‹ L'œuvre de H. de BalzacChapitre 32 sur 92 · LE CURE DE TOURS · texte numérisé non relu

LE CURE DE TOURS

La deuxième partie des Célibataires est le Cuvé de Tonrs. ^"Nous ne connaissons pas de plus puissant réquisitoire contre rihfluence occulte de la Congrégation avant 1830, que ce rapport, franchement émouvant dans sa simplicité, des infortunes de l'abbé Birotteau, vicaire de Saint-Gatien, à Tours. Nous pénétrons ici dans le domaine de l'Église ; et Balzac, en moraliste impitoyable, nous montre, comme dans les coulisses d'un théâtre, les plus noirs dessous de la vie ecclésiastique, au cœur du pays, en province. La partie jouée entre deux membres du clergé tourangeau , le fameux chanoine Troubert et l'abbé Birotteau, suivis tous deux de leurs partisans respectifs, est à la fois une comédie et un drame présentant le plus vif intérêt, en raison de l'importante question d'histoire religieuse et sociale que soulève le roman.

Personne n'ignore combien la plupart des gens d'Eglise ont de de tout temps défendu, en France, avec un esprit d'un positivisme sans égal, leurs intérêts temporels. Cette odieuse àproté à la conquête des biens du monde, tant de fois et à tout propos traités do périssables, étonne de la part de religieux voués, assure-t-on sans cesse, à la renonciation de ces mêmes biens. Cette ambition hypocrite, malheureusement trop commune à bien des associations religieuses et principalement aux chefs influents de ces associations, attire de toute part sur eux la déconsidération et la haine. Ainsi donc, longtemps avant l'apparilioit ilii .Juif errant d'Eugène Sue et de i.Mihé l'ir/ni»'' de M. Ffi'din.ind l'abrc, un observateur de la trempe de Hal/.ae ne pouvait omettre de donner, dans son œuvre, une place maniuanto à la peinture des calculs égoïstes de certains membres tlu clergé français, pour qui la charité n'est qu'un nom, tandis (pie le pouvoir et l'argent sont tout.

Les faits rapportés dans le Curé de Tours ne sont plus de • notre temps. Un prêtre comme Troubert, quelque fin qu'il soit, serait vite démasqué et mis au ban de l'opinion publique s'il s'avisait d'enfreindre la légalité au détriment de qui que ce soit. Suivant une expression vulgaire, il li'en mènerait pas large '^ mais aussi, plus avisé et fidèle au principe qui dit : « Autre temps, autres mœurs, » l'abbé Troubert de la Restauration se transformerait peut-être de nos jours en prêtre indépendant de l'école des Lamennais. Aujourd'hui, le clergé subit partout une sourde persécution. C'est la continuation secrète de la guerre religieuse déclarée par l'Encyclopédie et la Révolution aux abus du pouvoir théocratique. Ces abus, commencés avec l'Inquisition, se traduisaient en France, sous la seconde Restauration, par l'immixtion dans la politique bourbonnienne des personnages dits «congrégaiiistes ». Nous avons depuis changé ce nom en celui de « clérical ». On voit que la question n'est pas neuve. Seulement, en 1820, le pouvoir appartenait aux membres de la Congrégation. Leurs prétendus successeurs, les cléricaux d'aujourd'hui, ont fini par perdre la bataille; et, de bourreaux qu'ils étaient comme le sinistre abbé Troubert, ils sont devenus des victimes, souvent dignes d'intérêt, comme le pauvre vicaire Birotteau. Le roman du Curé de Tours nous représente donc l'époque à laquelle la fameuse société politico-religieuse appelée Congrégation se trouvait toute-puis^sante et étendait son action, bonne ou malfaisante suivant ses vues, jusque dans la vie privée des grandes familles du royaume.

L'abbé Rirotteau, frère de l'illustre parfumeur du même non) des Scènes de la vie parisienne, a recueilli l'héritage de son prédécesseur au vicariat de Sainl-Gatien, l'abbé Ctiapeloup, un brave chanoine d'esprit très fin, qui a constamment usé de son influence pour maintenir à l'écart son confrère Troubert, dont il a deviné l'ambition. Rirotleau, pauvre prêtre naïf, d'intelligence fort courte, humble d'esprit enfin parmi les plus humbles, se Irouve en pension, avec le chanoine Troubert, chez mademoiselle Sophie Gamard, le tyjie le plus repoussant des vieilles filles de la Comédie huinainc, une Sylvie Rogron dévole, dont le caractère

