HIPPOCRATE - LITTRÉ - MAILLOT
De leur rôle dans l’histoire des fièvres continues dans les pays chauds et marécageux (1)
« C’est donc avec un juste sentiment d'une distinction réelle et fondamentale que M. Maillot a donné le nom de pseudocontinues aux fièvres continues des pays chauds. »
« Littré. »
Si quelque chose ale droit de m’étonner, c’est sans 'contredit de pouvoir inscrire mon nom sans qu’il paraisse déplacé h côté de ceux d’Hippocrate et de Littré. A qui s’en scandaliserait, je dirais que ce n’est pas à moi qu’il devrait s’en prendre, mais bien exclusivement à Littré lui-même qui, en mettant mes travaux en regard de ceux du père de la Médecine, me place dans l’obligation, pour bien en déterminer la nature et la portée, d’exposer, d’interpréter avec lui ce qu’il m’a été donné d’observer dans des conditions identiques à celles parmi lesquelles pratiquait, enseignait et écrivait le grand médecin de Cos.
Me voici donc à soixante-dix-neuf ans encore une fois sur la brèche que, du reste, malgré mon constant amour de la vie calme et retirée, je n’ai jamais complètement abandonnée depuis 1834, obligé assez fréquemment de rompre des lances en faveur d’idées que je crois justes, utiles à l'humanité, et auxquelles un homme du devoir ne saurait laisser porter atteinte, sinon pour lui, du moins pour les autres.
C’est ainsi que, il y a quelques jours, j’ai cru devoir publier,dans la Gazette des Hôpitaux(2 septembre) un
(i) Gazette des Hôpitaux, 12 septembre 1882.
article destiné à réfuter une assertion qui me faisait voir que tous les médecins ne se rendaient pas compte de la transformation opérée par l’observation .algérienne dans l’histoire et le traitement des si meurtrières endémies paludéennes.
Au moment même où je livrais ce dit article à l'impression, on me communiquait la savante dissertation que M. Daremberg a publiée dans la Revue des Deux- Mondes (1 er août) 1882 sur l’omvre médicale de Littré.
J’ai beaucoup -regretté de ne plus trouver à Paris M. Daremberg, qui était-parti pour une mission en Orient. Je l’aurais prié de faire une légère rectification qu’il ne m’aurait pas refusée ; j’en ai pour garants son amour héréditaire pour la vérité, puis le bon souvenir quil me conserve pour les comptes-rendus que j’ai faits loyalement, sincèrement et consciencieusement élogieux de huit à dix volumes publiés par son père. ( Oribase, Galien, Histoire de la Médecine, Rufus d’Ephèse).
Son absence devant durer plusieurs mois, je suis donc condamné à le remplacer et à faire ressortir ce que je né crois pas exact dans sa dissertation, bien que, je le déclare hautement, je lui sois reconnaissant de ce qu’il dit de moi dans le passage auquel je fais allusion et que je m’en trouve très honoré.
Néanmoins, la question est si importante pour la science, pour l’humanité, pour l’honneur de la médecine militaire, et je n’hésite pas à le dire pour moimême, que je demande la permission de l’examiner un peu longuement.
Je dois tout d’abord reproduire une page entière du travail si remarquable de M. Daremberg ; cette page, du reste,, est si savante, si instructive, si attrayante, que le lecteur me saura gré de la lui faire connaître.
