CHAPITRE
Nous avons vu Le Play en arriver à recommander presque l'indifférentisme en politique. Et pourtant ce même Le Play est très ferme sur l'article des principes révolutionnaires. Il les condamne et les rejette avec énergie. Mais c'est qu'il les considère alors au point de vue de leurs effets sociaux. Et il n'en a pas poussé la critique aussi loin au point de vue politique proprement dit.
C'est cette critique par Le Play des principes révolutionnaires, que nous allons étudier à présent. Ces principes avec des philosophes comme Bonald et Comte, ces principes qui se réclament de la raison, c'est au nom de la raison
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que nous les avons condamnés. Avec Le Play, je l'ai déjà dit, c'est plutôt l'expérience que nous feix>ns valoir.
Au nom de l'expérience donc, et d'une expérience basée sur toute une \'ie d'observation, Le Play nous déclare formellement: c'est aux principes et à l'esprit de la Révolution qu'il faut imputer la désorganisation et la décadence de notre pays. Et à quoi imputer ces principes et cet esprit eux-mêmes? A l'erreur. « Plus je recherche, écrit Le Play, la cause de nos révolutions et des maux qu'elles entraînent, plus je la trouve dans les sophismes qui ont infecté notre nation à la fin du XVIIIe siècle. »
Ces erreurs révolutionnaires, la France certes, leur a donné un grand éclat, mais la France, pourtant u'est pas leur pays d'origine: voilà ce que nous rappelle Le P\ây: « L'erreur, écritil, qui est le principe de notre souffrance actuelle, est née en Angleterre et en Allemagne, après les guerres religieuses du XVIIe siècle. Elle a été importée en France, au siècle suivant, par les lettrés de ces deux paj^s. Enfin ces produits étrangers ont été acclimatés et multi-
j plies par les lettrés français, avec un art qui I leur a donné momentanément la direction de I tous les égarés d'Europe et d'Amérique. » Actuellement ces erreurs ont fini par se condenser en quelques mots vagues qui sont devenus pour la révolution un véhicule commode et dont l'emploi est à la portée de tous. « L'abus incessant d'une dizaine de mots qu'on ne définit pas, écrit Le Play, plonge nos esprits dans un état honteux d'inertie. > Et Le Play cite entre autres mots: Liberté, égalité, fraternité, démocratie, aristocratie, progrès, civilisation, science, esprit moderne, etc. < Les orateurs de nos cinquante mille cabarets et les journalistes qui les endoctrinent, poursuit Le Play, exploitent à l'aide de ces mots les vagues aspirations des classes ignorantes, dégradées ou souffrantes. Le premier venu acquiert ainsi le pouvoir de propager l'erreur; il n'a plus, en effet, qu'à prononcer certains mots, et il n'est plus tenu de créer péniblement ces sophismes que J. J. Rousseau, en présence d'esprits moins abusés, étayait avec art sur des raisonnements faux et des faits controuvés. Quant aux classes honnêtes et éclairées,
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elles tentent rarement de ramener ces mêmes mots à leur sens vrai, et l'emploi qu'elles en font vient encore aggraver le mal. L'intervention de quelques écrivains éminents suffirait pour discréditer cette littérature révolutionnaire, et elle arrêterait les gens de bien sur la pente dangereuse où ils glissent. » Et Le Play conclut: « Lorsqu'on nous aura débarrassé de cette phraséologie abrutissante, nous reprendrons possession de nos forces intellectuelles. » Or c'est précisément à cela que VAction française s'est tout d'abord et particulièrement employée, et elle a réussi déjà à rendre à ce point de vue un immense service à l'esprit français. Si la phraséologie révolutionnaire se trouve actuellement discréditée c'est grâce à VAction française, qui s'est aidée d'ailleurs, pour ce travail critique des grands esprits qu'elle appelle « ses maîtres » et qui sont les plus solides penseurs du XIXe siècle. C'est ce travail que nous poursuivons ici avec Le Play. Nous allons étud!ier avec lui ce qu'il y a derrière les principaux de ces grands mots que véhicule la Révolution. Et nous verrons que la Révolution
ne résiste pas à une exacte définition de ces mots.
