‹ L'Œuvre de F. C. MaillotChapitre 4 sur 16 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

L’indulgence avec laquelle l’Académie royale de médecine a bien voulu entendre la lecture de ce mémoire, conçu à la hâte et rédigé pour ainsi dire sous la tente, me fait regretter vivement que des motifs particuliers ne me permettent pas, pour le publier, d’attendre que le rapport en ait été fait à cette société savante.

Parmi les propositions que renferme ce travail, on en trouvera quelques-unes qui ont la pîusgrande analogie avec celles que je rencontre dans un ouvrage fort remarquable, que je ne connais que depuis quelques jours, je veux parler du traité sur les fièvres -rémittentes et intermittentes par M. Nepple,

Je ne chercherai pas cependant à prouver que je n’ai pas puisé dans cette excellente monographie, qui date de 1835, les idées que j’émets sur la manière dont les fièvres intermittentes, dans les pays chauds et marécageux, deviennent rémittentes, puis continues, pour repasser ensuite de cette continuité acquise à la rémittence ou à l’intermittence. Pour me mettre à l’abri de tout soupçon, je me contenterai de renvoyer à un article écrit en juillet 1834 et inséré, quelques mois

(1) Mémoire lu à l’Académie de Médecine, le 30 mai 1835.

après, dans le Journal hebdomadaire des Progrès des Sciences et Institutions médicales (1).

Nous nous sommes rencontrés sur plusieurs points, M. Nepple et moi, parce que nous avons raconté franchement, ce que nous avons vu ; et comme le dit lui-même ce médecin distingué, cette concurrence d’idées est si naturelle à ceux qui travaillent sur le même sujet, qu’elle ne saurait provoquer aucune récrimination.

Ce résultat auquel nous sommés arrivés tous deux, dans des conditions si diverses et dans des localités bien différentes quoique analogues, ce résultat, dis-je, donne â nos observations une valeur que, prises isolément, elles n’auraient pas eues. En effet, lorsque dans la recherche d’une maladie inconnue, sans se consulter, sans idées préconçues, et dépouillant lé vieil homme on arrive par l’analyse aux mêmes données, il est certain que l’on est en voie de résoudre le problème.

Nous sommes loin néanmoins d’être d’accord sur toutes les questions que nous abordons ; et cette divergence d’opinions tient, sans doute, à la diversité des localités où nous avons recueilli nos matériaux,

C’est ainsi que je considère la fièvre intermittente soporeuse comme étant toujours le résultat d’une violente congestion cérébrale, tandis que M. Nepple la regarde comme annonçant ordinairement une asthénie profonde du cerveau.

C’est ainsi encore que, relativement à la nature de la fièvre rémittente, je suis bien de son opinion, lorsqu’il dit (page 295) : « La fièvre rémittente doit sa » forme à un composé d’irritation fixe et d’irritation » mobile ; c’est une maladie complexe ; pour qu’elle J> puisse avoir lieu, il faut que l’irritation phlegmasique » permanente ne soit pas trop intense. »

Mais je ne partage plus son avis lorsqu’il ajoute :

(1) Il s’agit du Mémoire précédent.

« Car lorsqu'elle existe à un certain degré, la réaction » considérable et continuelle qui en résulte s’oppose à » une concentration nouvelle. »

Je crois, au contraire, que dans les fièvres intermittentes passées à. l’état continu, cette concentration périodique s’opère encore et qu’elle n’est que masquée par la violence des symptômes inflammatoires. S’il en était autrement, comment agirait alors le sulfate de quinine, qui dans les cas de cette nature produit, malgré la croyance générale, de si heureux résultats ?

Il n’y a ici de différence, selon moi, que du plus au moins, et de même qüe M. Nepple réunit à peu près les intermittentes et les rémittentes, je rattache, moi, aux fièvres intermittentes les affections continues dont il s’agit ; et je veux que le traitement des unes soit ceiüi des autres. En cela, je suis allé beaucoup plus loin que ce judicieux observateur; et personne, que je sache, n’a aussi formellement exprimé cette opinion.

C’est dans la thérapeutique de ces affections surtout que je me suis jeté violemment en dehors des règles communes. Je devais le faire du moment où, en présence d’accidents terribles et inconnus en France, je pouvais soupçonner que ces fièvres continues n’étaient réellement que des fièvres intermittentes ; du moment aussi, il faut bien le dire, où je connaissais les revers réservés au traitement antiphlogistique pur.

Sans doute, il m’a fallu combattre avant de répudier mes croyances médicales, avant de me décider à tenter une voie aussi hardie et à courir des chances aussi périlleuses. Mais du résultat de cette lutte et de ces efforts, il restera démontré que, contrairement à l’opinion générale, le sulfate de quinine peut toujours et doit souvent être administré dans toutes les périodes des fièvres intermittentes et rémittentes ; et que s’il est préférable, dans les climats tempérés et dans les saisons froides, de prescrire ce médicament pendant l’intermittence et la rémittence, ce précepte (qui n’est jamais de rigueur) devient dangereux dans

les pays chauds, et doit être rejeté, lorsque par suite d’une * forte réaction vasculaire la rémittence cesse d’être distincte.

J’ai la conviction que, adoptées dans les localités marécageuses de la France et sagement appliquées, les modifications que je signale obtiendront les plus heureux résultats. Sous leur influence, les fièvres continues y diminueront de nombre, les rémittentes seront moins graves ; les accès et les paroxysmes étant de suite enrayés, les.accidents consécutifs cesseront de miner lentement les organes et de traîner misérablement au tombeau des. populations entières. C’est aux médecins de ces contrées, c’est surtout à ceux d’entre eux qui sont placés dans les hôpitaux, qu’il appartient de vérifier ce que j’avance et d’approfondir ce point important de médecine pratique.

La ville de Bône, l’un des points les plus importants de la Régence d’Alger, est occupée parles Français depuis le mois d’avril 1832. La force de la garnison varie de 3,000 à 5,000 hommes, en se rapprochant cependant plus souvent du premier que du dernier de ces chiffres. Jt - Du 16 avril 1832 au 16 mars 1835, il y a eu dans les hôpitaux de Bône 22,330 entrants; 19,612 sortants ; 2,513 morts ; ce qui indique que toute la garnison passe dans les hôpitaux plusieurs fois dans l’année; ce qui donne 1 mort sur 8 sortants environ.

Les 22,330 malades et les 2,513 morts ont été répartis suivant -les années, dans les proportions suivantes : (1) En 1832: 4,033 entrants ; 3,132 sortants ; 449 morts ; 1 mort sur 7 sortants.

