L'ŒUVRE
WVfe^."'-''
INFLUENCE DE L'OEUVRE DE BALZAC SES RAPPORTS AVEC LE ROMAN CONTEMPORAIN
Balzac! Que, devant ce nom, la pléiade des romanciers modernes s'incline et salue son maître!
Grâce aux évolutions de l'ordre social, les formes et les conditions de la lutte pour l'existence se sont multipliées à l'inlini, od'rant aux romanciers, en ce temps plus qu'en aucun autre, un champ d'observation sans limites. De tous, Balzac est, sans conteste, celui (pii a le plus contribué c. donner au roman, dans la littérature, la place maîtresse qu'il y occupe aujourd'hui. Ce genre de composition littéraire fut pour lui le moyen d'établir l'histoire du cœur humain, dont l'importance et la poésie échappent aux enregistreurs de faits.
Chaque siècle a eu ses grands hommes et ses grandes œuvres; le XIX", que l'on peut appeler un géant jnirmi les siècles, a eu Napoléon et ses victoires, il a enfanté Victor Hugo, le roi des
poètes; et, pour faire cortège à ces deux premières gloires -du temps présent, il a produit dans les sciences, les arts et la lilté- • rature, une multitude d'hommes de génie. A cette brillante phalange appartient Honoré de Balzac, dont l'œuvre est bien 9, la taille de l'époque dont elle retrace les mœurs, c'est-à-dire aussi grande, aussi forte, aussi mouvementée qu'elle. Balzac, romancier, a donc été avant tout peintre et historien de mœurs, oon œuvre est l'expression la plus vivante et la plus complète tl"" " notre société, refondue au creuset des révolutions, avec ses idées nouvelles, ses besoins, ses regrets, ses désirs, ses erreurs même et ses exagérations. Pour étudier les passions humaines et peindre les mœurs de son temps, l'inimitable Molière s'est servi de la comédie. Pour établir l'histoire vraie de son époque, pour faire revivre dans la postérité, en les jugeant avec l'autorité d'un Tacite, les caractères et les actes de ses contemporains, Saint-Simon a écrit jour par jour ses Mémoires, résultat d'une observation profonde et continue poussée jusqu'au génie. La forme littéraire employée par Balzac pour atteindre le même but est le roman, genre de composition autrefois secondaire, arrivé de nos jours à être synonyme d'étude de mœurs.
Avant Balzac et ses contemporains, certains des plus illustres prosateurs français, Voltaire, Rousseau, Bernardin de Saint- Pierre, et plus tard Chateaubriand et madame de Staël, ont bien composé plusieurs romans; mais pour eux ce genre d'ouvrage n'avait qu'une importance relative. Les romans de Voltaire sont plutôt des contes allégoriques, comme Candide où l'auteur raille avec esprit les dernières années du règne de Louis XV. Plus tard, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, madame de Stai'l, en haine d'un monde où tout attriste leur cœur et effarouche leur imagination, se réfugient un peu loin du monde et se passionnent pour la nature, au lieu d'étudier les sanglantes tragédies de la Révolution et les batailles de l'Empire. Dans leurs œuvres empreintes d'une philosophie triste, inquiète, se trouve en général une contemplation mélancolique du passé. Les quelques romans qu'ils ont produits sont plutôt des poèmes, que leur inspirent, comme à Rousseau, les beautés de la nature
pfîds' qtfe les faits de la société où ils ont vécu. Avec Balzac, George Sand, Stendhal, Dumas père, le roman commence à pretidre forme et à faire école. De tous ces écrivains, Balzac est le^remier qui ait fait atteindre au roman la valeur philosophîgue de rhisloirc. « Le roman, dit-il lui-même, incruste de
- s^Té en siècle d'immortels diamants la couronne poétique des pn")^ tîîi se cultivent les lettres. »
'"De 1827 à 1832 apparurent les premiers ouvrages du grand
.^écrivain. On était en plein dans la lutte des classiques et des romantiques. Malgré ses idées absolues en bien des choses, Balzac était un libéral dans la question des lettres. Il pensait avec Victor Hugo qu'il faut affranchir l'art de toute entrave; qu'imposer à l'esprit des règles; le circonscrire par des lois; donner un frein à l'inspiration, c'est-à-dire à ce qu'il y a chez l'homme de plus spontané, de plus intime, de plus individuel, c'est condamner l'art à une médiocrité fatale. Cette opinion, due chez Balzac en particulier à son désir insatiable de tout observer et de tout peindre, même les plus hideux tableaux du vice, a conduit le romancier à bien des erreurs que nous aurons l'occasion de signaler, mais qui ne peuvent néanmoins diminuer la grandeur de son œuvre. C'est bien l'oubli des lois immuables du beau, du vrai, et principalement de la morale en httérature, qui a amené de nos jours la plaie du naturalisme. Mais on a tort de reprocher à Balzac d'être la cause première de ce mal. Le maître ne peut être rendu responsable des erreurs de ceux qui se disent de son école sans en être. — Malgré un grand succès d'actualité dii à l'impression toute particulière que {iro- (liiil la lecture de ses romans, Balzac, quand il débuta dans le monde des lettres, ne concjuit pas tout de suite la première place. N'ayant encore que l'idée vague de son œuvre, il se bornait à traduire en écrits de toute sorte ses observations sur le monde, ses réflexions sur le propre état de son cœur et do son esprit, où grondaient au fond de lui-même, comme dans un volcan, toutes ses aspirations refoulées. Dans bien des Sccm's dr la vie privée on se contenta de retrouver chez l'auteur les procédés de composition de Walter Scott; dans hi Peau <lr Chngrin on