La Révolution est contenue presque tout entière dans les deux mots d'Egalité et de Liberté. Or, à propos de ces deux fondements de la Révolution, Le Play déclare: « On se met en contradiction avec l'expérience et la raison quand on présente aux peuples l'égalité et la liberté comme des principes absolus, dont il faudrait poursuivre à tout prix la réalisation pratique. L'égalité et la liberté ne sauraient prétendre à être élevées, comme la religion, la propriété et la famille, au rang des principes primordiaux. Ce sont des principes d'ordre secondaire, dont l'application, variant partout avec la nature des hommes et des choses, doit être tempérée et souvent interdite par les préceptes d'ordre supérieur qui recommandent au respect des peuples l'autorité et la hiérarchie. »
A propos de l'égalité, Le Play, écrit encore : « Si, en analysant une bonne constitution sociale, il fallait nécessairement résumer par un
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seul mot, le trait dominant de chaque détail, on serait ramené à l'idée d'égalité moins souvent qu'aux idées inverses. Cependant il en est de l'égalité d'une part, de l'inégalité et de la hiérarchie de l'autre, comme de la liberté ou de la contrainte, comme du progrès et de la décadence. Ce ne sont point des principes absolus: ce sont des faits essentiels à toute société. L'égalité et la hiérarchie ont pris des formes très variées, selon les temps, les lieux et les races... Toutefois ces deux faits conservent chacun une grande place dans la constitution sociale Ides nations prospères.
<! Dans l'ordre naturel, linégalité se montre partout. Elle apparaît avec é\'idence dans les trois termes de l'unité sociale, le père, la mère et l'enfant. Elle se révèle en outre dans les familles fécondes par l'extrême diversité des aptitudes qui règne entre les enfants issus des mêmes parents. Les régions habitables, avec leurs variétés infinies, modifient d'ailleurs profondément la constitution physique de l'homme et créent à la longue entre les races des inégalités considérables...
' Dans l'ordre social, l' homme ne se distingue réellement de la brute et ne s'élève à la prospérité qu'en cultivant rigoureusement la loi morale. Chez les peuples prospères cette culture néanmoins esl autant que possible donnée à tous les hommes: elle ne supprime pas l'effet cfes inégalités physiques et intellectuelles; mais elle réussit du moins à l'atténuer. Chez ces mêmes peuples, d'ailleurs, la loi morale s'accorde avec la loi religieuse et la loi civile pour proclamer l'égalité de tous les hommes devant Dieu, devant la justice et devant l'impôt. »
Mais en même temps, ajoute Le Play, les peuples prospères maintiennent fermement l'inégalité dans tous les cas où celle-ci sauvegarde les intérêts généraux de la société, soit dans la vie privée, soit dans la vie publique. < L'intervention du jury dans tous les procès, fait remarquer Le Play, est l'institution la plus propre à démontrer aux peuples la nécessité d'un classement social. Tel niveleur qui proclame en politique une égalité absolue serait fort inquiet, si tous les citoyens étaient appelés indistinctement
à décider dune action judiciaire d'où dépendent sa fortune, sa vie et son honneur. >
Ainsi donc, en résumé, la position de Le Play, est celle-ci: ce qui est à condamner c'est l'égalité prise dans le sens révolutionnaire, comme un principe absolu et dont la réalisation devrait être poursuivie à tout prix. Prise dans ce sens, l'égalité est synonyme d'anarchie. Mais, ceci dit, l'égalité n'est pas non plus à rejeter partout et d'une manière systématique. Il y a une égalité légitime, comme il y a une inégalité nécessaire.
