‹ L'Œuvre de Frédéric Le PlayChapitre 4 sur 7 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La défense de la famille est une des meilleures parties de l'œuvre de Le Play. Le Play nous expose admirablement le grand rôle, le rôle fondamental que la famille joue dans l'organisation sociale, la desti*uction qui résulte pour elle des mesures et des lois révolutionnaires, et les remèdes à apporter.

Le Play classe les familles en trois tj^pes principaux : deux types extrêmes, la famille patriarcale et la famille instable, puis un type intermédiaire, la famille-souche.

Dans la famille patriarcale, nous expose Le Play, << le père conserve près de lui tous ses fils mariés, et il exerce sur eux, comme sur leurs

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enfants, une autorité fort étendue. Sauf quelques objets mobiliers, les propriétés restent indivises entre les membres ainsi réunis. Les parents demeurent, avec une autorité complète, en contact continuel avec les jeunes générations^ transmettant sans effort à celles-ci les croyances, les idées et les pratiques établies au foyer et à l'atelier des ancêtres. En imposant aux esprits cet état de contrainte morale et matérielle, la communauté patriarcale arrête lessor qu'auraient pu prendre, dans une situation indépendante, les individualités éminentes de la famille. Elle offre toutefois une large compensation : elle fait participer au bien-être commun les individus les moins moraux, les moins habiles et les moins laborieux. En ce qui touche l'organisation sociale de l'atelier ce régime n offre que des avantages. Mais, en ce qui touche les procédés techniques du travail, il peut dégénérer en routine, si les jeunes gens n'ont pas l'occasion de s'instruire pai' des voyages, si d'ailleurs les classes dirigeantes ne propagent pas dans une juste mesure le besoin des innovations. » Ce régime,

ajoute Le Play, est encore fort répandu en Orient.

Le second type, au contraire, celui de la famille instable, sévit surtout en Occident, parmi les populations ouvrières soumises au nouveau régime des grandes manufactures. Et il se multiplie en outre parmi les classes riches de la France, sous un ensemble d'influences au premier rang desquelles Le Play nous dénonce le partage forcé des héritages. Dans la famille instable, nous définit-il, « la famille constituée par l'union des deux époux, s'accroît d'abord par la naissance des enfants. Elle s'amoindrit ensuite, à mesure que ces enfants, se dégageant de toute obligation envers leurs parents et leurs proches, s'établissent au dehors, en gardant le célibat ou en fondant une famille nouvelle. Elle se dissout enfin par la mort des vieux parents, ou en cas de mort prématurée, par la dispersion des orphelins mineurs. Chaque enfant dispose librement de sa dot qu'il a reçue en quittant la maison patenielle; dans tous les cas il jouit exclusivement des produits de son travail... L'individu, surtout s'il reste célibataire, n'a plus

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à pourvoir aux besoins de ses proches moins habiles et moins prévoyants; il arrive donc rapidement à une situation élevée, s'il est luimême doué d'aptitudes éminentes. D'un autre côté, il ne peut prétendre à aucun secours, si le vice ou l'incapacité l'empêchent de subvenir à ses propres besoins: lors donc qu'il a dissipé les ressources créées par ses parents, il se trouve fatalement condamné à la misère,

« La famille instable, poursuit Le Play, quand elle se multiplie sur un sol complètement défriché, livre ainsi les populations déchues à un état perpétuel de souffrance. Elle engendre ces agglomérations redoutables que l'histoire ne nousi a offertes à aucune autre époque. Ces foyers de misère contrastent par des traits essentiels avec les anciennes formes de la pauvreté. Jusqu'à ces derniers temps, ils ne pouvaient être nommés dans aucune langue. C'est pour eux qu'il a fallu inventer, de nos jours, le mot de paupérisme. »

« La famille instable, écrit encore Le Play, constitue le régime où la jeunesse subit le moins l'influence de la tradition. Les jeunes adultes

abandonnent le foyer paternel dès qu'ils peuvent se suffire à eux-mêmes; ils ne sont aucunement tenus de conserver la mémoire ou la coutume de leurs ancêtres; et ils ne se transmettent que les pratiques strictement indispensables à la conservation de la race. Avec ses formes absolues la famille instable ne se rencontre guère que chez certains peuples sauvages et dégradés. Cependant depuis l'institution du partage forcé des héritages, elle s'introduit de plus en plus en France; et elle y est déjà caractérisée par plusieurs traits saillants. Les enfants ressentent peu l'influence des parents, souvent même ils sont

oins que chez les sauvages en contact avec ux. » Et Le Play cite à l'appui de cette asserion les pensionnats où les enfants des classes

sées sont élevés et éduqués, loin de leur fa- Ue. « Les adultes, continue Le Pla^^ se marient hors du foyer où ils sont nés; et ils ne rattachent! leurs vues d'avenir ni à ce foyer, ni à l'atelier des parents. Après la mort de ceux-ci, les enfants ne sont tenus de pratiquer aucun des devoirs tracés par la coutume des ateliers. Ils ont aiême le droit de désorganiser le foyer, le do-