crut voir renaître l'originalité de Rabelais, le plus brillaîit et le plus subtil des conteurs philosophes. Mais du jour où se trouvèrent coordonnées les parties déjà publiées de son œuvre, à laquelle il donna le nom pompeux mais bien justifié de Comédie humaine, l'enthousiasme des contemporains ne connut plus de bornes. Ce monument, dans l'intérieur duquel on voit s'agiter l'homme entraîné par l'orage des passions, à tous les degrés de l'échelle sociale et à tous les âges, apparut gigantesque " aux yeux de tous et comme sorti d'un coup du cerveau de l'auteur. Ses imperfections même en accusèrent les beautés grandioses; le génie de Balzac fut proclamé. La magie étourdissante de son pinceau dans les descriptions, les portraits, la mise en scène; ses admirables digressions philosophiques dont la vérité frappe l'esprit comme la foudre, l'action des personnages d'une réalité saisissante, et, au service de cette imagination de «voyant», de cet esprit subtil d'analyse, un style chaud, coloré, ayant souvent avec la force d'un marteau d'enclume trop peu souci de la forme, telles sont les causes de linfluence décisive que Balzac a exercée sur l'avenir du roman,
La Comédie humaine a, selon le mot de Gautier, fasciné bien des disciples qui ont appelé l'auteur leur « Napoléon littéraire ». — A présent le roman, tel que l'a compris Balzac, est devenu la forme la plus prisée de la littérature contemporaine; celle qui, indépendamment du génie de l'écrivain, exerce le plus d'attrait sur les esprits de notre époque, parce que le roman, ainsi que le prouvent les scènes de la Comédie humaine, peut être à la fois un poème, une comédie, un drame, une œuvre d'histoire et de philosophie. En un mot, le roman est l'histoire des mœurs résultant de l'étude des passions, transportée du domaine do la philosophie dans celui de la littérature. Cette histoire embrassant tous les faits de la vie courante, on voit quelle place elle a ainsi conquise, grâce aux évolutions de l'esprit littéraire qui s'attache aujourd'hui à ce genre de production plus qu'à tout autre. Le nombre des romanciers s'accroit tous les jours; il semble qu'il n'y en aura jamais assez pour composer une histoire complète des mœurs contemporaines. On ne peut
pas plus épuiser les sujets que tarir l'Océan , car les mœurs des ~ spciétés, principalement au xix^ siècle, sont sujettes à de fréquents changements. Aucun génie d'écrivain n'est dans son genre plus complet que celui de Balzac. L'auteur de la Comédie humaine a été à la fois un profond philosophe et un adorable ^pe : philosophe, parce que son œuvre résume celles du moraïptty'du psychologue, du physiologiste; poète, par les couleurs d'une richesse incomparable dont son imagination revêt toutes choses. Balzac, philosophe, sait mettre à nu les plus secrets replis du cœur humain; il en explique les moindres mouvel'rients avec une perspicacité, une finesse d'analyse extrêmes; il s'entend en passion comme Cuvier et Dupuytren en anatomie et en médecine. Comme chacun d'eux dans leur science, arrivant, l'un, d'un fragment de squelette à reconstituer l'animal; l'autre, d'une tache imperceptible à déterminer une maladie; Balzac, d'un détail de figure ou de costume, d'un mouvement de la physionomie, conclut avec une lumineuse logique à l'ensemble d'un caractère ou à la mise à exécution d'une idée. Pour cela, il possède au plus haut degré ce qu'un de nos éminenls critiques, Sainte-Beuve, appelle le don d'assimilation. Balzac, fouillant l'âme d'un individu derrière son visage, se met en son lieu et place pour penser, sentir et agir comme le sujet qui l'occupe. Ce fait, dû à son extrême sensibilité, il le pousse jusqu'à l'exagération, à tel point qu'un jour, apercevant les ouvertures béantes de l'habit d'un « loqueteux », il s'arrêtait et se tàtait, éprouvant la sensation des mêmes déchirures. — Balzac, poète, cherche et trouve partout la poésie, aussi bien dans les paysages qu'il nous trace, dans les monuments des pays qu'il traverse, aussi bien dans les lieux et les objets servant de cadres ou d'accessoires à la vie de ses personnages que dans l'expression drs passions humaines, les fièvres de l'ambition, les transports do l'amour ou de la haine, les sublimités de la foi, les angoisses do la désespéraïu'x'. Bal/.a(; avail eu lui. ('(uicurrominciil avci- Ir don d'assimilation dont n(»us avons pni'lé, cette facullo bien i-aro du poète, qui consiste à s'abandonner à la force des impressions reçues en poussant par la pensée les sentiments à rexlrême. Kn