Telle est la théorie; mais dans la pratiq[ue est-il possible de lutter contre ce principe ré^ volutionnaire? N'y a-t-il pas un courant qui nous emporte fatalement vers de plus en plus d'égalité, et quil serait vain de vouloir remonter? C'était la pensée de Tocqueville, qui dans sa « Démocratie en Amérique » déclarait: « Le développement graduel de l'égalité est un fait providentiel. Il en a les principaux caractères: il est universel, il est durable, il échappe chaque jour à la puissance humaine; tous les événements, tous les homra,es ont servi à son dévelop-
pement. Serait-il sage de croire qu'un mouvement qui vient de si loin, puisse être suspendu par une génération? Pense-ton qu'après avoir détruit la féodalité et vaincu les rois, la démocratie reculera devant les bourgeois et les riches? S'arrêtera-t-elle maintenant qu'elle est devenue si forte et ses adversaires si faibles? »
Telle est l'assertion de Tocqueville qui a été souvent r-eprise depuis par les tenants de la démocratie. Or, à cette assertion Le Play répond : « Cette appréciation est démentie par l'état social actuel de toutes les grandes nations, y compris les Etats-Unis eux-mêmes. »
Mais parlons plus particulièrement de la France. Nous sommes poussés irrésistiblement vers l'égalité par nos mœurs, par nos désirs, par notre propension d'esprit, déclarent ceux qui prétendent fou de vouloir lutter contre un tel courant. Or, un tel courant existe-t-il réellement? Ecoutons encore Le Play : < Le trait qui nous distingue le plus depuis un siècle, écrit-il, n'est pas l'amour de l'égalité : c'est l'enseignement acharné d'un faux principe incompatible avec tout ordre social; c'est l'antagonisme que cet
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enseignement a développe dans les foyers, les ateliers et les voisinages; c'est enfin l'envie que l'antagonisme inspire aux populations à l'égard des autorités naturelles. Les Français, surtout ceux des classes inférieures, sont aujourd'hui plus rebelles que toute autre race au sentiment de l'égalité, même dans ses manifestations les plus légitimes. Les ATais devoirs de l'égalité sont d'autant moins pratiqués qu'on proclame plus hautement les utopies que ce mot suggère de nos jours. En fait, l'égalité des conditions ne se développe qu'en vaines paroles, et elle se restreint dans les mœurs par les efforts mêmes de ceux qui prétendent l'imposer à la nation en faisant appel aux contraintes légales.
« Sous le régime social qui était presque intact au milieu du xvii^ siècle, et cpii se retrouve encore dans beaucoup de vestiges du passé, les bonnes pratiques d'égalité, celles qui rapprochent les esprits et les cœurs de toutes les classes, étaient plus répandues qu'elles ne le sont de nos jours. Les habitudes étaient naturellement créées par une organisation traditionnelle qui ne se prêtait guère aux scandaleu-
SCS fortunes amenées par nos révolutions actuelles, mais qui n'entravait pas l'essor des individualités éniinentes et ne laissait pas sans appui les faibles et les imprévoyants. De nos jours, au contraire, dégagé de ces influences qui étaient à la fois un frein et une force, l'individu n'a plus devant lui rien qui modère une élévation trop rapide ou empêche une chute imméritée. Dans cet état de choses apparaissent en même temps j 'extrême richesse avec l'orgueil du pouvoir, et l'extrême misère avec les haines qu'elle impose. De là naît, par conséquent, 1 inégalité sociale avec ses plus redoutables caractères...
« Le culte de l'égalité, qui semble avoir en France, écrit encore Le Play, tant d'adeptes convaincus, n'y possède point les esprits et n'est qu'une trompeuse apparence. Son vrai nom est l'envie; son vrai but est l'abaissement des supériorités sociales qui détruisent, sans relâche, les institutions de la Terreur, à mesure qu'elles sont reproduites par les restes de nos anciennes institutions. Nul peuple n'a, au même degré que le peuple français, la passion, la fièvre de l'iné-
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galité. Mille traits de mœurs nous en fournissent journellement la preuve. C'est la chasse aux titres de noblesse et aux décorations : c'est la rudesse et le luxe des parvenus, voulant, à force de morgue et d'extravagance, bien marquer la distance qui les sépare de leurs égaux d'hier et de leurs subordonnés d'aujourd'hui; c'est l'engouement de la riche bourgeoisie, recherchant pour ses filles un mari titré, fût-il sans fortune, sans moralité, sans talent; c'est la poursuite des places, qui entasse les solliciteurs dans les antichambres des gouvernants, multiplie les sinér cures et empiète de plus en plus sur les libertés de la vie privée; c'est la soif de paraître, la manie de la poudre aux yeux; c'est la séparation des classes dans les wagons, les théâtres, les églises et les autres lieux publics; c'est enfin la perte des sentiments d'affection et des habitudes de familiarité qui se conservaient traditionnellement au foyer entre les maîtres et les servitetirs. »
