps pigmentés qui existent dans le sang des paludiques ne se rencontrent dans aucune autre maladie ...., L’étude du sang frais, recueilli sur les malades atteints de fièvres palustres, permet seule de reconnaître la véritable nature de ces éléments.

C’est, au point de vue des altérations, la mélanémie de Freerichs, qui rentre évidemment dans le même ordre de recherches et dont M. le professeur Kelsch s’est occupé avec tant d’autorité, en disant aussi qu’elle constitue une lésion particulière au paludisme et qui a une très grande importance pour le diagnostic des fièvres palustres. Mais M. Laveran fait ressortir que M. Freerichs, tout en décrivant parfaitement les éléments pigmentés, dont il s’agit, en a méconnu la nature ; qu’il n’a pas vu qu’il avait sous les~ yeux les formes cadavériques des parasites du sang, dont il n’a pas même soupçonné l’existence. Freerichs admet, comme vérité démontrée, que le pigment résulte d’une décomposition du sang. M. Kelsch pense, lui, que le pigment provient de la destruction des hématies et qu’il se forme dans le sang et non presque exclusivement dans la rate, comme le croyait l’auteur précédent ; enfin que ce n’est que secondairement qu’il s’accumule dans certains organes.

Pour M. Laveran, la question est bien autre : cette pigmentation est pour lui la forme cadavérique du microbe du paludisme. Ecoutons-le « Les lésions cadavériques ne donnant que des renseignements peu satisfaisants sur la nature et le mode de formation

des éléments pigmentés, il était indiqué de rechercher dans le sang frais, recueilli sur des malades atteints

de. fièvre- palustre, des données plus exactes.

Je ne tardai pas alors à découvrir, outre les leucocytes mélanifères déjà connus, des éléments sphériques, cylindriques ou en croissant, de forme très'régulière,, pigmentés, très distincts des leucocytes chargés de pigment.. . Je soupçonnai depuis quelque temps la nature parasitaire de ces corps, lorsque le 6 novembre 1880, en examinant un des éléments sphériques pigmentés, dans une préparation de sang frais, je constatai avec joie qu’il existait à la périphérie de cet élément des filaments mobiles, dont la nature animée n’était pas contestable.. Dès ce moment, j’eus la conviction que j’avais trouvé le parasite du paludisme ; les faits en très grand nombre que j’ai observés depuis lors, ont pleinement confirmé cette première impression. »

Des recherches multipliées,empreintes de l’exactitude la plus rigoureuse, lui ont permis de donner la description de ce nouveau microbe^ de suivre les phases -rapides de sa courte existence, depuis son apparition jusqu’à sa mort, jusqu’à sa destruction, et d’affirmer qu’il est la cause unique directe du paludisme on général, et.des fièvres palustres en particulier.

Maintenant, comment M. Laveran va-t-il expliquer les accès et les paroxysmes de ces .fièvres. Il constate d’abord que c’est un peu avant le début des accès que l’on trouve dans le sang des paludiques les éléments parasitaires en plus grand nombre et sous les formes les plus caractéristiques ; puis que, l’accès terminé, ils sont devenus infiniment plus rares et qu’ils sont en partie détruits, leurs débris formant les éléments pigmentés qui donnent aux divers tissus, notamment au cerveau, la teinte foncée, noirâtre, qy| l’on ne trouve que dans les cadavres des paludiques. se plaçant au nombre des ■ médecins qui attribuent au centre cérébro-spinal un rôle considérable, le plus important