6 L'œUVRE DE BALZAC.
S 'imaginant certaines situations et s'y laissant aller, son cerveau lucide arrivait par la tension des nerfs, au cours de longues veilles, à une puissance d'intuition extraordinaire. Ses facultés d'entendement devenaient celles d'un véritable visionnaire, ce qui a fait donner à Balzac par certains critiques répitllete de «voyant». Quand un poète dépasse une certaine limite, cette manière de faire le mène à la folie ou tout au moins au désordre, à la désorganisation des idées; mais ce n'est point le cas pour Balzac. Une fois l'inspiration venue, fruit de ce travail de pensée persévérant, son grand bon sens pratique, son esprit essentiellement positif apparaissent de nouveau dans l'œuvre. Au cours de la Comédie humaine, si nous devons à l'imagination surexcitée de l'auteur, à son exquise mobilité d'impressions, d'admirables pages écrites avec le cœur, dont la lecture arrache des larmes, des scènes tragiques ou bouffonnes qui donnent le frisson ou provoquent le rire; si nous devons enfin au poète qui s'inspira de Gœthe et de lord Byron ces émotions inexprimables, ces mélancolies divines, qui nous lancent un moment dans l'infini et nous en dépouillent les voiles, nous devons aussi au philosophe de savants discours où sont expliquées les maximes des plus grands penseurs, des observations sans nombre sur l'âme et la matière qui résument la vraie science de la vie, des réflexions morales d'une haute sagesse sur la conduite de l'homme et des sociétés, enfin l'explication donnée avec un merveilleux naturel du mélange du bien et du mal dans l'humanité. Balzac, chercheur infatigable, épris de science expérimentale, va jusqu'à entrevoir les résultats possibles de la vérité démontrée de certaines hypothèses. Dans son érudition se condensent les patientes recherches et les découvertes partielles des plus mystérieux secrets de l'existence. En bien des cas, au point de vue psychologique surtout, il résout victorieusement le problème. — Il paraît y avoir contradiction ou (hi moins incompalibililé entre deux choses, à savoir que Balznc, ail pu, dans ses écrits, luiir à ràmc d'un poète le jugement d'un philosoplie. Celui qui étudie d'une façon abstraite les principes de toutes choses, même de celles du cœur, semljle
être peu habile à composer l'intrigue du roman et à nous en montrer les admirables scènes dans une action soutenue des personnages, un dialogue attachant et animé. Mais c'est pré- -cisément dans la réunion de ces deux qualités, poussées paral- "tèlement au plus haut degré, que consiste le génie particulier ,^.BcUzac. De là vient ce fait étrange mais indéniable de l'idolâtrie qu'il provoque chez ceux qui savent bien le goûter : - rame des personnages de la Comédie humaine pénètre à la fois 'p9|f-plusieurs côtés dans la nôtre, nous accablant de leur supériorité sur leurs similaires du monde réel, supériorité exagérée, dont l'auteur a été plus qu'on ne pense la première dupe, exactement comme ces ouvriers aux regards desquels échappe la grandeur de l'œuvre qu'ils ont produite. Aussi, Sainte-Beuve .-'cic-w^"t-il' ^i*- fort justement qu'il ne connaît pas d'écrivain dont l'ac- ■' tion soit plus profonde sur l'esprit du lecteur et qui sache en remuer le cœur avec plus de force. Or, Sainte-Beuve est un juge aussi compétent qu'impartial ; on voit par lui que la Comédie humaine déroute un tant soit peu les plus fins critiques, ne laissant relativement qu'un petit nombre de fautes à signaler à côté des beautés qu'elle offre, beautés attirantes, même quand le serpent de l'immoralité se cache sous leurs fleurs. Dans la dualité du génie de Balzac réside encore le secret de l'énorme distance qui sépare de lui ses prédécesseurs dans le roman, ses contemporains et plus tard ses imitateurs. En effet, on a beau dire que les monirs d'une société changent tous les vingt ans, les passions humaines sont éternelles. Si les costumes subissent les caprices de la mode, le corps de l'homme reste le même; si la manière d'être des individus varie suivant les progrès de la civilisation, si de fréquentes révolutions font se sucgider les unes aux autres les formes de gouvernement, les lois qui régissent le cfeur de l'homme dans ses joies et dans ses souffrances, dans SCS qualités et dans ses vices restent immuables, ainsi que les principes fondamentaux (pii retient les rapports de rhomnie avec la nature et des sociétés avec l'honime. — Pour faire l'histoire des mœurs, il suffit donc de changer à temps les costumes et les modes qui passent, rechercher avant tout les causes maté-
rielles et morales qui engendrent la diversité des actes en en formant la logique, et remonter jusqu'aux principes mèm^s de ces causes. Dans chaque siècle, les caractères des personnes . et des choses peuvent se réduire à quelques types uniques. On ne doit pas se contenter de raconter et de juger seulement les faits, il faut encore évoquer, ressusciter les quelques types immortels de la vie courante. Enfin, tout en cherchant à produire dans le roman le vrai de la réalité, on doit toujours s'atla- , cher à l'éclairer par le vraisemblable, toutes les fois que la pas • : sion de Fart entraîne fatalement à décrire l'idéal du sujet observé. C'est là tout le plan de l'œuvre de Balzac, plan gigantesque qu'aucun écrivain n'a pu depuis concevoir comme lui, ou du moins mettre à exécution. — L'étude de mœurs, telle que la comprend Balzac, consiste en effet bien plus dans l'analyse des passions que dans le récit des faits qui en résultent. Ces faits sont innombrables et diffèrent de formes malgré leurs