LA FAUSSE MAITRESSE
Au point de vue de l'idée générale d'après laquelle se développe l'expression de l'amour unique, la Fauise Maîtresse fait pour ainsi dire suite à Albert Savarus. Thaddée Paz, le principal personnage du livre, est le digne émule de l'ambitieux par amour. Seulement, sa passion tout aussi pure, tout aussi grande que celle d'Albert, est d'un genre différent, en raison du caractère et de la situation de l'objet aimé. Thaddée Paz, souffre beaucoup moins que l'amant de Francesca, car volontairement il n'espère rien ; il se dévoue dès le principe, et doit par conséquent ne jamais être atteint de ces affres de condamné à mort qui glacent à jamais le cœur d'un homme, lorsqu'il se sait la victime d'une trahison anonyme. Le malheur d'Albert Savarus est fait pour épouvanter l'amant le plus intrépide, quand il songe que le monde peut cacher la réalité d'événements pareils à ceux du roman, tandis que le destin de Thaddée Paz doit être envié par tous les rêveurs d'idéal.
Ce Thaddée Paz est un réfugié polonais de grande naissance, descendant de l'ancienne famille des Pazzi de Florence, ami inliine du comte Adam Laginski, un autre proscrit polonais, aux cùlés duquel il a vaillanunent combattu pour l'indépendance de la Pologne. Il s'est vu sauver la vie par le comte. Venus tous deux en même temps à Paris, les deux frères d'armes n'ont pas voulu se quitter. Tandis (pie le comte Adam possède une grande fortune, son ami Paz est pauvre. Le comte est un homme loyal et sensible, mais insouciant et léger, aimant le luxe en grajid seigneur, très capable de se ruiner à Paris sans s'en apercevoir. Tiiaddic, an contraire, est d'une sagesse profonde, A un esprit
dessus cultivés, il joint la fierté et le courage d'un lion; avec gela tendre comme une femme, fin et prudent comme beaucoup T!e.Polonais, il est doué de qualités positives qui font complètement défaut à son ami. Du contraste de ces deux caractères, de .la mutuelle connaissance de ces deux âmes est née une amitié indissoluble. Il y a dans ces deux hommes, dit le romancier, ■"« un échange constant d'impressions heureuses de part et d'autre (|iii fait peut-être l'amitié plus riche que l'amour. L'amitié «ignore les banqueroutes du sentiment et les faillites du plaisir. Après avoir donné plus qu'il n'a, l'amour finit par donner moins qu'il ne reçoit. » Nous donnons à dessein cette opinion de l'auteur sur l'amitié, car seule elle est toute l'explication de la conduite héroïque de Paz.
Le comte Laginski a épousé par inclination Clémentine du Rouvre, une Parisienne du faubourg Saint-Germain, blonde et mince, à visage de keepsake, une jeune femme volontaire, rieuse, instruite, mais inaccessible à des séductions vulgaires. Lorsque Thaddée a vu pour la première fois cette femme, il a reçu ce même choc qui a mis Savarus aux pieds de Francesca; et de ce jour commence son sublime esclavage. Le mariage semble séparer .à jamais Thaddée de la comtesse; il s'immolera donc au devoir que lui imposent l'honneur et la reconnaissance; mais il n'en aimera pas moins toute sa vie Clémentine d'un de ces amours sans espoir dont l'insondable profondeur ferait comprendre l'amour divin. « Ce sentiment, dit Balzac, où se tapit un orgueil de père et de Dieu, contient le culte de l'amour pour l'amour analogue à l'ambition du pouvoir pour le pouvoir, avarice sublime, en ce qu'elle est constamment généreuse et modelée enfin sur la mystérieuse existence des principes du monde. » Voilà le fond de l'Iiistoire morale de Thaddée Paz.« Ces sortes d'actions, dit l'écrivain, sont moins rares que les détracteurs du temps présent ne le croient; elles sont comme les belles perles, le fruit d'une soudVancc, et, semblables à ces prrics, elles se cachent sous (l(! rudes écailles, pcrdufîs au fond do ce g()ul1'r(\ de celle mer, de (;ette onde incessamment remuée, nommée le monde, le siècle, Paris, Londres ou Pétersbourg, comm(> vous voudrez. »
Désireux de dire quelque cliose sur tous les faits politiçji^es qui ont le plus remué son époque, Balzac a fait précéder son roman d'un préambule, où il juge quelque peu l'insurrection polonaise et l'accueil fait en France aux proscrits, sous Louis-Philipjie. L'opinion de l'auteur est assez intéressante à connaître pour que nous en parlions.
