NOSOLOGIE
Nouvelles remarques sur les fièvres pseudo-continues (1)
Une lettre que M. Casimir Broussais a insérée dans le premier numéro de janvier de la Gazette Médicale, à l’occasion du mémoire que j’avais publié sur les fièvres pseudo-continues {Gaz. Méd., 1846, n° 52), m’oblige à présenter quelques nouvelles remarques sur ce sujet.
Je ne pensais pas à avoir à revenir si vite sur cette question ; j’espérais surtout, l’ayant traitée exclusivement au point de vue scientifique, que M. Broussais la maintiendrait dans les mêmes limites. Il a préféré se placer sur un autre terrain ; il me permettra de ne pas l’y suivre ; et, quoiqu’il en soit, je ne lui sais pas moins gré de la franchise avec laquelle il a déposé en faveur de la droiture qui a présidé à la rédaction de mes travaux sur les maladies de l’Algérie. Quant aux principes que ceux-ci renferment, j’ai la confiance que le temps démontrera qu’ils sont la conséquence rigoureuse des faits qui se sont passés sous mes yeux.
Pour démontrer que pendant les chaleurs on ne trouve, dans un grand nombre de fièvres paludéennes, même pas ces signes fugitifs qui révèlent les lièvres rémittentes obscures, et qu’il est alors très facile de les confondre avec de véritables fièvres continues, j’avais cité textuellement ce que l’on avait écrit sur l’épidémie
(1) Gazette Médicale de Paris, 1847. — Deuxième réponse à Casimir Broussais.
de Bône en 1832. M. Broussais, s’appuyant des mêmes documents, y voit au contraire que l’on avait parfaitement saisi la nature des fièvres continues de l’été et qu’il n’y avait que le nom de changé.
Mais, s’il n’y avait eu que le nom de changé, on n’aurait pas traité ces fièvres exclusivement par les saignées, par les sangsues et par la diète. Certes, telle n’eut pas été la thérapeutique de M. Huet, s’il avait pDrté le diagnostic qu’on lui prête, si les exarcerbations quotidiennes qu’il mentionne n’avaient pas été pour lui de la nature de ces exacerbations que l’on remarque dans nos vraies fièvres continues, sans que personne y voie des signes de rémittence.
Si donc M. Huet a vu, comme l’avance M. Broussais, des affections à quinquina dans ces fièvres continues de l’été, pourquoi sa médication ? Mais à quoi bon discuter cette question, quand, pour la trancher, il me suffit de dire que M. Hutin, aujourd’hui chirurgien à l’Hôtel royal des Invalides et qui, en 1833, était à Bône en même temps que M. Huet, m’a écrit en 1835 : « C\est vous qui nous avez démontré la nature intermittente des gastro-céphalites de Bône...nous reconnaissions tous des gastro-entêro-céphalites... » J’ajoute, avec un sentiment d’amertume, que j’ai dû demander cette déclaration à la loyauté de M. Hutin, pour défendre ma médication contre, les préventions qu’elle avait rencontrées dans les hommes qui tenaient mon existence militaire entre leurs mains. C’était un bill d’impunité !
Pendant deux ans donc, comme je l’ai dit, les fièvres continues à quinquina, au nombre de plusieurs milliers, ont été regardées et traitées pour de vraies fièvres continues, tant les symptômes des unes et des autres sont identiques, tant leur marche se ressemble d'ans un certain temps de leur parcours.
C est un des médecins traitants qui le déclare. Voilà, ce me semble, un argument sans réplique et à la nature duquel nous, sommes peu habitués.
Quant au traitement en harmonie avec la nature de ces maladies, j’ai dit, en 1835, que j’y suis arrivé sous l’égide de Torti; mais je crois que, pressé par les accidents, j’ai été plus loin que lui et j’ai fini par outrepasser les préceptes qu’il pose dans son livre IV, Ch. 5. Pourquoi donc Torti aurait-il, en Italie, posé la limite où s’arrêtent les fièvres à quinquina de l’Afrique ? Pourquoi donc celles-ci ne seraient-elles pas aux fièvres de l’Italie ce que serait aux fièvres de T Algérie la fièvre jaune, si l’expérience continue à confirmer l’opinion qui la range aussi parmi les affections h quinquina ?
