III, — LETTRE
adressée au Conseil de Santé des Armées par M. Maillot à raison d’une critique dirigée contre sa doctrine par M. Gassaud, médecin en chef de l’Hôpital militaire de Bordeaux. (1)
Messieurs les Inspecteurs,
Le 48 e volume des Mémoires de Médecine, Chirurgie et Pharmacie Militaires contient un travail de M. Gassaud lequel dit, page 177, en parlant de l’administration du sulfate de quinine dans le traitement des fièvres intermittentes pernicieuses : « Je sais que » quelques médecins de l’armée d’Afrique ont employé » ce sel à doses énormes. Je n’oserais imiter cet « exemple ; j’y serais d’autant moins porté, maintenant » que j’ai pu apprécier les succès qu’on se glorifiait » d’avoir obtenus.
» Beaucoup d’hommes, figurant au nombre des » guéris sur les cahiers de visite de l’hôpital militaire » de Bône, sont venus mourir aux hôpitaux d’Alger » avec des colites ulcéreuses occasionnées, sans nul » doute, par le sulfate de quinine pris en trop grande » quantité ; c’est ce qui résulte des diverses autopsies » faites en ma présence par MM. Maillefer et Dufour, » sous-aides attachés à mon service, en décembre 1834, » à l’hôpital de la Salpétrière d’Alger ».
Je me suis demandé, Messieurs, si je devais répondre à M. Gassaud ; si, avec mes antécédents et dans ma position, le silence n’était pas la meilleure réponse à une imputation que vous savez si peu vraie. Car vous
(1) Lettre datée de Metz, 18 août 1840, et insérée dans le 49e Volume des Mémoires de Médecine Militaire .
savez que j’ai dit la vérité, et les documents officiels que vous avez entre les mains le constatent. Ces documents, fournis par l’autorité militaire, déposent que sur les 11,593 malades reçus à l’hôpital de Bône pendant mon administration, très peu ont été évacués sur Alger et que parmi ces évacués il en est mort à peine quelques-uns. Et encore, ces hommes, appartenant presque tous à la légion étrangère, eussent-ils peut-être tous été sauvés si. comme pour les soldats de l’armée régulière, il eut été possible de les envoyer en France ; mais nos instructions s’y opposaient, et en restant indéfiniment à Alger, ces militaires se trouvaient dans des circonstances presque aussi défavorables qu’à Bône.
M. Gassaud sait aussi bien que vous et que moi à quelles causes il faut attribuer les résultats cliniques que j’ai obtenus à Bône ; il sait que je les dois à ce que j’ai reconnu la nature des maladies qui avait échappé à la sagacité de nos prédécesseurs ; à ce que j’ai évité l’erreur où ils étaient tombés ; à ce que j’ai saisi le caractère pseudo-continu des gastro-céphalites que, avant mon arrivée, l’on ne traitait que par les anti-phlogistiques, dans la croyance où l’on était que l’on avait affaire à des affections réellement continues.
En racontant mes succès sans ostentation, et mes revers avec franchise, en recueillant mes notes au grand jour, en présence d’officiers de santé qui, pour leur propre compte, en prenaient également dans mes salles pour les publier ensuite de leur côté, j’espérais éviter ces ridicules imputations ; j’espérais aussi dire des choses utiles et qui tourneraient au profit des ignorants ou des médecins qui n’avaient pas l’habitude de ces maladies.
Je n’ai jamais reculé devant les difficultés soulevées par la question des colites chroniques, consécutives aux fièvres intermittentes. C’est un point que j ai même d’autant plus longuement traité (et ceci surprendra beaucoup M. Gassaud) qu’iL vient
à l’appui de ma médication. Voici ce que je dis dans mon Traité des Fièvres intermittentes, page 237 (1); et ce passage reproduit dans un journal consacré spécialement aux officiers de santé militaires, ne sera pas sans fruit pour ceux d’entre eux qui auront à traiter les affections dont nous parlons... « Je n’ai pas cherché -à dissimuler la part qu’ont à revendiquer, dans la mortalité de mon service, les affections soit aiguës, soit chroniques de la partie inférieure du tube digestif. Je sais cependant qu’on ne manquera pas d’attribuer ces résultats à l’abus du sulfate de quinine. Mais cette critique tombe d’elle-même, par cela seul qu’il n’est pas une épidémie de fièvres intermittentes où l’on n’ait eu à observer ces colites dans des proportions infiniment plus considérables. Aussi, je ne crains pas de l’avancer, loin de déterminer ces diarrhées chroniques, le traitement par le sulfate de quinine, tel que nous l’avons employé et que nous le décrirons plus tard, prévient souvent et retarde toujours, au contraire, leur apparition. Ceci est encore une question de pratique, et je m’explique.