A propos des sanglantes guerres de la Pologne, le roman-, cier dit une chose très juste, à savoir que « la Russie et la Pologne avaient également raison, l'une, de vouloir l'unité de son empire, l'autre, de vouloir redevenir libre. Seulement, la Pologne pouvait conquérir la Russie par l'influence de ses mœurs au lieu de la combattre par les armes, en imitant les Chinois qui ont fini par chinoiser les Tartares et qui chinoiseront les Anglais, il faut l'espérer. » Un homme d'Ëtat doublé d'un homme d'es.prit n'aurait pas mieux apprécié la situation. Balzac donne l'absolution à l'empereur Nicolas de la conquête de la Pologne, et il achève par une boutade humoristique contre les Anglais, qu'il aimait fort peu, paraît-il, les accusant d'être les auteurs de tous les ridicules qui ont élu domicile en France. Plus loin, plaignant sincèrement le sort des Polonais, Balzac rappelle avec raison que l'aristocratie française, si admirablement secourue par l'aristocratie polonaise pendant la Révolution, n'a certes pas rendu la pareille à l'émigration forcée de 1832. « Ayons le triste courage de le dire, ajoute l'écrivain, le faubourg Saint-Germain est encore le débiteur de la Pologne. Les Tuileries et la plupart de ceux qui y prennent le mot d'ordre donnèrent une horrible preuve de celte qualité politique, ■décorée du titre de sagesse, en imitant le silence de l'empereur Nicolas qui considérait comme mort tout émigré polonais. Placés entre la prudence de la cour et celle de la diplomatie, les Polonais de distinction vivaient dans la solitude bil)li(|U(' du Supnr /liiuiinn /in/>y louis. >■> — Ce tableau, où se révèle l'humeur causée à Balzac jiar les infortunes d'autrui, ne manque pas de vérilf. Ajoutons simplement que le turbulent écrivain, jilus révolutioimaire dans le fond qu'il ne le croyait lui-même, et plus amoureux de la liberté que quiconque, en dépit de ses opinions
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absolues de royaliste, ne manquait jamais une occasion de dire quelque peu de mal du gouvernement de Juillet. Quand il attaquait la monarchie parlementaire, Balzac dépassait en invectives le plus â!vancé des républicains, innocente manie, du reste, à laquelle nous devons les pages les plus amusantes de la Comédie humaine. On connaît bien par exemple le mépris comique du romancier ^our la bourgeoisie qui trônait sous Louis-Philippe. Nous revien- )ns en temps opportun sur cette question, en étudiant un des
.*ç^lés les plus piquants du caractère d'Alceste que cachait Balzac.
"* 'Fidèle à ses traditions, Fauteur fait la description de l'hôtel Laginski, rue de la Pépinière. Jusque dans les détails curieux qu'il donne du nouveau genre d'architecture se glisse sa mauvaise humeur contre l'époque de Louis-Philippe où, dit-il, « comme il n'existe plus de cour ni de noblesse pour donner le ton, on ne voit aucun ensemble dans les productions de l'art ». D'après le romancier, l'architecture est l'expression des mœurs. Les fortunes se rétrécissant en France, les habitations suivent le mouvement; et notre Balzac de montrer du dépit de ce qu'un pair de France de Juillet habite un troisième étage, au-dessus d'un empirique enrichi; ou bien parce qu'une famille ducale trouve à faire ses évolutions dans l'ancien fournil d'un président <à mortier. Qu'aurait donc dit Balzac s'il avait pu voir nore temps? Bah ! il se serait peut-être fait démocrate, lui qui, malgré son cœur et son bon sens, admirait Danton.
LE MKSSAGE
Deux autres histoires d'amour d'une simplicité tragique nous sont données dans le Mesmrja et la Grande lirelèclic. Ce sont deux sortes de nouvelles, où se poursuit la peinture des êtres que nous avons vus juscju'à présent n'ainuM- (|ue |)our eux-mêmes et réaliser ce que l'on peut appeler le génie en amour. Dans /-" Message, l'auteur joue lui-même le principal rôle; il appoi-te à une jeune femme la nouvelle de la mort de son amant, l^a scène de désespoir qui a lieu est courte, mais elle (hmiii- 1(>, frisson. On dirait (|ue l'.auleur raconte ici un épisode di>uK)ur(Mix de sa
propre vie. « Quelles délices, dit-il, d'avoir pu raconter cette aventure à une femme qui, peureuse, vous a serré, vous a dit : « Oh! cher, ne meurs pas, toi! » Oui, mais quelles délices aussi de lire cette jolie nouvelle, et de mêler quelques larmes de regret à celles que sa reconnaissance pour le messager fait verser à la comtesse Juliette de Montpersan, quand il lui apporte le dernier, Tincorruptible lambeau du mort qu'elle a adoré,