DIVISION DE L'ŒUVRE
La Comédie humaine peut être comparée à un édifice de proportions gigantesques divisé en nombreux corps de logis. Balzac n'a pas conçu le plan général de l'œuvre dès le début de sa carrière d'écrivain. Se sentant la puissance de créer, il s'inspira pour faire ses premiers romans de la même méthode que AValter Scott pour peindre le moyen âge. Il accumula dans le vaste chantier qu'embrassait son génie des matériaux sans nombre, sans se préoccuper immédiatement de la place que chaque pierre devrait un jour occuper dans l'édifice. Plus lard, frappé (lu manque de liens apparents dans l'œuvre du romancier écossais qu'il prenait pour modèle, Balzac conçut l'idée vraiment géniale de coordonner les ditrérenlcs parties de son élude générale sur l;i société moderne. Il voulut établir un classement rationnel de ses œuvres suivant les priiici[)cs qui les ont produites, assigner à chaque livre une place dans l'ensomMe d'après la diversité des pensées intimes qui en sont la sikmco, et donner enfin à cet ensemble un lilrc qui en résumai l'origine, les principes, la raison d'être et les conclusions. Ue là
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celte magnifique division de l'œuvre de Balzac en trois parties principales.
La première, la plus considérable de toutes, qui est comme- le fondement des deux autres, porte le nom à' Études de mœurs. D'une manière générale on peut dire que ces études sont Vhh-. toire à peu près complète de la société moderne dans la miiilîplicité de ses effets.
La deuxième partie de la Comédie humaine comprend, i» Études philosophiques. Après nous avoir peint la vie humaine dans toutes ses phases, l'auteur a jugé nécessaire de chercher à en expliquer les causes. Dans les études philosophiques, tout en conservant à ses livres la forme de l'étude de mœurs, Balzap s'attache plus spécialement à nous montrer quels rapports existent entre le fait humain et l'idée qui l'a produit. Là se découvrent les raisons hypothétiques de presque tous les phénomènes accomplis par la pensée, la volonté et le travail de l'homme.
Les Études analytique?, forment la troisième partie de l'œuvre. Des causes qui produisent la vie, Balzac remonte aux principes mêmes de ces causes, aux lois éternelles de la nature qui régissent tous les actes, créent les rapports entre l'homme et la société; lois immuables qui émanent de Dieu môme. Les études analytiques sont la Métaphysique de la Comédie humaine dont les études de mœurs sont la Morale, les études philosophiques, la Psychologie, et le génie de l'auteur la Logique.
Ainsi se trouve édifiée cette œuvre immense, à laquelle Balzac a cru devoir donner le nom de Comédie humaine. C'est « histoire humaine » qu'il eût fallu dire. Ne voyons-nous pas s'agiter dans tous les recoins de l'édifice, dans ses bas-fonds comme aux sommets les plus élevés, les principaux types de l'humanité tout (litière? Comédie humaine ! Balzac avait bien des raisons pour nommer ainsi son œuvre. Eu eiïet, pour ne citer qu'un exemple, de môme que l'ambition des hommes d'Ktat se cache derrière les nécessités de la politique, de même les passions en gèiiér.il, (pii sont le vrai mobile des actions de l'homme, sont presque toujours Iciuies secrètes dans chaque indiviilu, sous les
d^ljroE^ de mille espèces qu'a créés la formation des sociétés et qu'a: proportionnellement augmentés le degré de civilisation des
, [leuples. Dans l'œuvre profondément philosophique de Balzac, oîi ^ont analysés les caractères des peuples et des individus, tt)iites les passions humaines sont vues derrière leur masque '.
