‹ L'œuvre de H. de BalzacChapitre 31 sur 92 · LES CÉLIBATAIRES · texte numérisé non relu

LES CÉLIBATAIRES

PIEHHETTE

Le roman qid a pour titre les Célibataires comprend trois études de mœurs qui n'ont entre elles aucun lien. Les principaux personnages sont placés dans des situations particulières, tout à fait indépendantes de l'état de mariage : c'est la seule raison du titre donné à l'ensemble des trois histoires que nous indiquons l'une après l'autre.

Dans la première, celle de Pierrette Lorrain, se retrouve la facture d'Eugénie Grandet. Le roman devient un terrible drame; c'est du reste le caractère commun aux trois récits qui composent les Célil/alaircs. Pour la première fois, nous voyons ici la politique entrer pour une bonne part dans les Scènes de la vie de province. Dans l'ouvrage suivant, les Rivalités, cette teinte d'étude politique, qui fait partie intégrante de la physionomie de la province, s'accentuera pour se mieux combiner avec la peinture des effets sociaux. Aujourd'hui, en province, la poUtique est mêlée à tout; elle soulève des discussions jusqu'au sein de la famille; cl quoique l'auteur ail réservé dans la.cpiatrièuK; i)artiedc la Comédie humaine des scènes loules particulières pour représenter la vie politique de son époque, il a compris (|u'il ne pouvait rien faire de mieux que de préparer celle parlie de son œuvre, dans ses éludes sur la province. En cela, il a encore donné une grande preuve de son sens perspicace à pén<'lrcr le caractère intime de

son pays et de son époque. La politique, en effet, est une science infiniment plus répandue que toute autre, surtout chez les peuples qui jouissent d'une grande liberté. De la forme et des actes dû gouvernement dépendent la marche, la direction des intérêts matériels, que représentent les transactions, les affaires. En même temps l'esprit de parti devient une sorte de passion et favorise les ambitions personnelles. Pour toutes ces raisons, Balzac a été vraiment bien inspiré, en jugeant dans les Célibataires, Içs Rivalités et lllusiom perdues^ ceux des résultats de la Révolution, irrévocablement acceptés par tout le monde, qui ont si profondément modifié les mœurs françaises.

Deux physionomies pleines de contrastes apparaissent au premier plan dans PierreAte. C'est d'abord mademoiselle Sylvie llogron, une vieille fille avare, acariâtre, dont les traits et le caractère sont un odieux mensonge à tout ce que doit promettre en général de grâce et de douceur la nature des femmes. « Sa figure, dit le romancier, aurait fait fuir le plus déterminé des Cosaques de 1815, gens qui aimaient cependant toute espèce de Françaises. » A côté de cette sinistre mégère vit, sous le même toit, la plus délicieuse petite fille qu'ait jamais produite l'amour. C'est Pierrette, venue du bourg de Penhoël,en Bretagne, jus(|u"à Provins, pinir y être élevée par sa cousine Rogron. Peuton imaginer (|u'il y ait lutte entre ces deux créatures? Il serait à désirer que non; mais, hélas! l'histoire de Pierrette est réelle, et on ne peut cacher lis combinaisons scélérates dont cette enfant si tendre et si faible devient la victime. L'intérêt de l'intrigue est palpitant. Il réside tout entier dans le douloureux tableau du martyre «le la petite Bretonne. Son bourreau est la hideuse Sylvie Hogion.

l>'hisloire de Pierrette, dit l'auteur, rappelle celle de Béatrix (j(Mici au moyen âge, l'amie du peintre Guido Reni, une des plus louchantes victimes des passions infâmes et des factions. « Convenons entre nous, dit Ualzac en finissant, que la légalité serait pour les friponneries sociales une belle chose, si Dieu n'existait pas. " Il n'a que trop raison, hélas! et c'est pour l'éinivain une noble IùcIk^ que de vouloir nous intéresser aux

malheurs secrets, ensevelis au fond d'événements, en apparence vulgaires. C'est là une œuvre de haute justice qui supplée, dans une certaine mesure, à celle de la justice humaine ici-bas.

Page 1