LE LYS DANS LA VALLEE
En quittant Eugénie Grandet pour venir admirer Henriette de Mortsauf, l'héroïne ou mieux la personnification du Lijs dans la Ffl/Aie, nous ne faisons que voir la suite des portraits d'ange, dont Balzac s'est plu à orner son œuvre, en retraçant leur poétique existence semée de larmes et de joies. Ces douces figures, dont la gracieuse image se grave en caractères de feu dans le secret de nos souvenirs, semblent avoir été créées tout exprès, pour nous faire oublier par leur éclat que les romans, où elles sont mises en scène, subissent hélas! la loi des contrastes. Dans Eugénie Grandet, le prodigieux entêtement d'un père avare se transforme chez la fille en une subUmc constance d'amour. A côté de ce père odieux et par les souffrances qu'elle endure, Eugénie Grandet revêt un caractère de pureté et de vertu transcendantes. Dans une situation dilTérenle, Henriette de Mortsauf réalise presque le même idéal. Les épreuves de cette dernière sont encore plus terribles que celles de la vierge de Saumur; et la mort est ici le terme du long supplice infligé à la femme par la passion. En raison de ce dénouement, le Lys de la Vallre est essentiellement difl'ércnt, comme genr(!,du l'oniaii inlilulé Eugrni>' Grandet. Dans le présent livre, le talent de l'écrivain emprunte ses plus beaux elléls au romanesque. Balzac a-t-il mieux réussi dans ce genre que dans l'autre? Assurément non; la valeur littéraire du Lijs dans la Vallée est sensiblement inférieure à celle (VFugénie (h'andet. Dans la composition du roman, perce quand même l'originalilé de l'auteur, et c'est ce (pii le sauve. Balzac, quittant par moments la voic^ du réalisme, tiuubo ici dans l'exagéralion et ce ([u'on est convenu d'appeler le « pathos ». Ou s'en apereuil aisément aux nombreuses fautes di; style commises par lauleur pour exprimer diliieilemenl i|uel(|ue pensée philosoiihiijue trop souvent dilVuse. Notre mission n'est pas île si^Mialer ces f;iutes
lÛG L'OEUVRE DE BALZAC
une à une, comme pourraient le vouloir les critiques. Il suffit de lire pour s'en rendre compte, et nous nous bornons à indiquer le fait.
En dehors de ces imperfections, le livre mérite toute notre attention, à cause de la remarquable étude qu'il renferme^ du combat livré dans le cœur d'une femme entre sa passion et S'on devoir. La vertu de cette femme triomphe, mais à quel prix ! au prix de l'existence, perdue au milieu des regrets qu'inspire la défaite de la passion. '
Ce dénouement parait être de la part de l'écrivain une faute contre le goût. Nous avouons sincèrement qu'il est pénible pour la majorité des lecteurs. Il semble bizarre, en effet, qu'une femme, qui a tout fait pour éviter l'adultère, regrette à l'heure de la mort sa conduite vertueuse. Et cependant rien n'est plus naturel, puisque cette femme meurt de consomption, précisément pour s'être abstenue d'aimer. Comprenant les causes de sa mort, elle désire vivre pour les combattre à l'avenir. Rien n'est plus dans la nature humaine que ce terrible sentiment de lutte, remplaçant au dernier moment la résignation de toute une existence, où la femme, cédant aux lois du monde, a résisté à celles de la nature. C'est cette situation fort délicate et fort rare de l'àme de certaines femmes, qu'a étudiée Balzac dans le Lys dans la vallée.