sans contredit, dans l’évolution des fièvres intermittentes, il dit : « La présence de ces corps, dont le volume est parfois supérieur aux hématies, doit évidemment provoquer,notamment dans la moelle épinière une irritation très vive'; et l’on conçoit sans peine, étant données les propriétés physiologiques de la moelle, que cette irritation se traduise par un accès de lièvre. » Quant â l’intermittence ou retour des accès, il pense qu’il est probable que l’irritabilité de la moelle épinière est épuisée après chaque accès, et que l’intervalle qui sépare l’un de l’autre, représente le temps nécessaire pour que cet épuisement se dissipe ; ceci rentre tout-à-fait dans les théories italiennes. Je m’estime très heureux, au surplus, de constater que M. Laveran soit venu confirmer que j’avais eu raison de faire ressortir combien il faut tenir compte dés phénomènes importants qui se passent dans le cerveau et dans la moelle, dans les fièvres paludéennes, puisque quand elles donnent la mort, c’est presque toujours par le coma, par le délire ou par l’état algide : trilogie pathologique qui relève uniquement et évidemment de ces grands appareils.

Je m’arrête ici dans l’exposition de la doctrine de M. Laveran, qui a rencontré des opposants et des esprits sceptiques. Il ne l’ignore pas et cherche avec empressement,et avec non moins de confiance, l’occasion de faire une démonstration publique, devant l’Académie des sciences et devant l’Académie de médecine, ces juges suprêmes des questions de principes que soulèvent les novateurs ; et cette occasion lui sera donnée le jour où, dans les hôpitaux militaires de Paris, il aura rencontré des fébricitants venus d’Algérie. Espérons avec lui qu’il sera aussi heureux dans cette circonstance que dans le voyage qu’il a fait â Rome, dans le but exclusivement scientifique de découvrir le microbe paludique chez les malades de la campagne romaine, si renommée pour sa malaria.

Je poursuis l’étude de son livre et j’arrive à la classification des fièvres palustres’; il n’admet que des intermittentes et des continues,et pense que l’expression de fièvre rémittente, très usitée en Algérie, ne lui paraît pas dèvoir être conservée. C’est revenir à la distinction d’Hippocrate.. Je ne partage pas cette manière de voir ; je ne rejette pas le type rémittent, parce que je crois qu’il existe, parce qu’il conduit les esprits timorés, hésitants, à faire un pas de plus et à accepter le traitement quinique pour le type continu dès le début de la maladie, type dont les deux fils de Broussais, après un court séjour prolongé en Afrique, disaient n’avoir pas vu un seul exemple. Assertion bien erronée, bien malheureuse, car elle a aidé à retarder l’application générale du traitement qui convient à ces fièvres continues, d’un caractère tout spécial ; assertion d’autant plus funeste qu’elle était défendue par M. Lévy, dont le style brillant cachait sens des fleurs le danger de ces attaques inconsidérées, auxquelles répond d’une façon éclatante la classification de M. Laveran. En revanche, je suis tout-à-fait de son . avis, lorsqu’il dit que la dénomination de fièvre pernicieuse ne peut avoir d’autre signification que. celle d’indiquer qu’il y a des fièvres palustres intermittentes et continues (j’ajoute rémittentes), qui s’accompagnent d’accidents graves, et que c’est à ces fièvres compliquées que les mots d’accidents ou accès pernicieux doivent être appliqués.

« L’état typhoïde se montre plus souvent comme complication des fièvres continues palustres , dit M. Laveran, que des fièvres intermittentes ; tous les auteurs ont insisté sur les diffiultés du diagnostic différentiel des fièvres continues palustres à forme typhoïde et des fièvres typhoïdes proprement dites. » Cette question vient d’acquérir une importance des plus considérables par la transformation de la .pathologie algérienne, qui a pris, ainsi qu’en Tunisie, une

extension'.tout-à-fait imprévue et qui paraît vouloir s’implanter dans ces deux provinces, en même temps que notre civilisation. M. l’inspecteur Vedrènes, directeur du service de santé du 19 e corps, m écrivait d’Alger, le 18 mars dernier : « La pathologie actuelle est un peu différente de ce qu’elle était à votre époque dans la zone africaine. Il y a, moins de fébricitants par cause palustre ou tellurique, grâce aux assainissements effectués. Il en reste encore beaucoup trop; mais ce qui domine la pathologie actuelle et mérite une attention spéciale par la gravité et la multiplicité des cas, c’est la fièvre typhoïde. »,

Page 1