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maine rural ou la manufacture des parents... Sous ce régime le travail offre une instabilité extrême. A la vérité il se concilie souvent avec le perfectionnement rapide des méthodes et même avec la prospérité commerciale des ateliers. Mais il n'est compatible ni avec la paix sociale et l'expansion de la race, ni avec le respect de la Coutume et du Décalogue. »

Enfin le troisième type de famille est la famillesouche. <s Sous ce régime, nous décrit Le Play, le père transmet le foyer et l'atelier des ancêtres à celui de ses enfants qu'il juge le plus capable de remplir envers la famille, les ouvriers, la localité et l'Etat, les devoirs traces par la Coutume. De concert avec cet héritier, qu'il s'associe aussitôt que possible, il dote ses autres enfants avec l'épargne réalisée pendant le cours d'une génération. Il laisse d'ailleurs à ces derniers toute liberté de s'établir dans les carrières qui répondent le mieux à leurs goûts...

« La famille-souche basée sur la liberté testamentaire, assure à la race tous les avantages de la fécondité. Elle fait une large part, dans les nouvelles familles, à l'esprit d'innovation;

mais elle conserve, dans les maisons anciennes, les avantages moraux et maléiiels qui se transmettent avec le culte des tombeaux, les affections du foyer et la Coutume des ateliers. Elle a fourni dans tous les temps et offre encore aujourd'hui les meilleurs types des sociétés européennes. C'est du sein des familles-souches les plus modestes que sortent habituellement, grâce au dévouement et aux sacrifices des parents et de l'héritier, les grands talents et les grandes vertus qui illustrent les sociétés prospères. Cet état de choses était fréquent chez les paysans et les gentilshommes agriculteurs de Gascogne et de Normandie; il en est encore ainsi dans les provinces basques, dans beaucoup de pro- \'1nces allemandes et dans les Iles-Britanniques. )

En résumé, ce type de famille, nous dit Le Play, convient également à ceux qui se complaisent dans la situation où ils sont nés, et à ceux qui veulent s'élever dans la hiérarchie sociale par des entreprises aventureuses. Il concilie dans une juste mesure, l'autorité des parents et la liberté des enfants, la stabilité et le

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perfectionnement des conditions. Bref il concilie ce qu'il y a de meilleur dans les deux autres types, le respect des bonnes traditions, et la recherche des nouveautés utiles, et donne aux individus une sécurité inconnue dans la famille instable, et une indépendance incompatible avec la famille patriarcale.

Il est de plus bienfaisant également pour toutes les classes de la société: Il préserve les plus riches de la corruption en leur imposant de sévères devoirs; il fournit aux moins aisés le moyen d'épargner à leurs rejetons les dures épreuves de la pau\Teté. Il distribue équitablement les avantages et les charges ^ntre les membres d'une même génération: à Théritier, en balance de lourds devoirs, il confère la considération qui s'attache au foyer et à l'atelier des aïeux; aux membres qui se marient au dehors, il assure l'appui de la maison-souche avec les charmes de l'indépendance; à ceux qui préfèrent rester au foyer paternel, il donne la quiétude du célibat avec les joies de la famille; à tous enfin il ménage jusqu'à la plus extrême vieillesse le bonheur de retrouver au foyer pa-

ternel les souvenirs de la première enfance. » D'ailleurs, conclul Le Play, pour démontrer la supcriorilé de ce troisième type, il suffit de constater qu'il naît partout où la famille est libre.

Dans ce troisième type donc, en résumé, le pèro s'associe plus spécialement un enfant et lui lègue le foyer et l'atelier avec toutes les charges qui s'y rattachent. Cet enfant continue le rôle du père de famille auprès de ses frères et sœurs qui s'établissent et essaiment au dehors. La part faite à l'enfant associé n'est pas un pri\ilège. Elle est un moyen de maintenir intact le foyer et l'atelier paternels; un moyen de l'empêcher de se disperser à tous les vents. Les autres enfants so trouvent ainsi, il est vrai, obligés de se créer une carrière sans aspirer à un lambeau de ce foyer et de cet atelier. Ils ne doivent compter que sur leurs propres efforts secondés par l'influence et les ressources d'une famille-souche stable et féconde. Mais leur part n'est souvent pas la plus mauvaise. Lhistoire brillante de nombre de cadets de famille sous l'ancien régime nous le prouve. Les charge»

8'SUOTH£CA 'iensis

de l'héritier associé au contraire sont souvent très lourdes. Et, comme le fait remarquer Le Play, dans cette organisation de la famille, < en général la fonction du chef consiste surtout à se sacrifier pour la prospérité commune.

Le rôle de chef c'est ordinairement à laîné que la coutume le dévolue, l'aîné étant celui des enfants qui est le plus tôt prêt à donner un concours à son père. Cette question de la famillesouche se rattache donc directement à la question du droit d'aînesse que nous allons envis.qgei- à présent.