« Cette liste très écourtée, dit M. Daremberg, des découvertes renouvelées des Grecs serait bien incomplète si nous ne signalions la trouvaille la plus importante que M. Littré ait faite au milieu des œuvres
d’Hippocrate. C’est celle des fièvres rémittentes ou pseudo-continues de Grèce, dont parlent à chaque instant les auteurs hippocratiques et que les commentateurs du centre de l’Europe avaient complètement méconnues. M. Littré lui-même, dans son article Fièvre Thyphoïde du Dictionnaire en trente volumes,, avait considéré ces fièvres comme des fièvres typhoïdes. Mais, depuis ce temps, nos soldats avaient été en Morée (1828). Là, nos officiers de santé militaires se virent aux prises avec un ennemi absolument nouveau ; les uns le regardèrent comme étant la fièvre typhoïde, les autres comme une entérite grave ; d’autres enfin, ne regardant guère, se contentèrent de saigner à blanc, selon la méthode de Broussais. Quelques années plus tard, ces mêmes médecins passèrent en Afrique et ils se retrouvèrent en face du même ennemi ; ils saignèrent de plus en plus et les malades moururent presque tous. Il faut arriver à 1836 pour rencontrer un médecin modeste mais observateur, éclairé et convaincu, M. Maillot qui osa renverser toutes ces idées erronées et’ appela les fièvres' d’Afrique : irritations cérébrospinales intermittentes. M. Littré lut ce mémoire et ce fut une révélation pour lui. Il comprit que la pathologie d’Hippocrate n’était pas la pathologie d’un Parisien, d’un Londonien ou d’un Viennois, mais bien la Pathologie de la Grèce, et que les fièvres d’Hippocrate étaient les fièvres des pays chauds, causaient le gonflement de la rate et la douleur des flancs, comme l’avait parfaitement observé le médecin de Cos. Cette découverte de M. Littré eut une portée immense ; elle démontra d’une façon irréfutable que ces fièvres de Grèce et d’Algérie, soi-disant inflammatoires, faisaient partie de la grande famille des fièvres paludéennes et qu’il fallait traiter par la quinine, comme les médecins anglais le faisaient depuis longtemps dans l’Inde. M. Maillot s’empâra avec ardeur de la découverte de M. Littré et lui fit porter ses fruits auprès de nos pauvres soldats d’Afrique, que les émanations telluri-
ques et la saignée décimaient. L’Algérie n’a pas oublié le grand service que M. Maillot lui a rendu et elle vient de donner son nom à un nouveau village. Voilà certes une conquête de la science au profit de la civilisation,que l’histoire, de la médecine peut bien revendiquer. » (Revue des Deux-Mondes, 1 er août 1882, page 645.)
Analysons ce.bel exposé et cherchons à y découvrir ce qui en revient à Hippocrate, à Littré et à moi, en particulier.
Hippocrate divise les fièvres en intermittentes et en continues ; mais, d’après M. Littré, ces dernières comprenaient les- rémittentes : de là peut-être, selon moi, ont surgi les difficultés qui ont rendu impossible la compréhension de la pyrétologie, jusqu’au jour où le grand médecin français est venu l’éclairer d’une si vive lumière et mettre ainsi un terme, aux tentatives malheureuses, que l’on faisait si inutilement depuis tant de siècles pour appliquer aux maladies de nos pays des préceptes qui avaient été posés pour des pays chauds et marécageux.
Laissant de côté les fièvres intermittentes qui ne peuvent être, dit-il avec raison, l’objet d’aucune-contestation, M. Littré constate que sous.la dénomination de fièvres continues, Hippocrate a compris toutes les fièvres qui n’ont pas d’intermissions régulièrement caractérisées; puis passant rapidement, et avec non moins de raison, sur Vhêmêtritée qu’il me paraît bien difficile de comprendre, il aborde résolument l’étude des formes morbides qui, dans sa pensée, constituent réellement la classe des fièvres continues hippocratiques. Ces formes morbides sont : le causus, la phrênitis et le léthangus.
« Le causus a été signalé par la plupart des médecins, qui ont écrit sur les maladies des pays chauds ; et l’on peut rapporter au léthargus (page 575) et à la phrénitis plusieurs observations de M. Maillot qu’il a intitulées : les unes fièvres pernicieuses-comateuses,
pseudo-continues, les autres fièvres pernicieuses-délir antes pseudo-continues. Ces dénominations sont les équivalents du léthargus et de la phrénitis d’Hippocrate ; et M. Maillol, frappé lui-même de ces conditions diverses, remarque que l’analogie des fièvres pseudocontinues avec les intermittentes, se révèle tantôt par le coma (léthargus) tantôt par le délire (phrénitis), et que c’est une variété de forme, mais non de nature. Ce passage de M. Maillot est le meilleur commentaire des variétés de fièvres rémittentes et continues, admises par Hippocrate sous les noms de léthargus et de phrénitis. »
Le grand mérite de M. Littré est donc, grâce à sa profonde intuition, à son sens médical hors ligne, à sa vaste érudition, d’avoir pu s’élever à cette haute conception de l’identité qui existe entre les fièvres d’Hippocrate et celles de tous les pays chauds.