(1) Le 1 er janvier 1834, il restait à l’hôpital 331 hommes de 1 annee precedente; c’est ce qui fait que le chiffre des morts et des sorties réunis dépasse celui des entrées de l’année; U en est de même en 1833 relativement â 1832.

En 1833 : 6,704 entrants; 5,299 sortants; 1,526 morts ; 1 mort sur 3 1/2.

En 1834 et jusqu’en 1836 : 11,593 entrants ; 11,181 sortants ; 538 morts ; 1 mort sur 20.

Ainsi, du 1 er janvier 1834 au 16 mars 1835, on a reçu à. l’hôpital de Bône 856 malades en plus que pendant les deux années précédentes réunies, et l’on a eu 1,437 morts en moins.

Rien n’avait été publié sur les épidémies si meurtrières de 1832 et 1833, lorsque, au mois de janvier 1834, je fus détaché d’Alger pour aller prendre la direction du service médical de l’hôpital militaire de Bône. C’était donc à l’observation de m’apprendre qu’elle était la nature des maladies de ce pays. Y avait-il analogie entre ces affections et celles que je venais d’observer en Corse et à Alger? Y avait-il identité ? Y avait-il opposition ? Tels étaient les points principaux qu’il fallait décider, et je n’avais d’autres moyens de le faire, je le répète, que l’observation au lit des malades.

C’était en consultant mes souvenirs et mes notes de clinique ; c’était en rapprochant ces souvenirs et ces notes de ce que j’allais observer, que je pouvais arriver par induction à une connaissance plus ou moins exacte des maladies de Bône.

J’attachais une haute importance à la solution de ces diverses questions, parce que de cette solution dépendait. le choix du traitement que j’adopterais. J’avais, en effet, une opinion bien arrêtée sur la thérapeutique spéciale des maladies de la Corse et d’Alger, et j’étais décidé à l’admettre dans toute son extension, si la moindre analogie des symptômes me mettait sur cette voie.

Heureusement, mon incertitude ne fut pas de longue durée. Me fondant sur la similitude du climat, sur le voisinage des marais, sur la position des points occupés par nos troupes, je pensai bientôt que, les conditions

étant à peu près les mêmes, il devait exister la plus grande analogie entre les affections de Bône et celles d’Alger ; c’est-à-dire que, à Bône comme à Alger, l’intermittence devait dominer partout. Mais à Bône les marais touchant la ville et. les postes extérieurs étant placés au centre ou au pourtour de ces terrains marécageux, on devait avoir dès lors, pensai-je, des accidents plus graves, des fièvres pernicieuses en plus grand nombre ; on devait voir, chaque année, se dérouler les scènes que nous avait présentées l’épidémie d’Alger en 1832, au moment où nos troupes venaient de camper dans la Méditja, et occupaient encore la Ferme modèle et la Maison carrée. 11 y avait identité de causes, comment donc ne pas s’attendre à une identité de faits ? C’est ce qui me faisait dire dans un rapport au médecin en chef de l’armée : « Rapprochez de ces conditions celles que vous trouvez sur quelques points du continent français, celles que vous observez en Corse et dans certaines localités d’Italie, rappelezvous ensuite la nature des maladies qui régnent dans ces contrées, " et vous connaîtrez la nature des épidémies de Bône ».

En théorie, je devais donc m’attendre à voir régner une épidémie de fièvres intermittentes et rémittentes. C’était ensuite aux faits de m’apprendré si la théorie était exacte ; voici ce que les faits m’ont révélé:

Du 9 février 1834 au 21 février 1835, j’ai reçu dans mes salles 3,765 malades ; 3,623 sont sortis ; 135 sont morts ; 7 restaient au 17 mars : ce qui donne une moyenne de 1 mort sur 27 sortants environ.

Sur 3,765 malades, 2,354 étaient atteints d’affecr tions franchement intermittentes ; 1,332 d’affections continues ; 79 seulement d’affections rémittentes bien tranchées.

Mais avant d’aller plus loin, afin de prévenir toute erreur, je crois devoir m’expliquer dès maintenant sur la nature des affections continues de ce pays ; c’est

bien certainement la question la plus épineuse de toutes celles qui se rattachent à l’histoire des maladies du nord de l’Afrique.

Deux thèses sont ici également soutenables ; toutes deux ont leurs partisans ; les faits seuls ont pu décider dé quel côté était le vrai.

D’après l’une, les affections intermittentes et les affections continues du nord de l’Afrique sont de deux ordres bien distincts, bien tranchés,. bien séparés. Causes, marche, traitement, tout diffère,tout est opposé.

D’après l’autre (et le premier je l’ai établi à Bône), loin de signaler des caractères opposés dans ces deux genres d’affections, on y trouve des rapports, des rapprochements, de la filiation, de la consanguinité si je puis m’éxprimer ainsi.

Voici comment j’arrivai, à. Bône, à cette manière de ■voir. Aux fièvres intermittentes simples des mois de février et mars, avaient succédé,, en avril et mai, des fièvres du même type avec dès complications plus ou moins graves, en même temps nous commencions à avoir un assez grand nombre d’affections continues, genre d’affections qui jusque-là avait été très rare.

Je fus cependant moins frappé de l’apparition de ces complications et de ces maladies nouvelles, que de la promptitude avec laquelle les fièvres intermittentes de cette époque passaient aux types rémittents ou continus, lorsqu’on n’arrêtait pas les accès.

Je fus bien plus étonné encore de la facilité et de la fréquence non moins grande avec lesquelles les affections continues devenaient rémittentes ou intermittentes, sous l’influence des déplétions sanguines. Je me demandai si c’était bien là la marche des affections vraiment continues, si c’était bien là la marche des gastro entérites et des gastro-céphalites du nord de la France ? La réponse fut négative.

Me rappelant avoir observé déjà des faits, sinon identiques du moins analogues en Corse et à Alger, je me demandai si, malgré l’apparence de la complète

continuité, ce n’était pas le genre d’affections dont Torti a fait sa huitième espèce de fièvres et dont il a signalé les caractères en disant : « De intermittente sensim acutam et malignam migrât ».

Cette question était du nombre de celles que l'expérience seule peut résoudre. Je me déterminai donc à donner avec hardiesse le sulfate de quinine dans. tous les cas d’affections continues, sans attendre l’établissement soit d’une rémittence, soit d’une intermittence qui n’étaient qu’instantanées lorsqu’on réussissait à les obtenir.