» Ce que j’ai été à même d’observer en Corse et en Afrique m’a appris que ces affections que nous n’avons occasion de signaler qu’au mois de septembre, se ren contrent, en grand nombre déjà, dès le mois de juillet et août, lorsqu’on traite mollement les fièvres intermittentes ; elles se montrent ensuite à l’automne, d’autant plus fréquentes qu’on a attaqué moins hardiment, dans les mois précédents, les récidives ordinaires à ces pyrexies et qu’on a laissé se succéder un plus grand nombre d’accès ou de paroxysmes, dans le cours de chacune d’elles. C’est un fait incontestable, qu’après plusieurs rechutes l’irritation s’établit de préférence sur la partie inférieure de la membrane muqueuse gastro-intestinale, tandis qu’au début elle siège pres-
(1) Traité des fièvres ou irritations cérébro-spinales intermittentes, J. B. Baillière, 1836, Paris.
que exclusivement dans les deux sections supérieures ; et ce, parce que l’estomac et l’intestin grêle si irritables d’abord ont fini par s’accoutumer pour ainsi dire à la congestion qui accompagne les accès, et à ne plus la ressentir, tandis que le gros intestin plus difficilement excitable, à sympathies moins actives, moins étendues., s’irrite enfin alors que l’estomac est inerte à son tour. Ne pourrait-on pas rapporter aussi la ténacité de ces colites à cette moindre énergie vitale de la membrane muqueuse du gros intestin ? Car, de même qu’il a fallu, peur l’altérer, de nombreuses et fréquentes attaques, ne faut-il pas aussi un temps plus long pour qu’elle rentre à l'état normal ? Eh bien ! en arrêtant de suite la marche des fièvres intermittentes, on prévient la lésion anatomique dont la diarrhée n’est que la révélation. On ne met pas à l’abri des rechutes, il est vrai ; mais comme à chaque récidive il n’y a eu qu’un ou deux accès, les tissus à peine ébranlés par les congestions ont eu le temps de se remettre avant de recevoir une nouvelle secousse, et il en résulte que la fièvre reste dans les conditions qu’elle avait au début. Au surplus, quelle que soit l’explication que l’on veuille donner du fait, il me paraît avoir force de chose jugée ; pour mon propre compte, je résume ma conviction sur ce point, en disant que, dans les épidémies de fièvres intermittentes, les iléo-colites chroniques consécutives sont, pour le nombre, en raison directe du retard qu’on apporte dès les premiers mois à enrayer les accès ».
Il y a loin de là à ce que pense M. Gassaud ; et s’il avait médité ces lignes, il se serait abstenu d’écrire comme il l’a fait ; il eut appris aussi que ses profondes observations sur l’action meurtrière du sulfate de quinine sont aujourd’hui vieilleries usées. Tout médecin, d’une instruction même médiocre, sait combien sont vraies ces réflexions sur la fréquence des affections du gros intestin consécutives aux fièvres intermittentes, quelles qu’aient été les médications
antérieures ; et il n’appartenait pas au médecin en chef de l’hôpital militaire de Bordeaux de l'ignorer. IB y a quelques années à peine que des praticiens, tout aussi judicieux observateurs que M. Gassaud, accusaient également le sulfate de quinine de donner naissance aux engorgements des viscères abdominaux et aux hydropisies que l’on voit si souvent à la suite des mêmes maladies. C’est là encore une opinion que j’ai combattue, en m’appuyant toujours sur des résultats cliniques. Aujourd’hui la question a bien changé de face ; car des médecins d’un haut mérite proclament que l’administration du sulfate de quinine, combinée avec l’emploi de légères déplétions sanguines, est la médication p^r excellence pour dissiper les hydropisies et les engorgements.
M. Gassaud n’est pas plus heureux lorsqu’il vient s’appuyer sur le témoignage de MM. Maillefer et Dufour. M. Maillefer n’a rien écrit sur les fièvres intermittentes. Quant à M. Dufour, il a soutenu sa thèse sur les maladies qu’il avait eu occasion d'observer en Afrique, à Bougie et à Alger avec M. Gassaud, à Bône avec moi et avec mes prédécesseurs, et j’y lis, page 23, au sujet du.sulfate de quinine : « Les heureux » succès qu’en a obtenus M. Maillot, médecin en chef » de l’Hôpital militaire de Bône en 1834, ont prouvé » de la manière la plus évidente que son administra- » tion n’était pas intempestive et qu’elle réclamait une » grande habileté ; car, en comparant la mortalité des » années précédentes avec celle de cette époque, la » différence était immense et hors de toutes propor- » tions. Ainsi en 1833 on comptait à peu près, terme » moyen, un mort sur trois ou quatre sortants ; en » 1834 à peine en comptait-on un sur vingt... Je vais » maintenant exposer la thérapeutique hardie que ce » médecin distingué avait osé employer et que les - » autres praticiens avaient promptement suivie. » Voilà ce qu’a écrit M. Dufour dans sa thèse présen
tée et soutenue à la Faculté de Médecine de Paris le 20 juillet 1836, après avoir été témoin en 1832 et 1833 des meurtrières épidémies de Bône ; après avoir constaté en .1834 les merveilles enfantées par M. Gassaud ; après avoir vu enfin au commencement de 1835, à la fin de l’épidémie, notre médication appliquée à plusieurs milliers de malades. Que M. Gassaud soit donc parfaitement tranquille ; en marchant sur mes traces, à Bône, on ne nuira ni à la médecine ni aux malades.
