PREMIERE PARTIE
ETUDES DE MŒURS
INTRODUCTION
Au sortir de l'enfance, l'homme ne connaît de la vie que des sensations non raisonnées. Le cœur est frappé bien avant l'esprit par la vue des choses extérieures. L'âme de l'adolescent reeoit plus d'impressions que son cerveau ne conçoit de pensées. Chez lui, les passions en germe ont à peine la forme du désir; de là celte na'ive poésie du cœur des jeunes, épris d'aspirations encore vagues vers un but inconnu, auquel la richesse d'une imaginalion naissante prête la forme de mille et un fantômes. Né au sein de la richesse, de la misère ou de la simple aisance, l'adolescent, quel qu'il soit, voit toujours la vie comme dans un conte de fées; il n'en saisit que le merveilleux qui l'clTraye ou excite sa curiosité; d'où les premiers développements de son inleUigence. C'est l'âge où l'amour maternel peut le mieux exercer sa souveraine influence. Toutes les qualités ne se développent bien qu'à ce chaud foyer [du cœur des mères. Mais quand l'âge de la |tuberlé est passé, laissant une plus grande force à la faculté de sentir, la naïveté fait jilace à la réllcxion. Chez (]uolquos esprits
précoces, cette réflexion se transforme vite en calcul et le jeune homme arrive aux premiers temps de la virilité.
Déjà, chez l'enfant, les petites contrariétés subies en raison de la sévérité des parents ont montré l'application de la grande loi du bien et du mal et celle de son corollaire, la justice.. C'est la première leçon de morale que doit continuer l'éducation du ' collège et plus tard celle du monde. Là, le jeune homme rencontre les premières résistances sérieuses à ses désirs. Sa voie se trouve souvent en opposition avec une volonté supérieure, celle du professeur ou de la masse de ses condisciples, qui entend régler la sienne. L'inexpérience les lui fait combattre. De là le principe de la lutte qu'il entrevoit pour l'avenir, et que son ignorance des mœurs lui rendra maintes fois fatale au début. L'éducation par les parents terminée avec la principale période d'enseignement secondaire, le jeune homme est enfin prêt pour la scène du monde. « Les classes finies, il va, comme dit Gautier, commencer cette seconde éducation qui est la vraie, où il sera lui-même son propre sujet d'études, professeur et élève, tirant son enseignement des réflexions et des calculs que vont lui suggérer l'observation et l'expérience. »
C'est le moment où Balzac peint avec le plus d'amour, dans les Scènes de la vie privée et plusieurs des Scènes de la vie parisienne, l'histoire de la jeunesse, de cette admirable réunion d'adolescents, espoir et orgueil de chaque peuple qui, débutant dans la vie pleins de foi, d'ardeur et d'inexpérience, escomptent audacieusement l'avenir. Qu'y a-t-il, en effet, de plus tentant que d'écrire l'histoire des jeunes? Qu'y a-t-il de plus attachant, de plus aimable, de plus gracieux que la jeunesse? Balzac ne nous a-l-il pas dit que, à l'âge où l'enfant devient jeune homme, l'émotion des mères contemplant le chef-d'œuvre humain qu'elles ont fait devient si grande que leur vue en reste troublée. Il n'y a pas qu(' les inrrcs (jui soient ainsi fières de leurs fils. De tout temps, dans cha(|uo pays, la société tout entière a idolâtré les jeunes gens; aussi l'éducation de la jeunesse, qui, selon qu'elle est bonne ou défectueuse, prépare à un peuple des destinées glorieuses ou un sort d'esclave, a-t-elic toujours été l'objet de la soliicilutle
la plus ardente et la plus éclairée de la part des pères et des gouvernants.
