L ATELIER DE TRAVAIL
Le Play appelle atelier de Travail « les lieux de travail relevant d'un même chef. La question de l'organisation des ateliers est une de celles qui a le plus préoccupé Le Play. C'est une des questions principales qui se pose encore aujourd'hui, et qui est loin d'être résolue.
Cette question nous ramène à une autre que nous avons déjà traitée, en parlant des principes révolutionnaires, la^ question de l'égalité, mais qui se présente ici sous le jour plus concret de classe.
Mais tout d'abord définissons avec Le Play les diverses classes sociales : < Dans toute société, écrit-il, il existe, au-dessous et au-dessus d'un^
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masse intermédiaire plus ou moins nombreuse, deux classes distinctes : la classe inférieure, qui est obligée par une nécessité inpérieuse de concentrer toute sa sollicitude sur ses propres intérêts; la classe supérieure, qui se dévoue à l'intérêt public. A ce point de vue, beaucoup de liches, qui ne pensent qu'à eux-mêmes, sont fort inférieurs aux pauvres qui ne peuvent subvenir à leurs propres besoins. Mais les riches qui font leur devoir n'en sont que plus dignes du respect que leur refuse un coup.able esprit de nivellement. »
Le Play a beaucoup insisté sur cette idée qu'il ne suffit pas de faire partie de la classe supérieure pour en être réellement. 11 faut de plus remplir les devoirs qui sont afférents à cette classe. « La noblesse, disait-il, ne trouve de consistance réelle que dans l'accomplissement des devoirs publics ». — < L'homme riche, écrivaitil encore, qui ne pense qu'à lui est un fléau. Car il excite l'antagonisme des classes inférieures qui ne respecteront la classe dirigeante que quand celle-ci fera son devoir. »
Il déclare encore que ' les classes dirigeantes
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d'une nation perdent leur ascendant en devenant oisives >, et que « la richesse cesse d'être bienfaisante, si les lois et les mœurs ne conjurent point le mal qui en émane, si le sentiment du devoir ne croît pas dans la même proportion que la fortune, si les plus riches et les plus puissants ne sont pas en même temps les meilleurs et les plus dévoués. >
Il pensait surtout en tout ceci à la noblesse de la fin du xviii^ siècle pour laquelle il s" est montré particulièrement sévère. < L'ancienne société, déclarait-il par exemple, a été condamnée par la Providence non pai'ce qu'il existait des classes privilégiées, mais parce que celles-ci frappées de dégradation morale, s'étaient rendues indignes de leur situation. La prospérité des peuples s'est, en effet, fondée souvent sur des régimes de privilège, jamais sui' de mauvaises mœurs. »
En 1/89, remarquait-il encore, le mot gentilhomme avait perdu sa signification traditionnelle: « Les parents n enseignaient plus à leurj enfants que la transmission du nom imposai de grandes obligations; qu'elle perdait mêm,;
toute sa valeur quand elle ne restait pas liée au respect de la loi suprême et à la pratique des grands devoirs locaux. La fidélité au principe « noblesse oblige - avait fait la France de Louis XII, de Henri IV et de Louis XIII. L'oubli du inême principe a fait la ïrancc révolutionnaire.