Mon rôle à moi, dans ce mouvement scientifique, a été celui d’un praticien élevé dans une école où l’analyse sévère des symptômes était érigée en un -article de foi ; il a consisté à bien observer les faits qui se déroulaient sous mes yeux, dans des pays dont le climat se rapprochait de celui de la Grèce ; à rechercher dans les cadavres cè qui pourrait me rendre compte des causes de la mort; à reconnaître que la marche des maladies et l’anatomie pathologique ne répondaient pas à ce que j’avais vu ailleurs. Je m’attachai à saisir les liens par lesquels se rattachaient les unes aux autres ^ces affections étranges, qui faisaient chaque année passer plusieurs milliers de malades dans nos salles ; et de déductions en déductions, j’arrivai à surprendre le processus par lequel des accès, simples d’abord, se compliquent, se prolongent, s’enchevêtrent les uns dans les autres, puis passent de la rémittence à la continuité, mais à une continuité spéciale, particulière et dont les conditions restent encore aujourd’hui même à déterminer. C’est ce qui a fait dire à M. Littré que « c’est avec un très juste sentiment d’une distinc-
tion réelle et fondamentale que M. Maillot a donné le nom de pseudo-continues, aux fièvres continues des pays chauds. »
Cette appréciation d’un si grand Maître est la plus belle récompense que j’aie jamais pu ambitionner pour mes travaux, d’autant plus qu’elle a pris place dans l’impérissable collection des œuvres d’Hippocrate. Elle m’autorise.aussi à me demander si M. Daremberg, dans ses conclusions, n’a pas perdu de vue ses prémisses, s’il ne lui a pas échappé qu’il venait de dire, quelques lignes plus haut, que mon mémoire avait été une révélation pour Littré , dont la découverte , ajoute-t-il, eut une portée immense. Dès lors, il aurait dû dire que cette découverte pouvait se diviser en deux parts : l’une brillante, éminemment scientifique, surtout littéraire et révélant une capacité de génie ; l’autrè, toute d’observation purement pratique, relevant exclusivement de la clinique, s’opérant silencieusement dans les salles de malades et à l’amphithéâtre, mais dont l’évolution était terminée lorsque la précédente commençait. Ce n’est donc pas Littré qui a été le précurseur, et je n’ai pu m’emparer de ses travaux pour éclairer les miens ; c’est tout le contraire qui est advenu. M. Littré lui-même dit à plusieurs reprises que mon livre lui a été d’un grand secours ; et c’est évident, sa magnifique argumentation sur les épidémies datant de 1840, et mes principales recherches sur les fièvres intermittentes ayant été publiées en 1834, 1835,1836. A cette dernière date, j’avais complètement arrêté et formulé mon traitement des fièvres du nord de l’Afrique, lequel traitement, depuis près d’un demi-siècle par conséquent, sauve annuellement plusieurs milliers de soldats et de colons. J’ajoute que, depuis cette époque déjà bien lointaine, je n’ai modifié en rien les principes sur lesquels je l’avais institué., et qu’ils servent encore de. règles d’une façon presque absolue, car on n’y a apporté que des modifications de détail, tout à fait secondaires.