Dans ce retour aux idées des Anciens, dans leur exagération peut-être, je suis arrivé à voir des fièvres à quinquina dans toutes les fièvres des pays chauds et marécageux, pendant l’été, sauf quelques cas exceptionnels dont la nature ne peut-être révélée le plus souvent que par l’insuccès du sulfate de quinine administré pendant quelques jours ; et j’ai conseillé de prescrire ce médicament dans tous les cas , sans jamais attendre ; pour le faire , des signes de rémittence, et aussitôt,pour ainsi dire, que Von approche le malade . Ona dit, etM. C. Broussais insiste de nouveau sur ce point, que telle était aussi la doctrine de MM . Antonini, Roux, Pallas, Faure. Cependant, on vient de le voir, pour donner le sulfate de quinine je n’attends pas, avec M. Antonini, le déclin du paroxysme qui ne peutlaisser qu'un intervalle très court', avecM. Roux, l'intervalle apyrétique ; avec M. Pallas la rémission ; je ne dis pas enfin, avec M. Faure, qu’il faut le faire, pour peu qu'une maladie qui a été continue offre d'intermittence.
Que ces habiles praticiens, en exigeant ces conditions, fassent mieux que moi, c’est ce que je n’examine pas ; je veux tout simplement constater un fait, c’est que nous différons.
Je reviens encore une fois sur la mortalité, et j’y
reviens avec complaisance, comme dit M. Broussais, parce que, en dernière analysé, c’est son chiffre qui es; la pierre de touche des traitements'; j’y reviendrai s’il le faut, avec la même persévérance que l’on mettrait à me l’opposer si ce chiffre m’avait été défavorable. M. Broussais me reproche de n’avoir pas tenu compte de certaines conditions qui ont dû influer sur la mortalité. Cependant en 1835 j’ai écrit ceci, en parlant des épidémies de 183.2 et de 1833 : « Les hôpitaux » ayant été encombrés dès lé premier jour, les mala- » des ne purent être admis à temps ; ils arrivaient dans » un état toujours fort grave, souvent désespéré ; dans » les casernes, dans les hôpitaux, partout on voyait » des affections typhoïdes ; il n’était plus possible, au » milieu de ce désordre, de saisir les diverses nuances » par lesquelles passent les fièvres intermittentes, pour » devenir des affections continues. On peut donc dire, » sous-ce rapport, que si la pénurie et l’encombrement » des hôpitaux ont, en 1832 et 1833, améné de si déplo- » râbles revers, ces malheureuses circonstances n’ont » pas été cependant sans utilité, puisqu’elles ont appris » ce que deviennent les fièvres intermittentes du Nord » de l’Afrique, lorsqu’elles sont abandonnées à elles
mêmes ou combattues par un traitement incomplet. » En parlant de la sorte, c’était faire une large part aux conditions hygiéniques ; c’était publier une faute médicale que je savais bien avoir été commise. Si plus tard je suis sorti de cette réserve extrême, c’est dans l’intérêt delà cause que je défends, et j’ai dû le faire parce que j’ai été abandonné par les hommes dont le devoir était de me soutenir.
Quand bien même, au surplus, j’eusse persisté dans cette voie, on aurait pu encore m’opposer, comme le fait M. Broussais, les recherches de M. Villermé qui ont « prouvé que l’augmentation de mortalité qui a eu lieu » dans toute épidémie est suivie d’un abaissement pro- » portionnel dans cette même mortalité. » Ge qui est exact, dans les circonstances signalées par M.
Villermé, est ici d’une application impossible. En effet, dans le premier cas, c’est la même population, mais débarrassée de ses valétudinaires qui ont été emportés par l’épidémie et n’ayant conservé que ses sujets vigoureux; dans le second, c’est une population entièrement renouvelée, puisque le 55= était renouvelé par le 59 e , par les canonniers garde-côtes et par les recrues de la Légion étrangère.