Balzac qui, dans l'avant-propos de son œuvre, prétend faire concurrence à l'état civil en créant une société fictive, a donc .,4e^,mehcé par faire l'étude des débuts de ses héros dans le ^^ai)nde. Il les prend au sortir de l'enfance, alors que la science v^é. fa vie, qui doit hélas! en rendre mauvais un srand nombre, '^"'i^as encore corrompu leur àme. Il nous montre bien en eux lè'l'erme des qualités ou des vices qui doivent les distinguer plus tard; mais il nous fait remarquer avant tout ce qui caractérise la jeunesse, c'est-à-dire les illusions, ces poésies enchanteresses du cœur, que l'on ne perd jamais trop tard et auxquelles on doit dans, la vieillesse tout un paradis terrestre de souvenirs. Vue à travers le prisme de ces illusions, la vie s'ouvre devant les jeunes avec tout un cortège de séduisantes promesses; dans leurs âmes, les passions n'ont point encore revêtu les formes brutales de l'intéi-êt matériel; le jeune homme calcule peu, il n'a que des aspirations; rêvant plutôt qu'il n'agit, presque toujours assoifi'é d'idéal en toutes choses, il écoute anxieusement ce que lui murmure à l'oreille l'esprit de vocation; il interroge tout autour de lui, il observe, il tâtonne pour chercher sa voie, et souvent les conseils de l'homme mûr, ami ou professeur, avidement recueillis, ont sur sa destinée une influence décisive. C'est cet état du cœur des jeunes gens que Balzac analyse dans les Scènes de la vie privée; et en dehors de la fascination qu'exerce la forme même de ru3uvre, le roman, le succès de ces scènes est surtout dû au puissant intérêt qu'excite chez tous la jeunesse. Ah! combien de raisons n'a-t-on pas d'aimer et d'estimer lialzac. N'est-ce pas lui seul qui ait su, dans ses portraits de la Comédie humaine, mettre en lumière les sentiments multiples et les passions qui se croisent au début d'une existence"? Grandes amours, grandes ambitions, œuvres géniales de savants et d'artistes, Balzac a tout peint dans ses caractères. (( Klro célèbri; et être aimé », telle est la devise (pic |n-ati<[uaienl les nieuilu-fs du « (jénacle ». Ne doit-elle pas être celle de tous les jeunes gens à volonté puissante, qui se disent avant la lutte en regar-
dant le monde : « Tu m'appartiendras! » et arrivent à triompla.er avec l'autorité du génie, grâce à l'indomptable opiniâtreté de leur labeur? Voilà la vie des héros de Balzac. Après leur ayoir imposé toutes les dures nécessités de l'existence, les priv^tigns, les souffrances physiques, il les fait parvenir, chacun dans leur, sphère, à de hautes destinées. Savants, poètes, hommes d'État,grands capitaines, tous arrivent par des moyens différents et dans des circonstances variées à l'infini, mais tous avec le même cœur, la même énergie, les mêmes facultés employées au bien faire. Et une certaine note, que s'est gardé d'oublier Balzac avec son intuition particulière des cho?es de son temps, perce dans ces existences de jeunes gens : c'est leur désir du gain. A peu près tous tendent à la fortune. La plupart font de l'argent non leur idole, mais le facteur principal de la réussite de leurs projets. Cette thèse peut paraître immorale aux esprits bornés, elle est sublime pour ceux qui connaissent les drames dus à l'argent, à Paris en particulier, oii, plus qu'ailleurs, se heurtent des intérêts divisés à l'infini. C'est la vraie vie réelle. « Que les purs s'indignent de cette infraction aux lois du genre, a dit Théophile Gautier dans ses Considérations sur Balzac, mais tous les jeunes gens qui, allant en soirée chez quelque belle dame avec des gants blancs repassés à la gomme élastique, ont traversé Paris en danseurs, sur la pointe de leurs escarpins, redoutant une mouche de boue plus ([u'un coup de pistolet, compatiront pour les avoir éprouvées aux angoisses de Raphaël Vaienlin par exemple, le héros de la Peau de chagrin, lorsqu'il s'inquiète non seulement de savoir s'il a touché le cœur de celle qu'il aime, mais encore s'il aura assez de monnaie pour payer le fiacre dans lequel il la reconduit. Aux moments de misère suprême, la trouvaille d'une des pièces de cent sous glissées entre les papiers d'un tiroir par la pudique commisération d'une " Pauline fiaudin -> produit l'elfet des coups de théâtre les j)lus romanesques ou de l'intervention d'une prri dans les contes arabes. Qui n'a pas découvert aux jours de détresse, oublié dans un pantalon ou dans un gilet (juclque glorieux écu ap[)nraissarit à propos et nous sauvant du malheur
.î^aij la jeunesse redoute le plus : rester en affront devant une
C&mme aimée, pour une voiture, un bouquet, un petit banc,
un programme de spectacle, une gratification à l'ouvreuse ou
v.. nuritî[ue vétille de ce genre? Balzac excelle donc dans la pein-
"'^ ture de la jeunesse pauvre comme elle l'est presque toujours
s'essayant aux premières luttes de la vie. »
TjQuant au couronnement de ces existences, c'est l'immortalité
' ddntiée aux grandes œuvres, le bonheur accordé au devoir accompli, le malheur infligé à l'inconduite; et de la fin de ces scènes se dégage une haute pensée morale, celle de l'expiation et du pardon des fautes, conception sublime qui termine bien la lâche glorieuse de l'écrivain.