Je me demande maintenant si, après une discussion aussi sérieuse, je ne devrais pas renoncer à examiner l’énonciation de M. Daremberg sur l’emploi que, depuis longtemps, les médecins anglais font, dit-il, du quinquina dans les fièvres paludéennes de leurs colonies. En cela, ils agissent comme l’ont fait les médecins de tous les pays, depuis Morton et Torti. Mais leur médication ressemble-t-elle à celle de, nos médecins de l’armée d’Afrique? Je ne le crois pas, j’affirme même le contraire ; je viens de consulter plusieurs de leurs traités de médecine pour me renseigner sur la question, et ils ne me paraissent: guère plus avancés que Clark, dont la thérapeutique était cependant si inférieure à son diagnostic. Jè désirais . beaucoup connaître celle de Ewining que Littré cite si souvent en comparant ses observations à celles d’Hippocrate ; mais je n’ai pu me procurer son livre, imprimé en 1835,à Calcutta postérieurement à mon premier mémoire, et n’ayant pu par - conséquent me servir de guide ; il n’est ni dans la riche librairie Baillière, ni à la bibliothèque delà Facilité, ni à celle du Val-de-Grâce. Je viens cependant de trouver, dans les Clinical Researches of diseases in India de Charles Morehead: (London 1860), quelques courts passages * relatifs à sa thérapeutique ; et cette lecture m’a confirmé dans la pensée que si Littré ne s’en était pas . servi comme il avait fait de la. mienne, pour en tirer des arguments en faveur de la thèse qu’il soutenait sur les fièvres pseudo-continues, .c’est qu’il n’en avait pas été satisfait. .
Faut-il remonter à 1818 et interroger la. traduction que M: Hipp. Cloquet nous a donnée du Traité de Médecine pratique Me Robert Thomas (de Salisbury)? Nous y verrions que, dans les climats froids,, on doit attendre, avant de songer à donner le quinquina, qu’il . y ait une-rémission complète et parfaite ; mais dans les climats chauds, il faut saisir l’instant où elle se manifeste, fut-elle fort courte et ; très-peu caractérisée. C’est très bien ; mais; si on ne la saisit pas,..si.
ce qui est très fréquent dans la saison des chaleurs, elle est réellement insaisissable, les malades meurent emportés par un accès pernicieux ou s’engagent dans l’état ataxo-adynamique.
Parlerai-je du Manual of the climate and diseases of tropical Countries, de Colin Chisholm, imprimé à Londres en 1822? On y chercherait en vain le mot quinquina dans les pages consacrées à faire connaître le traitement des fièvres intermittentes et rémittentes.
De la page 44 à la page 48 pour les premières, de la page 50 à la page 53 pour les secondes, il n’y est question que de l’arsenic comme antipériodique.
Dans son grand et bel ouvrage : The Science and Practic of Médecine (London, 1866), William Aitken se rapproche de notre manière de faire; il recommande le sulfate de quinine à doses assez élevées. A cette occasion, il me fait l’honneur de me citer ; mais il me semble qu’il me blâme un peu de ne pas attendre la rémission pour administrer le fébrifuge par excellence.
En résumé, mon opinion sur les médecins anglais dans leur pratique aux Indes est qu’ils sont très en arrière de nous. Dans leurs écrits, ils continuent à ne parler que des types intermittents et rémittents ; ils ne paraissent pas avoir une idée bien nette de la nécessité de faire, dans un but pratique, une place spéciale aux fièvres continues paludéennes. De là, une grande hésitation dans leur traitement ; de là, leurs vomitifs, leurs purgatifs réitérés pendant plusieurs jours, l’opium, * le calomel, etc... ; de là, ces tâtonnements avant d’administrer le sulfate de quinine, pour le faire pendant une rémission; de là, le passage de leurs fièvres à l’état ataxo-adynamique, ce qui doit être fréquent, à en juger par la longue nomenclature et par la nature de leurs : médicaments, pendant que nous, dans des conditions identiques, nous n’employons guère que le sulfate de quinine.
Notons bien, à ce sujet, que le point le plus important peut-être du traitement des affections paludéennes
est de prévenir ce passage à l’état ataxo-adynamique, toujours si grave, si souvent mortel, et auquel il faut rapporter ce que les auteurs anciens disent des fièvres putrides, malignes, ataxiques, adytiamiques ( typhoïdes aujourd’hui) pendant l’été et l’automne, dans les pays chauds et marécageux. C’est à cet état encore que de nos jours, même en Morée et dans les premières années de notre séjour en Algérie., il faut attribuer la grande mortalité qui avait tant ému l’opinion en France, comme le constatent les discussions du Parlement sous Louis-Philippe.
Aujourd’hui, nous connaissons à peine ces redoutables transformations dans nos hôpitaux, depuis que les médecins des armées de terré et de mer ont adopté une médication spéciale,, bien connue, s’appuyant sur d’innombrables succès, énergiquement défendue par d’imposants travaux. Cette médication est d’origine essentiellement française ; elle a été instituée à Bône, en 1834,par moi ; elle m’appartient donc entièrement, exclusivement, sans partage.