Cette vallée est celle de l'Indre, entre Sache et Azay-le-Rideau; un vrai coin du paradis retrouvé en Touraine, et pour la description duquel l'auteur a cru n'avoir jamais employé de couleurs assez expressives, tantôt riantes, tantôt assombries. Balzac a tracé plusieurs paysages de la Touraine, son beau pays natal. 11 y en a déjà deux dans la Femme de trente ans et la Grenadière. Celui du Lys dans la vallée est encore supérieur aux premiers. Le romancier s'est complaisamment étendu sur la peinture des i-ives enclianleresscs de l'Indre, cette si jolie rivière, où se mirent les plus beaux joyaux de l'archéologie féodale; le château d'Azay, Sache et Ponl-de-Huan. Pour ceux qui les connaissent, tous ces paysages sont d'as|)ect féériiiue. Sous la plume de Balzac, ils s'imprègnent d'un cliarmc tout particulier, (jni endort l'àme dans une sensation de douceur inlinii'. On peut dire que
lincomparable ciel de la Touraine et les eaux si pures, si calmes - de l'Indre ont inspiré à l'auteur toute la poésie qu'il met dans l'âme et dans les traits d'Henriette de Mortsauf.
Cette jeune femme, durement élevés par sa mère, la duchesse .dei^enoncourt, a épousé par devoir un vieil émigré de larmée fileCondé, le comte de Mortsauf, homme d'un caractère faible, irrésolu, que les malheurs de l'exil ont rendu hypocondriaque. Elle en a deux enfants, Madeleine et Jacques, auxquels le mau- -vais état de santé de leur père a donné le germe d'une anémie •'-constitutionnelle qui met à chaque instant leur vie en danger. Madame de Mortsauf se sacrifie tout entière au rétablissement de la santé de ces chers petits êtres, faisant preuve de l'amour maternel le plus profond, le plus étendu, et supportant avec une sainte résignation l'humeur bizarre et outrageusement fatigante du comte.
Au bal donné à Tours en l'honneur du duc d'Angoulême, au second retour des Bourbons, elle fait la rencontre du jeune Félix de Vandenesse, et ne peut se défendre de l'aimer, après que le jeune homme, dans un moment d'ivresse passagère, a osé embrasser les épaules de la comtesse. Le jeune Félix, dont l'enfance a été très malheureuse, est regardé comme un paria dans sa famille qui reporte ?ur l'aîné, Charles de Vandenesse, l'orgueil et l'espoir de la maison. Ce pauvre garçon, privé comme Henriette de l'amour de sa mère, s'éprend secrètement de madame de Mortsauf, dont il devine le dévouement et la grandeur d'âme. La jeune comtesse adore Félix d'une affection d'abord toute maternelle qui doit plus tard, par l'effet de la jalousie, dégénérer en passion de source moins pure.
Félix de Vandenesse, devenu secrétaire particulier du roi ►Louis XVllI, fréquente la haute société parisienne. Mis en garde contre les séductions par les conseils d'Henriette, il passe aux yeux de tout le monde pour un héros digne de Pétrarque. Lady Dudley, une Anglaise d'un caractère romanesque, devient folle de Félix; cl le jeune homme finit par céder à cette impérieuse maîtresse, qui réalise pour lui tout ce que peut concevoir de raffiné la [)oésie des sens. (Ju.iiid Vr]\\ revient à Clitrhegourde,
Henriette a appris la liaison du jeune homme avec miss Arabellè. Elle veut d'abord lui en faire des reproches; mais elle ne s'en reconnaît pas le droit, puisqu'elle a désespéré son amant par sa froide vertu. La jalousie n'en pénètre pas moins son cœur. Félix gémit sur la fatale dualité de l'amour qu'il ressent à la fois pour Henriette et lady Dudley. A la comtesse il a donné tout son cœur sans partage; mais, il se laisse aller à la passion, uniquement sensuelle, qui le précipite dans les bras de l'Anglaise.^
De retour à Paris, il continue ses relations avec lady Dudley, qui lui fait croire qu'elle mourrait si elle était abandonnée, et, pour le lui prouver, se comporte vis-à-vis de lui en véritable esclave. Pendant ce temps, Henriette de Mortsauf, blessée à mort par les mille traits cruels dont l'exemple de la passion satisfaite de lady Dudley pénètre son âme, se laisse mourir de faim. Au moment de l'agonie, quand tout remède humain est impuissant à la faire revivre, elle a encore le temps de voir Félix une dernière fois. Le jeune homme s'est arraché des bras de miss Arabellè pour courir à Clochegourde, à la nouvelle du danger qui menace Henriette, danger dont il se sent coupable.
