‹ L'œuvre de H. de BalzacChapitre 29 sur 92 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

ÉTUDES DE MŒURS

INTRODUCTION

« La passion est toute l'humanité », a dit Balzac. Cette maxime, qui a sa place marquée au frontispice de la Comédie humaine, peut servir particulièrement de base aux Scènes de la vie de province. C'est en elfet l'âge des passions, dont l'auteur retrace ici les phases si pleines d'intérêt, avec son pinceau le plus réaliste, souvent trempé dans de bien sombres couleurs. C'est qu'à la fraîche et riante aurore de l'adolescence ont succédé l'âge mûr et les teintes grises d'orages dus au choc d'intérêts divers. II nous faut dire un mot du cadre spécial, choisi cette fois par Balzac, poui- placer ses scènes. Avant lui, on songeait fort peu aux mœurs de la province, considérées à tort comme dépourvues <\c. poésie ou d'intérêt dramatique. Pour un amateur de [)oènies ou d'ieuvres épicpies, la province offre, en cHét, jjcu de ressources. Mais B.iizac comprit vile que, des sujets les plus humbles, on peut faire j.iillir les drames les plus poignants, et il découvrit celte région inexplorée de la province, si fertile néanmoins en observations de tous genres, nii l'on peut

rechercher la base de tout. C'est là, à notre sens, un des rares mérites de l'écrivain, qui détermine le caractère principal de' son génie : « la modernité ». En effet, dans les Scèues de la vie de province, dont le roman le plus cpnnu, le plus estimé de tous les critiques sans exception, est Eugénie Grandet^ se montre dans toute sa profondeur, le miraculeux instinct qu'avait Balzac de la réalité. « Là plus qu'ailleurs, a dit un critique, le sentiment de la vie exprimé par l'écrivain va jusqu'à la minutie du détail, il sait vous émouvoir et vous faire palpiter dès l'abord, riéri qu'à vous décrire une allée, une salle à manger, un ameublement. Il a une multitude de remarques rapides sur les vieilles filles, les vieilles femmes étiolées et malades, les amantes sacrifiées et dévouées, les célibataires, les avares. On se demande où il a pu, avec son train d'imagination pétulante, discerner, amasser tout cela. Souvent M. de Balzac n'a encore décrit que l'intérieur d'une cuisine, d'une arrière-boutique, d'une chambre à coucher, que sais-je?et déjà l'intérêt arrive, le drame palpite, l'action est entamée; de l'arrangement de ces meubles, de la disposition de leurs intérieurs et de leur minutieuse description, s'exhale une révélation lumineuse du caractère de ceux qui les habitent, de leurs passions, de leurs intérêts dominants, de toute leur vie en un mot. Les Allemands et les Anglais, déjà si excellents dans ce genre, ont été complètement surpassés par M. de Balzac, qui n'a eu en France ni maître ni égal. » On voit donc combien Balzac a été bien inspiré, en prenant la province pour cadre de la deuxième l)artie des Eludes de mœun^. Dans cette bordure, jadis trop étroite pour les écrivains de haut vol. il a su renfermer une série de menus faits qui intéressent tout autant que les plus grandes questions [jolitiques et sociales, dramatisés qu'ils sont par une plume chercheuse, qui sait en rattacher l'origine et la cause aux causes et origines des plus puissants inléréls généraux de la société. Les Scènes de la vie de province sont pour ainsi dire le vrai roman, le roman tel qu'il doit être, retraçant la vie telle qu'elle est, dans son cours ordinaire et non dans ses exceptions. Ouaiid nous lisons ces romans, où le talent de l'écri-

vain fait resssorlir, dans leur originalilé, toutes les choses familières que nous avons observées mille fois nous-mêmes au sein du foyer domestique, une exclamation banale s'échappe de nos lèvres : « Comme c'est vrai, comme c'est vécu! » disons-nous; et nous. nous étonnons qu'aucun artiste n'ait déjà songé à mettre en rel|ef, par un groupement ingénieux, cette foule de détails. C'est le plus grand éloge que nous puissions faire du génie de Balzac. ^''^Ç'est que, comme il l'a dit lui-même, l'auteur de la Comédie humaine a accordé aux faits constants, quotidiens, secrets ou patents, aux actes de la vie individuelle, à leurs causes et à leurs principes, autant d'importance que jusqu'alors les historiens en ont attaché aux événements de la vie publique des nations. De là le caractère de réalisme de son œuvre, sur lequel nous nous sommes déjà prononcé, et qui excite un intérêt tout nouveau, inconnu avant lui.