NOTES RÉTROSPECTIVES sur l’origine et le développement de la Thérapeuthique algérienne (1)
Il est bien/ce me semble, dans l’étude des sciences en progrès constant, comme l’est encore la médecine, de jeter de temps en temps un coup d’oeil en arrière pour examiner ce quil reste, après une période d’une trentaine d’années, des théories, des systèmes au milieu desquels on a été élevé, avec lesquels on a grandi et l’on a vieilli. Que de ruines alors dans le passé, que d’illusions perdues en route, que d’épaves sur le chemin parcouru ! Ce qui est vrai à toutes les époques l’est bien plus encore pour ma génération, qui ne trouve plus que bien rarement, dans les travaux modernes, les noms des hommes illustres qui ont été ses maîtres et qui s’appelaient Broussais,- Louis, Chomel, Andral, et Trousseau lui-même, l’un des derniers grands morts ! Que de souvenirs cependant se rattachent à ces noms qui étaient pour nous si glorieux. Mais la science a marché si vite, s’est engagée si résolument, si témérairement pèut-être, dans des recherches tout à fait imprévues,qu’il y a, en quelque sorte, une rupture complète entre ce qui était hier et ce qui est aujourd’hui.
Le titre de cet article indique le fait précis que je veux examiner à ce point de vue ; je le limite exclusivement à la thérapeutique, laissant de côté les idées théoriques qui, depuis un demi-siècle, ont été émises sur la nature des fièvres paludéennes, spécialement
(1) Gazette- des Hôpitaux, 29 mai 1883.
celles de l’Algérie, et auxquelles, je l’avoue très facile ment, je n’ai jamais attache qu’une importance fort médiocre.
Autant, en ce qui me concerne, j’ai défendu et j’ai cherché à propager la médication qui m’avait paru convenir au traitement de ces maladies, autant j’ai été sobre d’explications et peu soucieux de les défendre , lorsque ces théories ont été attaquées ; je sentais presque instinctivement qu’elles me constituaient un obstacle, bien plus qu’un secours pour faire adopter ce que mes travaux avaient de pratique.
Quand je me reporte à cette époque déjà bien éloignée (1834-1836), je ne puis m’empêcher de remarquer que ces travaux ont eu, dès les premiers jours, cette singulière fortune d’être entourés en plein XIX e siècle d’une auréole de légende. N’en a-t-elle pas vraiment tout le cachet, cette proposition faite sérieusement par un ingénieur d’entourer la Mitidja d’une grille de fer, pour empêcher les soldats d’y entrer, tant son séjour était dangereux ? Hésiterait-on aussi, à première vue, à le regarder comme une légende, si on le trouvait consigné dans les annales, le fait qui sous mon inspiration s’est passé à Bône : savoir l’étonnante diminution de la mortalité qui,- en 1834, se traduisit par le chiffre de 1,437 morts en moins, avec 856 malades en plus ; et cela immédiatement, sans transition, du jour au lendemain. Je crois qu’on lui appliquerait, sans examen aucun, le jugement sommaire qu’a prononcé Littré sur le rôle attribué à Hippocrate dans la peste d’Athènes, sur le refus de celui-ci opposé à Artaxercès : <i Evénements aujourd’hui controuvés, reposant sur des pièces toutes apocryphes », affirme le savant et indiscutable helléniste.
Mais de nos jours, avec notre grande publicité, nous n’avons plus à craindre ni cette exagération dans la louange, ni cette immolation posthume de nos œuvres ; nous n’avons plus à redouter que la postérité les traite de fables, même lorsque par des circons-
tances diverses elles lui paraîtraient s’éloigner des faits ordinaires.
Ain sij ce m’est déjà un honneur de n’avoir jamais rencontré, dans les critiques qui m ont été adressées, trace du moindre soupçon sur l’exactitude de mes déclarations, de mes affirmations sur les résultats que j’ai obtenus dans mes grands services de fiévreux aux armées, services qui s’élevaient parfois jusqu’à 400 malades.