Dans une note insérée dans le Journal hebdomadaire-f j’ai rendu compte de ces premiers essais, émettant quelques propositions hasardées alors, mais qui s’appuient aujourd’hui sur des faits nombreux, sur des observations détaillées, sur des résultats cliniques avantageux et que je vais rappeler en quelques mots.

Sous l’influenee de l’élévation de la température, les fièvres intermittentes simples des mois d’hiver font place à des fièvres intermittentes et rémittentes plus graves et à des affections continues, qui commencent seulement à se montrer à cette époque. La coïncidence de cette augmentation dans les fièvres intermittentes compliquées avec l’apparition d’un assez grand nombre d’affections rémittentes et continues, marque le passage des congestions irritatives, qui accompagnent les décès aux gastro-entérites, aux gastro-céphalites qui sont si nombreuses pendant la saison des chaleurs.

Bientôt les fièvres rémittentes disparaissent à leur tour ; elles sont remplacées par des fièvres continues, de même qu’elles avaient elles-mêmes remplacé des fièvres intermittentes. Cette transmutation est le résultat de la durée des accès qui en se prolongeant, en se confondant, donnent naissance à ces gastro-céphalites lesquelles affectent de plus en plus une marche continue-

Cependant, jusque dans les premiers jours de juin.

on parvient encore par de larges dépressions sanguines a établir assez souvent unë espèce de rémittence dans ces affections continues. A certaines heures de la journée, et généralement le matin, les malades vont mieux ; la réaction circulatoire est moins forte ; mais le soir les phénomènes morbides reprennent leur intensité de la veille, et réclament de nouvelles déplétions sanguines qui, pratiquées, amènent encore une espèce de solution. Comme le précédent, ce mieux n’est et ne peut être que passager ; et le lendemain, à la visite du matin et à. celle du soir, se présentent lés mêmes symptômes, se présentent les mêmes indications.

Cès alternatives réglées de bien et de mal, de diminution et d’augmentation dans les phénomènes morbides ne pouvant durer longtemps, il arrive .de deux choses l’une : ou bien la réaction circulatoire étant devenue à peu près nulle par suite de déplétions sanguines, la fièvre tombe tout a fait pour ne plus reparaître ou pour se convertir en fièvres intermittentes à accès distincts ou bien la congestion des organes se répétant avec violence, tantôt il survient des paroxysmes pernicieux, et alors les malades sont emportés en quelques heures ; tantôt l’irritation se fixe dans les tissus, et alors on a des fièvres typhoïdes si le cerveau et la muqueuse gastro-intestinale sont les organes phlegmasiés, des fièvres (pseudo-continues) délirantes ou comateuses, selon que l’affection des méninges ou celle du cerveau devient prédominante.

Ainsi se balancent ces affections, tour à tour continues et intermittentes sous l’influence du traitement jusqu’à la saison des fortes chaleurs, époque à laquelle on chercherait en vain à Bône la rémittence et la subintrarxce saisissables encore à Alger et surtout en Corse. Mais à Bône, dès la fin de juin, les affections se divisent en deux grandes sections, les intermittentes et les continues, si l’on s’en rapporte aux symptômes.

Cependant, par une analyse sévère de ces symptômes

on peut échapper encore à cette erreur, averti surtout -que l’on est par la marche des maladies des mois précédents. On arrive à reconnaître que souvent ces gastro-céphalites, actuellement continues, n’ont pas été telles dès l’origine ; on découvre qu’elles ont été d’abord des fièvres intermittentes et que ce n’est qu’au deuxième ou troisième accès que, la réaction circulatoire ne tombant plus, il n’y a pas eu intermittence ; on ne trouve même plus cette rémittence obscure que, d’après la nature des affections, on pourrait espérer et qu’on observe encore dans les pays où les causes morbides sont moins actives.

- Dès les premiers jours de juin, l’occasion de constater la certitude des propositions que j’avance, s’était déjà souvent présentée.dans nos salles. Dès cette époque aussi, comme pour nous faire saisir les liens qui rattachent entre elles ces affections intermittentes et continues, un grand nombre d’hommes atteints de fièvre tierce nous disait que le premier accès avait été simple, mais que le second s’était accompagné de violents maux de tête, d’envies de vomir, de vomissements, etc., et qu’il avait duré 36 à 40 heures. Ainsi, quelques heures de plus dans la durée de l’accès et l’on aurait eu une fièvre continue ou rémittente, c’est-à-dire que dans ce dernier cas, le moins grave des deux, on aurait eu un paroxysme au lieu d’un accès ; c’est-à-dire qu’au lieu d’une période de froid suivie de chaleur et de sueur, séparée d’un même ordre de symptômes par une apyrexie plus ou moins longue, on aurait eu seulement une exaspération périodique des symptômes, avec ou sans frissons précurseurs. Car, il ne faut pas s’y tromper, ces frissons qui annoncent l’invasion des paroxysmes des fièvres rémittentes, manquent presque toujours dans ce pays à l’époque des chaleurs ; exiger leur apparition pour caractériser une fièvre rémittente, c’est s’exposer à des erreurs bien graves.

Et que l’on ne croie pas, non plus, que les affections

continues, une fois établies, révèlent en rien dans leurs symptômes leur affinité avec les affections intermittentes. Transporté du nord de la France au milieu de nos salles, un médecin verra dans toutes ces gastrocéphalites des affections vraiment continues et les traitera comme telles. Cette erreur est inévitable, parce qu’il n’y a plus de rémittence, plus de subintrance, plus de paroxysmes saisissables. Si ce que j'avance paraissait hasardé, je renverrais à la lecture de Torti ; je renverrais à la notice de M. Coutanceau sur les fièvres pernicieuses qui ont régné épidémiquement à Bordeaux en 1805. « Dans ces sortes de cas, est-il dit » dans cette notice, on pouvait reconnaître quelque- » fois, dans l’apparition d’un léger frisson ou d’un peu » de sueur à des intervalles tantôt réguliers, tantôt v irréguliers, les traces obscures d’une intermittence » dégénérée ; mais d’autres fois, si l’on n’eût été pré- » venu à l’avance du caractère intermittent de la » maladie, on l’aurait prise pour une fièvre continue » ordinaire, avec de simples exacerbations marquées » seulement par une augmentation de la fréquence » du pouls et la chaleur de la peau. On a vu ces fiè- » vres intermittentes devenir continues, se prolonger » un ou deux septénaires sans offrir aucun caractère » fâcheux, et se comporter alors comme des fièvres » gastriques ordinaires ; mais le plus souvent elles » s’accompagnaient très promptement des signes d’une » adynamie générale très prononcée ; et, dans ces » circonstances fâcheuses, tous les malades qui n’avaient » pas été convenablement traités mouraient bientôt » avec les symptômes d’une fièvre putride ou adyna- » mique ». Voilà ce que disait M. Coutanceau en 1809, et la médication convenable dont il veut parler, c’est l’administration immédiate et à hautes doses du quinquina.