Les Scènes de la vie de province nous montrent l'homme arrivé à sa maturité, en mouvement sous l'influence de la passion ou de l'intérêt. Telle est l'idée générale de cette partie des Éludes de mœurs. Et d'abord, Balzac nous fait assister à cette période si curieuse de transition, où le jeune homme, ayant comme on dit vulgairement jeté ses gourmes, commence à. prendre la vie au sérieux. L'expérience est venue, et avec elle une certaine méfiance qui arrête la générosité spontanée et irréOéchic des sentiments. Plus de naïfs élans du cœur, les calculs de la froide raison les compriment. Pour tout dire en un mot, l'homme est devenu égoïste; même en vue du bien, il calcule tous les effets de sa conduite. A trente ans, les idées commencent à revêtir le caractère de l'absolu; les opinions hésitantes ont fait place à des convictions bien arrêtées; les nobles aspirations, les espérances pleines de poésie, le rêve, se sont transformés en ambitions de toute sorte, en désirs efirénés, qu'alimente sans cesse la cohue parfois immonde des inlércls matériels à satisfaire. A chaque inslani, on rencontre des obstacles à l'expansion des sentiments les plus justes et les plus délicats, comme à celle des désirs les plus coupables; d'où le désenchantement, les désillusions. Seuls, quelques rares privilégiés, philosophes iudiffé-

rents au monde, grands cœurs ou esprits forts, qui dominent la lutte sans en recevoir de meurtrissures, savent conserver ces illusions, le vrai, le seul bonheur de la vie. Puis, la revendication des droits est souvent en conlradiction avec la pratique des devoirs. D'un individu à l'autre, les intérêts forment autant d'antithèses. De là, ces frottements entre natures dissemblables : les délicats, les gens sensibles; et les gens pratiques, les positifs, qui sont presque toujours les plus forts, étant les plus habiles. Les joies de la réussite, les peines de la défaite en affaires^ apprennent à l'homme à ne plus voir que le côté pratique de l'existence. L'intérêt de l'argent en particulier, le plus positif de tous, dont chaque œuvre de Balzac contient, avons-nous dit, une thèse, acquiert ici, dans des tableaux de la couleur la plus vive, une force inimaginable ; d'où ces fameux portraits d'avares, aussi puissamment intéressants, sinon plus, que ceux de Molière, et dont la stupéfiante réalité suffit à immortaliser le talent de l'auteur. Balzac est ainsi amené à nous montrer, de la part de certains sujets, bien des projets criminels ou tout au moins entachés de l'cgoïsmc le plus odieux, préparés en vue de la satisfaction des intérêts ou des passions. Pour cela, il pénètre comme le Diable boiteux au sein des ménages, dans les plus obscures sinuosités du foyer domestique en apparence calme et d'où sort tout à coup le crime. Il nous initie ensuite à toutes ces mesquines rivalités particulières à la province : tracasseries entre voisins, brouilles et querelles de parents; aux jalousies professionnelles, aux prétentions bouffonnes de rang et d'honneur, faiblesse de bien des hommes d'esprit. Il nous promène ainsi partout : dans le cabinet du notaire et de l'avoué, le bureau du journaliste, la boutique de l'épicier, l'appartement du célibataire ou do la vieille fille; dans le château du gentilhomme campagnard ou l'humble toit de l'ouvrier, chez le maire d'une commune, le prêtre d'une paroisse, le médecin d'une petite ville, etc. ; remarquant tout : le pli de chaque vêlement, le trait distinctif de cha(|ue figure; sachant merveilleusement allier le groles(|ue au sublime, le trivial aux choses les plus élevées, l'iiiiage saisissante du vice aux plus idéales conceptions de la

vertu. Il est permis de dire qu'il force souvent l'existence de ses personnages mauvais; quelques exagérations et des fautes commises contre le goût ou la morale sont à signaler. Mais on doit savoir gré à l'auteur d'avoir su cependant nous rendre intéresaS^ls les personnages vertueux, tout autant que les séides du vice.

