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MON DERNIER MOT

sur les Fièvres de l’Algérie (1)

Avant de me confiner dans le repos absolu, auquel me convient mon grand âge et la stupéfiante perturbation des sciences médicales, j’éprouve, une fois encore, le désir de fixer sur le papier quelques souvenirs bien lointains déjà, il est vrai, mais qui cependant se rattachent directement à la question, toujours ouverte, des fièvres de l’Algérie, à cet objet constant de mes études et de mes préoccupations pour l'armée. Je regarde aussi comme un devoir, ante mortem, de faire ressortir que c’est presque exclusivement aux médecins modernes des armées de terre et de mer, ces chevaliers errants de la science et de l’humanité, que reviennent le mérite et l’honneur d’avoir éclairé d’un jour si vif un sujet de premier ordre, qui jusqu’à eux était resté tout à fait incompris. Mon assertion est incontestable ; rien déplus facile à prouver. Qu’on lise, en effet, les classiques qui faisaient foi, dans le premier . tiers de ce siècle ; les Fièvres de Chomel, de 1821, les diverses éditions de la Nosographie de Pinel, le Traité des fièvres pernicieuses d’Alibert, et l’on aura ainsi, comme je crois l’avoir déjà exprimé, la quintessence de l’enseignement officiel à cette époque. Puis, que l’on mette ën regard les recherches de Boudin, 1 d'Haspel, de Dutroulau, de Colin, de Béranger-Féraud, de Mahé, de Laveran, l’esprit restera confondu en constatant l’incompétence négative des premiers,d’une part, et la profonde investigation, l’heureuse fécondité

(1)' Gazette des Hôpitaux, 30 septembre 1884.

des seconds, d’autre part. On comprendra très bien le sentiment de réserve qui m’a engagé à ne pas inscrire mon nom parmi ceux que je viens de citer ; mais, comme il est infiniment probable que c’est pour la dernière fois que je laisserai ma plume octogénaire écrire quelques lignes destinées à la publicité, je demande la permission de dire combien je me trouve honoré de constater qu’après bien des controverses, mes savants successeurs ont fait entrer dans le domaine scientifique les principales des propositions que, de 1834 à 1836, j’avais posées et développées sur le traitement des fièvres, dans les pays chauds et marécageux.

On sait, par de nombreux ouvrages de médecine, toutes les calamités qui ont assailli nos troupes, à leur arrivée en Afrique ; je n’ai donc pas â m’en occuper. Mais, pour bien faire comprendre la situation, il n’est ' pas. sans intérêt de constater combien, en dehors des données purement scientifiques, la population s’était émue devant une mortalité que l’histoire, de son côté, s’est chargée de nous transmettre, et dont je trouve un exemple saisissant dans un ouvrage qui vient de paraître sous le titre de : Trente-deux ans à travers l'Islam, et que l’on doit à M. le consul général Roches, ancien interprètede l’armée d’Afrique et qui, en cette qualité, faisait partie de la colonne chargée, en 1841, de ravitailler la garnison de Milianah. « Onze cents » hommes valides, dit-il, furent laissés le 10 juin 1840 » à Milianah... Au 15 octobre, il n’y en avait plus que » 300, qui portaient la mort dans leur sein. Au » 1 er janvier 1841, il n’en restait que 80 ; ainsi, plus » de 1,000 hommes sur 1,100 périrent en moins de » six mois. » (T. 1 er , p. 424).

On ne peut se soustraire au désir qui, en pareille, occurence, devient une obligation professionnelle, de s’expliquer ce lugubre drame ; et l’on arrive vite à. reconnaître que ce ne sont ni des maladies obsidionales, ni des maladies de misère, ni les fatigues, ni les

privations qui ont pu, en 113 jours, et dès le début du blocus, faire mourir 800 hommes sur 1,100. Bien certainement, étant donnée la nature du pays dans lequel ces troupes expéditionnaient depuis plusieurs mois, il faut y voir l’inüuence de l’élément palustre, ce facteur, toujours le même, des terribles affections qui nous ont enlevé tant de monde en Morée et en Algérie ; on pourrait même ajouter : dans nos colonies lointaines.

J’ai essayé de me procurer des renseignements médicaux, pour éclaircir ce lamentable épisode de Milianah ; mais je n’ai pas été assez heureux pour en rencontrer, malgré les sources officielles où il m’a été donné de puiser ; ce qui m’autorise à penser qu’il n’en existe nulle part. Il faut donc s’en rapporter au raisonnement et analyser des faits analogues, pour en déduire des conséquences pratiques et applicables au fait actuel. Je ne mets en doute ni le savoir, ni l’expérience des médecins attachés à cette expédition ; mais je crois que le plus grand nombre de malades atteints si subitement aura immédiatement épuisé la provision réglementaire de sulfate de quinine ; et la clinique aura été ainsi complètement désarmée. Nous avons connu cette triste situation à Alger même, en 1832 et en 1833, à une époque où les relations avec la France, se faisant encore presque exclusivement par les bâtiments à voiles, étaient assez rares et irrégulières. Nous n’avions même pas l’outillage nécessaire pour pulvériser les écorces dè quinquina ; on était réduit à les concasser, pour en faire une décoction que l’on administrait aux malades dans de petites fioles portant l’étiquette fallacieuse de potion fébrifuge. Cette même cause, la pénurie du sulfate de quinine, paraît avoir eu aussi une large part dans la catastrophe de l’île Maurice, dont j’ai parlé dans la Gazette des Hôpitaux du 29 mai 1883 : 40,000 morts, en 1867, sur une population de 360,000 âmes. L’un des médecins les plus distingués du pays, M. Pellereau, à qui nous devons le meilleur travail sur la nature paludéenne de ces fièvres,

