‹ L'œuvre de guerre du peintre Albert BesnardChapitre 5 sur 7 · DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

DÉCEMBRE

. 5 1 le Jour où J'écrivais les lignes précédentes (au printemps de 1916), bien des événements se sont passés. Le tableau général reste vrai, puisque la guerre dure encore; mais que de choses ont changé en France et en Itahe!

Je regarde les traits tourmentés de Gabriele d' AnnunzZiO, qui s'inscrivent dans l’ovale régulier de sa tête. Ce ne sont plus seulement des traits de poète, mais de héros. Il sait agir comme il sut parler. [Il nous a prouvé que ce nest pas seulement par allégorie que le poète a des ailes.

Nous l'avons suivi avec passion à travers les airs. Et qui de nous na pas frémi en pensant qu'une blessure brutale, pour un peu, fermait pour toujours à la lumière, ses yeux de voyant?

L'atelier de la villa Médicis s'est peuplé de plus en plus. Ce fut, de plus en plus, le rendez-vous des Français et des amis de la France. Qui n’y est pas entré, de ceux que Rome a vus passer? À certains jours, dit-on, il s y fit de mémorables rencontres. Mais tous les Jours, sous l'influence d'hôtes gracieux et-avisés, ce furent des entretiens qui, pour être aimables, ne furent pas moins utiles

et bons.

Et le peintre continuait son travail assidu, d’où sortira, avec une suite de tableaux, une suite, notable aussi, de prestigieuses eaux-fortes. On sait comme Besnard excelle dans ce procédé si vivant, auquel conviennent si complètement l'abondance, la finesse, l'énergie de son dessin.

Parmi ses plus remarquables modèles, je veux citer

encore et tout spécialement le fameux orateur populaire

belge Destrée. On sait comme cet ardent patriote est venu

à Rome, enflammer les cœurs du feu de sa parole, pour:

la cause de la Belgique, la grande victime de l'injustice.

On verra ici avec quelle vérité surprenante Besnard a réussi ce tour de force, fixer cette figure où tout est mouvement, le masque « vultueux », puissant de vie, coloré de sang, où il y a la Joie des buveurs de Jordaens, la

passion des tribuns d'autrefois.

En 1916, le portrait du Cardinal Mercier, lorsque .} e , 7 . ! . e ? !

j'en parlais, n'était pas achevé. Mais la conception générale en était arrêtée, et J avais pu la décrire. Je ne savais -pas alors que cette conception même n'avait pas été ainsi

arrêtée dès l’abord. L'histoire mérite d'être connue.

Tout naturellement, la pensée primitive fut de repré-

senter le Cardinal, tenant à la main le papier et la plume, et prêt à écrire, à la confusion de l'ennemi féroce, sa célèbre lettre pastorale. L’évêque était debout près de sa table, dans son cabinet de travail. Dès lors cependant,

l'idée était venue au peintre de faire briller par la fenêtre

ouverte, un reflet de flammes, pour évoquer Louvain incendié, la Belgique ravagée, les églises détruites, les prêtres assassinés.

Mais alors seulement, le peintre songea qu'il manquait

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à cette scène de douleur un témoin: le Dieu souffrant, Jésus crucifié. J'ai devant les yeux une esquisse où la figure du Christ est pour la première fois indiquée, vaguement encore et comme dans un nuage. Ce fut pour le peintre une révélation. Quand cette idée se fut emparée de lui, il ne lui fut plus possible d'imaginer autrement son œuvre, devenue vraiment sainte. [l ne voulut pas cependant ajouter ce commentaire sublime, sans avoir sollicité et obtenu le consentement du Cardinal Mercier.

Ainsi le tableau s'acheva. Ainsi tout Paris l’a vu à la Galerie Petit, dans une exposition mémorable, où plusieurs peintures notables qui l'entouraient, disparaissaient, on

peut le dire, dans le rayonnement de la merveilleuse image.

Depuis lors, le portrait du Cardinal Mercier est devenu célèbre et populaire, photographié, gravé, reproduit très heureusement en couleurs en toutes dimensions, et répandu sous forme de cartes postales dans le monde entier (1). |

Mais en 1916, alors qu'en dehors de Rome personne navait vu encore le fameux portrait, que Je ne le connaissais moi-même que par le croquis à la plume, J'eus un plaisir très grand, on le conçoit, à en recevoir la première photographie. Je n'en parlerais pas cependant, si la chose, comme on va voir, n avait pris quelque importance.