Et qu'on ne pense pas, ajoute Le Play, que cette soif d'inégalité ira en diminuant à mesure que notre régime de déclassement portera aux
premières places des individualités sorties des rangs de la société. Les nouveaux arrivés montreront au contraire une propension encore plus grande à marquer les distances. « Chacun sait, en effet, écrit Le Play, que ceux qui commencent à s'élever traitent leurs égaux de la veille avec une dureté toujours rare chez les personnes placées dès leur naissance dans une position élevée. »
Et à la suite de ce tableau magistral, Le Play conclut : « Ainsi la proclamation incessante du prétendu principe de l'égalité ne s'accorde pas plus avec la raison et l'expérience qu'avec l'état actuel de nos mœurs. Cette proclamation n'est qu'une manifestation de l'envie exhalée par certaines indi\àdualités jalouses... La tendance que l'on signale n'est donc pas l'une de ces traditions nationales qu'il importe de respecter: c'est, au contraire, un \4ce qu'il faut combattre, une erreur qu'il faut corriger. »
Le principe révolutionnaire d'égalité, est donc faux. Il en est de même du principe de liberté^
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Il suffit presque pour le prouver cF opposer au vague de la phraséologie révolutionnaire une définition exacte de ce mot de liberté. Nous en trouvons une excellente chez Le Play. La voici: « Les peuples libres et prospères assurent à chaque individu, dans la vie privée comme dans la vie publique, toute l'indépendance dont il peut jouir, même à son détriment, pourvu qu'il ne porte atteinte ni à l'indépendance des autres individus, ni aux intérêts généraux de la société. On peut appliquer convenablement à un tel régime le mot liberté... Mais, quand on va au fond des choses, quand on considère les entraves qu'impose à chacun le respect des devoirs sociaux, on trouve que la liberté, ainsi définie, n'a jamais laissé que des limites fort restreintes au domaine de l'indépendance indi\Tduelle. Lors donc que, sans définir le mot liberté, on l'emploie pour caractériser un nouveau système social, sans mentionner ces entraves nécessaires, on fait miroiter aux yeux des populations les charmes d'unei indépendance sans limites, et l'on propage une idée aussi fausse que dangereuse. La plupart des hommes mon-
Irent, en effet, pour le mal une inclination persistante : alors même qu'ils ne s'attaquent point à autrui, ils se nuisent à eux-mêmes; et ils se détruisent promptement s'ils ne sont pas contenus par une loi morale, qui s'impose plus sévèrement aux consciences à mesure qu'elles deviennent plus libres. Mais ceux qui recherchent la liberté en secouant le joug de la loi morale, sont bientôt frappés de décadence. On ne conserve la prospérité qu'en restant soumis à ce joug. A vrai dire, le plus parfait état de liberté n'est qu'un régime de contrainte morale. >
« Des considérations analogues s'appliquent à la famille et aux groupes sociaux qui s'interposent entre l'individu et l'Etat. Pour les diverses subdiNasions de la société, la liberté a des limites étroites, qui s'élargissent toutefois dans les institutions à mesure que la contrainte morale prend plus d'empire sur les mœurs. Quant à la dose d'autonomie qui, dans les meilleures constitutions sociales, appartient à chacpie groupe, c'est un fait d'expérience qui est révélé par la pratique des peuples les plus libres et les
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plus prospères, et qui nous montre partout la limite à côté de la liberté,
< On commet donc une profonde erreur lorsqu'on signale la liberté comme un principe supérieur à tous les autres et même à la loi morale. On suscite, en réalité, chez les peuples la guerre des intérêts et la confusion des idées. »
Il n'y a rien à ajouter à cette forte page. Elle montre assez ce que ce principe révolutionnaire de liberté donné comme but à la politique contient de faux et de dangereux. Mais s'il est faux et dangereux au point de vue social, apporte-t-il au moins des satisfactions à l'individu? Je veux dire, depuis l'ère révolutionnaire l'individu estil, en effet plus libre? Non, même point cela. Ecoutons Le Play : On a perverti le sens intellectuel et moral de ce pays, en lui laissant croire que la liberté date chez nous de 1789. Plus j'observe et plus j'arrive à constater que cette date serait plutôt celle de l'amoindrissement graduel de la liberté. »
Nous en verrons une des raisons principales, avec Le Play, dans la destruction des coutumes et leur remplacement par des lois écrites.