• ■ É^iï- résumé, dans les Scènes de la vie de province, se livre avec plus d'agitation et sur un théâtre plus vaste que dans les

/Scène?, de Ici vie privée, la lutte des intérêts individuels avec ses ^gles de tactique propres, ses ruses spéciales, sa diplomatie pouée au dernier chef, qui conclut ou viole les armistices et les traités de paix; lutte âpre, acharnée, oîi les petits comhats, les escarmouches, les trahisons, l'espionnage, remplacent la grande guerre et les grandes combinaisons stratégiques des Scènes de la vie parisienne et politique.

C'est ici, et en même temps dans les Scènes de la vie de campagne, qu'une carte de France devient nécessaire au lecteur pour suivre Balzac en province. Successivement la Touraine, le Poitou, les Charentes, la Champagne, l'Auvergne, l'Ile-de- France, la Basse-Normandie, le Dauphiné, le Limousin, la Bourgogne défilent sous nos yeux, avec leur climat, leur ciel, leurs cultures. La topographie du sol y est complète. Rivières, vallées, plaines et montagnes, prairies, jardins et forêts viennent s'encadrer dans de merveilleux paysages de tous les genres et de toutes les dimensions, vus tantôt dans les feux du soleil levant, tantôt dans les ombres mystérieuses du soir, tantôt en plein midi, sous les mille couleurs variées, gaies ou tristes d'un ciel ■plein de nuages; et l'ensemble de ces tableaux donne l'idée la plus exacte qu'il soit possible des beautés des pays qu'on traverse. Balzac n'oublie pas non plus les monuments dans les villes où il nous mène. Angoulcmc, Saumur, Tours, Azayle-Rideau, Troyes, Issoudun, Sancerre, Nemours, Alenc^on, Limoges, sans compter les villes des Scènes de la vie privé<\ sont montrées toutes avec leur histoire archéologique, leurs vieilles et leurs nouvelles rues, leurs châteaux, leurs églises, leurs édifices publics, leurs ruines anciennes du temps des Romains ou des siècles de la féodalité. Personne mieux que Balzac ne sait

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rendre la physionomie particulière de tous ces objets, ce qui en fait le trait caractéristique. On lui a beaucoup reproché la longueur et les détails trop fouillés de ses descriptions; c'est ici le cas de répondre que, sans la topographie des lieux, il n'est pas possible de bien comprendre les surprenantes figures que îious présente le romancier. Balzac pensait fort justement que, de tout temps, les choses ont fatalement dominé les êtres. L'influence des monuments sur la vie des peuples et des individus est indéniable. Les monuments prouvent, mieux que les faits, l'histoire d'un peuple et son caractère; car les faits sont quelquefois les conséquence du hasard ou proviennent de l'antagonisme de pas-, sions irréfléchies; tandis que les monuments sont toujours l'œuvre d'idées se faisant suite, perpétuant d'âge en âge les traditions, sans lesquelles aucune société ne saurait vivre. C'est la raison pour laquelle Balzac fait presque toujours passer les cadres avant les portraits, dans les études de mœurs.

Quant à la femme, dans les Scr)ies de la vie de province^ elle a suivi le mouvement général; mais, en raison de sa sensibihté, elle est toujours en retard sur l'homme. A part quelques terribles exceptions qui dépassent alors tout ce qu'on peut imaginer de pire, la femme n'atteint pas le degré d'égoïsme de l'homme. Son cœur reste jeune et aimant en dépit des années; l'amour, sous une forme quelconque, est toujours son maître; et si elle pèche, c'est bien i)lulôt par passion que par calcul. Osons le dire enfin, la femme, nature incomplète à qui manquent la force et l'esprit de suite, est généralement meilleure que l'homme, malgré l'infériorité de son intelligence et de sa raison, et précisément à cause de cette infériorité, admirablement compensée par la supériorité de son instinct et de sa faculté de sentir. C'est ainsi que nous la dépeint Balzac. Certes, dans les Scènes de la vie de province, il y a deux ou trois sinistres figures de femme comme mademoiselle Hogron dans Pierrellc et Flore Brazier dans la ftahnnilleitse. Quehpios autres, madame de la Baudraye, par exemple, n'ont plus dans leurs désirs celte grâce délicate du rêve de la j< iMM! fille, cl ne s'abandonnent plus qu'au platoniî^nie; mais, après, (luellc poésie dans les autres études sur la femme!