La Révolution a combattu avec acharnement le droit d'aînesse. Peut-être y avait-il, il est vrai vers la fin de l'ancien régime quelques abus engendrés par ce droit. Pourtant les hommes du XVII le siècle étaient moins frappés qu'on ne le croit de ces abus. Aucun grief contre le droit d'aînesse, comme le fait remarquer Le Play, ne figure parmi les critiques des lettrés, qui se préoccupaient de réformer la société. Et Le Play ajoute qu'il a notamment cherché en

vain, clans tous les écrits de Voltaire et de Rousseau, une critique à ce sujet. En somme les révolutionnaires ont mis en avant les abus du droit d'aînesse, le jour où ils ont voulu rompre toute attache avec le passé, et où ils ont entre autre cherché pour cela à déti'uire la famille, en sapant ce qui en faisait la solidité.

Les révolutionnaires, aiin de la discréditer, ont alors dénoncé le droit d aînesse comme un privilège favorisant l'aristocratie. Or, comme le fait remarquer Le Play, il n'en est rien. Il n'est pas, nous dit-il, de régime de succession qui favorise une classe de la société aux dépens d'une autre. Il y a de bons et de mauvais régimes, mais ils sont tous également utiles ou nuisibles à toutes les classes qui y sont soumises dans les mêmes conditions.

Mais ce qui a permis d'accréditer cette erreur que le droit d'aînesse favorise l' aristocratie, c'est que sous l'ancien régime, nous rappelle Le Play, dans l'Ile de France et 1 Orléanais, ce droit était, en effet, réservé aux familles nobles; tandis que le partage forcé pesait sur les familles des bourgeois et des paysans. On s'explique donc qu'à

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Paris, le droit d aînesse ait pu être préseaté aux esprits comme une institution à la fois injuste et aristocratique. Mais il en était autrement en Normandie et dans les provinces du Centre et du Midi. La transmission intégrale aux aînés y était l'usage commun des nobles, des bourgeois et des paysans. Cet ordre de choses n'impliquait alors pour personne une idée de caste ou de pri\àlège. Il était regardé par tous sous son vrai jour, c'est-à-dire comme ayant un but éminemment social et conservateur.

Cependant si Le Play s'applique à légitimer le droit d'aînesse, est-ce à dire qu'il veuille le restaurer? Non pas. Aux deux régimes de contrainte qui sont le partage forcé et la conservation forcée, et qid confient aux gouvernements la tâche de nous réformer à leur guise, il faut substituer, idéclarait Le Play, le régime de liberté qui nous rendra la faculté de nous réformer selon nos besoins.

Ceci nous fait entrer dans une des questions que Le Play a le plus approfondie, sur laquelle il a insisté jusqu'à satiété: le régime des successions.

Il voyait dans le régime des successions qui nous a été imposé par la Révolution une des principales causes de destruction de la famille. Il a donc fait tous ses efforts pour attirer notre attention sur ce point. Mais afin de mieux comprendre l'œuvre révolutionnaire nous allons envisager tout d'abord avec Le Play les divers régimes de succession, que nous avons d'ailleurs déjà entrevus en parlant des divers types de familles.

Selon Le Play les innombrables régimes de succession, lorsqu'on fait abstraction d'une multitude de particularités d importance secondaire, peuvent se ramener à trois types principaux. Ou bien le législateur veut imposer sa volonté, et contrarier l'effet des volontés individuelles. Il peut alors s'inspirer de deux tendances contraires: soit exiger que le bien de famille soit transmis intégralement à l'un des enfants, soit prescrire le partage de ce même bien, entre tous. Ou le législateur s'abstient, et laisse au propriétaire le pouvoir de choisir le régime de

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transmission qui lui comdent. Le Play donne à ces trois sortes de régimes le nom: au premier de Conservation forcée, au second de Partage forcé, et au troisième de Liberté testamentaire.

Naturellement ces régimes ont des nuances innombrables. Et il existe notamment une transition insensible entre le régime du Partage forcé où une certaine disponibilité est laissée au testateur, et la Liberté testamentaire qui est restreinte par des légitimes. On ne peut donc établir une démarcation tranchée entre ces deux régimes. Cependant Le Play avait constaté que dans la pratique l'influence du testament tend â s'effacer lorsque les propriétaires ne peuvent disposer au moins de la moitié de leurs biens. Il déclarait donc qu'on pouvait grouper sous le nom de ^ Partage forcé ' tous les régimes sons lesquels la liberté du testament n'atteint pas cette limite, et sous le nom de <• Liberté testamentaire ; ceux où elle est au moins de cette moitié.

Les trois régimes de succession ont été pratiqués dans l'ancienne France. Dès Tépoque romaine la Liberté testamentaire était en vigueur dans les provinces méridionales. Au contraire à la même époque dans les provinces du Nord. il est probable que Tusagc était alors le partage égal. Cependant, remarque Le Play, dans le Nord comme dans le Midi il existait déjà des habitudes de transmission intégrale.