causes communes. Il faudrait, pour en faire la synthèse, recommencer l'histoire du monde avec celle de chaque individu et de chaque peuple; c'est pourquoi la partie essentielle de l'œuvre de Balzac, celle qu'il nous est donné d'admirer le plus, c'est l'œuvre philosophique, reproduction savante de la vie humaine avec ses folies et ses misères, ses triomphes et ses revers, ses joies et ses souffrances, où se condensent, sous la forme vaste du roman, psychologie, physiologie, esthétique et morale. Pour nous, ce (|ui importe chez l'écrivain c'est que son œuvre dérive d'une idée générale, une idée qui intéresse, qui profite, une idée vraie surtout. Voilà la base du livre. Bien des romanciers contemporains, qui se disent de l'école de Balzac, ont omis l'idée générale de la pî^ssion, cette base de l'étude de mœurs. Dédaignant le principe pour le fait, ils relèguent l'analyse de l'âme au second plan pour placer l'intrigue au premier. Ils s'appliquent à ne nous montrer que des personnages tout d'acliinlité ou le plus souvent dcsexceplions,à coup sûr intéressantes, mais de l'étude desquelles on ne peut conclure rien de grand ni d'exact, l'oiir faire d'après ce système toute l'histoire des nueiirs, il faudrait écrire la vie de chacun. Balzac n'a pas i)rocédé ainsi. Il s'est, avant tout,
préoccupé des idées, ramenant le roman moderne à sa véritable foriflf^'ui est la peinture de la vie réelle avec son éternelle loi i4e Combat et de souffrance; il a généralisé la pensée et le fait, il a j^it œuvre de philosophe, en un mot, en traitant le roman avec Une hauteur de vue inconnue à ses prédécesseurs. Aussi, est-il «assuré de vivre autant que Thucydide et Aristophane, Tacite et Juvénal, Rabelais et La Bruyère, Saint-Simon, Molière, Shakespeare, Walter Scott, et en général tous les écrivains illustrés qui, dans l'histoire, le roman, la comédie ou le drame, ont cherché à déterminer par l'étude des mœurs et des passions, les forces génératrices de l'action dans la vie de l'homme. . Lorsque Molière a fait -Z^on Juan^ il n'a pas exactement copié un des jeunes seigneurs de la cour de Louis XIV, dont plusieurs auraient pu lui servir de modèle. S'il eût fait ainsi, sa pièce aurait certes joui d'une grande vogue momentanée, d'autant plus grande par l'actualité et l'authenticité même du personnage. Mais non, l'illustre auteur a préféré créer avec l'habit seulement d'un gentilhomme d'alors, un type immortel qui fût de tous les temps et de tous les âges. Don Juan est l'éternelle histoire de l'homme dans son besoin d'aimer, la plus forte peut-être des passions par la puissance sans égale des désirs qu'elle inspire. Si Molière, avec son habileté ordinaire, nous eût raconté des intrigues de cour sans généraliser l'idée qui préside à la conduite de son héros, son œuvre n'aurait eu aucune portée, et l'écho de son succès dans le temps ne serait peut-être pas parvenu jusqu'à nos oreilles. Lorsque Shakespeare a enfanté son terrible personnage d'Hamlet, ce n'est pas l'amant d'Ophélie ni le fils du roi de Danemark vengeant le meurtre de son père que l'auteur a voulu nous montrer. Non! llamlet, c'est l'âme humaine hideusement ravagée par la pensée la plus désorganisatricc qui soit au monde, le doute. Combien de personnages de la Comédie humaine sont à rapprocher de ces immenses figures dont le type est constant et universel et que le génie incomparable d'un Molière ou d'un Shakespeare fait revivre dans une œuvre littéraire! Nous aurons tout Ji l'heure, en entrant dans l'analyse même de l'o-uvrc, l'occasion de les signaler.
Par les types généralisés de ses romans, Balzac sera peut-^être aussi grand dans son siècle que Molière et Shakespeare le aont dans le leur par les types allégoriques de leurs drames ou comédies. Le fond de l'œuvre de Balzac est éternellement vrai,)Comraê les personnages qui en font partie ; c'est ce qui en assure la gloire immortelle; on peut même dire que Balzac, grâce à l'étendue et au mode de division de la Comédie humaine, dont les différentes parties sont unies par un lien constant, a été plus complet -que tous ses prédécesseurs dans l'étude des passions humaines.
Certes, pour peindre tous les effets sociaux d'une époque, il faut plusieurs romanciers de grand talent; mais tous dans cette lâche ne peuvent apporter le même génie perspicace, la même patience d'analyse, les mêmes facultés de critique, de moraliste et surtout la même méthode. A un siècle comme le nôtre qui, par ses innombrables magnificences collectives, ses efforts de rénovation en tout genre, ses tentatives immenses, ses merveilleuses découvertes, la science et le génie de ses fils, aura la plus grande place marquée au répertoire du temps, il fallait un Balzac qui en rende l'histoire vivante. A notre société moderne transformée, si pleine de chercheurs d'idées, inquiets de connaître les vrais principes de tout, poursuivant avec une ardeur fébrile sur toutes les routes à la fois la satisfaction de besoins nouveaux, l'accomplissement de rêves glorieux et d'aspirations généreuses; à cette société marchant d'après une loi suprême, le progrès, qui l'éclay'e, la domine et en est comme le résumé, un peintre tel que Balzac était indispensable, qui sût photographier pour ainsi dire son époque et l'évoquer ensuite devant la postérité dans tout le puissant coloris de sa vie à outrance. L'œuvre de Balzac est, pour le xix" siècle, ce que les Mémoii'cs de Saint-Simon et les comédies de Molière ont été pour le siècle de Louis XIV, les romans de Waltcr Scott pour le moyen âge, les Annales de Tacite pour Rome.