Comme Balzac en a admirablement compris les destinées, en nous la montrant dans Eve Séchard la courageuse compagne du génie malheureux! Oh! le cœur des femmes! Balzac en a sondé en maître le chaste mystère, si souvent, hélas! méconnu des hommes, dans la brutalité de leurs appétits. Nous verrons, aux,Scènes de la vie parisienne^ comment est complétée cette étude de la femme, qu'on rencontre sur tout le parcours de la Comédie humaine, et dont les Scènes de la vie privée nous ont déjà donné de ravissantes analyses. Hàtons-nous d'entrer dans .le délail des Scènes de la vie de province^ oîi, dans Eugénie Grandet, le principal des livres de cette partie que nous étudierons, nous allons rencontrer les types de femme les plus attachants qu'ait découverts le cœur de Balzac.

ANALYSES

EUGENIE GRANDET

Nous mettons en tête des iScènes de la vie de province le roman iVFugénie Grandet, parce que, de toutes les œuvres du romancier, c'est celle qui définit et résume le plus exactement le genre de littérature, dont Balzac a été dans notre siècle un des premiers promoteurs. C'est l'histoire, non seulement d'une famille, mais de tout un coin de province, où se détachent, plus vigoureusement que les autres, les physionomies d'Eugénie Grandet et de son père. La première figure, celle de la jeune fille, est sans contredit la plus pure qu'ait conçue l'auteur. La seconde, celle du père, est le premier type d'avare que nous voyons apparaître dans la Comédie humaine, qui en compte plus d'un. Ces deux portraits ont pour cadre un des plus vieux logis de la vieille ville de Saumur « la maison à M. Grandet », expression provinciale, dont la biographie de Grandet peut seule faire comprendre la valeur.

Entre ces deux êtres de nature si différente, mais d'un caractère indomptable, s'élève l'antagonisme de deux passions également fortes; d'un côté, la générosité de l'amour poussé jusqu'au martyre; de l'autre, l'égoïsme de l'avarice prenant les formes de la férocité du tigre et allant jusqu'à la criminalité. Eugénie Grandet a été élevée chez son père comme dans le froid silence d'un cloître, par une mère pieuse, dont la résignalion à la rigide volonlé du mari ressemble à celle d'un insecte toiiirneiité par des enfants. li'autcur fait voir, par un récit descriplif [ilein d'une douce poésie, dans quel milieu mélancoliiiue

et sombre s'est écoulée l'enfance quasi monastique d'Eugénie. Quand l'heure d'aimer est venue pour la jeune fille, son passé explique la soudaineté des effusions de son âme et la naïveté de son irréflexion. Eugénie aime son cousin germain, Charles Grandet, venu à Saumur après le suicide et la faillite de son père, ^jdche négociant parisien. Le premier sentiment que lui inspire

" 'JP jeune homme est une pitié profonde, le plus ingénieux des

-^renliments féminins, qui se déploie d'autant plus vivement dans

l'âme de la jeune fille que sa vie a été plus pure et plus mono-

,tone. « La misère, dit Balzac, enfante l'égalité. La femme a cela

. V9e commun avec l'ange que les êtres souffrants lui appartiennent. Eugénie apparut à son infortuné cousin dans toute la splendeur de sa beauté spéciale. Elle fut pour lui l'idéal de la Marguerite de Gœthe sans la faute. Une confraternité de pensées s'établit entre elle et lui. Leurs âmes s'étaient ardemment épousées, avant peut-être même d'avoir bien éprouvé la force des sentiments par lesquels ils s'unissaient l'un à l'autre. »

Mais la froide colère du père Grandet, découvrant que son neveu est logé au cœur de sa fille, va condamner au malheur l'amour des deux jeunes gens. Après avoir engagé sa foi à Eugénie et reçu les serments de sa cousine, Charles part pour les Indes. Dès lors, le père»Grandet continue à se livrer à de honteux calculs d'avarice qui doivent rendre un jour sa fortune colossale. Comme il faut toujours un aliment à son activité malicieuse, il va jusqu'à exploiter la faillite de son frère au détriment des créanciers, « Ne se sentant plus rien entre les pattes à pressurer, il veut concasser au profit de Charles ceux qu'il appelle en terme de mépris les Parisiens, et se montre excellent frère à bon marché. » En même temps, il fait subir à sa fille mille tortures, lorsqu'il s'aperçoit quelle a donné à son fiancé tout l'or de ses économies. Eugénie, enfermée dans sa chambre, est condamnée par la volonté paternelle à vivre de pain <it d'eau. Mais, loin de se plaindre, elle s'initie par là à sa destinée. Sentir, aimer, souffrir, se dévouer, sera lowjonr.s le texte (le bi vie des femmes. « Eugénie devait être, dit llal/ac, toute la femme, moins ce qui la console. Son bonheur, amassé