La féodalité répandit parmi les classes prépondérantes les coutumes du droit d'aînesse. Dans certaines provinces du Nord, telles la Normandie, la Bretagne, le Poitou, le Berri, et dans le Midi, toutes les classes s'approprièrent même, à l'aide du testament, ce régime de la transmission intégrale des biens, et en firent peu à peu la coutume locale. Et, comme le fait remarquer Le Play, cette coutume était fort appréciée par la classe la plus nombreuse, par les paysans.

Certaines provinces du centre, de l'est et du nord, vivaient au contraire sous le régime du partage forcé. Tel était le cas habituel, remarque Le Play, d'une part, dans les villes où les biens se composaier>t de maisons et de valeurs mobi-

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lières, d'autre part dans les banlieues urbaines et dans les régions agricoles, telles que la Champagne, où les terres formant de vastes plaines dépourvues de plantations et de clôtures, opposent moins d'obstacles à un morcellement indéfini.

Il faut remarquer d'ailleurs qu'il existait toutes les ti'ansitions imaginables entre les deux extrêmes du Partage forcé et de la Liberté testamentaire. « Dans le Berri le propriétaire disposait de tous ses biens; dans les provinces du ( midi, des trois quarts ou de la moitié; en Bourgogne des deux tiers. Ailleurs la portion disponible se réduisait au tiers et au quart. Bref, conclut Le Play, « ce qui a toujours caractérisé chez nous les régimes de successions formés sous l'empire d^s coutumes locales, c'est leur extrême diversité >-, et Ton peut dire qu'en général les divers régimes étaient adaptés aux nécessités de lieux.

Arrive la Révolution. Elle va unifier. Mais elle va unifier dans le mal, en choisissant et imposant le régime le plus mauvais : le partage forcé. « On vit alors, écrit Le Plaj^, une aveugle

lyrannie attaquer, dans leurs plus chers intérêts, d'innombrables familles qui n'avaient jamais offert le moindre prétexte aux méfiances (le l'opinion publique, et qui restaient sous le nouveau régime, comme elles l'avaient été sous lous les temps, les meilleurs représentants de 1 intérêt général du pays. (2ette œuvre de destruction, commencée par une loi, édictée à la sinistre époque de la Terreur, se continue de nos jours en s'aggravant, sous Taction réitérée des contraintes légales organisées par le Code civil. '■'

La Révolution entra dans cette vole de contrainte par un décret du 7 mars 1793, qui enleva aux pères de famille toute faculté de disposer de leurs biens. L'héritage en totalité devait être partagé également entre tous les descendants. C'était enlever aux familles-souches de la petite propriété, remarque Le Play, leur liberté la plus précieuse, celle cpii depuis un temps immémorial leur permettait de se maintenir.

Pourquoi cette loi? C'était d'abord pour détiniire l'autorité des parents. Si on relève ce qui fut mis alors en avant dans les débats, on

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voit que les orateurs se plaignent que les pères usent du droit de tester pour perpétuer dans leur famille des sentiments hostiles au nouveau régime. Pour affeniiir la révolution il fallait donc détruire lautorité que les pères puisaient dans l'usage du testament. On voit aussi dans ces débats que l'égalité du partage est un principe sacré. Que de plus il faut, en les forçant à se disséminer, frapper les grandes fortunes, < toujours dangereuses dans une République, » assure un des conventionnels. Et cela est vrai qu'on visait surtout les grandes fortunes. Mais la loi s'imposait à tous; elle frappait donc tout le monde. Et elle devait peser encore plus lourdement sur la petite propriété.

. Cette loi de la Terreur a été conservée et transmise jusqu'à nous par le Code civil, palliée très faiblement par la très petite quotité laissée à la disposition du testateur. Sous le premier Empire, en outre, le droit d'aînesse, sous le nom de majorais, fut rétabli, en faveur de certaines familles qu'on supposait dévouées au nouveau régime. Grâce à cette institution, ces familles devaient pouvoir se consolider et se perpétuer,

tandis que toutes les autres, soumises au partage forcé, devaient se ruiner et se disperser. Et qu'on n'allègue pas. pour trouver au législateur une excuse, son ignorance. Napoléon avait parfsitement aperçu les conséquences du régime de succession du Code civil. Et il les a lui-même signalées avec précision dans une lettre adressée à son frère le roi Joseph: Mon frère, lui écrivait-il, je v^eux avoir à Paris cent fortunes, toutes s'étant élevées avec le trône et restant seules considérables; puisque ce ne sont que des fidéicommis, et que ce qui ne sera pas elles, par l'eifet du Code civil va se disséminer... Etablissez le Code civil à Naples; tout ce qui ne vous est pas attaché va se détruire alors en peu d'années, et ce que vous voulez conserver se consolidera. Voilà le grand avantage du Gode ci\'il. II faut établir le Code civil chez vous; il consolidera votre puissance, puisque, par lui, tout ce qui n'est pas fidéicommis tombe, et qu'il ne reste plus de grandes maisons que celles que vous érigez en fiefs. C'est ce qui m'a fait prêcher un Code civil, et m'a porté à l'établir. > Le Code civil, comme le remarque Le Play,