Après cela, qui ne s'enthousiasmerait pour les romans de Balzac, tous « vécus » par nos pères? De nos jours, en efîet, combien d'hommes illustres ou arrivés au pouvoir n'ont-ils pas été, eux aussi, simples étudiants complètement ignorés, en pension à Paris chez quelque « maman Vauquer », mordant à belles dents, comme le dit Gautier, « dans les durs biftecks de la vache enragée, nourriture fortifiante pour les estomacs robustes, indigeste pour les estomacs débiles ». Peuvent-ils oublier, ceuxlà, qu'ils ont été jeunes? Ne doivent-ils pas se reconnaître dans la sublime histoire de cotte jeunesse, supportant la misère des débuts à l'aide des plus hautes espérances. Naguère, un des hommes d'État les plus en vue de notre époque, dont une raori prématurée a brisé la carrière, n'avait-il pas présidé un « cénacle » de jeunes gens, pareil à celui que présidait le grand d'Arthez de la Comédie humaine, cénacle dont tous les membres d'alors sont aujoui'd'hui des célébrités. Balzac assis aux labiés du « café-divan Le Peletier » avait-il rêvé pour ses amis celte touchante association, ou bien avait-il deviné que <()i\ idée serait mise en pi"ati(|U(; après sa mm-l par (piclques grands esprits? (Jiioi (pi'il en soit, nos grands hommes ilu jonr, pauvres jadis, sont, aussi bien que les contemporains de Balzac, les preuves vivantes de l'incomparable génie de l'écrivain, qui a su non seulement les peindre, nuiis même leur indiquer dans ses œuvres h; ehomin de la gloire. Ain>i donc, ce qni caraclérise
les jeunes gens de Balzac, c'est leur pauvreté el leur intelligence fîères. Ils ne commencent pas tous par être « dandie,s » richement vêtus, logés luxueusement; non, la plupart vivent juchés près du ciel dans les mansardes, n'ayant pas même une oisance modeste et des habits décents. Quelques-uns sortent des rangs du peuple, beaucoup sont gentilshommes, mais tous gens de race; et, qu'on nous permette d'emprunter encore l'opiniq^} de Gautier, ces jeunes gens ont une qualité suprême qui les met bien au-dessus de ceux des romans épiques : « Ils vivent, pt d'une vie si forte qu'il semble qu'on les ait rencontrés mille fois dans nos rues. »
Aussi, comme compensation à leur pauvreté et comme complément indispensable de leur vie intellectuelle, Balzac leur a-t-il prodigué le bonheur d'être aimé par de nobles femmes. De la part de leurs mères, sœurs, épouses ou amantes dont Balzac a tracé des types immortels, tous ces jeunes gens provoquent ce grand amour de la femme, l'âme même de la création, dont le premier élément est l'orgueil d'avoir à soi un génie, un grand caractère, un grand homme, orgueil enivrant s'il en fût, plein d'ambition pour l'objet aimé, et qu'entretient éternellement un enthousiasme san-s bornes pour les qualités et les moindres actions, quelquefois les défauts de l'homme idolâtré. Parmi les poètes du siècle qui ont écrit sur l'amour, Balzac doit être placé au premier rang à côté de Victor Hugo, Musset, Lamartine, Michelet, Dumas fils, Stendhal, ce dernier surtout dont on a dit qu'il a « disséqué la femme ». Nul mieux que Balzac n'a exprimé avec plus de force, plus de science pénéliante et de profondeur, dans toutes les circonstances et sous toutes les formes possibles, les edets de ce sentiment qui est toute la femme. Kt comment pouvait-il en être autrement? Balzac n'estil pas le grand anatomiste des passions? Mère et épouse, la vie d'une femme est toute d'amour et de dévouement pour l'homme. Klle le soigne au berceau, le conduit et l'assiste toute sa vie, et, quand il meurt, c'est elle qui le pleure le plus; elle est la seule chez <pii la douleur survive nu lenqts, car la plaie faite par la mort est dans toutes ses libres (ju'cllc fait saigner au moindre
souvenir. Quant aux choses qui relèvent exclusivement de la
pstssion et qui font presque toutes les fautes de la femme, Balzac
excelle à en rendre les effets sans nombre, aussi bien dans leur
'■ifpqe^0div\ne que dans leur fiel plein de monstruosités.