M. Gassaud devrait savoir que dans les sciences une assertion n’est pas détruite par une négation. Pour avoir quelque valeur, pour n’avoir pas le vernis d’une coupable légèreté et quelquefois une apparence plus grave encore, cette négation doit s’appuyer sur des preuves. Si doncM. Gassaud ne veut pas rester au-dessous de ce qu’il a avancé, il devra prouver : 1° Que beaucoup de nos malades sont allés mourir à Alger ; 2° Que les colites auxquelles ces hommes ont selon lui succombé étaient dues à l’action du sulfate de quinine prescrit à des doses énormes ; 3° Enfin que dans les épidémies de fièvres intermittentes et pseudo-continues, où Ion donne peu ou point de sulfate de quinine, on ne voit plus de ces colites ulcéreuses. En adversaire généreux, je lui trace son cadre et je lui donne une bien belle tâche ; s’il la remplit, ce sera rendre un service éclatant à l’armée, ce sera effacer de tristes souvenirs que je veux bien ne pas rappeler ; ce sera aussi faire avancer là science, car jusqu’à présent il est à démontrer, je ne dis pas à écrire, que le sulfate de quinine agit d’une manière aussi spéciale et aussi désorganisatrice sur le gros intestin..Mais, n’en sera-t-il pas un jour des colites comme des engorgements viscéraux et des hydropisies ? Je ne sais ; mais ce que je n’ignore pas, c’est que contrairement à l’assertion de M. Gassaud, j’avais apporté la plus grande sévérité dans le service de ces espèces d’évacuations, qui sont pour . l’armée d’Afrique une- nécessité,comme pour nos autres
colonies où l’acclimatement est un rèye ; et parmi les réformes que j’ai introduites à l’hôpital de Bône, cette sévérité n’a pas été la moins féconde en résultats heureux. C’est antérieurement à mon arrivée, et je le répète une fois pour toutes, que de Bône on dirigeait sur Toulon et sur Marseille des malades dans un état tel que, dans une seule traversée, 21 de ces malheureux succombèrent sur le Marengo. C’est encore là une calamité que j’ai fait cesser en 1834, en donnant à ces évacuations leur véritable destination, qui était d’envoyer momentanément en France les hommes qui avaient été trop fortement éprouvés par le climat, ceux dont les fièvres récidivaient' à chaque instant. Les registres des lazarets et des hôpitaux de Marseille et de Toulon en font foi ; il était facile de s’en convaincre, .. ,
Je demande avec instance que cette lettre soit insérée dans Le prochain numéro du Recueil des Mémoires de Médecine, Chirurgie et Pharmacie militaires. C’est de là qu’est partie l’attaque ; c’est là qu’il me doit, être fait une réparation. Vous ne pouvez pas, Messieurs, donner à cette attaque la sanction de votre silence ; car vous taire et refuser l’insertion de cette lettre, ce serait donner votre approbation à ce qu’a écrit M. Gassaud ; ce serait le placer sous votre égide ; ce serait dire que j’ai cherché à propager une médication dangereuse pour l’armée ; ce serait dire que j’ai voulu vous tromper sur mes résultats cliniques ; et vous ne le ferez pas, parce que vous ne le pensez pas.
IY, — NOSOLOGIE
Mémoire sur les fièvres pseudo-continues ou fièvres continues à quinquina (ï)
J’ai donné le nom de fievres pseudo continues aux fièvres intermittentes qui, sous l’influence de conditions qui restent pèut-ètre à déterminer, affectent dès leur début et pendant un temps plus ou moins long une marche analogue aux fièvres que les anciens nosographes appelaient fièvres continues ., fièvres essentielles, que Broussais avait expliquées par la gastroentérite et qu’aujourd’hui on désigne sous la dénomination de Jlèore typhoïde.
J’avais voulu par là fixer l’attention des médecins sur un point de pathologie qui paraissait tombé dans l’oubli. Cette expression rendait plus parfaitement ma pensée, en signalant les caractères essentiels de ces affections, leur continuité d’une part et, d’autre part, leur tendance à passer à l’intermittence ou à la rémittence. Celle de subcontinue me parait dangereuse, en ce sens qu’elle me semble entraîner l’idée que ce n’est que secondairement, que subsidiairement que la fièvre devient continue ; avec elle on est invinciblement porté à chercher dans le cours de la maladie la subintrance avant la subcontinuité, avant la con-
(1) Gazette médicale de Paris, 1846. Réponse à Casimir Broussais.
tinuité ; et ce n’est pas ainsi, on ne saurait trop le répé ter, que marchent d’ordinaire les fièvres continues à quinquina, bien que ce mode de progression vers la continuité ne-soit point rare. Mais on voit bien plus souvent, pendant la saison des chaleurs et dans l’intensité des épidémies de fièvres intermittentes, la continuité se manifester dès le premier jour, s’établir de prime saut et faire place ensuite, par des degrés successivement décroissants, à la rémittence, à la subintrance, et enfin à Y intermittence.