M. Broussais désire que je lui donne la démonstration de la part exacte de ce qui revient à ma thérapeutique, dans la diminution de la mortalité. Je vais essayer de le satisfaire. J’ai rappelé plus haut la pénurie des hôpitaux en 1832 et 1833 ; j’ai dit la fatale influence de ces circonstances d’une manière aussi brute que j’avais donné le chiffre de la mortalité. La vérité est que j’ai exagéré ces désavantages, relativement à notre position de 1834, car nous n’avions guère plus de ressources que dans les derniers mois de 1833 ; mais nous avons su mieux les utiliser et les féconder. C’est surtout parce que nous avions plus de matelas à notre disposition que nous étions dans des conditions meilleures ; mais l’hôpital proprement dit était resté avec le même nombre de lits, et dès le mois de juin on avait dû convertir plusieurs casernes en salles de malades. Dans le fort de l’épidémie, il avait fallu placer une partie de nos fiévreux dans des maisons sans portes, ni vitres aùx croisées.
Néanmoins, nous avons pu recevoir à l’hôpital beaucoup plus de malades que les années précédentes ; et c’est par là surtout que s’est révélée l’influence d’une médication qui nous donnait ce résultat, en imprimant une marche rapide à des affections qui auparavant passaient souvent à l’état ataxo-adynamique, et étaient suivies de maladies chroniques qui, retenant des mois, entiers les malades à l’hôpital, avaient ainsi amené très vite l’encombrement. M. Broussais peut, à l’égard de ces fièvres ataxo-adynamiques et de ces maladies chroniques, consulter un mémoire manuscrit de
M. Hutin, qu’il a à sa disposition en qualité de rédacteur du Recueil des Mémoires de Médecine militaire. Quant au premier chef de ma proposition, je donnerai à l’appui le résultat suivant, qui s’est présenté dans les salles de deux de mes collaborateurs, dont l’un avait adopté ma médication et l’autre ne l’avait pas fait ; tous deux ont pris le service en même temps et dans des salles d’à peu près la même contenance. Dans le même nombre de mois, le premier a eu 2,043 sortants et le deuxième 1,427. On comprend de suite combien des différences aussi notables ont dû considérablement et directement influer sur la mortalité, en laissant dans certaines divisions des lits vides pour recevoir les malades en temps opportun, Ces chiffres, mis en regard, donnent la solution du problème.
Je prends ensuite les résultats comparatifs de deux des principales divisions de fièvrèux, pendant l’épidémie de 1834. Ici, ce sont les mêmes conditions de lieux, de temps, de maladies ; mais se trouvent, en regard, deux théories opposées, deux médications différentes. Un médecin voit des fièvres à quinquina dans les affections continues, et les attaque immédiatement par le sulfate de quinine ; il al mort sur 25 sortants. Un autre médecin a des idées médicales différentes, conformes à celles que l’on m’oppose aujourd’hui, et il a une-mortalité de 1 sur 12 sortants.. Cette comparaison roule sur lés mouvements de ces deux services du 1 er juillet, au 31 décembre 1834. Que l’on applique maintenant ces résultats différentiels à 11.181 sortants, pendant l’année, et l’on verra où conduisent ces proportions. J’ajoute, pour compléter ces renseignements, que la moyenne de mon service, pour le temps de mon séjour à Bône, a été de 1 mort sur 27 sortants, à quelques fractions près.
Ainsi : 1° imprimer aux maladies une marche plus rapide ; 2° concourir, de la sorte, à prévenir l’encombrement qui a été si fatal en 1832 et 1833 ; 3° et, ce premier résultat obtenu, toutes conditions égales d’ail"
leurs, fournir une mortalité de 1 sur 25 au lieu de. 1 surlS, telle a été la part que les faits ont réservée à ma thérapeutique à Bône, en 1834, dans la diminution de la mortalité. Je ne sais si ce sont là des merveilles ; mais ces chiffres qui ont un caractère officiel, en ce que, par ordre, ils ont été transmis mensuellement à l'autorité militaire, démontrent que la médecine a été plus puissante à Bône, en 1834, que les éléments, que les constitutions médicales, que les conditions hygiéniques.