.,.,jîï'~^'Notik" 'sommes tout naturellement conduit à dire quelques
■ jcfots de la grande place qu'occupe la femme dans la Comédie
tg^ii'rfiaine. Balzac a justement dit que, « si un naturaliste étudiant
'^Hes espèces zoologiques peut achever en quelques phrases le
•fîortrait de la femelle après celui du mâle, il n'en est pas de
tnême pour la femme après l'homme, car, dans la société, la
femme ne se trouve presque jamais être la femelle du mâle.
Il peut y avoir deux êtres parfaitement dissemblables dans un
ménage. La femme d'un marchand est quelquefois digne d'être
celle d'un prince et souvent celle d'un prince ne vaut pas celle
d'un artiste. La description des espèces sociales est donc double
de celle des espèces animales à ne considérer que les deux
sexes. »
De là celte étude particulière de la femme, à laquelle Balzac s'est tant attaché, et qu'on retrouve à chaque page de la Comédie humaine, en opposition ou comme doublure de chaque type dhomme. Dans les Scènes de la vie priiuUi, se trouve décrite, en parallèle de l'existence des jeunes hommes, colle des jeunes filles et des jeunes femmes et, par conséquent aussi, celle des mères. Ce sont de vrais chefs-d'o^uvrc d'exquise sensibilité. Là, l'inexpérience, les illusions, la pureté des sentiments, la grandeur des aspirations, la naïveté, sont, comme pour le jeune homme, lapanage de la jeune fille, avec ce je ne sais quoi de particulièrement fin et gracieux qui caractérise la femme, nature toute d'instinct et de sentiment bien plus que d'intelligence, câline et astucieuse quoique bonne, qui fait que la jeune fille, raisonnant bien avant Ihomme, demeure bien plus longtemps que lui un enfant terrible.
Balzac pénètre (;omme un confesseur dans tous ces caractères en apparence simples, et en di-couvre les mille nuances avec une liabilclr ([uOii peut justcnicnt ,ip|irler féminin(* et cpii est encore le i-rsultat il<; son principal don d inluilioii. INuir lui, il y
a peu d'énigmes dans le cœur des femmes, puisqu'il pouvait, quand il voulait, se substituer à son sujet. Il y a des critiquas assez sots pour dire que Balzac n'entendait rien à peindre les jeunes filles; ils se servent du mot peu élégant, peu poli de « raté » pour qualifier ses portraits dans ce genre. Certes, Iç triomphe de Balzac est, avouons-le, dans ses portraits de mères ou de femmes passionnées connaissant la vie. Actuellement, certains auteurs, sans compter jadis George Sand, nous ont donné; des analyses déjeunes filles bien supérieures à celles de Balzac; mais ce n'est pas une raison pour railler d'une façon aussi impertinente l'autour de la Comédie humaine, que sa gloire incontestée devrait mettre à l'abri de pareilles critiques de feuilletoniste. A ceux qui reprochent à Balzac de ne pas avoir compris la simplicité, la pudeur et les grâces si pleines de charme ou souvent la ruse de la jeune fille, nous conseillerons de vouloir bien relire, dans les Scènes de la vie privée, les portraits de Louise de Chaulieu, Renée de Maucombc, Modeste Mignon, Julie de Chatillonest, Honorine deBeauvan, mademoiselle Guillaume, Emilie de Fontaine, mademoiselle Évangelista, Adélaïde du Rouvre, Ginevra di Piombo, etc., sans compter, dans les autres Scènes, Eugénie Grandet, Eve Séchard, Pierrette Lorrain, Ursule Mirouet, mesdemoiselles Birotteau, Hulot d'Ervy, de Cinq-Cygne, la Fosseuse, Marguerite Clai-s, Juana de Mancini, Pauline Gandin, et j'espère qu'ils se tairont, sinon ils nous feraient douter de leur bon sens de critique.