Les progrès immenses imprimés à la médecine depuis l’époque où ces lignes ont été écrites, faisaient sentir le besoin de soumettre de nouveau à une ana-

lyse sévère, les faits de cétte nature. Eh bien! la marche qu’ont suivie à Bône les épidémies de 1832 et 1833 a démontré combien ces faits avaient été bien observés ; car, d’une part, les maladies ont eu les mêmes phases ; et, de l’autre, l’analyse est arrivée aux mêmes conséquences. En effet, les hôpitaux ayant été encombrés dès les premiers jours, les malades ne purent plus être admis à temps ; ils arrivaient dans un état toujours fort grave, souvent désespéré. Dans les casernes, dans les hôpitaux, partout on voyait des affections typhoïdes. Il n’était plus possible, au milieu de ce désordre, de saisir les diverses nuances par lesquelles passent les fièvres intermittentes pour devenir des affections corn tinues. On peut donc dire sous ce rapport que, si la pénurie et reneombrement des hôpitaux ont, en 1832 et 1833, amené de si déplorables revers, ces malheureuses circonstances n’ont pas été cependant sans utilité, puisqu’elles ont appris ce que deviennent les affections intermittentes du nord de l’Afrique, lorsqu’elles sont abandonnées à elles-mêmes ou combattues par un traitement incomplet.

La lecture deTorti, celle de Baumes, de Gianini, de MM. Coutanceau, Alibert, Bailly, l’expérience des années précédentes que je venais de passer en Corse et à Alger, l’analogie que je trouvais depuis quelque temps entre les affections continues de Bône et celles de ce pays, les renseignements verbaux que j’avais recueillis sur les dernières épidémies, tels étaient les documents sur lesquels je m’appuyais pour dire, dès le mois de juillet : « C’est de l’idée que l’on se formera » de ces intermittences, de ces rémittences et de ces » fièvres continues, sê succédant tour à tour, se rempla- » çant, se chassant, puis reparaissant, tournant pour » ainsi dire dans le cercle annuel ; c’est de la filiation » que l’on verra ou non entre ces maladies si diverses » en apparence, si identiques pour le fond, que dépendra le choix d’un traitement vrai ou faux ».

Ainsi, à cet égard, mon opinion était déjà bien arrêtée, au moment où l’épidémie éclata avec toute sa violence et ce fut, dès lors, par conviction que je fis ce que, dans des circonstances aussi difficiles, on eut été autorisé à tenter comme expériences. Je donnai le sulfate de quinine à haute dose dans tous les cas d’affections continues, excepté dans quelques iléocolites où à tort, je crains, j’ai différé son administration.

Voici l’énumération des affections continues dans lesquelles le sulfate de quinine a été donné pendant le mois de juillet : 98 gastro-céphalites, dont une avec scarlatine, 29 irritations gastro-céphaliques, 7 gastroentérites aiguës, 5 irritations gastro-intestinales fébriles,

2 gastro-colites, 7 iléo-colites folliculeuses (diarrhée),

2 iléo-colites hémorrhagiques (dyssenterie), une pneumonie, une pleurite, une bronchite, une congestion pulmonaire, 4 cas de céphalalgie, 21 irritations encéphaliques, enfin 13 encéphalites : en tout, 192 affections aiguës continues.

De tous ces cas, aucun n’a passé à l’état typhoïde ; tous, sauf quelques exceptions fort rares, ont été jugés en quelques jours. Mes cahiers de visites constatent que presqup constamment le troisième ou le quatrième jour au plus tard, les malades ont commencé à manger quelques aliments légers. Bien plus, le régime a dû être brusqué, porté en quelques jours aux trois quarts de la portion.

Pressé par le nombre des malades entrants, restreint dans celui des places que j’avais à leur donner, je faisais marcher le régime par sauts et par bonds.

Cependant, malgré ces circonstances défavorables, aucune des 98 gastro-céphalites du mois de juillet (laissons de côté les affections moins graves) aucune, dis-je, n’est devenue typhoïde ; 5 d’entre elles se sont tërminées par la mort. Sur ces 5 morts, deux ont succombé le lendemain de leur entrée à l’hôpital, i’un dans un état algide, l’autre dans un paroxysme coma-

teux ; le troisième fut emporté par un accès algide le quatrième jour ; les deux derniers moururent d’une colite chronique, l’un au mois de septembre, l’autre au mois d’octobre. Tous les autres cas ont eu une issue heureuse ; la solution a été instantanée, la convalescence excessivement prompte et franche.

Ces faits décidaient la question ; nous étions dans le vrai ; le choix du traitement n’était, plus douteux. Voici une observation qui fera connaître quel était ce traitement ; j’aurais craint de la présenter avant d’avoir exposé mes résultats cliniques. Je la prènds parmi celles que j’ai recueillies au mois d’août, parce qu’alors mon traitement était arrêté d’une manière plus fixe que dans les mois précédents.

Première Observation

Un soldat du 59 e , âgé de 25 ans, entre pour la première fois à l’hôpital le 8 août, ail 2 e jour d’une gastro-céphalite aiguë excessivement intense.

Je prescrivis de suite une saignée du bras de 15 onces, 40 sangsues à l’épigastre et 20 sangsues sur le trajet des jugulaires ; diète, limonade. Le 9, à la visite du matin, la réaction n’était pas entièrement tombée ; mais l’état du pouls, celui de la peau et tous les autres symptômes dénotaient une rémission quei’on pouvait regarder comme l’indice d’une rémittence ou d’une intermittence prochaines; c’était, selon moi, une gastro-céphalite continue, qui devenait fièvre intermittente ou rémittente (diète, limonade, 24 grains de sulfate de quinine en potion à prendre de suite, en une seule fois.)

Une apyrexie complète s’établit pendant la journée. Le 10 matin, cette apyrexie durait encore ; je prescris néanmoins, une nouvelle potion de 24 grains de sulfate de quinine, dans la. crainte que la fièvre pouvant être tierce ne revint dans la matinée même. 'Mais il n’y eut pas de fièvre non plus ce jour-là et la convalescence se fit très rapidement.