Cette photographie devait faire son chemin dans le monde. La figure perpétuée du grand évêque, défenseur de la Belgique catholique meurtrie, devait mener le peintre à en perpétuer deux autres, celles du Roi et de la Reine

de cette même héroïque Belgique.

(1) Rouart (Librairie de l'Art catholique, Place Saint-Sulpice), a entrepris cette diffusion, dont il faut le louer.

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Cette aventure a sa place dans l'histoire de l’art, et même tout simplement, dans l'histoire. [l faut que je la raconte, car c'est une aventure de beauté. En voici tout le

point de départ : avec mon exemplaire de la photographie,

Albert Besnard m'en avait fait parvenir deux autres; je

devais offrir l’un au Baron de Broqueville, Président du Conseil des Ministres et Ministre de la Guerre de Belgique, et le prier de remettre l’autre à Sa Majesté le Roi Albert.

Il m'était facile de m'acquitter de la commission. En

portant les photographies à M. de Broqueville, en fait, je les emportais chez moi. La guerre a de ces rencontres!

Il faut tout dire : ma petite maison de Flandre était pour

lors, temporairement, devenue celle du Ministre patriote de

Belgique, ce dont la vieille demeure s’enorgueillit infiniment. Il est entendu que l’on ne nomme pas publiquement

les demeures de guérre. Je ne viole pas l'incognito! Le

petit château flamand, vieillot et pittoresque, est au mieu

de larges fossés dormants, près d'un jardin à lignes régu-

lières, ce qu'on appelle un « Jardin de curé », au bout d'une

longue et double avenue d’'ormes, sur le bord d'un placide

canal. Ce fut longtemps ce que nous appelons un coin

perdu, et les Anglais : out of the way place. I n'était sur

le chemin de rien! On y trouvait le calme et-la paix, dans la

plantureuse prospérité des plus riches campagnes du monde. Les belles soirées rêveuses et lumineuses y respiraient la douceur du paysage flamand.

Ces lieux modestes n aspiraient pas à devenir fameux dans l'histoire. Lesquels y aspirent? Ceux-là à coup sûr

moins que tous les autres. La mesure dans laquelle ils le

sont devenus est encore acceptable (jusqu'à présent !). Tout

voisins d'un des plus terribles fronts de bataille, ils ont

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pu tout craindre. Ils ont vibré du contre-coup des jours les plus meurtriers. [ls sont survolés tous les jours par les abominables oiseaux.

Nous sommes là non loin de la source de l’Yser inoffensif, devenu fleuve de guerre par excellence. C’est tout dire. Mais nous n'avons connu encore que l'écho du malheur et non le malheur même. Nous vivons, nous respirons, alors qu un peu plus avant, en France ou en Belgique, tant d'autres étouffent sous la griffe. Finalement, et quoi quil soit advenu depuis, nous avons toujours lieu d'espérer que l'histoire ne se sera occupée de nous, que pour nous donner l'honneur d'avoir offert un toit à des hôtes très dignes.

Pourtant, quelle étrange chose! Ce toit, si inconnu, a vu défiler pendant dix-huit mois toutes les figures les plus fameuses de l'Entente ou des pays neutres, princes, ambassadeurs, généraux, écrivains. Qui sait, sous l'humble

abri de mon toit, quels dialogues se sont échangés, quelles

confidences, quels engagements? Le saurons-nous Jamais?

Bien des autorités politiques, diplomatiques, militaires, de celles qui ont organisé la lutte contre l'ennemi commun, ont cherché tout naturellement un lieu de rendez-vous, souvent de conseil, du même côté, auprès du chef du Gouvernement belge. C’est du Gouvernement d'Albert [‘, cest du Ministère patriote présidé par M. de Broqueville

qu'est sortie la première force de résistance contre l'injus-

tice et la barbarie. C'est ce gouvernement qui est resté un

centre naturel pour toute action commune.