D'une façon générale, dans les Scènes de la vie privée, Balzac nous montre aussi les fautes et les infortunes de la jeunesse; ces fautes ont pour origine bien plus l'ignorance que la volonté. Le premier antagonisme de désirs ou de rêves bien naturels aux prises avec la volonté des parents, les lois sociales ou toute autre espèce d'obstacles, cause les premiers chagrins, fort excusables sans douti-, car, chez les jeunes gens, les sentiments sont presque toujours sincères; ne se rendant pas compte encore du sens pratique dans lequel il faut les diriger, ils se heurtent à beaucoup de difficultés qu'ils s'habituent peu à peu à connaître. La jeune fille surtout, rpii, plus sensible que le jeune homme.
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'sû-bîl déjà sa future destinée de femme dévouée et aimante, fonde sÉnr les premiers battements de son coeur des rêves d'or pour l'avenir, dentelle ne comprend pas l'impossibilité. Elle se meurtrit tout d'abord aux obstacles, et, si manquant de raison, elle vS'^ntête, elle cède souvent à des entraînements irréfléchis qui font le malheur de son existence. Voilà ce que nous montre Balzac dans ces Scènes. Pour cela, il n'a pas choisi de cadre déter- •-.^^né. Avant les Scènes de la vie de province apparaissent déjà .i'^leà èoins les plus poétiques de notre beau pays, qui commencent ce qu'on peut appeler la « géographie de la Comédie humaine ». En entrant dans le détail des Scènes de la vie privée, nous allons parcourir successivement avec l'auteur toutes ces contrées, si bien mises en relief par son pinceau magique. C'est un merveilleux voyage à faire, pendant lequel nous étudierons, avec tous ceux qui voudront bien nous suivre, l'application de cette histoire de la jeunesse, que nous venons d'esquisser d'après l'idée générale de l'auteur.
ANALYSES
Notre première analyse des études de mœurs tirées des Scènes de la vie privée s'applique au groupe des trois romans intitulés : Béatrix, Albiïrt Sayarus et la Fausse Maîtresse, qui ont entre eux de sensibles analogies par leur forme, la composition des sujets et le genre des passions mises en jeu. Le senliment du premier amour qui naît au cœur des jeunes gens sert particulièrement de base à ces trois livros.