Au lit de mort, en présence de son confesseur, l'abbé Dominis, la comtesse de Mortsauf, que le démon agite, jette sur le passé un coup d'œil désespéré. Elle n'a fait que souffrir. Son dévouement absolu à son mari n'a rencontré que la plus noire des ingratitudes. Seuls ses enfants sont sauvés, par ses soins, de la phtisie qui les menaçait, et les regrets sincères de ces êtres si chers adoucissent sa pensée. Cependant, sur le seuil de la tombe, elle entrevoit ce que doit être le véritable amour, ce sentiment auquel tant d'autres femmes sacrifient tout, devoir, honneur, famille. Quelle puissance a donc la passion, que rien ne lui résiste dans le cœur d'une femme? <* Elle veut vivre, s'écrie-t-elle, pour aimer! » Atterré de ce délire qui amène presque la comtesse au blasphème, Félix de Vandenesse se laisse aller à une douleur immense, qui doit éternellement peser sur sa vie, avec le remords d'avoir causé la perte d'Henriette. Jusqu'au dernier soupir, madame de Mortsauf pense à lui. Elle lui remet une lettre qui lenfcrme ses volontés suprêmes. Henriette a cru que sa fille
Madeleine pourrait épouser Félix; mais, hélas! une haine sombre a germé au cœur de la jeune fille contre celui qu'elle sait avoir moralement tué sa mère; et Félix, que la folle lady Dudley abandonne à son tour, tombe dans une mélancolie profonde ^(0tïl il ne guérira jamais.
vJBién des années après la mort d'Henriette, dont le souvenir est 7l6ur lui ineffaçable, Félix s'éprend de Nathalie de Manerville, 'que nous avons déjà vue aux Scènes de la vie privée^ dans le ^(Jpnt)'at de mariage. Nathalie, pour s'assurer de la sincérité de icti amour, tend un piège à son amant. Elle lui demande son histoire. Félix, qui a conservé beaucoup de la naïve candeur et de la droiture que lui a toujours conseillées la comtesse de Mortsauf, n'hésite pas à avoueh que sa vie est dominée par un fantôme. Il raconte comment il a subi le choc de la passion de lady Dudley en même temps qu'il a aimé d'amour idéal madame de Morlsauf. Cet aveu lui fait perdre l'amour de Nathalie. La jeune femme ne se sent pas la force d'aimer à la fois comme miss Arabelle et Henriette. « Etre l'une et l'autre femme, ne serait-ce pas vouloir réunir l'eau et le feu? » Elle ne veut avoir de rivale ni au delà ni en deçà de la tombe. Elle prie son amant de renoncer à elle, et ne lui offre plus qu'une sincère amitié.
Tel est le résumé du livre, peu fécond en événements mais rempli de situations dramatiques où dominent la mélancolie et le rêve. Avec ses longues digressions, le roman semble devoir être rangé parmi les Eludes phi losnp humes de la Comédie humaine. En effet, il n'y a nulle part que là, de théorie plus complète et en même temps plus abstraite de l'amour, sous sa double forme : l'amour idéal cl l'amour des sens. Par la biographie des personnages, le Lys dans la vallée apparticMit aux Scènes de la vie de campagne. Le roman ressemble assez à un long poème du cieur, qui se déroule au milieu dos plus doux tableaux de la vie des champs revêtus des teintes inélancolicpies particulières à raulomne. Vouloir citer tout C(î (pie je livre renferme de Ibéories abstraites sur le sentiment serait re|)roduire l'œuvre en entier; nous nous contenterons de dire (|ue, dans
certains passages saillants, vraiment dignes d'intérêt, se découvrent quelques-unes des pensées optimistes les plus profondes et les plus vraies de Balzac.