La conversation avait moins de mystère et de solennité, lorsque le visiteur du petit château n'était que le

propriétaire du lieu. Il s’efforçait à tenir la place la plus

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discrète, et à se rendre le moins encombrant qu'il fût

possible. Mais il arrivait que la cordiale bonne grâce de son hôte le tirât par force de sa réserve.

M. de Broqueville est un des hommes les plus

aimables que j'aie rencontrés. Je ne décrirai pas sa physio- .

nomie bien connue, sa taille svelte et toujours Jeune, son geste rapide et le pli cavalier de sa moustache. Pour nous faire plaisir, et quoiqu'il soit au fond du cœur le plus belge du monde, il aime à rappeler qu'il a dans les veines un peu de sang français; et quel français? Gascon, du pays d'Artagnan. Il est vrai qu'il faut ajouter une goutte de sang normand. Et ces deux atavismes complètent sans doute l'esprit qui anime le vaillant et habile homme d'Etat belge. |

Donc, un soir d'été, en 1916, nous causions au. . .., et par la fenêtre se miraient les derniers rayons du couchant au miroir du canal. Nous étions, par hasard, en très petit comité. Il n'y avait ni ambassadeurs, ni étatsmajors; deux ou trois amis, Je pense, tout au plus, en me comptant. La petite maison flamande avait repris son train normal.

Mais je n'ai pas oublié la conversation qui se prolongea assez tard ce soir-là; on ne s'en étonnera pas, si je dis le point d'où elle prit son départ : Je venais de remettre à M. de Broqueville la photographie que Besnard m'avait chargé de ui porter, le portrait du Cardinal Mercier. | |

Il l’admira longuement et fut ému. Il me dit depuis combien d'années il connaissait le Cardinal. Ce sont des souvenirs très lointains, du temps où mon interlocuteur était un tout petit enfant, — et l'abbé Mercier un jeune séminariste pieux, timide, très mince et très grand. Depuis ce temps, M. de Broqueville ne l'a jamais perdu de vue,

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aux Jours où la sagesse et la profondeur de son esprit en avaient fait un des premiers professeurs de théologie

de l'Europe, jusqu'au moment où il devint ce grand chef

religieux, l’Archevêque de Malines.

Les souvenirs se serrèrent, se rapprochèrent. On en vint aux images de Bruxelles en août 1014, aux jours infâmes et glorieux, ceux du mensonge allemand, et de l'honneur belge. Ces souvenirs de gloire et de douleur s'égrenaient au hasard du dialogue avec leurs détails précis et poignants, Liège et l'héroïsme du général Leman, l'incendie de Louvain, le siège d'Anvers, la retraite sur l’Yser!

La soirée s acheva. Nous avions devant nous sans cesse l'image sereine et douloureuse du grand Cardinal tenant en main sa protestation sainte, à la lueur des

incendies, et sur lui les bras étendus du Dieu crucifé.

Cependant, j'avais remis au Ministre l'exemplaire que Besnard désirait offrir au Roi des Belges. On me promit qu'il serait remis aux mains royales le lendemain. Et 1l le fut.

J'ai dit quelle suite admirable eut le simple hommage fait par le peintre au Roi. Cette suite, Je l'avais désirée, prévue, et préparée de mon mieux. Je ne m'en cache pas ; je m'en vante plutôt. Ainsi s’engagea la conversation, à la fin de laquelle Besnard fut appelé à peindre le grand portrait qui sera, à n'en pas douter, le couronnement de la carrière de l'artiste, et deviendra un événement de l'histoire.

Un portrait du Roi Albert! Ce n'était pas peu de chose à obtenir. Je ne l’ignorais pas. On m'avait même dit que c'était impossible, que jamais le Roi n'avait voulu

livrer ses traits à peintre ni sculpteur. Que ne disait-on

SATA

pas? Qu'il n'avait même pas consenti à « poser » une heure, :

pour le dessinateur chargé de reproduire ses traits sur le timbre-poste de la Belgique!

Tous ces bruits, et même cette anecdote ne m avaient

pas découragé. Chacun comprend qu'une tête royale ne

s'expose pas à plaisir à la sollicitation de tous les artistes,

et, après tout, pour un timbre-poste, une photographie peut bien suffire! Comme il s'agissait d'un peintre du rang

d'Albert Besnard, la question pouvait changer d'aspect.