Le 18, cet homme mangeait les trois quarts de la portion. Voilà un exemple bien remarquable de ces gastro-céphalites à symptômes si violents, qui se terminent en quelques heures ; et cela avec l’administra-

tion du sulfate de quinine à haute dose, pendant que la fièvre dure encore.

Telle fut à peu près la médication que j’opposai dans l’année à 295 gastro-céphalites. Plus tard même je donnai le sulfate de quinine immédiatement après la saignée et, dans certaines circonstances,, avant toute déplétion sanguine, parce que plusieurs hommes avaient été emportés par des paroxysmes pernicieux quelques heures après l’ouverture de la veine.

Sur les 295 gastro-céphalites traités de cette manière ’ai eu 12 morts, c’est-à-dire 1 sur 24.

Eh bien ! que l’on applique maintenant ce traitement aux gastro-céphalites du nord de la France, obtiendrat-on les mêmes résultats ? Je ne le pense pas. On aura des affections typhoïdes presque constamment mortelles et, si je ne me trompe, la plupart des gastrocéphalites le deviendront. On aura des convalescences longues, difficiles ; loin de pouvoir accorder des aliments dès le troisième jour, on aura presque toujours encore de la lièvre. Jamais on ne pourra, comme je l’ai fait, militariser le régime, s’il est permis de s’exprimer ainsi. Des rechutes viendront à chaque instant contrarier, retarder la convalescence. Ce sera alors une gastro-entérite nouvelle, d’une durée plus ou moins longue, tandis que nos rechutes sont des accès, tantôt sous le type quotidien, tantôt sous le type tierce.

Si donc on peut administrer le sulfate de quinine avec tant de hardiesse sans avoir de fièvres typhoïdes ; si donc la solution de la maladie est si prompte, la convalescence si franche ; si les rechutes sont des fièvres intermittentes, que faut-il conclure de tous ces faits ? Il faut en conclure, selon moi, que les gastrocéphalites de ce pays ne sont pas des affections vraiment continues, affections dans lesquelles le sulfate de quinine donnerait tant de fièvres typhoïdes ; dans lesquelles en général la pyrexie dure plusieurs jours, malgré les déplétions sanguines les plus larges ; dans lesquelles la température ne s’élève que par degrés presque

insensibles ; dans lesquelles la convalescence exige tant de précautions ; dans lesquelles les rechutes enfin ne sont ni de simples accès, ni des fièvres intermittentes, mais une invasion nouvelle d’une nouvelle gastrocéphalite.

On voit par là de quelle haute importance était la détermination de la nature de ce genre d affections, et quelle immense influence devait avoir sur les résultats le choix d’un traitement si opposé à celui des affections continues. Mais, malgré l’intérêt que j’attache à cette question, je l’abandonne pour exposer quelques considérations sur des maladies plus faciles à caractériser, sur les fièvres franchement intermittentes.

Sur les 3.765 malades que j’ai reçus dans mes salles, 2,354 fies deux tiers) étaient atteints d’affections intermittentes bien nettement dessinées. Sur ces 2,354 affections intermittentes, j’ai noté 2,338 fièvres des principaux types, le quotidien, le tierce, le quarte. Sous le rapport de la fréquence, les fièvres de ces trois types se sont présentées dans les proportions suivantes: 1,582 quotidiennes, 730 tierces et 26 quartes.

L’immense différence qui existe entre les fièvres quotidiennes et les fièvres tierces est vraiment remarquable : 1,582 quotidiennes pour 730 tierces ! Quant aux fièvres quartes, le nombre en est si minime qu’elles semblent ne figurer que pour mémoire. Ces circonstances se rencontrent également à Alger.

Tous les auteurs qui ont écrit sur les fièvres intermittentes ont attaché une importance plus ou moins grande à déterminer les heures auxquelles reviennent le plus souvent les accès. Plusieurs même ont cherché à fonder une nouvelle théorie de l’intermittence sur ces calculs. J’ai pensé que, établies sur une grande échelle, ces données ne seraient peut-être pas sans utilité ; et, des notes que j’ai prises, il résulte que

sur ces 2,338 fièvres intermittentes 1,652 avaient leurs accès de minuit à midi, 686 de midi h minuit.

J’ai noté que :

1° Sur les 1,582 quotidiennes 1,089 revenaient de minuit h midi et 493 de midi à. minuit.

2° Sur les 730 fièvres tierces, 550 revenaient de minuit à midi et 180 de midi à minuit.

3° Sur les 26 fièvres quartes, 13 revenaient de minuit à midi et 13 de midi à minuit.

En jetant les yeux sur mon tableau, je vois que c’est de 9 heures du matin à midi que revient l’immense majorité des accès ; à dix heures et à midi pour les fièvres quotidiennes, â neuf heures et à dix heures pour les fièvres tierces. Ainsi, je compte 239 quotidiennes à dix heures du matin et 206 à midi, 86 tierces à neuf heures et 87 à dix: heures.

Si quelqu’un voulait appliquer aux fièvres intermittentes la théorie des nombres et lui faire jouer un rôle dans l’histoire de ces affections, j’ai remarqué que sur les 730 fièvres tierces, 369 revenaient les jours pairs et 361 les jours impairs.

Mais, laissons de côté ce genre d’observations pour aborder des questions d’un plus haut intérêt. Examinons quelles sont les complications des fièvres intermittentes ; déterminons la fréquence, le genre, le degré de ces complications.

Sur 2,338 fièvres intermittentes 658 étaient simples ; 1,680 étaient compliquées.

Sous le rapport de l’intensité des lésions viscérales, ces complications se sont présentées 1,123 fois au degré d’irritation, 557 au degré d’inflammation.

En étudiant dans quelles proportions ces complications ont varié suivant les types, j’ai trouvé 1,176 fièvres quotidiennes compliquées et 406 simples ; 488 tierces compliquées et 242 simples ; enfin, sur les 26 quartes, 16 étaient compliquées.

Suivant les types, ces complications sous le rapport

du degré se sont offertes : 1° Sous des nuances irritatives, 761 fois dans le quotidien ; 350 fois dans le tierce ; 12 fois dans le quarte ; 2 3 Sous des nuances inflammatoires, 415 fois dans les fièvres quotidiennes ; 138 fois dans .les fièvres tierces ; 4 fois dans les fièvres quartés.