Les chiffres que j’ai donnés à l’appui sont, à la vérité, incontestables ; ils sont officiels et d’une authenticité absolue. Conformément aux règlements, ils étaient périodiquement adressés à l’autorité militaire, et là leur régularité était en quelque sorte contrôlée par les états de l’administration qui à leur tour servaient de base à la comptabilité ; il fallait donc que le chiffre de mes entrants, de mes sortants, de mes morts et de mes restants fût en concordance exacte avec ces états, qui servaient à prouver et à justifier la dépense. Tout ce que j’ai publié à ce sujet est donc nécessairement de la plus grande rigueur : c'est une vérité chiffrée.
Dans un article inséré, en 1850, dans la Gazette médicale, de Paris, sous le titre de : Documents pour servir à Vhistoire des maladies de Varmée d'AJrique, je trouve une citation, qui était complètement sortie de ma mémoire et que je m’empresse de reproduire comme une preuve de l’assertion que je viens d’émettre ‘ savoir l’intervention constante et effective de l’intendance dans , les détails journaliers de nos services
médicaux ; «. Il résulte de ces détails que les
82 décès (en juillet) appartiennent aux services suivants.. . - L’inégalité de ces contributions respectives faisant naître des réflexions affligeantes, à quelques causes que soient dues les différences que je vous
signale, il convient de les rechercher.Si le mal est
dans les choses, il faudrait'se hâter d’y porter remède, smt en abandonnant les localités mal exposées, soit en
corrigeant leurs vices matériels. Dans une conviction contraire, on ne devrait pas être moins empressé à propager les médications heureuses.»
Ainsi, non seulement le mouvement général de mon hôpital était contrôlé, mais il en était de même de celui de chaque division en particulier; et, je puis le dire aujourd’hui que les acteurs qui ont joué un rôle malheureux dans ce triste drame ont disparu, il y avait, dans les résultats des divers services, des différences telles que l’on comprend très bien ici l’intervention de l’autorité administrative, ' malgré son incompétence scientifique.
Dans ma réponse., j’expliquai ces grands écarts par l’intervention de conditions accidentelles ; mais la vérité était que, dans ces salles, on s’était confiné dans les errements, pour ne pas dire les erreurs de la doctrine physiologique. On y persista et l’on y fut de plus en plus malheureux, à mesure que nous avancions vers l’automne ; pour couper court aux plaintes qui s’élevaient de toutes parts, je dus supprimer un de ces services. Le médecin qui en était chargé resta plusieurs années encore en Algérie, sans profiter de l’expérience générale ; car je l’ai retrouvé, douze n-ns après., associé à des attaques auxquelles j’ai dû répondre avec la fermeté, avec la hauteur de parole que m’autorisaient à prendre les résultats si favorables, si probants de la direction, de l’impulsion que j’avais imprimées à la thérapeutique algérienne.
Malheureusement, pendant que je travaillais si courageusement à cette impulsion, à cette évolution, j’étais bien jeune encore, livré à mes seules forces; et si mes idées ont prévalu, c’est qu’elles portaient en elles une puissance d’expansion irrésistible. Mais il fallut des années pour que de poste en poste, de ville en ville, d’un camp à un autre camp, elles se fissent connaître et pussent entraîner les convictions. J’ai toujours regretté que l’autorité compétente n’ait pas provoqué à ce moment une circulaire, comme il a été fait pour
le choléra et le typhus. Des instructions parties de haut auraient facilité ma tâché, auraient donné un puissant appui à l’étude des questions que je venais de soulever et dont l’adoption, faite de suite dans toute l’Algérie, aurait prévenu bien des revers dans les hôpitaux, où la rumeur qui commençait à se faire autour de mes recherches n’était pas encore arrivée; C’est ainsi que, malgré les succès obtenus à Bône et l’introduction de ma médication dans quelques autres localités, la mortalité générale de l’armée d’Afrique est restée très élevée encore pendant assez longtemps. Et uniquement, peutêtre^ parce que mes idées ne s’étaient pas encore infiltrées partout ; car, à mesure qu’elles s’étendirent, on vit cette mortalité baisser en corrélation exacte avec cette extension; et maintenant qu’elles sont devenues d’une application générale, la proportion des décès aux maladies traitées dans nos hôpitaux est à très peu de chose près la même en Algérie qu’en France.