Senac, bien qu’il ait observé dans des localités infiniment moins favorables que la Corse et l’Algérie au développement de ces fièvres intermittentes d’apparence continue, a néanmoins parfaitement saisi et exprimé les idées que je viens de rappeler. Voici ce qu’il dit (1) ; « Per œstatem torridam et per insequen- » tem autumnum, grassabantur febres statim çonti- » nuœ, at per dies tantummodo, quinque aut sex ; » deinde, vero, inter mi ttentium more cursum absol- » vebant. » Voilà bien les fièvres que j’ai appelées spécialement pseudo-continues. L’année suivante, c’est une marche inverse, c’est celle qui me semble constituer la véritable sub-continue : « At, sequenti anno,
» dit-il, cum tertianarum duplicium aut simplicium » ritu incœpissent, in continuas quindecim aut vigenti '» dierum abire solebant... »
On trouve des faits analogues dans tous les Anciens qui ont écrit sur les fièvres intermittentes ; c’est donc une question purement historique et sur laquelle je n’ai pas à insister.
Comme eux, j’ai pris pour base de mes dénominations le type de ces fièvres, et c’est ce qui m’a conduit à la classification que j’ai adoptée, savoir: 1° fièvres intermittentes proprement dites ; 2° fièvres rémittentes ; 3° fièvres pseuio-continues.
(1) De Recondita febrium rerum intermittentium, etc., p. 161. — Genevœ, 1769.
M. Boudin est parti d’un autre point que moi et il est allé plus loin ; car il regarde ces fièvres comme des fièvres continues, mais comme des fièvres continues spéciales. Il ne donne plus aux fièvres paludéennes soit la périodicité; soit l’intermittence pour caractère commun ; il place celui-ci dans Videntité de la cause pathogénétique, ou, si Von aime mieux, V intoxicat io n ma récage use.
Puis, il dit, page 131 (1) :
« 1° Que l’intoxication des marais est susceptible » de se phénoméniser sous les types intermittent, » rémittent et continu ;
» 2° Que la phénoménisation pathologique présente » généralement des intervalles d’autant plus courts, » c’est-à-dire s’approche d’autant plus de la continuité,
» que la latitude géographique ou la saison de l’année » semblent plus favorables au dégagement de la ma- » tière miasmatique ;
» 3° Qu’il est dès lors permis de considérer le type » des maladies de marais, comme exprimant dans les » divers pays, comme dans l’évolution annuelle, » l’intensité ou le degré d’intoxication. »
Que l’on note bien toutefois que, au point de vue pratique, nous sommes parfaitement d’accord malgré cette dissidence apparente. Tous deux, en effet, nous pensons que ces affections paludéennes sans intermittence, sans rémittence, sont dues à la même cause que les fièvres intermittentes proprement dites qui régnent en même temps, et quelles réclament le même traitement ; seulement, conséquents tous deux à nos doctrines, je donne le sulfate de quinine comme antipériodique, parce que je soupçonne de la rémittence derrière cette continuité, et lui le prescrit comme agent de désintoxication.
(1) Traité des fièvres intermittentes, rémittentes et conti- Parfs Tâ^ yS c ^ auc ^ s e *‘ ^ es con t r ées marécageuses. —
Cette question paraissait donc jugée définitivement pour le fond, et tout semblait se réduire à une question de forme, à rencontrer une qualification exacte à la chose elle-même. Car si le mot pseudo continu paraît ne pas convenir à une affection intermittente, d’un autre côté il faut donner à ces fièvres continues toutes particulières une dénomination qui les distingue des autres fièvres continues, de la fièvre typhoïde en un mot, pour rester dans le langage de l’école actuelle ; sans cela il sera impossible de s’entendre, ainsi que l’a si bien exposé M. Littré, dans le passage suivant :
« Le nom de continues , dit-il (1), a été l’origine » d’une grave confusion, qui est loin d’avoir cessé et » qu’on aurait évitée si on s'était rigoureusement » tenu dans les termes d’Hippocrate. En effet, ce mot » a une toute autre signification dans les climats » chauds que dans les climats tels que le nôtre. Les » médecins qui ont, écrit sur les fièvres des pays » chauds les ont divisées en intermittentes, rémit- » tentes et continues. Mais les continues des uns » sont-elles les continues des autres ? Pas le moins » du monde. Et l’erreur a été fréquemment récipro- » que, c’est-à-dire que les pathologistes des pays » chauds ont été entraînés à assimiler leurs fièvres » aux nôtres, et que des pathologistes de nos pays ont » été non moins entraînés à assimiler nos fièvres aux » leurs. C’est cette confusion qui seule a empêché de » reconnaître Je véritable caractère des observations » particulières des épidémies. Mais si l’on s’était tenu » rigoureusement dans la dénomination d’Hippocrate, » qui par « continues » entendait à la fois les fièvres » intermittentes et continues, on aurait reconnu » que cette désignation appartenait à une autre mala- » die que nos fièvres continues, qui ne sont pas » susceptibles d’être indifféremment rémittentes ou
(1) Œuvres complètes d’Hippocrate, t. II, p. 576.