Certes, il serait injuste d imputer toutes les fautes de la Révolution aux classes élevées. Mais elles furent plus responsables que les autres, car on a d'autant plus de responsabilité dans les fautes commises qu'on est plus en vue. Et Le Play rappelle à ce propos cette pensée de St- Bernard et de Bossuet que l'erreur ne devient contagieuse que dans le cas où les classes dirigeantes et le clergé ont préalablement donné le mauvais exemple. >
Quoi qu'il en soit c est aux classes élevées que la Révolution s'en est prise. Elle a décrété l'égalité. Elle a aboli tout privilège. Estce tout au moins au profit des classes inférieures, voilà ce qu'il importe de considérer. Or Le Play, fort de son expérience, nous répond catégoriquement par la négative. Non, nous dit-
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il, la Révolulion n'a en rien amélioré le sort de la classe inférieure. Au contraire, elle l'a beaucoup empiré. La révolution a détruit létat de dépendance réciproque, ou en d'autres termes la solidarité qui, dans toute société prospère, unit les individus, les familles et les classes. De là résultent, dans les situations privées, selon les aptitudes individuelles et les hasards de la naissance, des contrastes choquants. Les individus qui sont à la fois forts, habiles et prévoyants, débarrassés des devoirs du patronage, s'élèvent rapidement aux plus hautes situations. Les faibles de corps ou d" esprit et les imprévoyants, privés de protection, tombent encore plus vile aux termes extrêmes de la souffrance physique et de la dégradation morale. >
Il n'en était pas ainsi sous l'organisation que nous avait léguée le moyen-âge. Cette organisation donnait aux faibles une protection efficace. D'ailleurs Le Play, comme tous les autres grands sociologues, a une grande admiration dans son ensemble pour cette société du moyenâge. « La France, écrit-il, a offert alors les germes fort développés des meilleures institu-
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lions que les sociétés humaines aient créées jusqu'à nos jours. Les familles étaient organisées, dans la majeure partie de la France selon les deux meilleurs tj^pes, et elles jouissaient dans la hiérarchie féodale d'une indépendance que les familles de notre temps seraient heureuses de posséder devant les offices ministériels, le fisc et la bureaucratie. Les moindres communes avaient alors une autonomie vers laquelle nos grandes cités n'oseraient élever aujourd'hui leur pensée dans leurs plus vives revendications. Les ouvriers ruraux, exempts de toute dépendance personnelle, étaient liés à lem's patrons par des rapports permanents qui obligeaient également les deux parties. »
Il en résultait que la paix sociale régnait entre les classes. Certes ce n'est pas à dire qu il n'y ait eu aucune lutte. Mais ce nétait pas comme à présent la guerre civile en permanence, et découlant des institutions mêmes. Le malaise social dont nous souffrons à présent, déclare Le Play, diffère de tout ce qui a été connu dans le passé. « Autrefois, en effet, les crises aiguës, celles qui amènent l'effusion du
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sang humain, étaient séparées par des périodes de véritable paix. Les éléments de la paix sociale étaient fortement établis dans la vie privée. L'intérêt personnel, ennobli par le sentiment du devoir, portait chacun à respecter son maître... Les individus jouissaient du repos dans le foyer et l'atelier. Aujourd'hui cette condition première du bonheur disparaît peu à peu, et les discordes intestines sont devenues le trait caractéristique de la vie p;rivée.
La cause de ce mal, Le Play la fait remontei' directement aux erreurs de la Révolution. C'est l'application de la doctrine libérale qui « désorganise le monde du travail. » Quelle est au juste cette doctrine? Le Play nous la résume parfaitement. « A l'époque, écrit-il, où Terreur débordait de toutes parts, et où l'ère des machines commençait, un philosophe, l'Ecossais Adam Smith inventait, dans une méditation solitaire et dans l'ignorance complète de la vie des ateliers, une des plus dangereuses aberrations des temps modernes. Depuis lors une nouvelle science, propagée en France pai' Thurgot et les autres lettrés contemporains, n'a pas cessé d'en
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répandre la formule: « Le travail, dit-elle en- (X)re journellement, est une marchandise dont le cours est régi par la loi de l'offre et de la demande. ' A ce iwint de vue, l'organisation du travail a pu être singulièrement simplifiée, même dans les plus grands ateliers. Les devoirs compliqués et les obligations réciproques que la loi suprême et la coutume des peuples prospères conservaient depuis un temps immémorial, ont été supprimés, aux termes dun texte qui, réuni au précédent, constituerait à la fois l'axiome et le dogme du travail: « Quand deux ouvriers courent après un patron, le salaire baisse; quand deux patrons courent après un ou\Tier, le salaire monte. Tel est le fait brutal auquel on subordonne les rapports du patron et de l'ou- \Tier, Telle est la loi de laquelle on fait dériver la science qui doit régler les rapports sociaux dans le monde du travail.