Mais ce qui emporta tout, Je crois, ce fut la façon grandiose

dont le peintre conçut l'œuvre et proposa de la traiter.

Je l'interrogeai, à Talloires où il prenait, au bord de son cher lac, quelques jours de repos, et Je fus chargé de transmettre sa proposition. [Il concevait le Roi Albert, et près de lui la Reine Elisabeth, tels que la destinée et l’honneur les avait placés, debout sur le lambeau de territoire national, au bord de la mer du Nord: et il les voulait peindre en chefs militaires, à cheval, tous les deux.

Ce n'était pas la proposition du premier venu. Un maître seul pouvait trouver possible l'exécution d’un pareil projet, que seule une âme de penseur avait pu imaginer. Telle je la transmis. Elle fut acceptée sur-le-champ. J'en fus averti par un télégramme que j'eus une grande joie à faire parvenir aussitôt à Talloires. |

Albert Besnard fut convié à se rendre en Bd

ur)

Visiter le territoire non envahi de Belgique, le triangle

sacré préservé de souillure, c'est une visite dont l'émotion est grande. En lui-même, ce coin de pays a toujours été charmant, le plus doux du monde, le plus hospitalier, et (Dieu sait!) le plus pacifique. C'était un des coins les moins connus

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de la Belgique; notre coin de Flandre française, qui y confine, l'était moins encore. Ce sont des contrées dont la guerre a fait découvrir le charme. |

De notre côté de la frontière, j'entends tous les jours, parmi les amis qu'amène là le hasard des affectations militaires, quelques mots d’admiration. Bergues est un bijou, avec son beffroi, ses tours, ses remparts roses, ses eaux, ses vieilles maisons! Et ces petites villes voisines, ces bourgs, ces villages : la flèche d'Hondschoote, le château d'Esquelbecq, Watten avec sa tour et sa montagne, Bollezeele, Wormhoudt, et le sommet de Cassel d’où l’on voit cinq royaumes, Bailleul, que d'autres encore! Et l'on sextasie. Et je puis répondre : vous l'avais-je pas dit?

Il en est de même du triangle sacré de Belgique. Pour la plupart des touristes, Bruges et Gand, c'était toute la Flandre belge. Et l’on ne faisait qu'y passer. Bien peu de gens couraient les petits « trous » de Belgique, comme on court ceux d'Italie. C'était trop facile sans doute. Ypres même était bien négligé; on se sentait bien entre st, sur la jolie place oblongue irrégulière, que dominaient les Halles, dans les rues vieillottes, sur les remparts bordés de douves. Tout cela n’est plus!

Nieuport, à l’autre angle du triangle, est mort aussi. On le connaissait un peu plus, car c'était une des promenades d Ostende, et le boulevard du bord de la mer Y menait. On savait encore que de toutes les plages élégantes, qui se suivaient en se touchant, tout du long de la mer, la plus intime, la plus jolie est encore la dernière, la petite plage de la Panne. À

Mais qui avait vu les petites Sites. dont la plus ravissante a disparu, Dixmude, et Furnes dont la Procession

populaire et sans apprêt valait bien les Oberammergau, et

le marché de Poperinghe, et l'Hôtel de Ville de Loo?

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Mais qui surtout connaissait les villages, et qui aimait les fraîches campagnes plantureuses, les grands arbres des routes, les houblonnières vertes, le sourire avenant des maisons? C'était sain, propre, appétissant. Cela l’est resté encore, par endroits — le croirait-on? — à quelques pas des tranchées et des ruines— dans les ruines même ! C'était ce pays coquet, où l'usage séculaire a toujours persisté de remettre les maisons à neuf tous les ans pour la Ducasse. On l’a appelé le pays des maisons peintes. W a ce caractère que tout s y présente au regard, neuf de couleur et antique de lignes. Les mœurs n'y sont pas autrement : on y veut le progrès et l’on y aime la tradition.

Ces réflexions familières me revenaient en foule tandis qu'un Jour d'été Je traversais le triangle sacré. Parmi les grasses récoltes, les champs chargés d’épis, tout semblait respirer la Joie. Pour remettre les choses au point, il faut, au détour d’un chemin, découvrir une maison effondrée, un arbre déchiré, une église en ruine. Il faut apercevoir les plaines inondées. Il faut sentir vibrer la terre par la

basse continue du canon.