D’un autre côté, nos savants confrères de la flotte, dans leurs rapports fréquents avec les médecins de l’armée d’Afrique, avaient eu souvent occasion de se renseigner sur les tentatives d’une médication nouvelle ; ils les contrôlèrent, les analysèrent, les développèrent en les appliquant au traitement des affections paludéennes dans nos colonies lointaines, et partout ils ont obtenu des résultats identiques à ceux énoncés. C’est, je n’en doute pas, à leur sagacité, à leur impulsion, à leur initiative, à leurs connaissances spéciales que la Réunion doit de n’avoir eu qu’une mortalité bien faible, si on la compare à celle de Maurice, lorsque presque simultanément (1866-1868), ces deux îles, — sœurs jumelles pourrait-on dire — ont été frappées par une épidémie de fièvres palustres.
Il y a là, à mon avis, un grand enseignement ; cherchons à le mettre en relief, et tâchons de nous expliquer les désastres de Maurice.
Cette île, renommée jusqu’au milieu de ce siècle, pour sa salubrité, sa richesse, sa fertilité et ses belles
forêts, est depuis vingt-cinq ans environ violemment tourmentée par des affections paludéennes. Pourquoi? Parce que, depuis une cinquantaine d’années, on a procédé sans mesure, sans discernement au défrichement presque entier de ces magnifiques forêts que l’on a remplacées par la canne à sucre.. Les terres des montagnes, n’étant plus maintenues par lès racines des arbres, se sont délayées pendant la saison des pluies, ont été entraînées dans les parties basses, où elles ont formé des terrains d’alluvion considérables, au milieu desquels se sont établis de vrais marécages. Dès cette époque les fièvres intermittentes, qui jusqu’alors avaient été sporadiques et bénignes, ont augmenté en nombre et en gravité. On peut juger de la marche de cette dernière progression, en voyant la modification qu’elle a entraînée dans la thérapeutique. Jusqu’en 1858, on administrait le sulfate de quinine à la dose de 3 à 6 grains,- en deux ou trois fois dans les vingt-quatre heures. Mais, de 1858 à 1860, les accidents devenaient plus graves, les accès pernicieux se multipliant, on élève la quantité du fébrifuge à 3 grammes par jour.
On voit donc, à n’en pas douter,d’après cette progression dans les doses du sulfate de quinine, que le danger devient menaçant et que le pays est décidément entré dans les contrées à fièvres paludéennes endémiques. Mais, malgré tous ces graves avertissements, on était loin de prévoir la terrible explosion de ces fièvres, qui, sur une population de 360,000 habitants, en font périr 11,735 en 1866 ; en 1867, 40,000, — je dis 40,000 ! — Dans les six premiers mois de 1868, les décès s’élèvent encore à 12,748, et la malaria continue toujours à se manifester, mais heureusement dans de moindres proportions.
Ce fut en 1867—- et on le comprend très bien, — un affolement général, auquel les médecins eux-mêmes ne purent échapper, comme le démontrent deux rapports officiels adressés à l’autorité par une commission médicale chargée de se renseigner sur la nature de
l’épidémie et d’indiquer les moyens de la combattre. Dans ces rapports, sont exprimées deux opinions contradictoires : l’une pense que l’on a affaire à des fièvres palustres ; l’autre (et c’était la plus répandue dans la population, en même temps qu’elle était partagée par un assez grand nombre de médecins), prétendait que la maladie n’était pas due à la malaria, mais que c’était la fièvre de Bombay, importée dans l’île par des immigrants, qui à cette époque arrivaient à Maurice en très grand nombre. « Il est bien difficile, disent MM. Le Roy de Méricourt et Layet, de débrouiller le chaos pathologique dans lequel les médecins, qui ont écrit sur cette maladie, semblent avoir pris plaisir à se plonger. »
C’est une tâche què, malgré ses difficultés, je vais, cependant tenter de remplir, après avoir rendu justice aux membres de la commission qui soutenaient l’origine paludéenne de la 'maladie, dans laquelle ils voyaient une reproduction fidèle des épidémies dont l’histoire nous a été léguée par Morton, Torti, Lancisi, Werloff, Lauter, Medicus et Alibert.