ïr-3[W<îçest la raison du titre de l'œuvre. ^La Comédie humaine est donc un monde fictif, image vivante jTreel, mis en parallèle avec lui, qui a, selon le mot de l'auteur, ■ses ffispèces sociales comme le monde animal a ses espèces zoologiques, avec leur vie, leur caractère, leurs mœurs, leurs lois, leur histoire propres. C'est le drame le plus attachant de tous, joué sur la scène terrestre par les trois ou quatre mille « personnages-types » qui composent le fond de la société dans une grande époque. Et avec quelle vigueur sont créés tous ces rôles, avec quel art et quelle vérité ils sont remplis, depuis les plus grands jusqu'aux plus infimes, depuis les rôles uniques de héros dépassant le niveau de la foule, jusqu'à ceux de ces masses mouvantes qui se ruent les unes sur les autres et que dirigent en tout temps les lois secrètes de la Providence. C'est la remarquable unité de composition de ce drame qui fait produire à l'auteur ces personnages logiques revenant à chaque instant se mêler aux actions des difi'érents livres, caractères bien définis, toujours semblables à eux-mêmes dans le moule que leur a fabriqué le créateur, vivant conséquents avec leur nature sans dévier d'une ligne de la voie qu'ils se sont tracée. Ici, les gens sont classés en bons ou mauvais, riches ou pauvres, heureux ou malheureux, intelligents ou bêtes, honnêtes ou gredins, ambitieux ou [diilosoplies; et successivement défilent sous les yeux du spectateur ébloui, nobles, bourgeois et roturiers, hommes des villes ou campagnards, et toute la série des rôles sociaux : prêtres, magistrats, militaires, artistes, savants, poètes, commerrants, ouvriers, domestiques, tous marqués dès leur entrée on
1. \a' pi'i'iiiiiT lilrc (Ioiiih'", ciH833-l8H7, par Balzac Ji SOS œuvres rriinies, fut Élwlrs (le mœurs (tu A'/.Y" siècle. C'est le manpiis Auguste île Helloy, son ami, ipii Irouva, pour l'onsenilile de ses ouvrages, ce Ulrc la Comc'die tiuinaiiic. jiar opposilioti à la IHvinr ('itDirilir du Dauh;.
scène par le génie de Balzac du sceau indélébile de rin/luencè professionnelle, comme s'ils sortaient vivants des mains d'un Dieu créateur.
Et, au-dessus du dogme religieux et des enseignements des jji^ilosophes, règne dans les lois sociales et la conduite de l'indivicjo:," en même temps que l'éternelle idée de morale et de justice divine, le principe du combat pour la vie dont le premier éiémeqt est « l'argent ». L'argent, ce grand mot : l'argent, le plus fort de tous, est dans toutes les bouches et dans tous les cœurs. Même pour ceux qui veulent faire le bien, l'argent est à peu près indispensable ; que dire de ceux dont les vices ne peuvent se satisfaire que par lui! Devenu, par une convention éternelle comme le monde, le représentant de tous les produits terrestres qui assurent la vie matérielle, l'argent est le principal objet de la lutte pour l'existence, dont l'instinct égoïste est sans relâche combattu et vaincu par la mort. En partant du principe qu'un morceau de métal ou de papier représente son équivalent de satisfaction des besoins de l'homme, grâce à une entente tacite entre tous les êtres, les sociétés sont arrivées à faire de l'argent l'axe du monde, en lui donnant d'innombrables modes de possession et d'échange. Ceci est un fait indéniable qui, grâce à l'inégalité de répartition de l'argent et à son insuffisance, tendrait à prouver l'immoralité de l'existence même, si la vertu et la charité n'équilibraient le vice et l'injustice de la fortune. Balzac a été le premier qui ait osé parler dans un livre de l'inlluence de l'argent; nous disons quia osé, parce que la passion de l'argent, commune à tous les hommes avec des degrés de force différents, les conduit à faire le mal et à aimer le vice, quand elle n'est pas dominée ou tout au moins corrigée par le sentiment du devoir. Il est donc répugnant d'en parler. Mais, pour faire une liihloire di; mœurs complète, Balzac n'a pas hésité à découvrir l'immense plaie d'égo'isme qui dévore le monde et qui a pour origine l'argent. La plupart des crimes ont pour mobile le v(d de l'argent. Tdut le monde sait cela, mais il serait curieux d'observer si, dans les châtiments infligés au crime, la société a [ihilùt pour but do se défendre contre les voleurs que d'appliquer
Mes principes de réternellc justice qui n'appartient qu'à Dieu. Un simple voleur répugne plus à l'honnête homme qu'un criminel par vengeance. Un homme pardonne bien des torts à son ennemi, îjii^g il ne pardonne jamais à celui qui le vole. Gomment expli- ^Aiér cela, si ce n'est par l'instinct féroce de la propriété? Or,