» continues. C’est là, je le répète encore, le caractère » essentiel qui distingue de nos fièvres continues les » fièvres continues des pays chauds et de toutes celles » qui doivent à des conditions locales d’être compa- » râbles à celles des pays chauds... C’est donc avec » un très juste sentiment de distinction réelle et fon- » dam ent,ale que M. Maillot a donné le nom de » pseudo-continues aux fièvres continues des pays » chauds.... »
Je ne tiens, du reste, à cette appellation que parce que je la crois très propre à donner l’éveil sur la nature des maladies qu’elle signale ; et je suis tout disposé à admettre les expressions équivalentes, telles que fièvres paludéennes continues, fièvres continues à quinquina, fièvres continues limnhémiques, etc
Je fais donc très volontiers abandon de la dénomination elle-même, mais non de la chose qu’elle représente. Cette chose, je la retrouve consignée dans tous les anciens écrivains; je l’ai vue sous toutes les faces ; je l'ai observée dans ses moindres détails ; et mon observation a été confirmée récemment par des hommes recommandables qui, dissidents sous plusieurs rapports, ont du moins été unanimes sur ce point.
C’est donc avec un vif sentiment de surprise que j’ai trouvé une opinion contraire dans le Mémoire que M. Casimir Broussais vient de publier (1), et que j’y lis ce qui suit :
« Maintenant est-il nécessaire d’admettre cette » troisième espèce de fièvres qui ne serait pas continue, » qui ne serait pas intermittente, ni rémittente, qui » serait pseudo-continue, suivant l’expression de » M. Maillot, spuria continens selon celle .de Torti ?
» Je dois avouer que je n’ai pu reconnaître cette » nécessité, malgré le soin que j’ai mis à étudier la
(1) Recueil des Mémoires de Médecine, de Chirurgie et de Pharmacie militaires. (Notice sur le climat et les maladies de l Algèrie), t> LX. — Paris, 1846.
» rémittence sous toutes les formes, Telle est aussi » l’opinion de mon frère, après six ans de séjour en » Afrique. Nous avons pu facilement ranger tous les » cas qui se sont présentés à nous dans l’une de » ces deux catégories ; nous avons trouvé des fièvres » intermittentes et des fièvres rémittentes ; mais des » fièvres à quinquina qui ne fussent ni rémittentes, » ni intermittentes, nous n’en avons pu distinguer » une seule.
» Si l’on veut absolument diviser, que l’on établisse » dans l’ordre des rémittentes une sous-division à » laquelle on appliquerait l’épithète de pseudo-continue » ou . une autre analogue, si l’on croit devoir faire » un choix des cas dans lesquels les phénomènes » continus sont les plus frappants ; mais ce sera une » division peu importante sous le double point de » vue de la pathogénie et de la thérapeutique. En effet, » toute fièvre rémittente a l’apparence de la continuité, » et sous ce rapport est pseudo-continue ; c’est en » cela, qu’elle diffère de l’intermittente... J’admets » volontiers l’expression de M. Maillot, quoique hy- » bride, à condition qu’on lui donne le sens de la » spuria continens deTorti.
» Ce n’est pas, au reste, sans y avoir sérieusement » réfléchi que j’ai rejeté la troisième catégorie de » fièvres proposée de nos jours. Lorsque, après avoir » observé avec le plus grand soin les nombreux cas » qui se présentaient à moi, j’ai relu les observations » de Torti, de Bailly, de M."Maillot lui-même, je n’ai » pas trouvé un seul cas dans lequel on ne put noter » au moins un des symptômes que j’ai dit caractériser » la fièvre rémittente. Tantôt la maladie se présente » sous la forme de continuité ; elle est réellement » continue ; puis il survient tout à coup, comme » l’avait indiqué Torti, des phénomènes irréguliers » qui ont un caractère soit d’intermittence, soit de » rémission ou de mobilité qui font reconnaître, à » l’instant, la complication dont il s’agit... »
Ces propositions me paraissent de nature nonseulement à faire rétrograder la science, mais encore à compromettre de nouveau la thérapeutique d’une partie des maladies propres à l’Algérie, et à engager une seconde fois les médecins militaires dans une voie -où-dans les premiers temps de l’occupation ils ont rencontré bien des écueils.
En effet, M. C. Broussais dit qu’il n’a pas trouvé de fièvres à quinquina qui ne fussent soit rémittentes soit intermittentes ; qu'il na pu en distinguer une seule ; qu'il a pu facilement ranger tous les cas qui se sont présentés à lui dans les deux catégories (fièvres rémittentes, fièvres intermittentes), enfin que telle est aussi l'opinion de son frère, après six ans de séjour en Afrique.