M. Broussais dit encore que ce qui a rendu notre position bien meilleure, c’est que, en 1834, il n’y a pas eu d’épidémie d’hiver , comme en 1832. Je regrette d’avoir à constater une erreur ; mais j’extrais textuellement ce qui suit de notre correspondance avec les officiers de santé en chef de l’armée, à la date du 14 décembre : « Au moment ou tout nous faisait espérer la plus grande amélioration dans l’état sanitaire de la garnison, une horrible recrudescence est venue nous surprendre, ainsi que nous vous l’avons annoncé, et nous apprendre que, dans ce pays, l’exemple de 1832 ne devrait pas être perdu de vue. Du reste, il n’y a rien d’extraordinaire dans ce développement de maladies si nombreuses et si graves. Aussi cette recrudescence de l’épidémie ou, si l’on aime mieux, cette nouvelle épidémie est-elle de même nature que toutes celles qui ont régné à Bône depuis qu’on occupe cette ville ; ce sont des fièvres intermittentes et rémittentes, et rien autre chose... Ces accidents ne nous inquiètent nullement et n’ébranlent en rien notre croyance médicale ; ils ne sont que momentanés et le résultat forcé des conditions dans lesquelles nous.nous trouvons. »
Cette citation prouve : 1° que nous avons eu en 1834, une épidémie d’hiver, tout comme en 1832 ; 2° qu’au mois de décembre, nous étions en mesure de rassurer entièrement les officiers de santé en Chef de l’armée sur les idées de fièvres typhoïdes, ataxiques,
adynamiques, etc., qu’avaient laissées dans leur esprit les épidémies. des années précédentes ; 3° que, fort de notre observation, nous leur avons toujours écrit que nous persistions à voir la nécessité de traiter comme des fièvres intermittentes la grande généralité de ces affections, quel que fût leur type. Le 11 janvier 1835, je les entretenais encore de cette question, et je leur écrivais : « Dans les lettres de service que nous avons eu l’honneur de vous adresser, à peu près par tous les courriers et spécialement dans le rapport que j’ai remis à M. Stéphanopoli (1) à son voyage à Bône, je me suis attaché à vous exposer mon opinion sur la nature des maladies de ce pays et à vous faire connaître les bases de ma thérapeutique. »
« En rapprochant ces divers documents, les résultats que je vous présente aujourd’hui, et qui sont la démonstration évidente des propositions que j’ai émises depuis plusieurs mois déjà, vous pourrez arriver à établir deux grands faits, savoir : 1° Que les épidémies de Bône sont des fièvres intermittentes et rémittentes; 2° Que souvent, et surtout à l'époque des chaleurs, Vintermittence et la rémittence cessant d'être distinctes, ces affections passent à un état pseudo-continu.... »
Je m’abstiendrai de rechercher quelle part ces idées médicales ont pu avoir dans les proportions minimes suivant lesquelles la mortalité a encore décru pendant l’année qui a suivi mon départ de Bône ; on leur en accorde une parcelle, cela me suffit. Cette discussion qu’il est inutile de prolonger ne modifiera d’ailleurs ni l’opinion de M. Broussais ni la mienne, puisque nous n’avons pas à recommencer les expérimentations qui nous ont conduit au point où nous sommes.'J’en appelle à de nouveaux travaux pour décider si les fièvres à quinquina, en Afrique, peuvent oui ou non
(1) Médecin en chef de l’armée.
être rattachées exclusivement aux types intermittent et rémittent ; pour savoir, en un mot, s’il y a utilité pratique à admettre des fièvres pseudo-continues , ou si Ton aime mieux des fièvres continues à quinquina, pour mieux entrer dans le progrès que l’on doit à M. Boudin.