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vouait ainsi à la destruction les petits propriétaires, «qui auraient dû rester, déclare-t-il, comme ils l'étaient précédemment, les meilleurs soutiens de l'ordre social. »

Les majorais maintenus par la Restauration, ont été depuis abolis, et le partage forcé est resté l'unique loi de toutes les familles. Il soumet notre race, écrit Le Play, à une instabilité dont les conséquences affectent de plus en plus la vie privée et l'ordre politique. »

Comme l'avait vu la Révolution, comme l'avait avoué Nai>oléon, le partage forcé est, en effet, un moyen on ne peut plus efficace de détruire toute stabilité dans les familles. Le Play nous donne d'ailleurs à ce propos plusieurs exemples frappants qui montrent que le partage forcé â toujours été, pour les gouvernements révolutionnaires, une machine de guerre dirigée contre les classes de la société qui gardaient la tradition des ancêtres. C'est ainsi quen 1703 le parlement anglais, voulant détruire l'influence des catholiques irlandais, leur imposa le partage égal. Sauf néanmoins si le fils aîné du catholique était protestant; car alors la proprié-

té devait lui être transmise suivant la toi commune du royaume, laquelle était celle de la transmission intégrale. Celle loi, remarquait Edmund Burke, devait conduire à d'importantes conséquences. Par l'abolition du droit d'aînesse, peut-être à la première et certainement à la seconde génération, les familles de papistes, si respectables qu'elles soient, si considérables que soit leur fortune, seront certainement anéanties et réduites à lindigence, sans aucun moyen de se relever par leur industrie et leur intelligence, étant empêchées de conserver aucune sorte de propriété. >

Le Play nous rappelle aussi cette anecdote significative qu'au congrès de 1815, les Anglais voulant restreindre nos fi-ontières du xyii^ siècle, et le représentant de l'Angleterre n'ayant pu obtenir à cet égard tout ce qu'il désirait, laissa échapper cette exclamation: Après tout les Français sont suffisamment affaiblis par leur système de succession. »

Le partage forcé en dispersant le bien de famille a de plus cette autre funeste conséquence, remarque Le Play, de détruire toute solidarité

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entre les enfants. Aucun d'eux ne pourrait, en effet, sans compromettre son avenir, se dévouer à la gestion de l'établissement paternel, puisque il y a grande chance pour que cette gestion lui soit enlevée à la mort de ses parents par le partage de l'héritage. Chacun doit donc chercher au dehors une carrière où il puisse recueillir tous les fruits de son travail. ' Dès lors, écrit Le Play, les pai-ents sont fatalement condamnés à l'isolement pendant leur \'ieillesse. Cet abandon est fort pénible pour ceux qui ont conduit des entreprises de commerce, d'industrie, et encore plus pour les propriétaires agricoles... Comment un grand propriétaire se décidera-t-il à créer une vraie résidence rurale s'il doit y mourir dans l'abandon, si d'ailleurs cette création doit être vendue après sa mort à un étranger, ou morcelée par des agioteurs de biens ruraux? A quoi bon planter des arbres qui n'abriteront pas les descendants? A quoi bon ébaucher avec tant de peine l'alliance si difficile d'une famille avec une population qui lui est étrangère? Pourquoi, en un mot, commencer une œuvre qui sera certainement éphémère, puisqu'elle

ne pourra être fécondée que par une suite de générations?»

Notre régime de succession a encore d'autres inconvénients, suivant Le Play. Et il énumère : le partage forcé « rend les mariages stériles, précisément dans les familles cfui pourraient fournir les meilleurs rejetons. Il sape dans ses fondements l'autorité du chef de famille, qui ne trouvé plus dans le testament un moyen de récompenser ou de punir. Il empêche surtout le père d'employer sa sollicitude à choisir pour chaque enfant une carrière conforme à ses goûts et à ses aptitudes. Enfin il habitue de bonne heure la jeunesse à la; pensée que TX)ur jouir des avantages sociaux, elle n'a besoin de s'en rendre digne, ni par le travail, ni par l'obéissance envers les parents. On reproche avec raison au droit d'aînesse de vouer à l'oisiveté, et bientôt à la corruption, l'héritier qui perd le sentiment du devoir que sa situation lui impose. La même objection s'adresse plus justement encore au Partage forcé qui, dans les familles riches, dispense tous les héritiers de la discipline salutaire du travail.

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en les dégageant de toute obligation mutuelle d'assistance et de dévouement. »

Particulièrement sur la stérilité des mariages.