Sous le rapport du genre d’organes lésés :

1° Les voies digestives ont été malades 1,078 fois, savoir : isolément, 343 fois ; avec l’encéphale, 686 fois (1) ; avec les poumons, 36 fois ; avec l’encéphale et les poumons, 13 fois ; dans cinq cas enfin, il y avait engorgement chronique des viscères abdominaux. Sur ces 1,078 cas, 698 étaient sous forme irritative, 380 sous forme inflammatoire.

2° La rate a été malade isolément 25 fois.

3° Le péritoine isolément, une fois.

4° L’encéphale a été malade isolément 466 fois, dont 425 fois sous forme irritative et 41 sous forme inflammatoire.-

5° La moëlle épinière a été malade isolément une fois.

6° Les poumons 103 fois.

7° La plèvre isolément 5 fois.

S ° Enfin, un cas de fièvre tierce s’est offert avec complication d’angine couenneuse, sans lésion d’aucun autre viscère.

Suivant les types, les principales de ces lésions (celles des voies digestives et celles de l’encéphale) se sont montrées dans les proportions suivantes :

1° Dans les fièvres quotidiennes, les voies digestives ont été malades 759 fois : 475 fois sous forme irritative, 284 fois sous forme inflammatoire ; l’encéphale., 320

(1) C’est-à-dire que, dans ces cas, la lésion de l’encéphale a été assez intense pour être désignée sous l’une des dènominaphalite UlVan ^ eS ’ c ^P^ a * a ^* e > irritation encéphalique, encê-

fois : 28G fois sous forme irritative, 34 fois sous forme inflammatoire.

2° Dans les fièvres tierces, les voies digestives ont été malades 314 fois : 220 fois sous forme irritative, 94 fois sous forme inflammatoire ; l’encéphale 157 fois : 130 fois sous forme irritative, 7 fois sous forme inflammatoire.

3° Dans le type quarte, les voies digestives ont été malades 5 fois : 3 fois sous forme irritative, 2 fois sous forme inflammatoire ; l’encéphale 9 fois, et dans ces 9 cas, sous forme irritative.

Ces complications, sous le rapport de l’intensité, ont été en rapport direct avec l’élévation de la température ; elles ont été constamment influencées d’une manière fâcheuse par le vent du désert.

De l’ensemble de ces faits, c’est-à-dire de la fréquence des types, de la détermination des heures auxquelles reviennent le plus souvent les accès, du genre des complications, de leur degré, de leur fréquence suivant les types et les saisons ; de l’ensemble de ces faits, dis-je, on arrive à des conséquences du plus haut intérêt pour la théorie et la thérapeutique des fièvres intermittentes. Mais avant d’être formulés, de semblables corollaires exigent de longs développements et des travaux auxquels il est impossible de se livrer aux armées. Cependant, je crois pouvoir sans trop me hasarder établir dès maintenant les propositions suivantes qui ne sont que l’expression des faits :

1° Les fièvres intermittentes sont des lésions du système nerveux en général, et plus spécialement de l’axe cérébro-spinal.

2° Sous le rapport anatomique, comme fait constamment observable en premier lieu, ces lésions sont des hypérémies des grands centres nerveux.

3° Légères et localisées dans le système nerveux, sans irritations viscérales, ces hypérémies constituent

toujours, sous le rapport anatomique, lés fièvres intermittentes simples.

4° Intenses et portées au plus haut degré, elles constituent les formes principales des fièvres pernicieuses, et, entre autres, les formes comateuse , délirante, algide: la forme comateuse, si la congestion s’isole ou au moins prédomine dans la substance blanche et centrale du cerveau ; la forme délirante, si la congestion s’opère sur les membranes d’enveloppe et sur la substance grise delà périphérie de l’encéphale ; la forme algide, si la congestion s’établit sur la moëlLe épinière.

5° La mort arrive très souvent par l’une dè ces trois formes, sans qu’aucun autre viscère se soit irrité sympathiquement. Tout se passe, tout s’isole dans l’appareil cérébro-spinal.

Interrogez les organes digestifs, interrogez les organes respiratoires ; ils sont muets. Analysez les symptômes de chacune de ces formes, et vous verrez où vous conduit cette analyse. Ouvrez les cadavres des hommes qui succombent et l’anatomie pathologique viendra confirmer les données fournies par la physiologie. Et de même que pendant les accès la physiologie vous avait révélé constamment le trouble des fonctions confiées à la moelle épinière ou au cerveau, de même à l’autopsie l’anatomie pathologique vous démontrera constamment une altération plus ou moins profonde de la moëlle épinière ou du cerveau, depuis le degré le plus simple, depuis le degré' où la substance nerveuse est simplement injectée jusqu’à celui où elle est ramollie et désorganisée.

6° Les désordres physiologiques des autres organes., leurs, lésions matérielles ne sont que des accidents, que des complications ; seuls., ils ne peuvent donner, lieu aux phénomènes fondamentaux de l’état morbide que l’on décrit sous le nom de fièvre intermittente. J’avance ces propositions parce que, d’une part, on trouve constamment à T autopsie une altération du centre cérébro-spinal, et que souvent cette altération

existe seule ; parce que, d’autre part, les lésions des autres viscères n’existent pas toujours et que, lorsqu’on les rencontre, elles ne sont jamais isolées; on trouve toujours avec elles celle de l’appareil cérébro-spinal.

7° Ainsi, pour moi, il n’y a pas de gastrite intermittente, de gastro-céphalite intermittente, dans le sens que l’on a attaché à ces expressions. Il n’y a, dans ces faits, que des congestions irritatives périodiques, subordonnées au retour des phénomènes nerveux, de ces phénomènes qui se passent principalement dans l’axe cérébro-spinal.

8° Dans les premiers accès, ces congestions secondaires sont ordinairement très faibles et se dissipent dans l’intervalle d’un accès à l’autre, d’où apyrexie complète, sans désordre fonctionnel des voies digestives ou respiratoires ; de même que, dans les fièvres simples, il n’existe ni faiblesse dans les membres, ni céphalalgie lorsque la congestion des centres nerveux se dissipe' également.

9° Lorsque les accès se sont répétés plusieurs fois,, lorsque surtout ils- reviennent sous le type quotidien, chacun d’eux laisse dans les viscères quelques traces anatomiques de congestions. Bientôt les capillaires ne peuvent plus se débarrasser du sang que leur apporte chaque accès ; bientôt les tissus ne peuvent plus résister à la congestion sans cesse renaissante qui les fatigue, et il arrive de là que l’irritation fixée enfin anatomiquement se traduit par des symptômes plus ou moins continus, d’où prolongation de la réaction, c’est-à-dire des phénomènes fébriles, c’est-à-dire de la soif, de la rougeur de la langue, de la céphalalgie, de la chaleur de la peau ; d’où, en un mot, tous les symptômes d’une gastro-entérite, d’une gastro-céphalite, d’une pneumonie, etc., suivant les organes surirrités.