comme les clous semés sur la muraille, suivant la sublime expression de Bossuet, ne devait pas un jour lui remplir le creux de la main. »

Madame Grandet, bouleversée par la colère de son mari, tombe malade et meurt, malgré tous les soins de sa fille et le feint repentir de l'avare. En efTet, éclairé par son ami, le notaire Cruchot, le père Grandet apprend que, si sa femme meurt, il devra des comptes à Eugénie majeure; la fille doit hériter de sa mère. Grandet s'empresse donc de pardonner. Après la mort de sa femme, il obtient d'Eugénie une renonciation à l'héritage ; car, , abandonner la direction de la moindre partie de ses biens lui paraît une chose contre nature; il ne peut supporter l'idée d'être dépouillé par sa fille. « Déclarer sa fortune, inventorier l'universalilc de ses biens meubles et immeubles pour les liciter, ce serait à se couper la gorge », dit-il. Cinq ans après la mort de sa femme, il s'éteint à son tour. « Pendant ses dernières années, son esprit de despotisme avait grandi en proportion de son avarice, comme s'accroissent toutes les passions persistantes de l'homme. La vue de l'or, la possession de l'or, était devenue sa monomanie. » Eugénie, orpheline, se trouve héritière de dix-sept millions. On ne se serait jamais douté dans le pays que la fortune de Grandet atteignît ce chiffre formidable. Aussi, de Nantes à Orléans, il n'était question que des millions de mademoiselle Grandet. Mais la jeune fille attend, pour se marier, son cousin, dont elle n'a eu jusqu'à ce jour aucune nouvelle. Bientôt après la mort de Grandet, elle apprend brutalement le retour de Charles et son mariage avec mademoiselle d'Aubrion. a Chez le jeune homme, hélas! le sang des Grandet n'a pas failli à sa destinée. Avant son départ, Charles était beau d'amour et d'inexpérience. Mais, à son insu, l'égoïsme lui avail élé inoculi'. Il a fait furtunc aux Indes. Il s'est vite aperçu (|uc le moilleur moyen d'arriver à la fortune est, dans les régions interlropicahis aussi bien (lu'cn Euro[)e, d'acheter cl de vendre des hommes. Il s'est donc livré à la traite des nègres et à l'usure. A force de rouler à travers les hommes et les pays, d'en observer les coutumes contraires, ses idées se

sont modifiées, il est devenu sceptique, il a perdu toute notion du juste et de l'injuste, en voyant taxer de crime dans un pays ce qui était vertu dans un autre. Au contact perpétuel des intérêts, son cœur s'est refroidi, contracté, desséché. Eugénie n'occupe plus ses pensées. » A son retour en France, il rencontre à Bordeaux mademoiselle d'Aubrion, fille de nobles ruinés, qu'il désire épouser, pour arriver à une haute situation par l'influence du beau-père. Son rêve est de reparaître à Paris dans tout l'éclat d'une haute fortune, et de ressaisir une position plus brillante encore que celle d'où il est tombé. Eugénie se voyant abandonnée jette ses regards vers le ciel en pensant aux dernières paroles de sa mère qui, semblable à quelques mourants, avait projeté sur l'avenir un coup d'œil pénétrant, lucide. « Se souve- ,nant de cette mort et de cette vie prophétique, elle mesure d'un regard toute sa destinée. Elle n'a plus qu'à déployer ses ailes, tendre au ciel et vivre en prière jusqu'au jour de la délivrance. » Elle fait appeler le président Cruchot de Bonfons et lui accorde sa main à une double condition. Elle lui ordonne d'abord de partir pour Paris et de restituer intégralement les sommes dues aux créanciers de son oncle, pour laver le nom des Grandet des souillures de la faillite. « Ce payement, dit l'auteur, fut pour le commerce parisien un des événements les plus étonnants de l'époque. » En second lieu, Eugénie désire vivre libre à côté de son mari, sans consommer le mariage. iM. de Bonfons accepte ces conditions, car il compte hériter un jour ou l'autre de la fortune de sa femme; mais il est trompé dans son odieux calcul, il meurt avant elle. Eugénie veuve devient une sainte, comparable aux plus poétiques conceptions que puisse enfanter l'inépuisable génie de la charité.