— question capitale à une époque où la France se dépeuple ou tout au moins reste stationnaire,

— Le Play insiste. Cette dépopulation il en rend particulièrement responsable notre régime des successions. Comme il le montre, la seule manière, en effet, de remédier aux inconvénients! du partage forcé c'est de restreindre le nombre des héritiers. Etant donné notre régime des successions c'est un acte de prévoyance de la part du chef de famille que d'avoir peu d'enfants. Et spécialement pour la classe qui est précisément le réservoir naturel des nations, la classe des paysans. « Placés, écrit Le Play, en présence d'un territoire qui ne peut plus guère s'accroître aux dépens de la grande propriété, soumis à une série de partages aux décès successifs des chefs de famille, les paysans n'ont pour la plupart devant eux que deux alternatives. Ou bien, peu soucieux de l'avenir, ils se multiplient conformément au vœu de la nature; et alors, renonçant à l'état d'équilibre qui ga-

rantissait leur bien-être, ils arrivent à une condition inconnue dans les autres sociétés européennes, celle de propriétaire indigent. Ou bien, plus réfléchis, ils fondent sur la stérilité du mariage la prospérité de leurs descendants, et c'est alors l'intérêt national qui se trouve sacrifié. En d'autres termes, à une époque où chez les autres grandes nations les classes agricoles débordent par la colonisation sur le monde entier, les paysans français, privés de l'organisation qui, dans les derniers siècles, leur permettait de peupler le Canada, ne peuvent garder le bien-être qu'en neutralisant leur force d'expansion, au déitriment de la grandeur de l'Etat. »

Et à ce propos Le Play cite une page de M. Paul Leroy-Beaulieu qui résume admirablement la question. « Les lois de succession, écrit M. Leroy- Beaulieu, peuvent entrer pour une part considérable dans la lenteur de l'accroissement de la population française... On a voulu empêcher le bourgeois comme le paysan, de faire ce que l'on appelait jadis un aîné, c'est-à-dire d'avantager un de ses enfants; on n'y a réussi qu'en partie. On peut toujours faire un aîné en supprimant

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les cadets; c'est à atteindre ce beau résultat que s'ingénient une foule de familles françaises. Si des lois ont pour effet de pousser la plus grande partie de la population à n'avoir qu'un enfant par famille, il faut avouer que ces lois, pwDur sacro-saintes qu'on les tienne, non seulem,ent outragent la morale, mais conspirent contre la grandeur nationale. »,

J'ai aussi résumé les graves griefs que Le Play élève contre le partage forcé. Notre régime des successions est un régime de destruction. Et, dit Le Play, si, sous un tel régime, notre nation a conservé un reste d'esprit de famille et d'initiative individuelle, elle le doit à deux causes : d'une part, elle avait été fortement organisée pendant les dix siècles antérieurs; de l'autre, elle a en partie réussi, avec le concours des familles énergiques et prévoyantes, soit à éluder la loi de succession par des manœuvres occultes, soit à en neutraliser l'effet par la stérilité systématique des mariages. »,

Contre un tel régime, Le Play a passé sa vie à lutter. Tout au long de son œuvre il préconise la liberté testauientaire. Certes il n'en attendait

pas des effets immédiats, et il ne comptait pas que sur toute la surface du territoire chacun tirerait de cette liberté tous les avantages qu'elle renferme. Mais il pensait qu'avec le temps la réforme serait efficace. D'abord, affirmait-il, il y a lUn certain nombre de populations qui l'adopteraient immédiatement, telles certaines populations méridionales qui s'ingénient encore à tourner la loi du partage forcé. Dans d'autres contrées, au contraire, assurait-il, la liberté testamentaire serait moins appréciée, parfois même jugée inutile. Mais ce n'est point là un argument contre elle. Car, en définitive, elle ne causera aucun dommage, remarquait Le Play, à ceux qui préféreront conserver le statu quo, tandis que pour les autres elle mettra à leur disposition un puissant moyen de perfectionnement. D'ailleurs ceux qui se monti-eront rebelles à ce nouveau régime reconnaîtront forcément peu à peu leur erreur en constatant les succès obtenus autour d'eux, grâce à cette réforme.

Il y a, il est vrai, une objection que Ion fait: sous le régime du Code civil, dit-on, le père de famille est libre de disposer d'une certaine part

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de ses biens, et qui est au moins du quart. Or il en est fort peu qui usent de cette faculté. Il ne serait donc pas judicieux d'étendre la liberté testamentaire, le peu dusage qu'on en fait à présent montrant assez que nos mœurs la repoussent.