BÉATUIX
Dans la première partie de Béatrix, nous voyons Calyste du (Juénic s'éprendre follement de Camille JMaupin, la célèbre femme auteur, émule de George Sand. Le sentiment du chevalier n"a rien que d'ordinaire et de naturel. Fatalement, un homme vierge de cœur, jeune comme l'est Calyste, doit être séduit par l'esprit et la beauté de Camille, avec toutes les nuances de passion qui caractérisent le premier amour. Du côté de mademoiselle des Touches, au contraire, c'est le dernier amour de la femme, appellation mensongère qu'a peut-être inventée un philosophe casuiste, car ce dernier amour est en réalité le premiei-, l'uuitiue, le véritable, celui que bien des femmes supérieures rencontrent à l'âge où la nature les gomme ch; renoncer à aimer, l'amour cnlin qu'elles n'ont l'ail que rêver, dont elles ont seulement pressenti l'existence, comme on pressent l'immorlalilé de l'âme; passion enVayantc par sa grandeur, où se concentrent tous les genres d'allection et d'atlachcmenl que la femme a expôiimenlés pendant sa vie, senlimcnl ddiil i.i conccplion est inliiiic cl dont l'ac-
tioii seule peut porter le nom de dernier amour, ou plus juste- "^ment de dernière épreuve de l'amour. Ainsi donc, Balzae nous met en présence les sentiments presque égaux en force de deux 4'Qjfi^ersounages les plus attachants de la Comédie humaine. cËviitB, un jeune homme, un enfant presque, produit parfait de la nofeSg éducation donnée par l'amour maternel le plus fort, le pkis pur et le plus éclairé : Galyste du Guénic a tout; il est d'origine noble et divinement beau; son eœur, qu'aucune pensée impure n'a encore souillé, ne renferme que des trésors de tendresse, de rayonnantes illusions et le germe de vertus sans nombre, qualité réservée seule à l'adolescence. L'autre est une femme qui touche à l'automne de son existence et dont le cœur, joint à un grand esprit devenu célèbre, est aussi grand, aussi noble que celui du jeune homme. C'est un abîme de tendresse qu'ont creusé mille affections diverses, le préparant ainsi d'une façon admirable à recevoir cette mer mouvante qui a nom « le premier amour de l'homme ».
Du prodigieux contraste de ces deux natures, l'une candide, aux sensations à peine écloses, l'autre sans illusions, façonnée par une profonde expérience de la vie, mais toutes deux rapprochées par les qualités du cœur, Balzac fait naître l'intrigue du roman. Du choc de ces deux cœurs, que les lois naturelles séparent peut-être autant que les lois du monde, résultent des destinées contraires : pour mademoiselle des Touches l'entrée au couvent; pour Calystele mariage avec une jeune fîUe que choisit Camille elle-même.
C'est seulement dans la deuxième partie de l'd-uvre que la niaiquise de ilochefide, Héatrix, joue le rôle principal. C'est la seconde femme aimée par Galyste après mademoiselle des Touches. La passion du jeune homme pour Béatrix éclate terrible avec tous les emportements irrélléchis qu'avait jusqu'alors conteims (lamille. F>a marquise tie Ilochefide, perfidi' coquetti; et cœur sec, • idieuse coiitiepailie de mademoiselle des Touches, a d'abord traité (^alyste en enfant. Elle s'est donnée ensuite à lui, alln de le compr(jiniltre et d(î se venger des dédains de la haute société parisienne, d'où sa conduite scandaleuse l'a pour ainsi dire exclue.
Calyste est sauvé du malheur irréparable dont le menace sa passion devenue aveugle, par le dévouement et l'amour de sa jeune femme, Sabine de Grandlieu. Le roman constitue ici une première étude de l'amour dans le mariage et des fautes réparables de l'adultère.
Dans la première partie, Balzac nous fait une remarquabla peinture des mœurs de la Bretagne, en prenant pour modèle. la -< vieille famille du Guénic, dont les membres sont des t3'pes qu'on ne retrouve plus dans la société actuelle. Le baron du Guénic, sa sœur, le chevalier du Halga, mademoiselle de Penhoël sont pour nous de véritables mythes; mais ils sont une grande image du passé, et marquent la transition de la noblesse de province du dernier siècle à celle de nos jours. Le présent, c'est-à-dire l'époque de la Restauration avec son grand caractère de romantisme, est représenté par la célèbre Camille Maupin et le dernier de ses amants, Claude Vignon, qu'elle oppose vainement au jeune du Guénic pour échapper au fatal abandon qu'elle entrevoit pour l'avenir. Le portrait de Camille est un des plus beaux qu"ait créés Balzac. Moralement, il tient à la fois de madame de Staël et de George Sand. Physiquement, on assure que Tesquise de la physionomie de mademoiselle des Touches est la reproduction des traits de mademoiselle Georges, L'histoire de Camille est un chefd'œuvre; c'est celle d'un don Juan femelle, où doivent se reconnaître toutes les femmes du siècle, à qui la gloire littéraire a donné une grande indépendance de mœurs et de caractère.