« Telle est, dit Balzac, l'histoire de cette femme qui n'est pas du monde au milieu du monde; qui, faite pour être magnifif|ueuient épouse et mère, n'a ni inaii. ni cnl'anl, ni famillo, parce que son noble cn-ur, (jui ne battait (pie pour les senliments les plus tendres, a été de bonne heure broyé par les calculs de l'intérêt des hommes. » Vraiment, on ne peut imaginer de poème plus luiinaincment tra^ique (|ue la vie d'I'lugénir

Grandet. Le livre est surtout dominé par cette angélique pliysionomie de vierge, dont les douleurs résument celles de tant de nobles femmes.

Nous devons insister avant de finir, sur le personnage si connu du père Grandet, dans la représentation duquel Balzac a vraiment atteint la perfection du réalisme. « Grandet, dit le romancier, avait acquis dans son pays un nouveau titre de noblesse que notre manie d'égalité n'effacera jamais. Il était le plus imposé de l'arrondissement. Financièrement parlant, il tenait du tigre et du boa; il savait se coucher, se blottir, envisager longtemps sa proie, sauter dessus; puis, il ouvrait la gueule de sa bourse, y engloutissait une charge d'écus et se couchait tranquillement comme le serpent qui digère, impassible, froid, méthodique. Ses yeux avaient l'expression calme et dévoratrice que le peuple accorde au basilic. » Un détail sur son costume, après celui de sa figure, achève de le peindre. « Ses gants, aussi solides que ceux des gendarmes, lui duraient vingt mois. » Quoique de mœurs faciles et molles en apparence, M. Grandet avait un caractère de bronze,

A propos de la fille de Grandet, l'auteur nous montre la ville de Saumur divisée en deux clans, ayant chacun un prétendant à la main de l'hérilièrc. D'un côté, les Cruchot, ayant pour eux le parti des Crucholins; de l'autre, les Grassins à la tèle du parti des Grassinislcs, absolument comme les Médicis et les Pazzi à Florence. Ceci est une des mille comédies de province auxquelles Balzac sait donner un relief étonnant. La figure de Grandet, exploitant le faux attachement des deux familles, domine la coméilie et l'éclairé. « L'avare est là comme le seul dieu moderne auquel on ait foi, l'argent, dans toute sa puissance, exprimée par une seule physionomie. La vie de l'avare, ajoute Balzac, est un constant exercice de la puissance humaine mise au service de la personnalité. 11 ne s'a|)puie que sur deux sentiments, l'amour-proprc et l'intérêt, deux parties d'un même tout, l'égoïsme. Il se rencontrait dans Grandet un persistant besoin (l(! jouer une [lartic avec les autres hommes, de leur gagner légalement leurs écus. Imposer autrui, n'est-ce i)as faire acte

(Je pouvoir, se donner perpéluellemenl le droit de mépriser ceux qui trop faibles se laissent ici-bas dévorer? La pâture des avares se compose d'argent et de dédain. »

Nous laisserons dans leur ombre tous les autres personnages du roman; mais il est indispensable que nous citions les grandes /jifenes qui font le principal mérite du livre et le rendent si atta- -;^bant.