Les coutumes, en effet, qui dans leur ensemble résument la sagesse des temps passés, et qui se modifient insensiblement par la pratique de chaque jour sous l'effort des citoyens, des familles et des autonomies locales, sont ordinairement des règles si bien adaptées aux besoins de chaque époque que les individus n'en sentent pas la contrainte. Ils sont ainsi tout naturellement portés à les respecter lorsqu'ils n'en sont pK>int systématiquement détournés par l'erreur, la force ou la passion. Et c'est pourquoi les coutumes forment, comme dit Le Play, dans les constitutions sociales, l'alliance la plus sûre de l'autorité et de la liberté.
Les coutumes ont été pourtant détruites systématiquement par la Révolution, et remplacées pai' des lois écrites, que Le Play qualifie de « lois de contrainte ». Les lois de contrainte édictées par les gouvernants, dit-il, ont remplacé les coutumes spontanément créées par les peuples. On tourne ainsi le dos à la vraie liberté en même temps qu'aux vrais intérêts du pays et des citoyens. « Les innombrables contraintes, écrit Le Play, imposées par les lois, depuis
1789, figurent au premier rang parmi les causes de la décadence actuelle. L'un de nos meilleurs moyens de défense est d'abolir ces lois funestes, et de libérer ainsi le sol sur lequel la Coutume et les mœurs édifieront la vraie constitution du pays. »
Une autre atteinte funeste à la liberté a été l'amoindrissement ou la suppression même de ce droit capital et bienfaisant qu'avaient les citoyens de régler eux-mêmes leurs intérêts spéciaux, intérêts corporatifs, familiaux, locaux. Mais là-dessus je n'insiste pas pour le moment, car ce sont des questions que nous retrouverons quand nous parlerons de la famille, de l'atelier et du gouvernement local.
A la question de liberté se rattache tout naturellement une autre question : celle de la tolérance. C'est une des questions sur laquelle il a été répandu de notre temps le plus d'erreurs. Cela vient de ce que Ton veut aussi en faire un principe absolu. Replaçant cette question sur
son véritable domaine, celui du relatif, Le Play, en juge avec beaucoup de bon sens.
Qu'est-ce d'abord exactement que la tolérance? Voici la définition qu'en donne Le Play : « La tolérance est la disposition caractéristique des hommes qui supportent avec indulgence certains actes qu'ils jugent rcpréhensibles et qu'ils pourraient réprimei-. Doit-elle être ou non recommandée? Cela dépend. De quoi? De tout: des lieux, des époques, de l'état des esprits, des questions, etc. Si l'on veut à ce point de vue une base d'appréciation, Le Play nous en propose une excellente: la tolérance est opportunément utile quand la dose de mal que l'on tolère est inférieure à celle qui naîtrait de la répression. »
C'est à la lumière de cette vérité qu'il faut juger de la nécessité de la tolérance ou de l'intolérance. Quant à croire qu'il y a progrès par cela seul que Ton va vers plus de tolérance, c'est une bien pauvre vue de Ihistoire. Il y a progrès dans la mesure où une société fortifie ou augmente sa prospérité morale, intellectuelle et matérielle. Or 1 histoire a connu des sociétés
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prospères aussi bien sous le régime de l'intolérance que sous celui de la tolérance. Voilà ce que nous rappelle Le Play. Il nous signale entre autres, comme régime de contrainte florissante, les théocraties de l'ancienne Egypte et de l'ancienne Grèce. Puis, plus près de nous, le gouvernement des Jésuites au Paraguay et au Mexique, qui, dit-il, « ont obtenu de merveilleux résultats, dans l'amélioration des races déchues, en s' appuyant à la fois sur l'intolérance du mal et sur l'amour des populations. » — « Leur œuvre de gouvernement, ajoute-t-il, est une de celles qui honorent le plus l'humanité. »
Comme autre régime d'intolérance, Le Play nous cite encore les petites sociétés qu'il avait particuUèrement étudiées, celles des races patriarcales des steppes et des hautes montagnes. Sous ce régime c'est le père de famille qui exerce directement sur sa famille la répression du mal. En Occident cette forme de société s'est perpétuée chez les petites nations qui restent éloignées des agglomérations urbaines et des grandes voies commerciales. Les peuples sous ce régime patriarcal ne s'élèvent pas au-dessus d'une vie pri-
mitive; mais ils sont heureux et jouissent d'une grande stabilité.