« D'après cette science, l'atelier n'est plus une famille: c'est un marché. L'ouvrier et le patron sont deux contractants en présence. L'un vend, l'autre achète du travail. Le prix est débattu. Quand la marchandise est livrée, et le salaire
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payé, tout est fini. Les deux parties sont quittes. Mais cette libération réciproque, qu'on vante comme une conquête et comme un progrès pour la dignité humaine, produit en réalité des fruits empoisonnés: le chômage, le paupérisme et T antagonisme social. »
Ainsi donc, en résumé, la doctrine des économistes libéraux laisse à tous, ouvriers et patrons, le soin de régler leurs rapports professionnels comme ils l'entendent. Elle interdit à toute collectivité de se substituer à leur initiative personnelle. Les lois ne doivent intervenir que pour protéger et faire exécuter les conventions librement consenties par eux et entre eux. En définitive ces lois doivent respecter avant tout et de la manière la plus absolue, la liberté individuelle du travail.
Voilà le dogme sur lequel nous avons vécu depuis la Révolution, et contre lequel actuellement le syndicalisme est en lutte. Or ce dogme révolutionnaire a produit ses effets de désorganisation juste à un moment où il importait d'autant plus d'organiser le monde du travail, que les centres ouvriers allaient se multiplier et se
développer sous un nouveau régime, le régime manufacturier. Ce régime est ainsi né et a grandi sous l'anarchie. 11 en est résulté une nouvelle forme de la misère: la paupérisme. J écris avec Le Play: nouvelle forme de la misère. Certes, ce n'est pas à dire qu'auti'efois il n'y eut de la pauvreté, de la souffrance pour les classes inférieures, et que cette souffrance même ne fût pas grande lors par exemple des guerres ou des épidémies. Mais, remarque Le Play, dans les circonstances ordinaires deux causes principales concouraient à renfermer le mal dans des limites assez étroites. Les individus d" abord restaient volontiers au lieu natal. Ensuite ils y obéissaient à des coutumes traditionnelles et à des autorités locales formées au sein des populations et exerçant sur elles un haut patronage. Mais cet état d'équilibre a été détruit à la fin du XYIIIe siècle et surtout au coui's du XIX^ par l'extension du régime manufacturier, qui comme je l'ai dit, est né et a grandi sous des principes anarchiques. Ce régime a enlevé les populations au lieu natal, les a entassées dans les bassins houillers. ;< Alors, écrit Le Play, com-
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mença à se produire un ordre de choses sans précédent. On vit se grouper autour des nouveaux engins de fabrication d'innombrables populations séparées de leurs familles, inconnues de leurs nouveaux patrons, dépourvues d'habitations décentes, d'écoles et d'églises; privées, en un mot, des conditions physiques et morales qui jusque là avaient été jugées indispensables à l'existence d'un peuple civilisé. A ce triste état de choses. les ouvriers ne trouvaient qu'une seule compensation, la libre disposition d'un fort salaire; mais cet avantage excita les appétits des salariés plus qu'il n'améliora la situation des familles. Ce régime pesait à l'improviste sur des individus brusquement arrachés à un antique patronage et à des habitudes de sobriété imposées par la coutume. On conçoit donc qu'il ait provoqué des désordres sociaux dont l'humanité n'avait eu jusqu'alors aucun idée.