Voilà comment se déroule cette série d’accidents ; voilà comment, d’une simple congestion pendant les accès, les irritations viscérales arrivent par degrés et par le fait seul de la répétition des accès, à devenir

sous le rapport anatomique une inflammation. J’ai suivi tous ces progrès, j’ai trouvé toutes ces nuances sur les cadavres, depuis les cas nombreux où 1 on ne rencontre dans la muqueuse digestive qu’une simple congestion qui se dissipe dans l’eau au bout de quelques minutes, jusqu’à ceux beaucoup plus rares où l’on observe les traces de l’inflammation la moins équivoque, cette rougeur qui résiste à la macération.

10° Il est un fait de la plus haute importance à signaler dans l’histoire des fièvres intermittentes, c’est que les irritations, même celles qui sont assez peu intenses^ pour ne pas persister dans l’intervalle des accès, donnent lieu à des symptômes aussi tranchés, aussi violents que ceux des gastro-céphalites aiguës.

Je dis que ce fait est de la plus haute importance parce que, si l’on s’en laisse imposer par les symptômes, on verra des inflammations là où il n’y a qu’une congestion irritative, et l’on craindra d’administrer le sulfate de quinine dans la crainte d’exaspérer la gastro-entérite, tandis que c’est le seul moyen de la prévenir, c’est-à-dire de s’opposer au retour des accès, au renouvellement de la congestion, à sa prolongation, à son implantation dans les tissus.

Si l’anatomie pathologique ae démontrait la vérité de ces propositions, je demanderais comment expliquer autrement le succès du traitement que j’ai opposé à ces affections et dont voici un exemple.

Deuxième Observation

Un soldat de la légion étrangère, âgé de vingt-neuf ans, assez bien constitué, entra à l’hôpital le 11 décembre, quatrième jour d’une fièvre quotidienne avec gastro-céphali’te, et dont les accès revenaient à midi.

Il dans l’accès, lorsque je le vis à la visite du soir, peu d heures après son arrivée ; il présentait les symptômes d’une gastro-céphalite intense (diète, limonade, saignée de bras de quinze onces ; trente sangsues à l’épigastre ; 24 grains de sulfate de quinine en potion, à prendre en une fois, immédiatement après la saignée).

Lê 12 au matin, apyrexie (diète, limonade, 24 grains de sulfate de quinine en potion, à prendre en une fois, comme la veille).

Point d’accès, point de cèphalgie dans la journée.

Le 13, le malade est tout à fait bien (deux pommes cuites matin et soir, limonade).

Convalescence rapide ; cet homme sort le 24, après avoir mangé les trois quarts de la portion pendant cinq jours.

Ainsi, comme on le voit, j’en étais venu à donner le sulfaté de quinine lorsque la réaction était encore dans toute sa force, lorsque les symptômes de gastroentérite étaient dans toute leur violence.

Eh bien! si l’altération anatomique avait été en rapport avec les symptômes, s’il y avait eu dans les tissus l’altération des gastro-entérites aiguës comme nous en observions les symptômes, loin d’obtenir presque constamment l’apyrexie en quelques heures n’eussions-nous pas au contraire activé l’inflammation, prolongé la fièvre en déposant le sulfate de quinine sur une membrane enflammée ? N’eussions-nous pas fait d’une congestion passagère, intermittente une lésion fixe, permanente, une gastro-entérite aiguë ?

Enfin, sur 250 fièvres intermittentes accompagnées de gastro-céphalites et traitées d’après ces principes, j’ai perdu 11 hommes, c’est-à dire 1 sur 20. Il est à remarquer que les 11 cas qui se sont terminés par la mort appartiennent tous aux fièvres quotidiennes.

Dans les fièvres pernicieuses, j’ai porté le sulfate de quinine à des doses beaucoup plus élevées encore comme on peut le voir dans l’observation suivante.

Troisième Observation

Un soldat du génie, âgé de 27 ans, fort bien constitué, sorti depuis 15 jours de mon service, où il avait été traité de l'affection endémique, fut apporté dans le coma le plus profond, le 21 janvier, à une heure de l’après-midi, le sixième jour, à ce qu’il nous raconta plus tard, d’une fièvre quotidienne dont les accès, accompagnés de violents maux de tête, revenaient à 11 heures du matin. (Prescription : Diète, limonade.

saignée du bras de 15 onces, 20 sangsues au front ; deux vésicatoires aux cuisses, deux sinapismes aux jambes ; 40 grains de sulfate de quinine en potion ; 60 grains dans un quart de lavement amylacé opiacé.)

Sous l’influence de cette médication, le coma diminua promptement ; dans la soirée, le malade avait les yeux ouverts, mais il ne paraissait pas comprendre encore ce qui se passait autour de lui. (Fomentations froides sur la tête, 24 grains de sulfate de quinine en potion.)

Le - 22, à la visite du matin, le coma est entièrement dissipé ; mais les réponses sont lentes, la peau a sa chaleur naturelle. La langue est humide et rosée, le pouls nerveux. (Diète, limonade, 24 grains de sulfate de quinine.)

Point d’accès dans la journée ; le mieux fait des progrès rapides.

Le 23, le malade est tout â fait bien ; cessation du sulfaté de quinine ; bouillon le soir.

Le 24, bouillon tout le jour.

Le 25, bouillon et deux pommes cuites.

Le 31, cet homme était à la demi-portion ; il sortit le 16 février, après avoir mangé les trois quarts pendant une dizaine de jours.

Voilà un cas des plus graves dans lequel cependant le malade a pu être remis au bouillon dès le surlendemain de son entrée ; voilà un cas dans lequel 148 grains de sulfate de quinine ont été donnés par la bouche et par le rectum en moins de 20 heures : voilà un cas dans lequel un homme passe, en quelques heures, d’un état voisin de la mort à une convalescence complète. Pour faire sentir toute la puissance de cette médication, je me contenterai de dire que pendant le seul mois de janvier 8 hommes furent apportés dans mes salles, dans des accès comateux et dans un accès délirant ; que tous furent soumis au même traitement ; que tous furent sauvés à l’exception d’un seul ; et que, à de. légères nuances près, les choses se passèrent comme dans l’observation que je viens de rapporter.