dont l’origine et le caractère avaient d’abord été méconnus, a eu l’obligeance de me remettre une note que je m’empresse de faire connaître comme un document précieux, en faveur de mon opinion sur les maladies de Milianah. « La mortalité fut occasionnée non seulement par le développement de miasmes abondants, et d’une excessive intensité ; mais encore et surtout par un manque déplorable de sulfate de quinine. Cet alcaloïde fit défaut au moment même où l’épidémie était à son apogée, et où une malheureuse population se débattait sous sa fatale étreinte. La petite quantité qui se trouvait dans les pharmacies de l’ile fut vendue à un prix exorbitant, jusqu’à 1,500 francs le flacon de 30 grammes. Lorsqu’il n’en resta plus, il fallut s’adresser aux pays environnants. Puis, cette dernière ressource épuisée, nous trouvant sans armes et sans défense contre la plus meurtrière des épidémies, on dut recourir à des médicaments reconnus, aujourd’hui, tout à fait inutiles, tels que .' arsenic^goudron, acide phénique, etc.,-etc. et, de plus,, à des plantes indigènes dont les résultats furent également nuis. »

Je n’ai pas besoin de dire combien, en face d’un ennemi si redoutable dont nos maîtres, dans leurs leçons et dans leurs livres,, ne nous avaient à peu près rien appris, nous avons tous dû faire d’efforts et de tentatives pour paralyser ses coups. Ces efforts et ces tentatives ont porté, principalement, sur les fièvres paludéennes à type continu , sur les accidents consécutifs du paludisme, sur l’emploi du sulfate de quinine à hautes doses. Des circonstances particulières m’avaient préparé à aborder avec résolution le premier point de cette étude ; je venais d’assister à des épidémies, de fièvres intermittentes endémiques à Ajaccio et à Alger, lorsque je fus envoyé à Bône, en pleine station marécageuse, sous un ciel brûlant.; c’était me conduire tout droit à la connaissance des fièvres auxquelles,.

pour bien mettre en garde les praticiens contre leur marche insidieuse, j’ai cru devoir donner le nom de pseudo-continues.

Je n’ai ni le désir, ni la volonté, ni le besoin de revenir sur les attaques bien regrettables, au point de vue de la conservation des hommes, dont mes recherches ont été le point de mire. Je remets à l'argumentation que Littré a inscrite en tête des Epidémies d’Hippocrate, le soin de faire priser à sa valeur le rôle qui me revient dans la détermination des fièvres continues des pays chauds et marécageux. J’ajoute que je regarde aussi comme une grande force et comme un insigne honneur pour moi, de pouvoir joindre à cet important témoignage celui, non moins imposant, de Téminent professeur Verneuil qui, 40 ans après Littré, date pour date, fit ressortir au Congrès scientifique d’Alger en 1881 la portée deces mêmes travaux, et leur donna un retentissement auquel je n’avais jamais eu l’ambition d’aspirer. Il y a loin de la haute sanction de ces grands esprits à la résistance opiniâtre qu’a rencontrée sur son chemin une méthode universellement adoptée maintenant. Dès le début, elle s'était cependant affirmée par des succès faciles à contrôler, à vérifier par l’expérimentation, quelle appelait et provoquait avec confiance, parce qu’elle savait qu’elle reposait sur un grand nombre de faits* concordant tous entre eux pour attester sa puissance.

La symptomatologie des accidents consécutifs è tait trop bien connue, trop minutieusement décrite, pour que nous ayons eu à la modifier en rien. Mais il n’en a pas été de même, pour la théorie de leur genèse. Aü début de notre séjour en Afrique, on était généralement encore dans la croyance qu’ils étaient dus à l’action des préparations de quinquina et à leur emploi prématuré ; d’où le double précepte de prescrire le sulfate de quinine en petite quantité (20 à 40 centigrammes dans - la journée), et dé n’y recourir

que vers le septième ou huitième accès de fièvre. Le Recueil des mémoires de médecine militaire reproduit eu 1833 ces mêmes conseils, en publiant des travaux dus à des médecins de l'Algérie, qu il donne comme devant servir de guides aux praticiens. Entraîné par la marche des maladies de Bône, ce foyer pestilentiel, je dus bien vite m’éloigner de la voie qui nous était tracée, et prescrire avec succès le sulfate de quinine à des prises très élevées ; ce qui me permit d’écrire, dans un Mémoire sur les fièvres intermittentes du nord de l'Afrique lu le 30 mai 1835 à l’Académie de Médecine, ce qui suit : « Par l’emploi de cette médication, nous avons aussi décidé, je.crois, un grand fait ; c’est que, loin de déterminer des engorgements des viscères abdominaux, des hydropisies, des diarrhées, etc., le sulfate de quinine les prévient, en s’opposant au retour des accès. C’est, il n’en faut pas douter, la répétition des accès que l’on doit accuser seule de ces accidents consécutifs qui, à la fin des épidémies de fièvres intermittentes, viennent enlever les malades que les accès pernicieux avaient épargnés. »