Je commencerai par faire remarquer que la commission a eu le très grand tort de ne s’appuyer que sur des travaux anciens, le traité d’Alibert étant lui-même très arriéré, au point qu’il ne peut éclairer en rien la question des fièvres intermittentes et que, en réalité, il n’est pas de notre époque..
Si, au contraire, elle avait consulté, si elle avait médité les recherches modernes, que Ton doit surtout aux médecins des armées de terre et de mer, sur les grandes épidémies des pays chauds et marécageux, elle aurait mieux compris le problème qu’elle avait à résoudre. Elle aurait pu alors apprendre à prévenir les accès pernicieux, non moins que le passage à l’état ataxo-adynamique de ce« fièvres continues spéciales, qui tantôt prennent cette allure dès le début, et tantôt ne la revêtent que secondairement, après avoir passé
par l’intermittence ou la rémittence ; qui, dans tous les cas, constituent les formes les plus nombreuses, les plus redoutables, les plus souvent mortelles.
Elle aurait vu bien vite qu’en administrant le sulfate de quinine immédiatement et à haute dose, on n’a plus de ces fièvres malignes dont parlent tant les auteurs des siècles derniers, qui ont été si multipliées à l’île Maurice et dont Mazurie a tracé un tableau si saisissant; lequel, du reste, ne diffère en rien de celui que nous a laissé Pinel de ses deux fièvres essentielles dites l’une ataxique, l’autre adynamique.
Dans le cas actuel, ce n’était pas à trouver des analogies entre la maladie que l’on observait et celles qui ont été décrites par des médecins qui, sauf Alibert, vivaient il y a 150 ans, et qui bien certainement, par l’insuffisance de leurs moyens thérapeutiques non moins que par leurs données théoriques, contribuaient largement au développement de ces grandes épidémies dont ils se faisaient les historiens, sans se douter de la part qui leur revenait dans le désastre. Ce qu’il y avait à chercher avant tout, c’était de ne pas être réduit à faire une nouvelle description ; et l’on y serait - facilement arrivé, en feuilletant quelques unes des pages écrites par la médecine moderne sur ce sujet ; on y aurait appris comment de Ces maladies très graves, on fait des affections facilement curables.
On le sait très bien en France ; on n’y doute plus que c’est aux enseignements que je recommande aux médecins des pays chauds et marécageux, que l’on a dû la fin des épidémies de prétendues fièvres putrides, malignes, ataxiques/ typhoïdes, qui ont exercé tant de ravages dans notre armée d’Afrique dans les premières années de l’occupation, et qui, tout comme à l’île Maurice, avaient présenté des difficultés presque insolubles dans leur diagnostic et dans la détermination de leur nature.
Il faut espérer que cette douloureuse contre-épreuve, faite à Maurice, de la thérapeutique algérienne sera
le dernier tribut payé aux incertitudes, aux difficultés de la pathologie propre aux contrées infectées par le voisinage des marais. En exprimant ce vœu, je suis heureux de pouvoir me rendre ce témoignage que je. n’ai rien épargné, ni mon temps, ni ma peine, ni mes intérêts pour assurer le triomphe d’une méthode qui a déjà rendu, je crois.de grands services et qui,pendant longtemps encore, est appelée à en rendre a de nombreuses populations.
Je suis d’autant plus autorisé à me complaire dans cette douce quiétude, que l’Académie des sciences, ce juge suprême des grandes questions qui s’agitent dans le°monde des travailleurs, vient de récompenser mes travaux qu’elle veut bien qualifier d’admirables en leur donnant un prix Montyon et en proclamant dans son rapport que, « grâce à la méthode de Maillot, on vit disparaître ces épidémies terribles, dont avait tant souffert notre armée en Morée et pendant les premières campagnes d’Afrique, i .. . que la possibilité de 1 occupation militaire et de la colonisation ne fut plus discutée; la Mitidja cessa d’être le tombeau des Chrétiens. »