URSULE MIROUET
Si le destin d'Henriette de Morlsauf est capable de faire verser des larmes d'attendrissement, on éprouve, par contre, dans Ursule Mi7'onet, cette douce satisfaction que communique à l'âme du lecteur inquiet un dénouement très heureux, après d'émouvantes péripéties. L'intrigue est ici une vraie tourmente d'événements tragiques qui préparent aux grandes émotions, aux coups de théâtre de l'histoire des Célibataires. L'action se passe aux environs de Paris, à Nemours. Ursule Mirouet est une pauvre petite orpheline recueillie par son tuteur, le docteur Minoret. Fixé à Nemours après la Révolution, le docteur a élevé luimême sa pupille, qu'il désire faire son unique héritière après l'avoir brillamment mariée. Mais la succession Minoret est ardemment convoitée par une foule de parents qui ont voué une haine profonde à Ursule. Le principal intérêt du livre gît dans la guerre criminelle et sans merci que les héritiers déclarent à la jeune fille. L'intrigue est des plus embrouillées. L'accumulation difîuse des faits en rend la compréhension pénible, et par suite en diminue fortement l'intérêt. Il ne faut pas croire pour cela que Ursule Mirouet soit une œuvre médiocre. Si la trame du roman est trop longue et parfois obscure, ce défaut, que la critique considère comme capital, est largement compensé sinon racheté par de savantes études de groupes et le côté philosophique de r(Euvrc. Il y a d'abord, dans Ursule, Mirouet, une analyse collective des complots ourdis par une nuée d'héritiers pour s'assurer la possession de biens à venir. Dans Eugénie Grandet, la lutte des intérêts matériels n'a qu'un seul champion, l'avare, ayant pour ennemi la société tout entière et jusqu'à sa fille. Ici, cette même lutte, envisagée à un point de vue liirii phis vulgaire mais ntm uioins intéressant, est celle d'un groupe (le gens unis par Ir croisement de nombreux mariages
entre -proches parents, contre un seul individu appelé « l'oncle à succession ». L'ensemble des héritiers de Minoret est remarquablement présenté par Balzac. Les oppositions de caractères, l'union des partis sur le terrain de la succession, sont bien mises en lumière. Les portraits séparés des types qui composent cette bourgeoisie en miniature sont faits avec le même crayon auquel noîis devons l'esquisse du père Grandet, et c'est tout dire. Mais, malgré les admirables combinaisons et la tactique de tous ces combattants, ce n'est pas la lutte des intérêts matériels qui fait le principal objet du roman. Par ce premier point, Ursule Mirouet appartient bien aux Scènes de la vie de province. Par le second, que nous allons voir, et qui est selon nous le plus important, la présente étude de mœurs peut figurer parmi les œuvres philosophiques de Balzac entre Louis Lambert et Sérap/iita. Abandonnons le courant de l'intrigue pour observer la vie, le caractère du docteur Minoret, et nous verrons aussitôt apparaître un phénomène psychologique des plus curieux.