^^^l[^estrce que la propriété? C'est la possession de l'argent lui- ^^^te ou de ses équivalents. Cela démontre l'influence univerde l'argent, influence d'autant plus accentuée chez un .^peuple qu'il est plus civilisé, plus désireux de confort et de bienêtre. Toutes ces choses, personne ne les ignore, et cependant par pudeur chacun feint de n'y prêter aucune attention. C'est parce que le désir de posséder la fortune, alors même qu'il est légitime et qu'il n'exclut pas chez un homme les grands sentiments, a toujours quelque chose de vil dont on ne peut se défaire. Seuls les philosophes de l'espèce de Diogène ont le mépris de l'argent, mais ils sont bien rares, et encore sont-ils obligés de mendier pour vivre, ce qui est en contradiction avec leur fierté. Les misérables sont les plus excités non au désir d'une modeste aisance, mais à l'envie des grandes richesses et des honneurs qu'elles procurent. La haine du pauvre contre le riche, l'envie de celui qui n'a rien contre celui qui possède sont la cause indirecte des trois quarts des révolutions. La misère, c'est-à-dire le manque absolu d'argent fait oublier à l'homme ses devoirs, elle inspire la folie du crime, elle est le plus terril)le ennemi de tout ordre social ; aussi les gouvernements ne sauraient-ils trop la combattre et la réduire, en y apportant tous les remèdes qu'invente le génie heureusement fécond de la charité. Tout cela est pour démontrer qu'on a raison de parlcrsans honte de l'induence de l'argent, quelque pénible à traiter que soit parfois le sujet. Oser dire que l'argent est dans la vie courante le mobile de la plus grosse part des actions humaines et le prouver par l'histoire des mœurs^ paraît être un défi porté à certaine région basse du cœur de l'homme; et cependant (;ctte audace est nécessaire; nous dirons même plus, clh; {'<l liicnfaisante dr la. pari du pliil()So|tlit' qui in(li(pie eomhiiMi, dans wn n()nd)r(^ inlini i\r cas, latuiMir de l'argent est légitimé par le désir de bien faire.
Balzac est le premier de nos grands romanciers qui ait- su à propos faire œuvre de moraliste, en étudiant les motifs qiii poussent l'homme à faire fortune, et, pour cela seul, nous devons lui rendre hommage. Au cours de notre étude sur son œuvrCj^DOus signalerons à l'attention du lecteur toutes les observations, toutes les réflexions de Balzac sur le pouvoir et les choses de l'argent. Partout oîi il en parle, la question est traitée avec une science, une finesse et une hauteur de vue vraiment admirables. Excepta quand il nous peint des avares, auxquels il est obligé d'infliger la destinée qui leur est propre, Balzac, dans ses personnages, ne nous montre pas que des hommes faisant un Dieu de l'argent. A ceux-là il fait souvent infliger quelque trahison du sort. 11 essaye de prouver ainsi une chose très vraie, tellement vraie qu'elle est devenue l'axiome banal des pauvres et de beaucoup d'heureux, à savoir que « la richesse no fait pas le bonheur ». Certes, la fortune est un moyen d'acquérir le bonheur; mais bien des gens confondent le but avec les moyens de l'atteindre, erreur grave qui cause le malheur de bien des existences, faites d'autre part pour être heureuses. Balzac démontre ensuite, dans un ordre d'idées plus élevé, l'utilité de la convention sociale qui, voulant représenter les produits de l'agriculture et de l'industrie, a créé dans l'argent un symbole d'échange. Dès le début, les sociétés ont cherché la solution de ce grand problème pour établir de la façon la plus humainement juste l'équilibre dans la vie des masses. Aujourd'luii, le problème une fois résolu, les formes de l'argent se sont avec le temps multipliées à l'infini. Si l'on voulait à présent détruire ce système ou seulement quelques-uns des faits sociaux constants qui en sont résultés, on provoquerait une anarchie sans nom. Le désir d'arriver à la fortune, dans un pays où les moyens d'accès en sont libres, empêche bien des intelligences de désirer des révolutions dans l'ordre social. En étendant plus loin ce principe, on peut dire que l'homme sage, au lieu de vouloir saper les lois fondamentales qui régissent le monde, doit vivre heureux et lran(|uillc à l'ombre protectrice de ces lois. C'est le maître de l'univers (jui a sans doute inspiré l'homme
Uauë.;leur institution et a donné sa sanction aux faits accompli^.
