‹ L'œuvre de H. de BalzacChapitre 24 sur 92 · MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES · texte numérisé non relu

MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES

Dans tous les livres suivants, Balzac reprend l'étude du mariage. Mais, après nous en avoir montré les résultats heureux comme dans la Bourse, Madame Firmiani et Modeste Mignon, il nous initie à présent aux différentes causes qui rendent cette institution sociale si imparfaite, et aux nombreuses fautes, soit de l'homme, soit de la femme, qui font le malheur ordinaire de beaucoup de ménages.

Nous avons essayé d'établir une gradation dans l'énumération de ces scènes, proportionnée au degré des infortunes conjugales dont l'auteur y fait le tableau. Prenons d'abord les Mémohxs de deux jeunes Mariées : nous voyons ici deux sortes de mariages mis en parallèle; le premier est un mariage d'amour, le second un mariage de raison. L'auteur donne la parole aux deux jeunes femmes de chaque ménngc, afin de nous faire connaître à la fois leurs opinions opposées déjeunes filles et leurs impressions dill'érentes de femmes, sur l'état de mariage. La destinée de chacune dépend absolument de la manière dont elles se sont mariées; et l'auteur n'hésite pas à donner prosaïquement le bonheur au mariage de raison, tandis qu'il inflige le pire des malheurs, la mort (les époux, au mariage d'amour, tout on rcnlouraut île la divine auréole de poésie (ju'on ne saurait lui enlever.

Louise de Cihaulieu, imbue dans sa jeunesse d'idées fausses ou trop peu positives, grâce au spectacle (ju'elle a sous li's yeux de divisions intimes entre son père et sa mère, n'a qu'une pensée, <]d'uu but : réaliser l'amour romanesque, la passion dans le

mariage. Bravant la volonté de ses parents, elle épouse son pro*-fesseur de langues, un pauvre exilé de la cour de Ferdinand Yll, qui n'est autre que le baron de Macumer, duc de Soria, grand d'Espagne. Macumer est un amoureux de la race des Savarus et des Paz; il est l'esclave de Louise. « En amour, dit Balzac, il y a toujours un des deux amants qui aime moins que l'autre. wJci,, c'est Louise qui aime le moins. Elle a trouvé à fixer son rêré eii appréciant les éminentes qualités de l'amour de son mari; mais elle subit cette passion bien plus qu'elle ne la partage. Un premier malheur arrive; l'excès de son amour finit par tuer le baron. Louise est moralement responsable de celte mort; mais, elle n'en conserve pas moins ses idées absolues sur 1' « exclusivibilité » de la passion (si nous pouvons nous exprimer ainsi), qui doit unir deux êtres dans le mariage. Son rêve perdu par la mort de Felipe, elle cherche à le réaliser une seconde fois. Après deux ans de veuvage, elle épouse un jeune homme inconnu et sans fortune, un artiste dont le cœur est tout aussi noble que celui du baron de Macumer. Marie Gaston n'est autre que le fils naturel de lady Brandon, l'héroïne de la Grenadière. Dorlange, le grand sculpteur de la Comédie humaine, futur député d'Arcis -sur-Aube, est son ami intime. Ce qui caractérise celte nouvelle union de Louise, c'est que, cette fois, elle aime beaucoup plus son mari qu'elle n'en est aimée. Elle est un peu plus âgée que lui; elle comprend la différence énorme des sentiments éprouvés pour Marie Gaston et de sa première affection de jeune fille pour Macumer. C'est à son tour d'être esclave. Elle ressent pour son second mari une jalousie terrible, sentiment dont elle n'a pas soupçonné l'existence en son cœur, du vivant de Felipe. Marie Gaston adore Louise. Il est doué d'une sensibilité toute féminine qui donne un charme infini aux preuves d'amour qu'il sait prodiguer à sa femme; mais il a un secret de famille qu'il n'avoue pas par pudeur. Louise, surprise fies fréquentes absences de son mari, le soupçonne d'infidélité. Tour mieux espionner Gaston, elle commet l'imprudence de itstd- une nuit entière, à demi velue, cachée dans son parc. Elle est ainsi atleinU; de phlisi(.'. Ouand elle découvre l'inanilé de

■ .'{%£& soupçons, il est trop lard, la vie lui échappe, elle meurt, tuée

par le même amour qui a déjà perdu Felipe. Marie Gaston n'est pas plus heureux. Irrémédiablement affecté par la mort de sa femme, il devient fou.

■'■Tel est le drame plein de poésie, mais singulièrement tragique, ;^ OÙ Balzac nous peint les conséquences de l'amour exclusif, et

■ ii'ée&titant que son emportement, dans le mariage. Louise de Cliaiilieu est privée du bonheur d'être mère. C'est encore une

>j^s- conséquences de la façon dont elle a envisagé le mariage. *^'vfe;Parallèlement à l'existence de Louise, le romancier nous fait rhistoire de Renée de Maucombe, son amie d'enfance. Renée de MaucOmbe, tout aussi belle et tout aussi bonne que mademoiselle de Chaulieu, mais moins romanesque, épouse un homme plus âgé qu'elle et sans grand relief, le comte de l'Estorade, un ancien émigré, appartenant à l'une des plus vieilles familles de Provence et que les fatigues de l'exil ont vieilli avant le temps. Elle n'aime pas son mari, mais l'estime et l'amitié qu'elle a pour lui suffisent à en faire une épouse modèle. Renée, dans ses lettres à Louise, ne se plaint pas; elle se résigne à son sort tandis que la baronne de Macumer est dans un étal perpétuel d'irritation contre les faits matériels de l'existence qui, à chaque instant, viennent froisser l'idéal qu'elle se fait de tout. En somme, Renée est heureuse d'un bonheur régulier et calme. Louise est toujours inquiète et s'enivre de plaisirs qui n'ont rien de fixe. Renée a des enfants, elle reporte sur eux toute la tendresse ({u'cllc aurait eue pour un amant. Ce qui lui reste encore d'idée romanesque fait bientôt place à l'ambition de voir ses enfants heureux. Elle prend en main le gouvernement de sa maison, fait arriver M. de l'Estorade à la pairie, et assure pour plus tard à ses fils une grande fortune, tous les jours augmentée par une administration sage et entendue, l-^llc chasse ainsi de son esprit l'oisiveté, (jui engendre tant les vices du cœur. La vie de Menée forme enfin un contraste absolu avec celle de Louise, l'allé a trouvé dans le mariage les délices de la maternité et ces joies de la famille, les seules vraies, qui assurent vérilablomenl l'union des époux. Tandis que Louise meurt de toutes ses

imprudences passées, Renée est admirablement récompensée de sa soumission aux règles ordinaires de la société par la réalisation de tous ses désirs de mère : l'arrivée de M. de TEstorade à la fortune, au pouvoir, et le brillant avenir de ses enfants.

Les Mémoires de deux jeunes Mariées forment donc un liyre aussi important que la Physiologie du Mariage, et surtout pTlis moral.

Les passages les plus remarquables à signaler dans le roman sont les lettres oîi Renée de l'Estorade parle de ses enfants,, ct^exprime les sentiments indéfinissables de l'amour maternel. Gin jurerait que ces pages ont été vraiment écrites par une femme, tant elles renferment de vérité, dans la fidèle peinture qu'elles retracent de l'inénarrable émotion des mères, quand elles soignent et caressent leurs petits.

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