Je ne mets pas en doute la certitude du diagnostic de M. C. Broussais, mais je m’explique facilement -comment il a pu y être conduit. Il n’a vu qu’une épidémie en Afrique, et encore cette épidémie a eu une explosion tardive, ce qui dénote une médiocre intensité dans ses causes ; de plus, et surtout, il n’a observé qu’à Alger, pays où la rémittence est généralement saisissable ainsique je l’ai dit ailleurs, ainsi qu’il ressort encore de travaux que nous aurons occasion de rappeler. Dans les conditions donc où il a été placé, il a pu facilement trouver la rémittence ou l’intermittence, même dès le début de la maladie. -
Cependant, il dit : « Tantôt la maladie se présente sous la forme de la continuité; elle est réellement continue ; puis il survient tout à coup, comme l’avait indiqué Torti, des phénomènes irréguliers qui ont un caractère soit d’intermittence, soit de rémission ou de; mobilité qui font reconnaître à l’instant la complication dont il s’agit. »
La complication....? Non, ce n’est pas là ce qui constitue la complication ; ce qui la forme, c’est la cause, quelle qu’elle soit, qui imprime à la maladie la forme de-continuité, comme dit M. Broussais..
C’est au contraire lorsque la maladie est dépouillée de sa complication, que son caractère réel et fondamental se met à nu et se révèle par ces phénomènes irréguliers qui sont un des caractères soit d’intermittence, soit de rémission ou de mobilité .
Mais avant qu’apparaissent ces phénomènes qui la constitueront intermittente ou rémittente, que fera-ton de cette fièvre qui a la forme de continuité, si l’on n’en fait pas, dès ce moment, une, fièvre à quinquina ?
La rangera-t-on dans les variétés de la fièvre typhoïde de l’école actuelle % Sera-ce une ' des nuances de la gastro-entérite de la doctrine physiologique ? Sera-ce une des espèces de fièvres essentielles ?
Evidemment on ne pourra l’enchâsser dans ees cadres, parce que dans ces dernières maladies on n’a pas comme chose essentielle ces phénomènes irréguliers qui se présentent ici, parce que encore, et c’est un terrible argument, les médications propres à la fièvre typhoïde, à la gastro-entérite, aux fièvres essentielles, donnent ici une mortalité hors de toute proportion avec celle que fournit la médication spéciale des fièvres intermittentes.
Que l’on n’espère pas sortir de la difficulté en disant, avec M. Broussais' : « Toute fièvre rémittente a l’apparence de la continuité et sous ce rapport est pseudocontinue ; c’est en cela qu’elle diffère de l'intermittente. » (Page 87). Én vérité, je ne comprends pas que cette objection ait été présentée sérieusement ; et je ne l’accepte pas, car une fièvre rémittente, après tout, est une fièvre rémittente et elle n’est pas une fièvre qui a la forme de la continuité. J’ai donné, ce me semble,, des fièvres rémittentes une définition assez nette pour faire comprendre en quoi, pour moi comme, pour tous, elles diffèrent. des intermittentes proprement dites d’une part, et, d’autre part, des fièvres continues à quinquina. Cette définition a même paru assez exacte aux savants auteurs du Compendium de Médecine
Pratique, pour qu’ils l’aient adoptée ; la voici : « Des accidents continus avec des redoublements périodiques annonçant leur exaspération par des frissons, leur déclin par des sueurs ; pouvant devenir tout à coup pernicieux et cédant à une médication particulière. Tels sont les faits qui spécialisent les fièvres rémittentes. »
Après avoir exposé les caractères généraux, les faits types en quelque sorte des fièvres intermittentes, fai fortement appelé l’attention aussi sur celles de ces fièvres dont les phénomènes spéciaux vont s’affaiblissant de plus en plus et se réduisent à ne plus se montrer que comme une ombre. J’ai cité des faits à l’appui; c’était'raconter ce que je venais de voir ; j’ai rappelé ce que j’avais lu sur ce sujet et j’ai écrit, page 105 de mon Traité des Fièvres : « D’après la netteté plus » ou moins grande des paroxysmes^ Baumes établit » trois séries de fièvres rémittentes, et l’observation » clinique confirme cette importante distinction.
La première comprend toutes les fièvres dont chaque paroxysme débute par le frisson; la deuxième renferme toutes celles dont les reprises commencent par une simple réfrigération des extrémités et du nez, ou par une toux plus ou moins vive ; la troisième rassemble toutes celles dont les paroxysmes ni ont dans leur premier temps ni frissonni refroidissement partiel, et ne sont remarquables que par la recrudescence de la fièvre, par une augmentation de chaleur âcre et des autres accidents fébriles, qui décroissent après être montés à leur plus haute période.
Je connaissais donc les nuances les plus délicates des fièvres rémittentes,et si elles ne m’ont pas suffi pour la classification des fièvres à quinquina, c’est qu’il est dans la nature de celles-ci de se présenter encore sous une autre forme ; nous n’aurons que trop tout-à-l’heure .a démonstration de ce j’avance ici ; on verra où con-
duisent ces idées sur l’intermittence et sur la rémittence appliquées aux fièvres des pays chauds et marécageux.
Il faut subir les conséquences des principes que l’on a posés;et lorsqu’on a pris pour base de ses distinctions le type des fièvres, on est bien forcé de dire que l’on n’a pas à faire ici à une véritable fièvre continue. M. Boudin et ceux qui professent ses idées échappent à cette difficulté, par ce que la fièvre est pour eux, relativement à la marche, continue, bien que, relativement au fond, elle reste, comme pour moi une fièvre à quinquina ou à tout autre modificateur qui aurait la même puissance que cet agent thérapeutique.