Maintenant, au point de vue purement littéraire, la grande conquête de Balzac, celle qui donne à son génie sa plus forte part de renommée, c'est l'introduction du vrai absolu dans l'art. Autrement dit, par l'importance capitale que Balzac attribue aux
forutS'de tableaux, aux cadres où se meuvent les personnages, aux* descriptions de lieux et à la mise en scène ; par la peinture saisissante des situations réelles, du jour vrai où nous sont prés|W)té3j|es héros du livre avec tous les accessoires de costume et ^çmaBÎère d'être admirablement en rapport avec le caractère de .raidividu, sa profession, son rang dans le monde; par toutes .■abe images enfin, fidèle reproduction des choses de la vie et qui 'fDnt 'comme les assises de la Comédie humaine, Balzac peut être ajustement appelé le père du « réalisme ». 'Nous venons de prononcer un mot nouveau, fort peu connu de Balzac lui-même, et qui n'était peut-être pas encore employé de son temps. L'histoire des lettres subissant la loi commune du progrès doit aujourd'hui admettre dans son dictionnaire le vocable qui définit le genre de littérature le plus universellement répandu de nos jours. On doit entendre ici par réalisme, bien plus la méthode même de composition des sujets avec ses règles spéciales que le principe philosophique d'un système absolu appliqué à l'art. Balzac, avons-nous dit, a recherché le vrai dans l'art, mais pas toujours, et surtout exclusivement le réel qui difTère si souvent du vrai. « La ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre, » disons-nous, la chose est vraie, notre entendement la reconnaît pour telle; mais quittons le domaine de la pensée et voyons dans la réalité. Est-il toujours possible de mener une ligne droite entre deux points? Non. Le plus court chemin, au moment où nous parlons, est bien loin d'être entre deux points pris au hasard la ligne droite. Le vrai n'est donc pas toujours réel. Une vérité d'ordre inlellectuel rencontre des contradictions sans nondjre dans la réalité du monde physique. Ainsi donc, la qualité de « réaliste » prise dans le sens absolu du mol, attribuée à l'écrivain (pii. comme Balzac, raconte des choses vraies, n'est pas toujours d'une rigoureuse exactitude. Au point de vue philosophique, le réalisme de Balzac est tout relatif; au point de vue de sa manière d'écrire, c'est un genre nouvrau i|ue l'on ap[)ellc <( réalisme », Hiinpliîincnl parce qu'il exprime l'opinion (|u'ont (le l'auteur ceux qui ont invente le mol; et c'est peut-être un
tort. Quoi qu'il en soit, le nom de « réaliste >> étant donné par l'opinion publique à un groupe nombreux d'écrivains de talent qui s'inspirent de la tradition de Balzac et de sa méthode, le devoir du critique est d'avouer l'influence })répondérante de l'auteur de la Comédie humaine sur le roman contemporain et de le considérer comme le véritable chef d'école du « réalisme » en littérature.
Nous ne saurions nous abstenir de déterminer dans quelle^' limites Balzac a été réaliste. Avant lui, deux auteurs illustres ont marqué dans notre histoire littéraire la première étape du siècle. Ce sont Chateaubriand et madame de Staël. Tous deux ont exprimé au plus haut degré la poésie des sentiments pris tels qu'ils sont dans la nature humaine, sans être modifiés ou contrariés par les faits matériels de l'existence; ils ont analysé les passions avec une puissance d'intuition égale à celle de Balzac, mais sans jamais faire l'application directe de leur étude à la représentation matérielle de la vie de l'homme. Ces deux écrivains sont remarquablement vrais dans leurs œuvres, mais ils sont essentiellement idéalistes. Ce que Balzac et beaucoup de ses contemporains considéraient comme la pierre fondamentale du roman, c'est-à-dire la reproduction des réalités de la vie d'où se dégagent aussi bien que des études de la nature et la poésie et l'analyse philosophique des sentiments, était dédaigné par Chateaubriand et madame de Staël. Cette comparaison suffit à bien faire comprendre la différence de deux genres de littérature qui tendent au même but par des voies diverses.
Les premiers ont analysé les faits dans leur entendement; les seconds ont peint ce qu'ils ont vu. Les uns et les autres, par leur manière de faire différente, nous ont donné une étude vraie et attachante du cœur humain, étude qui est le résumé de leurs œuvres. Manieur d'idées générales aussi bien (pic le plus foit des idéalistes, Balzac, d'un fait particulier réel, observé dans la vie d'un homme, puis transporté dans un écrit sous son jour le plus impressionnant, concluait à la cause déterminante du fait, (|ui est la passion qu'engendre elle-même la pensée. Il nous montre ,môme celle cause agissant et les rapports multiples existant
-teiî&'e le fait et l'idée. Après ce travail d'analyse, il généralisait,
côflfâensait pour ainsi dire ses observations, et de cette synthèse
ressortait la loi, la morale du fait étudié. Nous retrouverons tout
à rijeure cette division du travail dans le plan même de la
p:^médie humaine. Avant Balzac, on faisait le plus possible abs-
'"^'^fetion des faits dans le roman pour n'étudier que l'idée. Le çMjltat était le même, mais l'oeuvre du philosophe idéaliste se iTOuvait être bien moins attachante que celle du romancier. Rien ne frappe comme la réalité et, mieux qu'aucun autre, Balzac l'a "démontré dans ses livres. Maintenant, il reste à savoir si, au point de vue des règles de l'esthétique et de la morale, un écrivain, un artiste ont le droit de traduire en œuvre d'art tout ce qui les impressionne vivement dans la vie réelle. Oui, ce droit