Dans tous ces exemples donnés par Le Play l'intolérance est donc à louer. Elle est la base de l'ordre social, et elle pèse en outre très peu sur les populations, à cause de la plus grande unité de vues et de sentiments dont celles-ci sont imbues.
Mais, ajoute Le Play, il peut arriver, chez les nations riches et lettrées, que cette unité se trouve rompue, que l'antagonisme surgisse de l'opposition des sentiments ou des intérêts, et que l'activité des penseurs « cherche un aliment hors du petit domaine des vérités morales, et déborde en mille erreurs. > Bref, il peut arriver que ces nations soient divisées, et le soient assez pour que la répression du mal de\denne plus dangereuse qu'une certaine tolérance. La tolérance alors est à recommander, dans cette mesure que je donnais plus haut avec Le Play, c'est-à-dire dans la mesure où la dose de mal que l'on tolère est inférieure à celle qui naîtrait de la répression. Mais, on le voit, la tolérance même alors n'est pas à recommander d'une
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SI l'œuvre de FRÉDÉRIC LE PLAY
façon absolue, et n'est pas à louer en soi. Comtnent pourrait-elle l'être, puisque sa nécessité découle d'un mal : la division et la corruption qui règne parmi les hommes que l'on se trouve avoir à gouverner.
Est-ce sous un tel régime de tolérance que nous vivons en France actuellement? Non certes et nous en sommes même bien loin. Nous vivons sous un régime jusqu'à présent inconnu. « Le régime actuel, écrit Le Play, n'est point la tolérance dti mal pratiquée par les autres nations riches et lettrées. Ce n'est pas non plus l'intolérance du mal conservée par les petites nations frugales et simples. C'est un régime tout nouveau, même dans l'histoire des races déchues: c'est l'intolérance du bien. »
Autrement dit, c'est un régime de contrainte exercée en vue d'étouffer le bien et d'excltër au taal, de combattre les principes d'ordre et de pousser aux idées de destruction. Et quand Le Play portait un tel jugement il n'avait pas vu ces trente dernières années qui ont certainement outrepassé dans cette voie de « l'intolérance du
bien » tout ce que son imagination pouvait concevoir.
Un autre grand dogme de la Révolution que Le Play a encore combattu, et peut-être même plus que tous les autres, est celui sur la bonté naturelle de l'homme, que Rousseau a formulé dans cet aphorisme célèbre : Le principe fondamental de toute morale sur lequel j'ai raisonné dans tous mes écrits est que l'homme est un être naturellement bon, aimant la justice et l'ordre; qu'il n'y a point de perversité originelle dans le cœur humain, et que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits. »
Ce dogme de la bonté originelle de l'homme peut sembler au premier abord moins dangereux que les principes de liberté et d'égalité. Il est pourtant tout aussi anarchique dans ses conséquences. II ne tend à rien moins qu'à la destruction de tout ordre social. Si l'homme, en effet, est bon naturellement, c'est donc, puisque nous voyons du mal en lui, la société qui est fautive de ce mal. Le problème du bien ne con-
sistera ainsi qu'à délivrer l'homme de toute entrave sociale afin de permettre à sa bonté originelle de s'épanouir librement. C'était la conclusion de Rousseau. Et c'est celle que Le Play nous expose parfaitement.