Avant la Révolution, Minoret, ami du grand médecin Bordeu, a vécu dans l'intimité de plusieurs encyclopédistes. Au contact des Diderot, des d'Holbach, des Helvétius, le docteur est devenu athée. Après avoir perdu sa femme et ses enfants, il déverse entièrement sur la petite Ursule le sentiment de sa paternité trompée. « Lorsque les vieillards aiment les enfants, dit lialzac, ils ne mettent pas de bornes à leur passion, ils les adorent. Pour ces petits êtres, ils font taire leurs manies, et pour eux se souviennent de tout leur passé. » C'est ce qui arrive au vieux Minoret pour Ursule. Sceptique à la manière de M. de Volmar dans la A'ouvelle Ilrloïsc, le savant médecin ne se reconnaît pas le droit d'élever sa nièce en dehors de toute croyance. Désirant voir si le sentiment religieux est inné au conir des enfants, il confie Ursule aux soins de l'abbé Chaperon, 'curé de Nemours, et s'abstient de jamnis rien faire contre les tendances de sa jeune âme. Cet abbi' Chaperon, ipie Balzac appelle le Fcnelnii (lu (îAtinais, est une des quatre ou cinq figures île prêtres, (|ue le romancier s'est plu à entourer de la plus pure des auréoles. De tout temps et dans tous les pays, le prêtre, à
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quelque religion qu'il appartienne, a représenté à la fois une grande idée philosophique, celle du devoir de l'homme envers Dieu, et un fait social de la plus haute importance, l'existence de cette partie des mœurs appelée « la religion ». Aussi Balzac, sous peine de manquer à sa tâche, devait-il étudier autant de caractères de prêtres qu'il nous a montré de curieuses figures de magistrats, de soldats, d'hommes politiques. L'abbé Chaperon appartient, par la douce sympathie dont l'écrivain a revêtii traits avec un art inexprimable, à ce groupe choisi des bons prêtres de la Comédie humaine, qui compte Grimont dans Béatrix, Brossette dans les Paysans, de Grancey dans Albert Savants, Loraux dans Honori?ie, Dominis dans le Lys dans la vallée, Bonnet dans le Curé de village. Une naïveté sublime, une vie de privations, conséquence d'une charité inépuisable, de précieuses facultés intellectuelles, une érudition aussi vaste que variée, de la grâce et de la finesse, inséparables compagnes de la simplicité, tels sont les titres qui recommandent à notre respect et à notre profonde admiration l'excellent curé de Nemours.
L'abbé Chaperon devient le premier ami intime du docteur. « Ils haïssaient l'un et l'autre leurs opinions, dit l'écrivain, mais ils estimaient leur caractère. » Entre ces deux hommes également intelligents et bons, un premier lien s'établit, qui annihile le choc de leurs idées; c'est l'an'eclion que porte à tous deux la pauvre Ursule, celte pieuse et mystique jeune fille dont le caractère doit toujours être au-dessus des événements et dont le cœur domine toute adversité. Lorsque l'abbé Chaperon est autorisé par Minnret à être le père spirituel d'Ursule, une lutte secrète s'engage entre la vieillesse incrédule du docteur et la jeunesse pleine de croyance de sa pupille. La victoire se range bien entendu du côté de la jeunesse. Le vieil athée se convertit. Mais cette conversion, le renversement de l'incrédulité du vieillard, ne sont pas dus uniquement à la douce et progressive inHucncc d'Ursule; et c'est ici (jue Balzac trouve l'occasion de nous exposer ses vues philosophiques, sur une question de métaphysique |)ure, qui a passionné bien des esprits au dernier siècle, et dont de nombreux et savants interprèles
poursuivent encore de nos jours, avec un zèle ardent, la diffi-
- cile solution. Cette question est celle du magnétisme.
Balzac, dont le fervent mysticisme n'est un secret pour personne, surtout lorsqu'on a lu son livre de Sérapkita, était naturellement un adepte de la doctrine de Mesmer. Dans Ursule Mirouet, avant d'arriver à l'histoire des faits qui déterminent,
•^fehcz le docteur Minoret, un retour à la foi chrétienne, le roman- <it fait en philosophe l'historique du magnétisme. « Il faut
.?/r€feonnailre dans l'homme, dit- il, l'existence d'un fluide intan-
■î^^gible, invisible, impondérable, doué d'une influence pénétrante,
dominatrice d'homme à homme, mise en œuvre par la volonté,
^curatrice par l'abondance du fluide, et dont le jeu constitue un duel entre deux volontés, entre un mal à guérir et le vouloir de guérir. La science des fluides impondérables, seul nom qui convienne au magnétisme, si étroitement lié par la nature de ses phénomènes à la lumière et à l'électricité, a fait d'immenses progrès, malgré les continuelles railleries de la science parisienne. » Nous ne pouvions vraiment passer sous silence ces curieuses observations de Balzac, faites il y a déjà près d'un demi-siècle, lorsque tout récemment les plus sérieuses enquêtes sur les phénomènes du magnétisme ont été tentées par plusieurs membres de notre Académie de médecine. Autant qu'à l'époque de Mesmer et bien plus que dans celle de Balzac, la question du magnétisme passionne aujourd'hui tous les esprits. Plusieurs
'savants voient poindre dans les phénomènes surprenants mais indéniables, auxquels donnent lieu chaque jour une foule d'expériences, l'aurore d'une science nouvelle, appelée peut-être à faire découvrir certains principes mystérieux qui sont la raison même de la vie universelle. Si l'on parvient jamais à ilémontrer qu'il existe en ellèt un fluide, agent général du mouvement, et mis eu action che/, l'IiDiunu) |>ai- la volonté, (pii constituerait alors à elle seubi la substance appelée âme, il faudra rendre hommage à Balzac, puis(|u'il est un des premiers à avoir admis pfuu' les phéuomènt^s (1(î la pensée cetti^ éblouissante hypothèse. Kn étudiant <lans Lmiis Lainhi'rl le Trnilt' (Ir la ]'i>lotit<\ dont le romancier nous a donné des fragments à travers la biographie
11 i L'OEUVRE DE BALZAC.