Mais Le Play ne se laissait nullement ébranler par cette objection. Il suffit de considérer notre histoire, disait-il, pour voir qu'elle dément le raisonnement qu'on nous oppose. En effet <; avant la révolution, les coutumes de transmission intégrale remplissaient en France un rôle plus important que les coutumes de partage égal. Malgré le dur régime de la Terreur, el'es sont loin d'être abandonnées. Elles sont encore pratiquées, avec un inébranlable attachement par des milliers d'individus, dans des provinces entières. Ce n'est donc point le mouvement spontané des mœurs, c'est la passion de la loi qui substitue peu à peu à ces coutumes les habitudes du partage égal. ■>

Mais si la liberté testamentaire était rétablie, ajoutait Le Play, assurés désormais que leur volonté aurait force de loi, et que le testament

n'aurait pas pour résultat de léguer aux héritiers, comme il arrive trop souvent aujourdhui, des procès ruineux, les pères reprendraient peu à peu l'habitude de pourvoir, en faisant eux-mêmes le partage de Théritage, au bonheur de leurs enfants. « On verrait renaître les admirables coutumes qui créèrent autrefois la grandeur de notre nation, et qui font passer maintenant la supériorité à nas rivaux. »

Certes la liberté testamentaire aurait pour effet indirect de fortifier l'autorité paternelle. Mais ce serait encore là un effet éminemment bienfaisant. La Révolution, il est vrai, a tenu en suspicion cette autorité, et l'a battue en brèche. Mais Le Play nous en fait voir la légitimité et l'utilité. « Secondée par le ministère affectueux de la mère, écrit-il, l'autorité paternelle est le plus nécessaire, le plus légitime des pouvoirs sociaux. Elle n'est point, à vrai dire, instituée par les lois; comme la famille, dont elle est le fondement et le principe, elle surgit de la nature même de l'homme, de la femme et de l'enfant... L'auto-

rilé du père ne se fond pas seulement sur la dignité créatrice et sur la protection accordée aux autres membres de la famille; elle repose plus encore sur l'amour paternel, la plus durable et la moins égoïste des al'lections humaines. Aucun autre pouvoir social n'est aussi enclin à se dévouer sans arrière-pensée au bonheur de ceux qu'il gouverne... A tous ces titres, l'autorité paternelle a été partout lune des bases de l'ordre social, »

Il faut donc, conclut Le Play, restituer à cette autorité toute sa plénitude. Elle accomplira ce qui est au-dessus des forces de toute autorité publique. Mieux que le législateur elle saura, entre auti-es, distribuer équitablement 1 héritage entre les entants, pour le bonheur et la commodité de chacun.

Il peut y avoir, il est vrai, des pères injustes qui frustreront injustement certains enfants de leur part légitime. Mais la règle générale est que l'autorité paternelle est celle qui est la plus dévouée à ses subordonnés. Et s'il y a des exceptions, elles ne sont pas un motif suffisant pour retirer aux parents leur pouvoir. ^( On ne

LA FAMILLE Hl

saurait, écrit Le Play, s'arrêter à cetle objection que certains pères vicieux et injustes déshériteront des enfants vertueux et soumis. 11 n appartient pas à l'Etat, sous un régime de liberté, d'améliorer par son contiôle les relations privées, quand celles-ci ne compromettent point un intérêt public. Ce soin est laissé de plus en plus aux mœurs et à l'opinion. Si le législateur avait pour mission d empêcher que la propriété fût jamais une cause de scandale, il devrait évidemment en réglementer la jouissance plus encore que la transmission. Le père qui, en présence de la mort, ce suprême redresseur des natures perverses, n'est pas ramené au sentiment de la justice, aura bien autrement scandalisé le monde dans le cours de sa vie; et, selon toute vraisemblance, le testament n'aura pas été le plus grand de ses méfaits.

« On ne peut d'ailleurs supprimer le droit de lester, qu'en attribuant aux enfants le droit à l'héritage. Mais, pour dépouiller ainsi le chef de famille du droit qui lui appartient, ne fût-ce qu'en qualité de propriétaire, il faudrait démontrer préalablement que le caractère du père offre

à la morale publique moins de garanties que celui des enfants. Or il n'est pas nécessaire d'avoir un jugement très ferme, ni une grande expérience de la vie, pour être assuré qu'il y aura toujours plus de fils indolents ou insoumis que de pères malveillants... Si les pères de famille étaient assez vicieux pour abuser du testament, ils ne justifieraient pas seulement l'interdiction du droit de tester; ils prouveraient que leur race a perdu le sens moral. »

<' Sans doute, remarque encore Le Play, la société est en droit d'exiger qu'un fils indigne de l'héritage paternel ne tombe pas à sa charge, soit avant, soit après la mort de ses parents. A ce point de vue elle peut réclamer des aliments pour l'enfant prodigue ou incapable. Mais là doit s'arrêter l'obligation du chef de famille : le reste doit être laissé à son amour et à son expérience. »

Nous avons vu jusqu'à présent deux grandes causes de destruction de la famille : le partage égal, les atteintes portées à l'autorité paternelle.