< Selon cette funeste doctrine, nous expliquet-il, le mal qui désole les sociétés est étranger à la nature même de l'homme. Il est le fruit des institutions et des mœurs, et il faut les changer jusqu'à ce que le règne du bien soit établi. Le problème social n'est pas, comme en l'a cru jusqu'à présent, de faire respecter par les sociétés, comme par leurs chefs, les institutions qui ont donné aux peuples la plus grande source de prospérité : il consiste, au contraire, à détruire ces institutions pour extirper la source du mal et rendre à l'homme son état originel de perfection. Les jeunes générations étant, moins que les autres, éloignées de cet état, il faut, autant que possible les soustraire à l'influence de l'âge mûr et de la vieillesse. »
Destruction de la société en sapant les institutions d'où dépend l'ordre social; destruction de la famille en sapant l'autorité des parents,
telle est la conséquence directe et logique de ce troisième grand dogme révolutionnaire.
J'en ai assez dit pour montrer que, suivant Le Play, notre décadence provient principalement de la fausse direction où nous ont jeté les principes révolutionnaires. Il suffit donc de nous soustraire à ces principes, de reconnaître notre erreur, pour retrouver la voie de la prospérité. Notre décadence n'est donc pas fatale^ comme certains esprits découragés le proclamenl. Il n'existe pas d'ailleurs de décadence fatale pour les nations. La décadence a toujours une cause qui peut être combattue. Je sais que ceux qui parlent de décadence fatale en font remonter la cause à « la vieillesse » de la nation, cause contre laquelle évidemment on ne pourrait rien si elle était réelle et qui conduirait à bref délai à la mort. Mais « la vieillesse d une nation » si c'est là sans doute une image poétique, c'est une image qui ne correspond à aucune réalité. L'existence d'une société n'est pas dans la réalité assimilable à l'existence des individus. C'est
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ce que Le Play nous expose admirablement : « Cette assimilation, écrit-il, se ti'ouve dans la littérature de la plupart des peuples. Selon l'impression commune, il existerait des nations jeunes^ ayant devant elles un long avenir, et des nations vieillies, qui après avoir joué un rôle prépondérant parmi leurs émules, doivent prochainement s'éteindre... Une fatalité que Thomme ne saurait dominer obligerait les nations à disparaître... de même que l'eau d'un fleuve doit couler de la source à 1 embouchure pour se perdre enfin dans la mer. On reproduit souvent cette image dans le langage usuel en affirmant qu'aucun peuple ne saurait remonter le courant de la ci\Tilisation. ^
Or, déclare Le Play, cette théorie est démentie par le raisonnement et l'expérience. « L'assimilation faite entre les individus et les sociétés ne saurait être adoptée dans son sens littéral; car dans l'ordre physique, celles-ci ne vieillissent pas et restent dans des conditions parfaites de stabilité. Dans l'ordre moral, au contraire, l'équilibre tend sans cesse à être troublé... Les sociétés les plus prospères sont évi-
demment celles qui ont le plus à perdre et le moins à gagner. Cependant cette difficulté n'est pas absolue, et elle ne s'accroît pas, pour une nation, avec le nombre des siècles de son histoire. Les peuples, à mesure quils s'élèvent, sont assurément plus exposés à tomber, mais ils peuvent trouver dans leurs succès même des forces nouvelles pour combattre le danger. Beaucoup de populations sans histoire, ou récemment établies sur un sol vierge, ne peuvent sortir de la barbarie; tandis que de vieilles races européennes réussissent à se maintenir aux premiers rangs...
« En résumé, les peuples jouissent de leur libre arbitre : ils ne sont fatalement voués ni au bien ni au mal, et l'on ne saurait discerner dans l'histoire d'aucun d'eux une succession inévitable de jeunesse ou de progrès, de \deillesse ou de décadence. Quel que soit leur passé, ils restent maîtres de leur avenir. >
.Voilà ce qu il faut opposer à ceux qui parlent de fatalité. Une nation peut toujours se réformer, peut toujours redevenir jeune, quelques siècles qu'elle ait d'existence. Et particu-
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lièrement pour la France, La France est imbue de faux principes, elle suit une mauvaise direction. Mais elle possède de magnifiques ressources intellectuelles et morales. Et qu'elle reprenne, comme dit Le Play, ses coutumes des temps de prospérité et retourne aux éternels principes d'ordre social, et elle se retrouvera rapidement à nouveau à la tête des nations.