En cela, M. Boudin est beaucoup plus [logique que moi ; car il n’est pas obligé d’adresser des antipériodiques à des accidents de forme continue ; et si j’avais à recommencer mon Traité des Fièvres intermittentes, je n’hésiterais pas, je crois, à adopter les bases de sa classification tout en faisant ressortir, comme je l’ai fait, la tendance des affections continues paludéennes à reprendre les allures de l’intermittence et de la rémittence, aussitôt qu’une cause quelconque vient à faire baisser la réaction circulatoire.
Les fièvres dont parle M. C. Broussais ne sont donc pas de la famille des véritables pyrexies continues, essentielles ; elles en ont l’écorce, mais pas le fond ; la forme, mais non la nature ; et c’est, je le répète, ce qui m’a conduit à leur donner le nom de fièvres pseudo-continues.
Sans*doute,plus tard— et cela dans un grand nombre de cas — après six, huit, dix, douze, vingt jours de durée, on finit par découvrir des phénomènes d’intermittence ou de rémittence. Mais il. faut bien qu’il en soit ainsi pour pouvoir rattacher ces affections aux fièvres à fond intermittent ; sans cela, elles seraient de véritables fièvres continues et je n’aurais pu les
définir «‘celles dans lesquelles il n’y a plus ni apyrexie.
» ni paroxysmes à retour appréciable et qui ne révè- » lent leur nature que par l’explosion brusque d’acci- » dents exclusivement propres aux fièvres intermit-*
» tentes » (1).
Ces accidents, quels sont-ils ? C’est du coma ou du délire qui tuent souvent comme la foudre, c’est l’apparition des phénomènes ataxo-adynamiques infiniment plus prompte que dans les fièvres continues proprement dites. Je sais très bien que dans les localités peu marécageuses et que dans certaines épidémies, les signes par lesquels se révèle le génie intermittent de ces affections n’ont pas toujours la même intensité que celle que je signale ici. Mais qui viendra jamais, quand on connaît bien la marche de ces maladies, quand on sait que souvent, contre toute prévision, les accidents les plus graves succèdent, sans intermédiaire aucun, aux accidents les plus bénins ; qui voudra, dis-je, exposer ses malades à des chances toujours périlleuses, pour attendre la rémittence ou Fintermittence, quand surtout, d’une part, l’expérience a appris que le quinquina arrête ces fièvres alors qu’elles ont encore la forme continue, alors qu’elles sont encore dans toute leur acuité. Ce sont, : du reste, des considérations pratiques sur lesquelles nous insisterons tout à l’heure.
Je veux seulement ici constater que M. Broussais lui-même, malgré ses premières assertions, est obligé de convenir qu’il a vu des fièvres qui, bien que manifestant plus tard leur nature intermittente, se sont présentées d’abord sous la jorme de la continuité* Je constate aussi que, si ces faits ne l’ont pas frappé davantage, si cette division des fièvres intermittentes lui a paru peu importante sous le double point de vue de la pathogénie et de la thérapeutique, cette conclusion tient, je n’en doute pas, aux circonstances de
(1) Traité des fièvres ou irritations cèrèbro-spirales intermittentes, p. 12, Paris 1336.
plains de n’avoir pas compris. Oui, Monsieur, je suis élève du Val-de-Grâce, de cette école qui a tant fait progresser la science et dont l’influence, malgré ses erreurs,se perpétuera de siècle en siècle. Oui,Monsieur, enchaîné par le respect et par ma foi en la parole du Maître, je croyais, à mon arrivée en Corse, à la fièvre intermittente telle qu’on l’entendait au Val-de-Grâce, et je fai écrit ; c’était au moins prouver que je ne suis pas du nombre de ceux de ces jeunes hommes qui n'ont que du mépris pour les anciens et les modernes.
Mais, lorsque j’ai publié en 1834, 35 et 36, mes divers travaux sur les fièvres de l’Algérie,, j’étais en dissidence complète'avec l’école qui m’avait élevé ; Messieurs Casimir Broussais et Hutin viennent de vous le dire. C’est même là, vous le savez très bien, le point de départ des écrits importants qui se sont succédé sur les maladies d’Afrique. Mais, altérant la portée-des faits, vous donnez comme exprimant ma pensée dernière les observations que je cite, au contraire, pour montrer les tâtonnements par lesquels nous avons dû passer pour arriver à la véritable médication des affections paludéennes. Ces faits, je les signalais précisément pour éviter à nos successeurs les épreuves douloureuses que nous avions traversées. C’est donc, de votre part, un procédé qui n’est ni loyal ni adroit.