Ce que j’exprimais se fondait sur des faits authentiques et consignés dans un de mes rapports aux officiers de santé en chef de l’armée, en date du 11 janvier 1835 : « Au premier du mois, disais-je, il me reste £08 hommes qui ne me donneront, selon toute probabilité, qu’une très faible mortalité, eu égard surtout à la fin d’unë épidémie aussi longue. Vous jugerez facilement, Messieurs, combien j’ai peu d’affections chroniques dans mon service, puisque, bien qu’ayant reçu 236 entrants dans la dernière dizaine de décembre, j’ai pu réduire, par mes sorties, à 208 mon mouvement qui, le 21 décembre, s’élevait à 344. » Ce m’est une bonne fortune inespérée de pouvoir mettre, en regard de ces documents, ce que raconte l’un de mes antagonistes les plus décidés, M. Casimir Broussais, de ce qu’il a trouvé, dans les hôpitaux, en arrivant à Alger, au mois de décembre 1844 : « Une

» grande quantité de corps chétifs, épuisés,languis- »-sauts; une foule de pauvres malades ruinés par la » diarrhée ou la dysenterie chronique, et enflés par » l’hydropisie. » (.Recueil des mémoires de médecine militaire , t. lx, p. 45).

Quel contraste ! J’en accuse, sans hésitation aucune, l’incohérence et l’insuffisance des méthodes thérapeutiques, contre lësquelles j’avais cependant; depuis dix ans déjà, si hardiment réagi sans avoir été assez heureux pour entraîner, du premier coup, toutes les' convictions; Si M. Casimir Broussais était venu à Bône en 1834, comme il a été à Alger en 1844, il aurait pu, sans sortir de l’enceinte de notre hôpital, voir d’une manière saisissante ce double tableau : d’une part, le mouvement général -de mon service, exposé dans mon rapport précité, ét dont le double, par le même courrier, avait été adressé au Conseil de santé ; d’autre part, il aurait facilement constaté que, dans les diverses divisions de fiévreux, les résultats étaient en raison directe de l'empressement que l’on avait mis à suivre mon exemple ; de telle sorte que dans l’une d’elles; celle de son frère, où la doctrine physiologique battait son plein, il eût facilement chargé sa paletté de couleurs aussi sombres que celles sous lesquelles il â rendu les impressions qu’il aressenties, en mettant le pied dans les salles de l’hôpital du Dey.

Raconterai-je maintenant comment, avant les critiques de médecins mal inspirés, j’avais eu déjà à subir celles tout aussi imméritées de la part du public ? L’aventure ne manque pas de piquant. Dès l’origine de mes tentatives, il y avait un toile général contre moi, dans la population civile tout comme dans là garnison. De jeunes officiers, pour se soustraire à ma médication, s’étaient-organisé un dispensaire sous la direction d’un aide-major du 59 e de ligne, assez instruit, assez intelligent, orateur d’estaminet. Lèur algarade, du reste, ne dura que quelques semaines ;

ces dissidents ne tardèrent pas à déserter, d’un commun accord, leur hôpital interlope pour venir s’abriter dans nos salles, et nous demander des soins, dont l’expérience avait promptement démontré l’efficacité.

Cette malheureuse croisade contre le sulfate de quinine à haute dose était si universelle dans l’armée, que le duc d’Orléans, lui-même, cet homme si intelligent et si bienveillant, cédant à l’entraînement général, a écrit que, lors de l’expédition de Constantine en 1836, des ballots entiers de ce poison avaient été avalés en quelques jours dans les régiments, transformés en infirmeries. (Campagnes de l'armée d’Afrique, 1835.-1839, par le duc d’Orléans, p. 195) ; publication faite par ses fils en 1870. Voilà des expressions bien malheureuses, dépassant de beaucoup le droit de la critique ; car, présentées dans une acception rigoureuse, sans que rien ne 'les atténue, elles transforment tout simplement en empoisonneurs publics des médecins instruits, actifs, dévoués, exposés à tous les dangers, à toutes les misères du soldat, comme le démontre si bien elle-même cette terrible campagne, dont la relation princière est un modèle de style et de haute appréciation dans les choses du commandement et de l'administration, mais non dans celles de la médecine. Ce n’est pas que je m’émeuve outre mesure de cette accusation ; je la revendique même pour moi seul, attendu que je suis le plus grand coupable ; car ce qui est si fortement incriminé ici n’était que l’application de la méthode que j’avais créée en 1834, dans cette même contrée, et dont l’extension a fini par dompter, tout le monde le reconnaît aujourd’hui, le grand mal qui dévorait l’armée et les colons.

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