j^ N^st acquis à l'artiste et à l'écrivain, et c'est précisément dans son application que consiste le réalisme de Balzac. Certains critiques voudraient que le vrai caractère du roman soit de négliger les faits sous prétexte de mieux étudier les mouvements de l'àme. Balzac s'est attaché à expliquer les premiers par les seconds. Des idéalistes voudraient encore que l'on étudiât avant tout l'action intérieure de l'àme sur elle-même, lorsque, sur les ailes de l'imagination ou de la passion, elle prend son essor loin des choses réelles et positives. Excepté dans certains de ses contes philosophiques : J^ouis Lambert^ Séraphila, V Enfant maudit, ce n'est pas évidemment sur cette scène idéale que Balzac transporte ses personnages. Il ne fait pas toujours de la psychologie savante; il retrace avant tout les mouvements simples de l'àme, ceux que produit les premiers l'effet des situations de l'individu, mouvements dont se compose le caractère et d'où résulte au cours de l'existence la conduite réelle. Voilà, répétons-nous, en quoi consiste le réalisme de Balzac, s'il est juste toutefois d'appeler de ce nom la recherche du vrai dans l'étude du cœur humain, par opposition au système de ceux qui inventent les sentiments ou nous les montrent sous un jour impossible. En littérature, Balzac n'exclut pas de son œuvre les choses de la mcta[)hysique; mais bien rarement procède-t-il comme certains romanciers (jui, nourris d'illusions, s'isolent des réalités et, sous
prétexte de ne suivre que les règles du beau, vivent dans l'idéal de leurs sentiments. Non, Balzac fait accorder naturellement et sans efTort la vie de ses personnages avec les sentiments qu'ils expriment. Il y a toujours dans le langage qu'il leur fait tenir, quelque élevé qu'il puisse être, quelque chose de positif et d'^as-sure qui n'en pénètre pas moins le lecteur, l'émeut et l'entraîné'.;:
A propos de morale, n'oublions pas de dire que beaucoup^ d'écrivains idéalistes dans leur manière d'étudier l'àme humaine, sans pratiquer le contrôle des sentiments par les faits, arrivent à persuader que les passions sont fatalement irrésistibles. Il èemblerait ainsi qu'il n'existe aucun frein pour les combattre. Rien n'est plus dangereux que ce système. Nous en avons un funeste exemple dans l'œuvre de Jean-Jacques Rousseau. Au point de vue de l'art, ce maître des idéalistes a su donner à ses lecteurs de fortes émotions en exprimant des sentiments sincères; mais, sous des formes neuves et attachantes, il a su cacher des principes abstraits, dont l'influence bien ou mal comprise n'est pas toujours conforme au caractère et au progrès de la liberté moderne, ce qui a fait dire à Benjamin Constant qu'aucune erreur de publiciste n'a causé plus de mal que la métaphysique de Rousseau. Nous verrons, dans les Études philosophiques de la Comédie humaine, comment Balzac démontre précisément la désorganisation produite dans l'individu ou la société par l'action constante de l'idée abstraite.
On voit bien ce qu'il faut entendre par le réalisme du maître. C'est surtout un excellent mode de composition littéraire à opposera la méthode de ces écrivains qui, à force de vivre dans les nuages de l'idéal ou de l'exception, nous accablent d'utopies pernicieuses et de paradoxes. Notre siècle a produit pas mal d'utopistes, mais les erreurs même de ces gens accusent les progrès (juc l'on fait d'autre part vers la lumière. Le bon sens public se révolte contre eux. Rarement Balzac a manqué de bon sens dans son oeuvre.
Le réalismi^ pur, en tant (jue principe d'une école dans les lettres, semble consister pour quchjucs-uns à ne décrire exchisivcment que des scènes de la vie réelle, où l'imagination est réduite
aitt j^Aimum de ce qu'elle peut produire, et où la matière même d^esîaits excluant toute poésie doit primer l'étude de la pensée qui les provoque. Hâtons-nous de dire que ce principe, auquel s'applique plus rationnellement qu'à tout autre le nom de réalisme, n'a jamais été celui d'un écrivain tel que Balzac. L'ima- ■0^MaiXïon de Balzac, qui n'exclut nullement l'importance donnée '*^ l'étude de la réalité, est la qualité première de son génie si ••^gj^jççQnnel. Sans la puissance d'évocation incomparable de cette ^^'implgination, Balzac n'eût jamais fait la Comédie humaine. Cela revient à dire que celui que l'on appelle « chef de l'école réaliste » avait un idéal de toutes les choses réelles. Or, la peinture de l'idéal entraîne fatalement l'écrivain hors du réel, ce qui prouve que Balzac, tout en restant vrai, était moins réaliste qu'on ne veut bien le dire. Et comment pouvait-il en être autrement? Quand un poète décrit le beau, ne faut-il pas qu'il aille jusqu'à l'idéal? Quoi de plus logique que l'exagération dans ce sens? Il était impossible à un philosophe essentiellement spiritualiste, tel que Balzac, de laisser dans son œuvre le sensualisme et la matière dominer l'idée. Aussi les écarts de son imagination dépassent-ils quelquefois la mesure. Nous nous garderons de lui en faire un reproche; car, il faut qu'on le sache bien, c'est purement une passion d'artiste qui cause les entraînements de Balzac hors du réel, exactement comme chez un peintre qui, trop amoureux de son art ou trop nourri d'idéal, peint plus beau que nature le portrait qu'il a sous les yeux. Il est bon d'ajouter qu'un tableau de genre ou un paysage ne valent jamais, quel que soit le talent du peintre, soit le groupe vivant, soit le coin du monde représentés. En littérature, les scènes de la vie courante et les lieux où elles se passent sont pour l'écrivain autant de tableaux de genre et de paysages, qu'il doit repi-ésenler aussi fidèlement que possible sans forcer l'attitude cl la physionomie des personnages, la couleur et le dessin des objets. Ce que nous disons pour excuser Balzac ne i)eut donc s'ap[)li([uer qu'à ses portraits ou à ses études de caractère. Quant aux paysages, c'est-à-dire les descriptions et les cadres où se préparc la mise en scène, personne mieux que Balzac ncn sait rendre le ton et la couleur propres.
Quand il s'agit de faire le fond d'un tableau où doit se passer une scène quelconque, Balzac montre plus de talent que le plus habile des peintres, et on peut, pour cela, le proclamer hardiment le Rubens de la littérature.