C’est avec la même déloyauté et la même maladresse que vous appliquez aux fièvres des pays chauds et marécageux ce que je dis des mêmes fièvres dans les pays tempérés. Vous avez cependant dû voir qu’à la page 347 je parle du traitement de ces dernières, et que c’est à. la page 369 que se trouvent exposés les principes de la thérapeutique propre aux premières. Relisez donc ces passages, Monsieur ; et vous verrez que personne, plus que moi peut-être, n’a insisté sur la nécessité., dans les pays chauds et marécageux 1° de donner le sulfate de quinine, immédiatement ; £° de l’administrer à des doses très élevées.
Il nous reste un mot à dire des saignées combinées avec l’emploi du sulfate de quinine. C’est aujourd’hui, comme vous l’apprend M. Casimir Broussais., la médication de la plupart des médecins de l’Algérie ; c’est la médication qui a paru la plus rationnelle, et c’est ce qui me procure l’occasion de vous adresser ces quelques lignes. Parmi les Anciens, il en est très peu qui n’aient pas saigné plus ou moins. Sénac, par exemple, que vous invoquez avec tant d’effusion, était, dans ces cas, un saigneur bien autrement hardi que les médecins de notre époque. Ou vous ne l’avez pas lu, ou vous avez oublié ce qu’il dit, car vous y trouvez ce qui suit : « Mihi quidem quoties initio pertinax occurrit febris y> quœcumque intermitttens, vel intenditur ejus vis, » ad venœ sectionem, licet antea celebrata, sit, con- » fugere semper mos est, née me unquam eam . ten- » tasse pœnituit. » Vous y voyez encore que, ainsi que moi, il sait que dans plusieurs circonstances, les évacuations sanguines ont paru augmenter la gravité des accidents ; et cela précisément, quand les saignées n’ont pas été assez larges : « Cum parcius, dit-il, » adhibita esset venœ aectio, graviora esse solebant » symptomata. » Il veut surtout que l’on insiste, comme moi, sur les saignées, quand les fièvres intermittentes ont de la tendance à devenir continues ; et il parle à ce snjet d’une constitution médicale dans laquelle on était obligé défaire trois ou quatre saignées, et même jusqu’à cinq ou six. Votre exemple, Monsieur, comme vous voyez, est bien mal choisi ; et je n’aurais pas pu trouver une autorité plus forte, en faveur de mes idées sur l’emploi des saignées dans les fièvres intermittentes, si ces idées ne se défendaient d’ellesmèmes. Ici donc encore, vous n’avez pas été mieux avisé que dans vos autres objections ; vous jouez vraiment de malheur.
Ainsi, Monsieur, que je consulte les Anciens, ou que je demande Ce que font aujourd’hui les médecins qui
pratiquent dans les pays marécageux, je vois que, pour presque tous, la médication des fièvres intermittentes repose sur les principes que j’ai établis pour celles de l'Algérie ; je vois que mes opinions étendues, élargies, développées, fécondées par des travaux sérieux et surtout par ceux de M. Boudin, servent maintenant de règles à la généralité des médecins de l’armée ; je vois qu’aucun de ces médécins ne s’est laissé ébranler par vos attaques et ne s’est rangé sous votre bannière.
Mais ce que je ne distingue pas aussi nettement, ce que même je ne comprends pas du tout, c’est la cause de votre acrimonie ; c’est son but ; c’est votre constance à dénaturer les faits, à les tronquer, à les citer dans un sens tout opposé à celui dans lequel ils ont été compris par tout le monde ; c’est, en un mot, de me supposer des opinions toutes contraires à celles que j’ai publiées.
Je sens très bien, Monsieur, que mes reproches sont sévères : mais ne les méritez-vous pas ? Surtout si vous avez bien pesé la portée de vos accusations ? Car, il ne faut pas se le dissimuler, vos accusations ne retombent pas seulement sur moi ; elles doivent frapper encore et nos collègues qui persistent dans cette voie, et les chefs qui les laissent agir et l’administration qui serait bien coupable d’abandonner ainsi le sort de nos soldats à des théories si erronées et si fatales dans leur application.
Voilà cependant, Monsieur, où vous ont entraîné vos paroles irréfléchies. J’aime à croire que c’est à votre insu, car je ne puis admettre une malveillance qui irait aussi loin. Aussi, Monsieur, je vous quitte sans haine et sans rancune ; vivez heureux, vivez longtemps. Mais à l’avenir soyez plus circonspect ; ayez plus de mesure dans vos attaques contre des hommes dont le dévouement ne peut être mis en doute et contre des idées médicales qui ont aujourd’hui force de loi. Tenez pour certain aussi que, malgré leur amour de la paix et de la retraite, ces mêmes
hommes ne souffriront jamais sans y répondre, dans la limite de leurs droits, les attaques qui sortiront des convenances. Si, pour mon compte, je ne l’ai pas fait plutôt, c'est que précisément, par la nature de votre travail, j’étais condamné au silence ; en effet, je n’avais à vous opposer que des faits ou des raisonnements dont vous ne vouliez pas. Il me fallait donc attendre patiemment qu’une voix connue dans la science vint prononcer entre vous et moi, et j’ai su attendre. Permettezmoi, Monsieur, de m’en applaudir, car je ne pouvais désirer une solution plus heureuse à ce grand procès ; et il est évident que ma cause est à tout jamais gagnée sans appel.