7> C'est d'abord l'arrivée du jeune Charles chez son oncle, qui .faitsurgir en un quart d'heure, dans l'esprit de sa cousine, plus d'idées qu'elle n'en avait eues depuis qu'elle était au monde. L'auteur nous montre les Cruchot et les Grassins formant une alliance momentanée contre l'ennemi commun, le jeune homme, qu'ils veulent empêcher de penser à sa cousine et qu'ils rêvent d'engluer, « comme les abeilles enveloppent de cire le colimaçon tombe dans leur ruche ». « — Sainle Vierge! qu'il est gentil mon cousin, se dit Eugénie, et ce soir-là elle n'achève pas ses prières. » L'auteur suit pas à pas le développement de l'amour de son héroïne, et nous en donne à chaque page la poétique expression avec un art inimitable. Nous nous retrouvons un moment aux Scènes de la vie privée. « — Je ne suis pas assez belle pour lui! » <( Telle est la pensée de la jeune fille, pensée humble et fertile en souffrances. » Un jour, Eugénie entend dire à son père qu'il préférerait jeter sa fille dans la Loire, plutôt que la donner à son cousin. Ces paroles lui causent un éblouissemenl. « Les lointaines espérances qui pour elle commençaient à poindre dans son cœur fleui'irent soudain, se réalisèrent et formèrent un faisceau de llcurs qu'elle vit en un instant coupées et gisant à terre. »

Charles est un enfant gâté, habitué à une vie luxueuse. Aussi Eugénie et madame Grandet cherchent-elles à le coml)ler de douceurs, mais à l'insu du terrible maître de la maison. A ce .'■uj(,'l, l'auteur invente un de ces menus faits, qui [)araisseiil insigniliant^, et ipii révèlent néanmoins dans toute son étendue le caractère intime des j)ersonnages. Au repas du matin, Charles se voit servir du sucre pour son café par sa cousine. Le père Grandet, jjour (jui cellf! denrée est d'un prix exorbitant, s'empresse de serrer le sucrier en voyant la prodigalité de sa lille,

et cette dernière, regardant son père d'un air calme, a l'audace de rapporter le sucre à son cousin qui, trouvant son café trop amer, en redemande. « Certes, dit à ce propos Balzac, la Parisienne qui, pour faciliter la fuite de son amant, soutient de ses faibles bras une échelle de soie, ne montre pas plus de courage que n'en déployait Eugénie en remettant le sucre sur la table. » Voilà comment l'auteur juge ce petit fait. Ainsi présentée, la scène du sucrier atteint des proportions auxquelles il semble qu'on ne puisse croire.

Immédiatement après le déjeuner , Grandet apprend sans ménagement à Charles la mort et la ruine de son père. Ici le tableau devient émouvant. Les sanglots de l'enfant éclatent et attirent une horrible parole de l'avare, qui fait frissonner Eugénie et commence à lui faire juger son père. « Ce jeune homme n'est bon à rien, dit Grandet, il s'occupe plus des morts que de l'argent. »

L'échange du premier baiser, gage de la foi jurée entre Eugénie et Charles, est une scène bien attachante. Les mots « A toi pour jamais! » sont dits deux fois de part et d'autre. « Aucune promesse faite sur cette terre ne fut plus pure. La candeur d'Eugénie avait momentanément sanctifié l'amour de son cousin. » Les pensées de la jeune fille embrassent alors un horizon plus vaste. « C'est l'amour, dit le romancier, l'amour sohtaire, l'amour vrai qui persiste, qui se glisse dans toutes les pensées et devient la substance ou, comme eussent dit nos pères, l'étofTe de la vie. »

Avant le départ de Charles, Eugénie lui a donné une bourse pleine de pièces d'or rares, seul cadeau que fasse tous les ans à sa fille le père Grandet. En échange, le jeune homme a confié aux mains de sa fiancée un riclie colï'rct, renfermant son portrait et celui de sa mère. Ce don réciproque est l'origine de la scène la plus pathétique du livre. Cette scène est le digne prélude de celles que l'on rencontre dans Illusions perdues ou le Père Goriol. 11 est impossible de traduire l'émotion qu'en donne la lecture. Madame Grandet est initiée au terrible secret de l'échange fait par le voyageur contre le trésor d'Eugénie. « — Que dira ton père