Du reste, même dans le domaine allégorique de la fantaisie pure qu'il aborde dans certaines parties de son œuvre, Balzac , conserve la logique du vraisemblable. Ce qu'il invente choque.; rarement l'esprit du lecteur; et quand cela serait, on doit ii>i pardonner, tant il est grand par la profondeur des idées, sa«^ poésie, sa science incomparable d'analyse, les splendeurs de la mise en scène et les couleurs vivantes du style, qui mettent en relief les plus petits détails et y découvrent un monde de pensées sublimes.
En parlant du droit que nous reconnaissons au romancier d'écrire tout ce qui l'impressionne, à condition de faire œuvre d'art et de bon goût, nous ne pouvons passer sous silence le reproche d'immoralité, le plus banal de tous, fait à l'œuvre de Balzac. Nous avons déjà vu quels écueils peuvent côtoyer les purs idéalistes, ceu.x qui, comme Rousseau et tant d'autres, ont le plus de prétention à ne représenter que le beau. En quoi la Comédie humaine peut-elle avoir un côté immoral? A notre avis, l'immoralité dans l'œuvre de Balzac ne peut exister que dans des détails d'ordre tout à fait secondaire auxquels doit s'arrêter fort peu une critique d'ordre élevé. Les critiques sont tous très ingénieux-, ils excellent à découvrir le fort et le faible d'une œuvre, mais, hélas! ils sont parfois sévères jusqu'à l'injustice.
<( La littérature, a dit un de ces critiques, doit, dans l'ordre social, témoigner de l'immutabilité des principes du beau, du juste et de l'honnête, au milieu des transformations successives qui se produisent dans le développement des civilisations. L'écrivain doit percevoir le vrai à travers le beau par l'observation morale, comme le savant le cherche dans l'étude des faits et des lois physiques. » Qu'a donc fait Balzac, sinon percevoir pur l'observation le vrai à travers le beau? Seulement, que doit-on entendre par le beau? De l'avis de Balzac et de bien d'autres, toute chose observée,- dont on peut faire une œuvre
d'actf^it partie du beau. N'est-ce pas là une démonstration vic- ■;;"t6rieuçe du grand principe du divin Platon : Le beau est la splendeur du vrai ? Mais Balzac a peint le vice, c'est-à-dire le laid, sous des couleurs brillantes. Le vice est fort laid pour la momie, nous en convenons; mais dans la vie réelle, quand il tfëct^le des passions, on ne saurait l'empêcher de revêtir ces ^i^^fleurs brillantes, et de prendre une forme d'autant plus aimable qu'il veut être plus sûr du succès de ses séductions. Balzac ne fait certes pas l'apologie du vice, mais il ne peut le montrer autrement qu'il n'est, suivant les situations dans lesquelles il joue un rôle. Quant à s'abstenir de parler du vice et du mal en général, la chose est impossible à un écrivain consciencieux. Sous le vain prétexte de tort à la morale, on ne doit jamais en littérature oublier la loi des contrastes, loi nécsssaire, d'après laquelle la vertu ne ressort que par la peinture vraie du vice. L'opposition de deux forces en présence fait, au gré de l'auteur, triompher Tune ou l'autre, et nous aurons le soin de constater, en parcourant la Comédie humaine, que, dans la pensée de l'auteur, la peinture du vice, avec ou sans masque, porte peu atteinte aux lois éternelles de Dieu, de la morale et de l'intolligence, qui sont le résumé des principes mêmes de l'œuvre. Si la morale est l'âme de la littérature, la nécessité des contrastes en est la première loi, et la critique ne saurait l'oublier sous peine de passer pour stupide. Il n'y a que les esprits chagrins ou envieux (jui puissent faire à Balzac le reproche d'immoralité. Certes, la Comédie humaine ne doit pas, plus qu'un traité de philosophie, être donnée en lecture à l'intelligence précoce mais inexpérimentée de l'adolescent. L'exposition nécessaire de certains tableaux impurs, de même que l'enseignement des principes de toute chose, agissant sur un esprit encore neuf, que n'a pas formé la vue des réalités de l'existence, peuvent inspirer la tentation de mal faire. Mais, en dehors de ce cas soumis à l'autorité de ceux qui dirigent l'éducation, la leclure de la (ioniedie humaine ne peut être (jiic très prolilahlc, car elle est la science même do la vie, et l'auteur ne n^'glige jamais d'y de Unir la inoral»^ des actes.
Balzac est (pardonnez-nous ce barbarisme) un des phis-forts ouvi'eurs d'intelligence qui soit au monde. Quand on l'a lu', oii a acquis, en même temps que le plaisir d'émotions fortes ou généreuses, une somme considérable d'expérience, de laquell^e'on peut se servir pour améliorer sa conduite d'après les grands enseignements philosophiques qui abondent dans l'œuvre.