C'est le lambeau de royaume sur quoi Albert est resté inébranlable. Pour aller le saluer à son poste, J'ai traversé ce coin de France, et ce coin de Belgique qu’on peut appeler le pays de l'Yser.

Albert est le Roi de l’Yuer. Je proposais, dès 1014, de lui donner ce nom (1). C'était le moment des luttes acharnées engagées parmi les eaux débordées du petit fleuve. Je disais : « ler est un mot flamand qui signifie : le fer! »

Mon cœur a battu lorsque, par une insigne faveur, me

(1) L'Yoer dantass Drux Cities (Paris, Plon, 1917.)

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fut permis d'aller saluer près de-l’Yser, le Roi de fer!

C’est un souvenir à Jamais ineffaçable.

Que dire et quel détail fixer particulièrement? Tout ce qui en reste dans ma mémoire est grand et absolument simple. Je reverrai toujours, dans la modeste villa, la galerie nue et claire, éclairée aux deux bouts par deux grandes baies, dont l’une donne en arrière sur les dunes, l'autre sur la mer. Tout autour, au dehors, l'animation est grande. Des camions passent. J'entends jouer la musique d'un régiment. Des troupes manœuvrent sur la plage.

Mon attente est courte. Je vois venir du dehors à grands pas, ouvrir la porte, entrer, un soldat de haute taille, en uniforme kaki. [l s'approche la main tendue. C'est le Roi. Le beau regard bleu pâle, le sourire aimable des lèvres, l’aisance facile et cordiale du geste, écartent toute gêne. Le dialogue s'engage, sur la France, sur la Belgique, spécialement leurs relations économiques dans l'avenir, le développement industriel, commercial, social, à prévoir dans le nouveau groupement des nations.

Je veux dire l'impression qui m'est restée nettement dans l'esprit de l'heure qu'a durée cet entretien. Car il y à une première vue qui ne trompe guère. Certains traits se gravent profondément. Deux caractères m'ont paru visibles dans cette physionomie de Roi : la réflexion d'abord. Et puis la sérénité. Une attention consciencieuse aux choses et aux pensées; et une paix morale que cette conscience assure.

Observerai-je aussi une note marquée de gaîté? Elle est bien connue de ceux qui fréquentent le Roi. Même à un passant, elle n'échappe pas. Elle éclaire le bon sourire paternel, lorsqu'il est question des jeunes princes. On les attendait, quand je fus à La Panne, un des jours prochains, et la Reine avait été les chercher. Et le Roi dit :

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— Ce sont probablement les seuls enfants qui passent

leurs vacances sur le front!

C'est sur ce front de Belgique qu'Albert Besnard a passé le mois de novembre, en 1916. M"° Besnard l'y accompagna. On sait qu'elle est elle-même une grande artiste. Elle est associée, d’intime manière, à la conception de toutes les œuvres notables de son mari, auquel sa présence apporte un appui presque nécessaire. La collaboration intellectuelle de ces deux esprits supérieurs est chose admirable à voir. |

Je n'ai pas été à La Panne en même temps que M. et M Besnard. Mais Je sais tout le prix et la beauté des souvenirs quils ont gardés. Il est probable que la postérité en apprendra quelque chose. Besnard a toujours eu coutume de noter ses plus beaux souvenirs, et chacun sait de quelle plume alerte il le fait, car on a lu ses récits de voyage. Pour La Panne, il faut nous contenter pour

l'instant de ce que Besnard en dit, très discrètement. Les

jours passés dans la société presque continuelle des sou-

verains ont laissé dans sa mémoire une image ravissante.

Ce fut presque une intimité.

Les relations du peintre et du modèle, souvent prolongées, tournent aisément en tout temps en une certaine familiarité, et même s'il s’agit d'un modèle royal. L'histoire en cite maint exemple. Le pape Eugèné IV, dont Frà Angelico a fixé les traits sur les murs du Vatican, aimait à causer, nous dit-on, et même à rire, avec le bon moine. Et tout le monde sait l’anecdote de Charles-Quint et du pinceau de Titien. |

Mais quelle différence pourtant à la guerre, quand

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