au jour de l'an, dit la mère épouvantée, quand il voudra voir ton or? » En effet, l'avare, qui ne donne ses pièces d'or que pour les savoir en lieu sûr, a la manie de demander à les voir. « Dans .trpjs jours, dit Balzac, Tannée 1819 finissait. Dans trois jours C^ait commencer une terrible action, une tragédie bourgeoise sans poison ni poignard, ni sang répandu, mais, relativement aux acteurs, plus cruelle que tous les drames accomplis dans l'illustre famille des Atrides. » « — Va chercber le mignon, dit le matin du premier janvier, l'avare à sa fille (le mignon, c'est la bourse d'Eugénie); tu devrais me baiser sur les yeux pour te (fire ainsi des secrets et des mystères de vie et de mort pour les éeus. Vraiment les écus vivent et grouillent comme des hommes; ça va, ça vient, ça sue, ça produit. « Eugénie, regardant son père en face, lui dit : — Je n'ai plus mon or. — Tu n'as plus ton or! s'écrie Grandet en se dressant sur ses jarrets, comme un cheval qui entend tirer le canon à dix pas de lui; par la serpette de mon père! » Quand le tonnelier jurait ainsi, les planches tremblaient, et, tandis que madame Grandet s'évanouit, les plus infâmes injures s'échappent de la bouche de l'avare, qui renie sa femme et son enfant.

Ce qu'il y a de plus admirable, c'est l'art inouï avec lequel Balzac a saisi, d'un côté le langage et les gestes de la brute qui a nom Grandet; de l'autre l'héroïsme de l'ange qui s'agenouille pour recevoir des coups. Plus lard, devant madame Grandet agonisante, une scène analogue se reproduit quand l'avare, qui regrette toujours la perte de son or, découvre le coffret et veut s'en emparer. Eugénie, s'armant d'un couteau pour se donner la mort et criant à son père : « Si vous touchez au coffret vous luerez voirc lillc! » atteint les limites extrêmes du sublime.

Après la mort de madame Grandet et celle de l'avare, qui dit à sa iille avant d'expirer « Aie bien soin de tout, tu me rendras compte de ça là-bas », l'auteur termine la série de ses grandes scènes en nous dépeignant le désespoir qui tue moralement Eugénie, quand elle apprend le làclic abandon de son cousin. ■Charles, (|ui ignore limmense fculune laissic par (iramlet, 'adresse à sa cmisine une lettre oii il lui l'ait part de ses projets

et cherche à excuser ses nouvelles résolutions. 11 demande que le coffret lui soit renvoyé par la diligence à l'hôtel d'Aubrion à Paris. « Par la diligence, dit Eugénie, une chose pour laquelle j'aurais donné mille fois ma vie! » — « Épouvantable et complet désastre, dit Balzac, le vaisseau sombrait sans laisser ni un cordage ni une planche sur le vaste océan des espérances. En se voyant abandonnées, certaines femmes vont arracher leur amant au bras d'une rivale, la tuent et s'enfuient au bout du monde, sur l'échafaud ou dans la tombe. Ceci sans doute est beau. Le mobile de ce crime est une sublime passion qui impose à la justice humaine. D'autres femmes baissent la tête et souffrent en silence, elles vont mourantes et résignées, pleurant et pardonnant, priant et se souvenant jusqu'au dernier soupir. Ceci est de lamour, l'amour vrai, l'amour des anges, l'amour fier qui vit de sa douleur et qui en meurt. Ce fut le sentiment d'Eugénie après avoir lu cette horrible lettre. >>

Dans celte page sublime, l'auteur nous découvre, avec le cœur d'Eugénie Grandet, celui de bien des femmes dont le sort malheureux, ignoré de tous, se rattache à celui de notre héroïne. En indiquant de quelle manière différente se comportent les femmes dans de telles douleurs, Balzac semble nous dire que la première manière, la vengeance méprisant les lois, appartient au roman; tandis que la seconde, qui est la résignation au malheur, appartient à la réalité. Eugénie Grandet a le courage de survivre à la perle de son amour. Le dénouement peut paraître trop simple à plusieurs; n'oublions pas que, s'il était tout autre, l'histoire per-. drait tout son fond de vérité, objet principal des intentions de l'auteur.

En terminant cette succincte analyse, nous prenons la liberté de dire, sous toutes réserves, qu'Eugénie Grandet a véritablement existé à Saumur. Le nom de Grand(;l, quoique éteint, est parfaitement ('(iniiu dans celte vilh;. Nous avons habité Saumur quelque temps. Nous y avons fait la connaissance d'un vieil éditeur de la rue Saint-Jean, un des hommes les plus aimables de l'Anjou et qui a connu Balzac. Quand il apprit notre projet d'écrire un cominentaire de la Comédie hiimaiiH^ il nous assura (pi'une des

femmes les plus remarquables de raristocralie angevine s'est effeclivement appelée Eugénie Grandet, née à Saumur dans la rue du Château.

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