LA GREXADIÈRE LA FEMME DE TRENTE ANS
De graves exemples des malheurs réservés aux femmes dont la vie n'a été qu'une longue lutte contre les devoirs du mariage, nous sont donnés dans la Femme abandonnée, la Grenadière et la Frmme de trente ans.
La Femme abandonnée, c'est la vicomtesse de Beauséant, une X des fameuses reines de la vie parisienne, ayant fait partie jadis, au faubourg Saint-Germain, de ce charmant groupe de femmes à la mode où brillaient la duchesse de Langeais, madame de Sérizy, la princesse de Gadignan, la marquise d'Espard. Après sa retentissante rupture avec le marquis d'Ajuda-Pinlo, la vicomtesse, séparée de son mari, s'est retirée au fond de ses terres, comme dans un cloître, pour y vivre loin du bruit et des plaisirs mondains. Le calme paraît avoir succédé à sa vie ngilée; elle ne désire plus rien. Sauf quelques remords, quelques regrels peutêtre, elle est heureuse de sa solitude; mais elle compte sans la destinée. Un beau jeune homme, Gaston de Nueil la rencontre et s'en éprend. La mélancolique empreinte du malheur ajoute aux charmes encore puissants de la vicomtesse. Elle entrevoit un abîme dans cet amour, le dernier sans doute; mais elle essaye vriiiicMicnt de résister à l'allirante jeunesse de Gaston. Sans force après fpi('If|ucs jours de lutte, elle succombe. Plus femme que mademoiselle des Touches peut-être, elle oublie les terribles enseignements (pie lui a légués la triste fin de sa première liaison. Quelques années se passent sur les bords du lac de Genève dans un Ijonhcur complet; mais Gaston de Nueil est plus jeune que sa maîtresse; il se fatigue de son a(l'ecli(»n ; l'amour absolu, attentif de Claire de Meausi-aut lui pèse. Il s'éloigne d'elle un jmir, sans
penser que ce crime de lèse-amour tuera la pauvre femme; et il se marie.
Bientôt ce mariage, accompli dans une pensée d'ambition de fortune égoïste, le dégoûte. Gaston devient sombre et ne vit presque plus avec sa jeune femme. Le souvenir des joies qu'il 'à; »^^ goûtées avec Claire l'accable sous le poids de remords cuisants^, il veut revenir à son ancienne maîtresse. Celle-ci, dont le cœur a été broyé comme par un coup de massue, est tombée dans une indifîérence morne, qu'aucun choc nouveau ne peut secouer. Gaston désespéré se suicide. Claire de Beauséant est condamnée à le pleurer pendant le reste de ses jours qu'elle demande en grâce à Dieu d'abréger, tant elle souffre.
Dans la Grenadière, Tliistoire de la femme est encore plus louchante. Cette fois, c'est lady Brandon qui joue le rôle de femme abandonnée. Elle a eu plus d'aventures que la vicomtesse de Beauséant. Lady Brandon a été la femme la plus belle de Paris; elle est citée comme telle dans les Scènes de In vie parisienne; mais un grand intérêt s'attache à sa personne, car elle est mère de deux enfants, deux petits anges, pauvres orphelins qui vivent dans le malheur et l'indigence, et dont les sourires ne parviennent pas à tarir les larmes de leur mère. De ces ^ deux enfants, le cadet Marie Gaston, deviendra le second mari de Louise de Chaulieu. Lady Brandon est sourdement minée par une pensée effrayante : que deviendront ses enfants quand elle ne sera plus là? Cette noire perspective d'un avenir insondable lui donne d'affreux cauchemars. Brisée par la douleur et le remords, elle ne larde pas à mourir. Son amour maternel, bien qu'immense, n'a pas eu la force de la faire vivre pour préparer une destinée heureuse à ses fils. Elle meurt donc inconsolable, ne se pardonnant pas ses fautes, qui font que ses enfants seront dans la société des parias sans état civil.
Dans les romans inachevés ou inédits de Balzac, le Député d'Atris, et le comte de Sallenauvc, se trouve continuée, avec l'his-* loire de Dorlange, celle de Maric-Gaslon, dont l'enfance nous est racontée dans la niélancoli(iuc nouvelle de la Grcnadiùrf.
Quelles leçons données aux mères coupables! L'auteur ne montre-t-il pas ici que le sentiment de la maternité doit suffire, dans le mariage, à préserver une femme de tout acte d'indépendance? Qui en souffre après elle? Son enfant! Et combien de ces -f«ctils malheureux restent souvent hors de la société d'où les ***^^xclut leur naissance! Quels gigantesques efforts n'ont-ils pas à faire pour reconquérir leur vraie place au soleil, se faire eux- -mêmes la souche d'une nouvelle famille dans l'État! Toutes ces 'v pensées profondes se lisent entre les lignes de ce dernier roman " ;^e Balzac.