Il existe aujourd'hui une troisième cause qui sévit particulièrement : le {divorce. Mais du temps de Le Play le divorce avait été aboli, et n'était pas encore rétabli. Il est donc naturel que Le Play n'ait pas insisté sur ses effets funestes, et qu'il n'ait parlé qu'en passant des bienfaits de l'indissolubilité du mariage. La preuve d'ailleurs que ce n'est point parce qu'il les méconnaissait, c'est qu'il les résume parfaitement : ; Les bienfaits de l'indissolubilité du mariage, dit-il, se révèlent partout par des traits excellents. Le lien conjugal s'offre aux populations avec un caractère plus auguste; les conjoints ne contractent pas sans réflexion un engagement qui lie la vie entière; ils sont plus enclins à atténuer, par de mutuelles concessions, les inconvénients du contraste des caracLères; les personnes dépourvues des qualités qui rendent les mariages heureux, ne peuvent pas commettre de nouveaux scandales en concluant de nouvelles unions; enfin les enfants peuvent compter plus sûrement sur les soins et l'affection de leurs parents.

Mais Le Play n'en dit guère plus long sur ce

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sujeL De son temps, encore une fois, le mariage était indissoluble. Il n'y avait donc pas là de réforme à accomplir. Mais ce que de son temps le mariage avait déjà perdu, c'est de sa dignité. Et Le Play le relève. Il en voit une des principales causes encore dans notre régime de successions qui oblige chaque homme à remédier par son mariage au morcellement des biens opéré dans sa famille. <; Ce calcul, écrit Le Play, paraît se fonder sm- des motifs tellement inférieui's, que l'opinion y voit un acte de sagesse; en sorte que ceux qui épousent des filles excellemment douées, mais dénuées de fortune, semblent faire preuve d'imprévoyance, ou témoigner eux-mêmes de leur infériorité. ^

< Chaque jour, écrit encore Le Play, des familles recommandables concluent en quelques instants un mariage, comme elles feraient un marché, en saisissant l'occasion; et cette assimilation n'a rien d'exagéré, car on considère uniquement la convenance réciproque des biens, sans chercher aucun moyen d'apprécier celle des goûts et des caractères. Depuis que ces mœurs sont devenues générales parmi les clas-

ses riches, celles-ci n'ont plus conscience de l'abaissement infligé aux familles et à la nation entière, mais il est évident que les mariages subordonnés aux questions d'intérêt ne sauraient constituer un ordre social régulier. Il suffit d'ouvrir les yeux pour apercevoir chez nous leurs conséquences habituelles : In mésintelligence des époux, les mauvais exemples donnés aux enfants, la souillure et l'abandon du foyer domestique, »

J'aurai résumé ce qu'il y a d'essentiel chez Le Play sur la famille, en touchant un mot d'une dernière question, celle de la domesticité. Le Play fait à ce propos une remarque excellente. Si vraiment, dit-il, l'ancien régime n'avait été qu'un régime de pri^'ilèges pour les classes élevées, et d'oppression pour les classes inférieures et que la Révolution eût mis fin à une telle tyrannie, on devrait constater que l'affection réciproque des maîtres et des serviteurs se substitue peu à peu à de vieux sentiments d'antagonisme. Or cest précisément dans le sens opposé que

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le changement se produit. C'est à présent qu'il y a de l'antagonisme, alors qu'autrefois il y avait une admirable solidarité. C'est qu'autrefois, écrit Le Play, le domestique faisait partie intégrante de la famille... Il s'identifiait à tous les sentiments et tous les intérêts de la communauté, au même titre que les parents célibataires. Comme ces derniers aussi, il restait pendant toute la durée de sa vie attaché à la maison. Sa situation n'était point changée par la mort du père: il se maintenait près de* l'héritier, comme l'eût fait en pareil cas un associé. De là naissaient naturellement, et s'ennoblissaient par une Knutuelle affection, la bienveillance chez le maître, et le dévouement chez le serviteur... Ces rapports ont été brisés en France par notre nouveau régime de familles instables. Le changement est si profond, que le mot < domesticité , auquel s'attachait autrefois un sentiment d'estime et d'affection, ne rappelle guère aujourd'hui qu'une pensée de bassesse ou d'antagonisme. Comment se croiraient-ils liés envers les vieux serviteurs de la famille, ces héritiers qui cèdent à des étrangers le foyer paternel, qui en

dispersent le mobilier par une vente à l'encan, et qui abandonnent même la cendre et les images des ancêtres? Quant aux rares héritiers qui garderaient la conscience de leurs obligations, ils ne sauraient y faire honneur dans la situation gênée qui leur est faite par le partage. Les domestiques de notre temps sentent donc que le foyer du maîti'e n'est point pour eux un asile assuré : ils n'y rattachent ni leurs affections, ni leurs vues d'avenir. Et, comme les rapports intimes des maîtres et des domestiques ne comportent pas l'indifférence, ceux-ci sont conduits à haïr, tout au moins à envier, ceux qu'ils ne savent plus ni respecter, ni chérir. '

Bref ici, comme ailleurs, là où régnait autrefois la « paix sociale > pour l'avantage de tous, c'est maintenant, résultat direct des principes individualistes de la Révolution, la guerre civile en permanence.

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