de ce héros de la science, nous reviendrons, d'une façon plus complète et surtout plus générale, sur la doctrine métaphysique de Balzac, que combattent également les gens rehgieux et les matérialistes, et au sein de laquelle la question du magnétisme, soulevée dans Ursule Mirouet, ne devient plus qu'un incident. En efîet, l'auteur abandonne ici les raisonnements abstraits qui lui sont familiers, pour le récit de faits de somnambulisme, trop exagérés, nous semble-t-il, pour être vraisemblables.
Minoret est appelé à Paris par le docteur Bouvard. Ce dernier met Tincrédule en présence d'un certain Suédois, sorte d'élève de Swedenborg, qui, par l'aclion du fluide magnétique communiqué au cerveau d'une femme endormie, fait voir et dire à cette femme, malgré les obstacles et la distance, ce que fait Ursule Mirouet, à tel et tel moment de la journée, dans sa maison de Nemours. De retour chez loi, le docteur vérifie l'exactitude des affirmations de la somnambule. C'est ce qui contribue le plus à le jeter dans les bras de la religion. Nous n'hésitons pas à dire que cette conclusion nous paraît peu logique; car, si nous croyons que les expériences du magnétisme servent la cause du spiritualisme en démontrant la transmission possible, sans le concours de la matière, de la volonté d'homme à homme, nous pensons qu'elles sont loin de profiter à la religion. Le magnétisme, en efl'et, n'expliquera jamais, selon nous, pas plus qu'aucune autre science, les miracles qui sont la base de toute religion dite révélée; et c'est précisément ce que voudrait prétendre Balzac, quand il dit que le magnétisme a été la science favorite de Jésus. Mais nous ne pouvons suivre jusqu'au bout le philosophe dans cette voie; nous risquerions de tomber dans l'erreur.
Pour (iiiir notre a[)préciation sur l'histoire d'Ursule Mirouet, di.sons que Balzac a su y reproduire dans un cadre j)lus restreint mais tout aussi gracieux que celui d'Eugénie Grandet, l'amour (le la jeune lille, l'amour dans sa sainte naïveté, l'amour comme il doit élre, involontaire, rapide, venu comme un voleur qui prend tout. A côté de la séduisante et poétique physionomie d'Ursule, celle de Savinicn de Portcnduère forme un digne pendant. Ouanl à la mère de Savinien, c'est une femme de l'ancien
"régime, qui a beaucoup d'analogie avec madame de Rouville, la mère d'Adélaïde, la délicieuse femme du peintre Schinner. Ursule et Savinien, après avoir payé leur quote-part aux malheurs de la vie, vont grossir à Paris le nombre de ces charmants ménages
•ilont nous avons vu l'histoire aux Scènes de la vie privée a^ Gomme Sabine du Guénic, comme Adélaïde de Rouville, Ursule Mirouet a été élevée par la meilleure des mères, dit l'auteur, par l'adversité. » C'est pour cela que le romancier l'a rangée au nombre des heureux de la Comédie humaine.