Nous terminerons enfin la série de romans sur l'adultère, par la Femme de trente ans. Ce roman ne vaut pas celui de la Grenadière, quoique la même idée lui serve de principe. Le livre est très long. L'intrigue, divisée en plusieurs parties, est quelque peu embrouillée. L'écrivain y présente des tableaux encore plus sombres que les précédents des conséquences du mariage, quand il se fait sans que la raison soit consultée. L'adultère y reçoit une terrible punition morale qui a peu d'égales dans les autres scènes de la Comédie humaine. Julie de Chatillonest, séduite par le prestige du vicomte d'Aiglemont, un des plus beaux colonels de cavalerie de la garde impériale, l'épouse, malgré les conseils de son père, qui voit à regret sa fille ne juger le militaire que d'après son extérieur. Julie, femme intelligente et sensible, s'aperçoit bientôt de la sottise du brillant officier, qui lui apparaissait autrefois, dans les revues du Carrousel, comme une idole. Le colonel, de son côté, continue dans le mariage sa vie d'homme à bonnes fortunes. Les deux époux cessent leurs relations. Julie, se reconnaissant un peu lard la dupe des lois sociales, trouve d'abord de douces consolations dans l'amour pur qu'elle a inspiré à un Anglais, prisonnier de guerre, lord Grenville. Elle est déjà mère, aussi tient-elle fermement tête à cette passion que son co.'ur seul partage avec ivresse. Un jour, pour ne pas être surpris causant avec Julie et éveiller l'ombre d'un soupçon llétrissant, lord Grenville se laisse écrascM- la main dans lajoinlunî d'une porte ({uc le colonel d'Aiglemont ferme par niégarde, ignorant
la présence de l'Anglais. Ce dernier meurt des suiles de son accident. Julie prend dès lors son mari en horreur, et elle ne tarde pas à se révolter contre le sort qui l'a rendue si malheureuse. Elle aime une seconde fois, et, poursuivie du fatal souvenir dç, la mort de Grenville, elle ne veut pas que son deuxième amant, i le marquis Charles de Vandenesse lui échappe. Elle se livre à lui, poussée autant par le dépit que par sa soif inassouvie d'aimer. De ses relations adultères avec le marquis naissent deux enfants. L'un d'eux est noyé par sa sœur aînée, Hélène, fille du vicomte d'Aiglemont, qui, toute jeune, a conçu pour les enfants adultérins une jalousie inexplicable. Devenue grande, Hélène s'enfuit de la maison paternelle avec un assassin, un pirate, qui l'emmène à son bord. Après ce douloureux événement, la ruine atteint la famille d'Aiglemont. Le colonel est obligé de se séparer de sa femme pour aller refaire sa fortune en Amérique. Au retour, surpris par des corsaires, il est sauve par le propre ravisseur de sa fille. « Le Parisien », ainsi s'appelait cet homme, est un jour fait prisonnier et mis à mort. Hélène al)andonnée retrouve par hasard sa mère. Après avoir longtemps erré à l'aventure, en proie à la plus noire des misères, elle a vu moui-ir de faim ses enfants; elle meurt à son tour dans les bras de la vicomtesse d'Aiglemont.
C'est le premier châtiment inflige à la fois à la fille et à la mère coupables. Mais une suprême douleur est réservée à la vieillesse de madame d'Aiglemont. Elle marie sa seconde fille* Moïna, à M. de Saint-Héreen. La jeune femme est sur le point de commettre une faute irréparable avec le fils du marquis de Vandenesse. Julie veut la sauver des dangers de l'adultère, et Mo'ina a l'impudeur de reprocher à sa mère sa conduite passée. Accablée par ce dcM-nier coup, Julie d'Aiglemont meurt de chagrin, en pensant que c'est le fils de son propre amant qui a eu la lâcheté de la perdre dans l'esprit de Moïna.
Tel est le résumé do la triste existence d'une femme dont les malheurs ont pour point de départ, ainsi que le prévoyait M, de Chalillonesl, son mariage avec un homme d'une nature opposée h la sienne. C'est une suprême leçon, donnée aux
femmes en particulier, qui termine nos analyses des scènes écrites sur le mariage. Le roman de la Femme de Trente ans a, hélas! des milliers d'éditions dans la vie réelle. Il achève de
frouver la thèse sur laquelle nous avons dit que reposent les vres de Balzac étudiés ici depuis la Bourae^ à savoir, que le •Sbnheur pour une jeune fdle ou un jeune homme ne se trouve ,* jamais dans une vie romanesque, en dehors des idées reçues. v- -Méconnaître, quand on est jeune, l'expérience des parents et •. ■ l'amour éclairé d'une mère, est pour l'homme la pire des fautes ^' dans la vie privée.