Qu'on nous permette d'établir à présent un semblant de com- , paraison entre le réalisme contemporain et celui de Balzac, lia différence est grande, malgré bien des points communs qui sont les principes mêmes édictés par le maître, ou bien encore les moyens de composition indiqués par lui pour les œuvres du même genre. Cette comparaison achèvera de faire ressortir le caractère général de la Comédie humaine, que nous venons d'esquisser. 4:
C'est en proclamant Balzac chef d'école, et en remontant jus^ qu'à lui, que plusieurs critiques arrivent le plus naturellement du monde à le rendre responsable des erreurs et des exagérations d'un certain nombre d'écrivains qui veulent passer à tout prix pour ses continuateurs ou ses élèves. Certes, nous l'avons déjà prouvé, l'influence de Balzac sur le roman contemporain est indéniable, mais cette influence, que l'on retrouve plus ou moins chez tous nos jeunes romanciers, a généralement été bien comprise. Actuellement, un groupe nombreux d'écrivains sympathiques s'inspirent, pour étudier les mœurs nouvelles et les progrès de la deuxième moitié de notre siècle, de la méthode de Balzac améliorée par la critique. Gracieux poêles ou profonds moralistes (ils sont quelquefois l'un et l'autre), ils ont des qualités de forme supérieures peut-être à celles du maître, et dans lesquelles l'élégance et l'harmonie du style l'emportent sur la force. Quelques-uns même, plus amoureux d'idéal que d'autres, tout en continuant à observer les lails do la vie réelle, se rapprochent un peu plus de la nature à la manière de Bernardin de Saint-Pierre et nous racontent les plus gracieuses idylles que puisse produire le sol ingrat do la réalilé. Mais, à côté de celle noble phalange d'esprits éclairés que guide vraiment le senlinicnl du beau, nous subissons les œuvres odieuses de ceu.K
(nii3o|lt voulu dépasser Balzac en réalisme. Ceux-là, el ils sont, , hél^ les plus nombreux, ont fondé une école nouvelle à laquelle ils ont donné le nom de « naturalisme ». Cela veutil dire qu'ils se proposent de n'étudier que la nature ? A ce compte-là, Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand ont été des écrivains naturalistes; mais leur genre est loin d'être celui des naturalistes du jour. Ceux-ci semblent avoir pris à tâche de peindre en effet la nature, mais dans ce qu'elle a de hideux, de répugnant et de bas, toutes choses dont on ne peut faire œuvre d'art. Tous ne revendiquent pas, et ils ont raison, la paternité de Balzac pour l'espèce de littérature qu'ils ont inaugurée. Si Fauteur de la Comédie humaine pouvait revivre, il les désavouerait sûrement et les poursuivrait peut-être dans un complément de son œuvre d'un lourd anathème, ainsi qu'il l'a déjà fait pour ceux des écrivains de son temps qui vendaient leur plume. Nous gommes avec eux bien loin de George Sand, Stendhal, Mérimée, About. On a même dépassé Flaubert et les frères de Concourt. Nous nous abstenons de faire la critique de ces deux derniers, car, l)ien qu'inférieurs à Balzac, leur talent ressemble au sien : mais nous affirmons que ce sont eux les vrais chefs d'école du naturalisme, qui par la peinture exagérée du caractère de leurs personnages ont vraiment autorisé leurs continuateurs à s'affranchir de toute règle. Certaines tendances de l'esprit du siècle sont venues s'ajouter à l'influence de Gustave Flaubert et des Concourt pour produire le naturalisme. L'œuvre de Balzac entre donc [lour bien peu dans les causes génératrices de cette partie de la Httérature contemporaine, contre laquelle réagissent avec succès les écrivains psychologiste?, vrais continuateurs ceux-là des traditions de la Comédie humaine que leur talent tran-l'orme et renouvelle au gré de la société actuelle.
En somme, ce sont précisément les prétentions exclusives de réalisme manifestées par les naturalistes du jour (jui gâtent toutes leurs œuvres. Nous avons vu que ce réalisme pur n'est [)as du tout l'idéi^ de Balzac. li'imagination de ces nouveaux romanciers est niati'i'iaH.stc ('(Miinie leur |)hiIosophie. (^.e (pii d(jmine en eux, c'est unii|ii(MuiMit la chaleur îles sens. Leur
st^'le coloré, sanguin, brutal, plein de crudité et d'effronterie, n'a rien de cette beauté morale et intellectuelle qui, à travers les actes, doit reproduire comme dans Balzac les plus intéressantes abstractions de l'âme. Chez eux, tout parle au corps. Ils n'ont qu'un point de commun avec Balzac : c'est que leur poétique de mise en scène prodigue la réalité jusqu'à la minutie, et encore y mêlent-ils la déclamation. Quant à leurs jugements philosophiques, ils sont outrés et dépassent la nature, en ufc tendant toujours y ramener. Prenant dans les intrigues de leurs romans l'insipide ou l'odieux pour le naturel, ils y ajoutent le jargon et l'emphase. En voulant faire école et créer quelque chose de nouveau dans la peinture de la vie, ils ne font que ramasser ce qu'ont précisément dédaigné Balzac et ses contemporains. Dans leurs œuvres de théâtre, ils ont transformé en théories de purs expédients, nés de leur défaut d'invention dramatique. Ce qu'il y a de plus fort, c'est qu'ils sont arrivés à ériger le naturalisme en dogme. Il semble ressortir de leurs thèses que l'action indélinie de la matière produit seule tous les phénomènes de la vie de leurs personnages. Dans l'ordre moral, ils ne sauraient être trop blâmés, car ils font servir la chaleur même de l'imagination et un talent qu'on ne saurait leur contester au ravalement de l'homme, en faisant presque l'apologie de ses mauvaises passions, au lieu de montrer la voie du devoir pour les combattre. Sous le rapport du goût ils ne pèchent pas moins, car ils donnent l'exemple funeste de se passer â la fois de la façon la plus absolue de raison et de pudeur.
En pénétrant au conu' même de la mnjeure partie des romans de Balzac, nous établirons des comparaisons avec ceux des auteurs contemporains qui ont traité des sujets analogues. De ce parallèle ressortira plus vigoureusement le caractère propre de l'ojuvre, en même temps que nous chercherons à découvrir la pensée intime de l'auteur dans ses principaux livres.
[NTRODUCTION