« Ces déplorables conditions ont encore été aggravées par les chômages et les crises commerciales, sortes de fléaux périodiques qui sont propres au nouveau régime manufacturier. Chaque ancienne fabrique rurale, en effet, pourvoyait
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seulement aux besoins de certaines localités circonscrites, en sorte que l'équilibre entre la production et la consommation s'y établissait naturellement. Les travaux de Tindustrie restaient à peu près permanents, et ils étaient au basoin complétés par ceux de l'agriculture. Les nouvelles usines, au contraire, sont en mesure d'accroître sans cesse leur production, à tel point qu'un groupe manufacturier pourrait quelquefoisi prétendre à appro\isionner le monde entier. Elles sont conduites par conséquent à augmenter, puis à restreindre subitement le cercle de leurs affaires, pour profiter successivement de la hausse et de la baisse des produits. A chaque retour de chômage, les populations se trouvent soumises aux privations les plus dures. Leur dénuement est d'autant plus pénible, qu'il succède à des habitudes de superflu contractées aux époques d'activité fiévreuse de la fabrique, et qu'il ne peut être adouci par les ressources du travail agi'icole. »
Bref, conclut Le Play, le nouveau régime manufacturier, sous le règne de la liberté individuelle du travail, << met, pour ainsi dire, les
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populations en dehors de la loi générale des sociétés, en annulant pour elles les bienfaits de la religion, de la propriété et de la famille. L'affaiblissement des liens de parenté et la désorganisation du foyer domestique sont toujours les symptômes les plus apparents du fléau... Enfin tous ces maux sont aggravés par une instabilité qui, jusqu'à présent, ne s'était rencontrée que chez les peuples sauvages tirant une subsistance précaire de la chasse et de la récolte des productions spontanées. -^
Or à cet état de choses on n'a. remarquait Le Pla5^ jusqu'à présent opposé que des palliatifs. On n'a pas attaqué le mal dans sa racine. Ce ne sont, en effet, que des palliatifs que les sociétés de secours mutuel, les sociétés de bienfaisance, et les associations de toutes sortes qui cherchent à remédier à l'imprévoyance et au dénuement. Ces institutions, disait Le Play, ont toutes un caractère commun : elles sont inutiles dans les ateliers qui conservent un état traditionnel de prospérité; elles sont repoussées par toutes les familles qui s'élèvent aux premiers
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degrés de l'aisance; elles disparaissent par conséquent dès que la réforme s'accomplit.
A quelles pratiques devons-nous alors revenir? Ces pratiques, déclarait Le Play, sont celles qui sont conservées dans les établissements et les localités où régnent l'harmonie, la stabilité et le bien-être. Elles peuvent se grouper sous les six titres suivants: 1° Permanence des engagements réciproques du patron et de l'ouvrier. 2° Entente complète touchant la fixation du salaire. 30 Alliance des travaux de l'atelier et des indtistries domestiques, rurales ou manufacturières. 4° Habitudes d'épargne assurant la dignité de la famille et l'établissement dé ses rejetons. 5° Union indissoluble entre la famille et son foyer. 6° Respect et protection accordés à la femme.
Mais comment reviendra-t-on a ces pratiques? Ici. je dois dire, Le Play ne me semble pas aussi vigoureux de pensée qu'il l'est dans la critique du mal. Et sur cette question de l'organisation du monde du travail il a besoin d'être complété par quelqu'un qui se déclare son dis-
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ciple, mais qui est lui-même un maîti*e: le Marquis de La Tour-du-Pin-La-Charce.
Le Play semble, en effet, penser que la réforme sociale dépend principalement d'une réforme morale des classes supérieures; que la protection, la stabilité, bref le retour aux saines pratiques qu'il énumère viendront d'une concession du patronat comprenant mieux ses devoirs. De son temps il était encore interdit aux ouvriers de se grouper. Je ne vois pas que Le Play ait réellement travaillé à l'abrogation de cette mesure souverainement individualiste. Depuis Le Play une nouvelle force est née, et qui prend de plus en plus d'extension, le syndicat. Et cette force semble nous mener vers une organisation du travail qui se rapprochera beaucoup plus de l'organisation de l'ancien régime que Le Play ne l'avait prévu.
L'œuvre de FréJéric Le Play.