L'existence de l'argent en particulier et, partant, le désir bien nût^el à l'individu d'en avoir, sont une garantie contre les utop^ tle certains politiciens ou socialistes. On a beau dire, cer-
- taines pages du Contrat social de Rousseau, quand il s'indigne de t.. Jat^yrannie des sociétés, sont un leurre. L'argent est une de ces
- j^^snnies, mais elle est indispensable. Il vaut encore mieux celle- ^^BPque la primauté de la force, toujours portée, en raison de la
naturç même de l'homme, à commettre d'odieux abus. Sous le régime ordinaire des sociétés actuelles, en dehors des politiques .<]iv£rses de chaque peuple, on sait encore définir les devoirs de l'homme tout en songeant peut-être un peu plus à l'application de ses droits; et l'on peut dire, sans pour cela être taxé d'optimisme, que l'égoïsme, dont est fatalement entachée la lutte pour vivre, est réduit à sa plus petite part. Voilà tout ce que nous enseigne Balzac au cours de la Comédie humaine, toutes les fois qu'il parle de ce tyran, l'argent. Il oppose aux mauvaises pensées que peut inspirer la soif de l'or, les principes de l'éternelle morale des peuples et des individus, gravés par Dieu au fond de la conscience humnine. Quant à toutes ses dissertations sur la fortune, les moyens d'y arriver, les raisons pour lesquelles on doit la vouloir, les circonstances qui la font ou la défont, on peut en tirer, en les réunissant, un savant traité d'économie, autant à l'usage de l'homme en particulier qu'à celui des économistes qui sont à la tête des finances du gouvernement.
Ainsi donc le principe général appliqué aux Lliidi's de mœurs (1g Balzac, c'est le combat de la vie humaine dans toutes ses phases ayant matériellement parlant comme élément le plus fort la fortune, et moralement l'intelligence. Dans les Eludes jjliilosophiques, cette lutte devient la loi du « du soi pour soi » sur laquelle repose l'unité de composition dans l'humanité, que l'auteur a cherché à démontrer au cours des fragments inédits de ses h'indes analytiques. L'idée de cette unité de composition, d'où d(''Coulcnt les dilTérences de formes, (an! chez l'iKunine que chez l'animal, voilà le véritable point de départ de la Cnmédie
humaine. Comme l'auteur le dit lui-même, c'est d'une comparaison entre l'humanité et l'animalité qu'est née la distinction .. qu'il a su faire des espèces sociales et son désir de les étudier. « Mais, tandis que l'histoire naturelle paraît être immuable dans ses effets, l'histoire des mœurs de la société, c'est-à-dire de tout ce qui touche aux habitudes, au vêtement, au langage, à la-.manière de vivre des hommes change au gré des civilisations. » ' En raison même de l'infinie variété de la nature humaine, les mœurs sont dissemblables d'un individu à l'autre. C'est pourquoi Balzac a compris que la partie la plus importante de son œuvre devait être précisément cette histoire des mœurs de la société, d'où la mise en tête de la Comédie humaine de cette première partie appelée Eludes de mœurs.
Nous avons ainsi montré l'origine, le plan général et les principes fondamentaux de l'œuvre soumise à notre étude. Il nous faut maintenant entrer dans chacune de ses divisions pour en saisir le lien, la logique, et suivre à chaque page la pensée de l'auteur. Nous en analyserons donc les principaux livres, au double point de vue de l'art et de la philosophie, comme nous l'avons déjà fait pour le caractère général de l'écrivain. Un résumé des qualités et défauts de l'œuvre et des critiques auxquelles elle a donné lieu terminera notre tâche.
ÉTUDES DE MŒURS