Dans les fièvres algides , j’associai an sulfate de quinine l’éther que je donne quelquefois à la dose de plusieurs gros.

Je ne me dissimule pas ce qu'il y a d’étrange dans cette médication. Je sais avec quelle prévention elle doit être accueillie.

Mais, pour la juger, il faut se rappeler quelle marche ont suivie les épidémies de 1832 et de 1833 ; il faut se rappeler qu’avec ce traitement nous avons prévenu les fièvres typhoïdes, si fréquentes les années précédentes ; il faut se rappeler que de un mort sur trois et demi, nous avons ramené la moyenne à un sur vingt ; et je crois que, dans les questions de cette nature, on peut invoquer les résultats ; on peut prendre les chiffres comme le critérium d’un traitement, lorsque surtout ce traitement a été appliqué à des masses, et qu’il s’appuie sur l’expérience de plusieurs années.

Un de nos grands maîtres a dit, quelque part : « Rapportez-moi vos histoires quand vous voulez me » convaincre de l’utilité d’un moyen que ma raison » réprouve ».

Eh ! bien, ce n’est que par une longue série de tâtonnements et d’épreuves ; c’est en luttant sans cesse contre mes opinions médicales ; c’èst irrésistiblement entraîné par les circonstances et la gravité des maladies ; c’est dominé par une impérieuse nécessité, que je fus amené à cette méthode de traitement que j’étais loin d’employer d’une manière aussi active pendant les premiers mois de mon séjour à Bône.

Mais, au mois de juillet, des morts promptes, rapides, imprévues, succédaient à des accidents peu graves en apparence, lors de l’entrée des malades à l’hôpital ; les fièvres les plus simples devenaient promptement pernicieuses.

Je retrouvais bien dans ces redoutables affections les caractères fondamentaux des maladies que j’avais traitées à Alger en 1833 ; j’employais la même médication ; pourquoi donc ces insuccès ? Pourquoi ces

morts rapides comme la foudre ? Pourquoi ces fièvres pernicieuses en si grand nombre %

Je pensai que ces accidents si graves et si multipliés tenaient à ce que nos malades venaient du centre du foyer d’infection (camps et postes extérieurs) ; je pensai qu’il fallait pour les prévenir proportionner l’activité de la médication à l’intensité des causes. Ce fut alors que je me décidai à augmenter la dose de sulfate de quinine je la portai à 24 grains là où auparavant je ne la portais qu’à 16.

Vers cette époque, également frappé de l’affaissement profond qui succédait presque immédiatement aux déplétions sanguines, de la promptitude avec laquelle les symptômes d’algidité se déclaraient chez les hommes auxquels je faisais, comme au mois de juin, pratiquer de larges saignées, je dus modifier ce point de ma thérapeutique. Dès ce moment, mes saignées dépassèrent rarement 15 onces ; je n’allais au-delà que lorsque les principaux viscères étaient congestionnés simultanément. Après une saignée de 12 à 15 onces, je recourais avec plus de confiance aux applications de sangsues qu’à une seconde ouverture de la veine, que je ne renouvelais plus qu’avec beaucoup de réserves et même avec une espèce de répugnance.

C’est aussi à dater de ce moment que dans presque tous les cas, immédiatement après la saignée du bras, et sans attendre comme auparavant que la réaction circulatoire fut tombée, je fis prendre le sulfate de quinine à la dose de 24 et quelquefois de 40 grains. Plus tard même, il m’arrivait assez souvent de l’administrer avant toute déplétion sanguine, car j’en étais venu au point de craindre une prostration d’autant plus prompte et plus forte que la réaction elle-même était plus. prononcée ; ou, si l’on aime mieux, que les symptômes de gastro-céphalites étaient plus intenses.

Sous 1 influence de cette médication, les maladies changèrent de face ; les accès et les paroxysmes perni-

deux furent de suite et moins nombreux et mo ins graves ; la mortalité, qui m’avait effrayé d’abord, s’arrêta.

Par l’emploi de cette médication, j’ai aussi, je crois, décidé un grand fait : c’est que, loin de déterminer les engorgements des viscères abdominaux, les hydropisies, les diarrhées, etc., le sulfate de quinine les prévient, en s’opposant au retour des accès. C’est, il n’en faut pas douter, la répétition des accès que l’on doit accuser seule de ces accidents consécutifs qui, à la fin des épidémies de fièvres intermittentes, viennent enlever lès malades que les accès pernicieux avaient épargnés.

J’affirme que, à part quelques colites développées principalement sous l’influence de la constitution médicale des mois d’automne, ces accidents étaient à peu près inconnus dans mes salles.

Je résume les considérations générales que je viens d’exposer et je dis :

1° Les affections continues du Nord de l’Afrique, spécialement celles de Bône, sont des fièvres intermittentes et rémittentes, dont les accès ou les paroxysmes ont cessé d’être distincts.

2° Traitées par l’administration immédiate, et à haute dose, du sulfate de quinine, en même temps que par les saignées, les gastro-céphalites du Nord de l’Afrique s’arrêtent en quelques heures.

3° Traitées par les déplétions sanguines seulement, ces gastro-céphalites passent fréquemment typhoïdes dans les cas les plus heureux, c’est-à-dire lorsque les malades ne sont pas emportés dès les premiers jours par des paroxysmes pernicieux,

4° A Bône et à Alger les fièvres quotidiennes sont beaucoup plus fréquentes que les fièvres de tout autre type.

5° C’est de neuf heures du matin à midi que revient l’immense majorité des accès.

6° Les fièvres intermittentes, sous le rapport anatomique, sont des hvpérémies des grands centres nerveux.

7° Légères, ces hypérémies constituent les fièvres simples ; portées au summum, elles constituent plusieurs variétés de fièvres pernicieuses.

8° Les irritations et inflammations viscérales qui accompagnent les accès sont des accidents, sont des complications.

9 Ô Les irritations viscérales qui accompagnent les premiers accès sont de simples congestions ; ce n’est que par degrés que ces congestions deviennent des inflammations.

10° Le seul moyen de prévenir le passage de ces congestions actives à l’inflammation, c’est l’administration immédiate et à haute dose du sulfate de quinine, qui agit en s’opposant au retour des accès.

11° Enfin, c’est aussi par cette administration immédiate et à haute dose du sulfate de quinine que l’on prévient les accidents consécutifs, tels que l’engorgement des viscères abdominaux, les hydropisies, les diarrhées.

Page 1