Claude Vignon est un des grands critiques d'art de la vie parisienne. Balzac a reproduit, dit-on, dans ce personnage, le caractère de Gustave Planche, écrivain mordant et ambitieux que minait un sombre désenchantement. Claude Vignon ouvre la série des artistes de la Comédie humaine où Balzac a reproduit sa propre personnalité. Le trait saillant du caractère de Claude Vignon, c'est son dégoût de la vie, provoqué par les trahisons du sort. L'écrivain s'est livré à la paresse et à la débauche; il puise dans son scepticisme amer la force de manier le pic démolisseur de la crili(iue, mais il est impuissant à créer.
La seconde jiarlie de liéalrlx est presque une scène de la vie
parisienne. Une première étude de la vie des courtisanes y est faite en la personne de madame Schontz, la maîtresse du mari . de Béatrix, le marquis de Rochefide. La Sehontz est le type de la^^ptisane intelligente, fille d'un officier de l'empire, élevée à Saint:I>enis, qui, après avoir payé les dettes de ses premiers agi^dflte, fait fortune en dépouillant le marquis de Rochefide et -^iitjjprosaïquement par un mariage bourgeois avec un ambilieui,:Fabien du Ronceret. Ce dernier trait de sa vie lui rend la considération qu'elle a perdue, et qui est devenue sur ses vieux jours sa seule ambition. L'histoire de la Schontz est la réalité même. Ce qui en fait le piquant, c'est que c'est une des premières de ce genre faites par un romancier.
L'action du roman se termine parla réussite d'un plan singulier, formé par l'entourage de Calyste, pour le détacher de Béatrix et rendre cette dernière au marquis de Rochefide. Nous voyons entrer dans cette conspiration, d'un côté, des personnages du faubourg Saint-Germain : la duchesse de Grandlieu par exemple et son directeur de conscience, l'abbé Brossette; de l'autre, apparaissent pour la première fois quelques-uns des aventuriers de la vie parisienne, tels que Maxime de Trailles et Rusticoli de La Palférinc, « les condottieri du nix"" siècle.», ainsi que les appelle l'auteur.
Béatrix est un type de femme peu sympathique, pour lo portrait de laquelle Balzac a emprunté de nombreux traits à la comtesse d'Agoult. L'amant de Béatrix, le chanteur Gennaro Conli, égoïste aussi froid qu'une corde à puits et dont la voix avait néanmoins le pouvoir de bouleverser ses auditeurs, ne serait autre, parait-il, (jue le fameux Liszt, dont les relations avec la comtesse n'ont été un secret pour personne. A cùlé de la marquise de Rochefide, l'auteur nous a peint uiu; fine et gracieuse physionomie déjeune fille dans Sabine de Grandlieu, la femme de Calyste. Toutes les pensées qu'exprime Sabine, en [)ail.iMl dos chagrins que lui cause la conduite de son mari, sont la clff du bonheur conjugal. La jeune femmes finit par avoir raison du fatal pouvoir de Béatrix sur (calyste. Celle théorie ilr l'amour raisonnable dans le mariage, on allernalivcment l'indulgcnco et
la fermeté de la femme sauvent le mari, est une des pages où : se montre le rare bon sens de Tauteur. Le roman de Bémrîx contient donc de remarquables enseignements pour l'apprentissage de la vie aux jeunes ménages. Presque tous les thèmes développés au cours des ^nire?, Scènes de la vie privée y "Sotxi succinctement résumés.
L'amour désintéressé de Camille, dont le dévouement '^^^ Calvste, va jusqu'au sacrifice moral de l'existence est un pd.êftïà^
d"iin charme inimitable, que rend encore plus sublime la pèin-
- '^.^ ' ture de l'amour maternel de Fanny O'Brien, baronne du Guénic.
Comme descriptions, nous recommandons celle de la petite ville de Guérande, '.< l'Herculanum de la féodalité moins le linceul de lave » et celle du coin de rivage de l'Océan aux environs du Croisic. « Quand on a vu Guérande, dit Balzac, l'image de cette ville revient sans cesse frapper au temple de vos souvenirs comme celle d'une femme divine, entrevue dans un pays étranger et qui s'est logée dans un coin du cœur. » Dans la peinture minutieuse du château des Touches et du logis patrimonial des du Guénic, vrais bijoux de talent descriptif, l'auteur nous révèle tout le génie des gracieux architectes du xiii^ siècle. Balzac, nouvel archéologue, y présente à nos yeux émerveillés les détails du dessin de la grande école vénitienne.
ALBERT SAVAHUS
Après l'histoire de la grande Camille Maupin, c'est avec un attendrissement profond que nous signalons à l'attention du lecteur le roman d'Al/jerl Savarus.
Jeunes gens remplis de cœur et de haute intelligence que l'injustice du sort a faits pauvres, mais {|ui jouez tous les jours avec une opiniâtreté sauvage votre tcrriltio |);irtie au jeu d(! l'ambilion; vous (|iii rêvez la gloire, le pouvoir, la fortune, et dont plusieurs, hélas! n'atteindront h; but qu'en expirant, connue le coureur antique, découvrez-vous diîvant l'écrivain qui a su peindre avec un art infini et une sensibilité sans égale vos ardentes luttes et vos soulTrances dans la personne d'Albert Savarus!
SCENES DE LA VIE PRIVÉE. 'i5
L'hisloire de cet homme d'une effrayante grandeur de sentime^ est celle de tous ceux qui veulent être le piédestal^ d'une idole dont ils se sont déjà faits l'esclave. C'est l'image fidèle, la plu,^ attachante de toutes, de cet éternel combat du désir 9,Y£e- les hommes et les choses, où s'épuise par le sang de mille blessul-es la vie des combattants ; et ces combattants, c'est vous tou^'?jfçveurs de vingt ans qu'anime une grande pensée! Par la siifehme résignation dont fait preuve au dénouement le héros de Balzac, un des glorieux vaincus de ces grandes batailles de l'existence, le roman d'Albert Savarus forme le digne pendant de la première partie de Béatrlx. Là, Balzac nous a montré ce qu'est l'amour vrai d'une femme; ici, nous allons juger le même amour chez l'homme, et quel homme! quel modèle! Le génie poétique de Dante doublé du cœur de Pétrarque, tel est Albert Savarus; un caractère tout d'exception c'est vrai, mais que sa rareté dans le monde doit nous faire encore plus aimer et admirer, avec le talent de celui qui l'a su concevoir.
Albert Savarus, bâtard d'un grand seigneur belge, aime une femme qui n'est pas libre, Francesca Soderini, duchesse d'Argaïolo. Francesca représente l'Italienne classique d'une beauté incomparable, au caractère inflexible, dont la devise en amour est « tout ou rien ». Elle jure de rester fidèle à Albert qui pronîet de son côté de l'épouser dès que le duc, qui est très vieux, sera mort. Pour se rendre digne de sa fiancée, Albert aspire aux plus hautes positions sociales; mais, au moment de toucher au but, la passion qu'il a inspirée d'un autre côté sans le savoir à mademoiselle de Watteville lui est f;italc. La jeune fille brouille les deux amants par de perfides manoMivres, dont la principale est le détournement des lettres d'Albert à Francesca. Lorsque la coupable conduite de Philomène de Watteville se découvre, il est tro]) tard : Francesca est remariée, et Savarus est entré à la (îrandr- Chartreuse.
On doit trouver dans ce roman un cxeinplc de raiiière dt-rision qui pou^^uit la destinée humaine. On court ici-bas dans un Inil quelconque après la fortune, et la mort ou l'oubli, qiichiuofois le désespoir, vous attendent sur le seuil (|ue vous franchissez
après elle. L'intrigue d'Albert Savarus est une des plus remarquables qu'ait imaginée Balzac. Le dénouement surtout 'est un des plus tragiques qui se puissent inventer; car de sinistres accidents y provoquent le suicide moral d'un homme, après lui avoir causé un supplice qui, pour n'atteindre que le cœur, n'en est pas moins le plus atroce, le plus au-dessus des forces humaines qu'il soit possible de concevoir.