mesquin distille l'aigreur comme celui de Grandet l'avarice. Le rusé Troubert est au mieux avec la Gamard qu'il confesse, dirige à son gré, et dont il flatte les petits instincts. Le plan du chanoine 'i^est fort simple. En dehors des grands projets qu'il forme pour ^- â^river à Tépiscopat, à la députation, qui sait même, au conseil •^^•^vé du roi, il veut pour l'instant déposséder son confrère lÈtrotteau de la succession Chapeloup, chasser le pauvre vicaire •r/v6 son habitation et de la paroisse, hériter de la fortune considérable de mademoiselle Gamard et .obtenir enfin d'être reçu dans tous les salons de l'aristocratie tourangelle, pour s'en faire un piédestal qui le conduise vite à l'épiscopat. « Nul doute, dit Balzac, que Troubert n'eût été en d'autres temps et sur un théâtre plus vaste Hildebrand ou Alexandre VI. » Cet ambitieux fanatique et sombre, qui amasse dans la solitude égoïste où il vit de terribles forces, arrive à ses fins, quihuï,cumque viis, suivant la farouche morale des congréganistes dont il est un chef puissant, craint et respecté. Un moment protégé par la vieille baronne de Listomère et le neveu de cette dernière, lieutenant de vaisseau dans la marine royale, l'abbé Birotteau est emporté comme un fétu de paille par le furieux ouragan que déchaîne contre lui la haine de Troubert. Ce dernier vient à l>out des efforts entrepris par madame de Listomère pour sauver son ami Birotteau. Par son pouvoir secret, le chanoine empêche la nomination du neveu de la baronne au grade de capitaine de vaisseau. 11 va jusqu'à compromettre la nomination à la pairie de l'héritier des Listomère. La vieille baronne, conseillée par son parent M. de Bourbonne, fait amende honorable à Troubert, le reçoit chez elle et abandonne la cause de Birotteau, à qui elle avait ou rimprtidence de donner asile, ta sa sortie forcée de chez mademoiselle Gamard. Elle regagne ainsi le terrain perdu par sa famille dans la faveur du roi et du gouvernement. « La pairie de mon beau-frère et le grade de mon neveu me font faire bien des lâchetés, » pense-t-cllc lorsqu'elle vient voir le chanoine avec un visage riant, pour l'inviter à venir dans son salon, (^-e M. de Bourbonne, sage conscillt'r de la ii.ironno, est l'oncle d'Octave de Gamjjs, le mari de madame l'irniiani. C.r di|d()niale

campagnard, aussi roué queTrouberl et peut-être affilié commue lui à la Congrégation, a seul prévu le résultat de cette malheureuse lutte contre le pot de fer; et il a fait plier devant Troubert, qu'il appelle le proconsul inconnu de la Touraine, l'orgueil des Listomère. Le chanoine devient bientôt vicaire général. AJai mort de Sophie Gamard, il hérite de trois cent mille livres ; mais,chose étonnante, il refuse cette succession. Ce refus est un dernier et terrible trait qui achève d'anéantir Birolteau. En effet, madame de Listomère en mourant a laissé à ce dernier quatorze cents francs de rente. Furieux d'avoir été joué par la baronne, Troubert veut de nouveau empêcher M. de Listomère d'être compris dans la prochaine fournée de pairs de France; et le marquis, cédant une seconde fois à l'omnipotent vicaire général, fait attaquer le testament de sa belle-sœur afin de dépouiller complètement Birotteau, suivant le vœu de Troubert. Le scandale de ce procès ne doit pas atteindre le congréganiste; le vicaire général ne doit pas paraître l'avoir ordonné et tenir à l'argent; c'est pourquoi il a renoncé publiquement à la succession de mademoiselle Gamard, fortune devenue du reste inutile à ses futurs projets.

Birotteau, triste-image de la destinée du faible en ce monde, reçoit coup sur coup une série d'humiliations. Accusé d'avoir contribué, par sa mauvaise humeur, à abréger les jours de Sophie Gamard, et d'avoir capté le legs de madame de Listomère, il se voit frappé d'interdit par l'archevêque. Dès lors un indicible chagrin le mine, décompose ses traits et le condamne à une mort lente. L'abbé Troubert devient enfin monseigneur Hyacinthe, évêque de Troyes. Alors, seulement, l'ex- vicaire général consent à oublier sa victime.

Ce résume trop succinct de l'intrigue ne peut donner une idée des scènes traiiiqucs ou l)ounbnnes qui sont traitées à chaque page du roman, avec un sentiment infiniment parfait de la réalité; car, comme le dit lialzac, si les choses grandes sont simples iï comprendre et faciles à exprimer, les petitesses de la vie veulent beaucoup de détails.

Le Cirrr (h- '/'(iitrs est à coup sûr un des livres les plus curieux

qui se puissent voir. Les deux biographies de BiroUeau et de Trôubert résument l'iiistoire du clergé français sous la Restauration. Comme individus, le contraste de leur phyt^ionomie est un des petits chefs-d'œuvre du romancier. Birolteau est ce que J'^m appelle familièrement un abbé grassouillet. Troiibert, grand et sec, avec ses yeux orangés et ses cheveux roux, est, suivant le mot de l'abbé Ghapeloup, Sixte-Quint réduit aux proportions de l'évêché. Le portrait de Sophie Gamard donne à Balzac l'occasion de se livrer à une digression morale sur le célibat de la femme. Elle mériterait d'être citée en entier. Bornons-nous à en rappeler une phrase d'une vérité très énergique : « Quand une femme désire le célibat pour satisfaire un vœu égoïste d'indépendance, les hommes ne lui pardonnent pas de mentir au dévouement de la femme en se refusant aux passions qui rendent son sexe si touchant. Renoncer par crainte ou par égoïsrae aux douleurs de la maternité, c'est en abdiquer la poésie et ne plus mériter les douces consolations auxquelles une mère a toujours d incontestables droits. Les sentiments généreux, les qualités exquises de la femme ne se développent que par leur constant exercice. En restant fdle, une créature du sexe féminin n'est plus qu'un non-sens; égoïste et froide, elle fait horreur, »

Les conspirations ourdies contre le bonheur domestique de l'abbé Birotteau portent l'empreinte du génie le plus profondément malicieux. KUes donnent lieu à ces scènes puissamment étudiées dont il nous est impossible de transformer l'action en récit. Comme le dit l'auteur lui-mcnie,^ ce fut un combat du peuple et du sénat romain dans une taupinière, ou une tempête dans un verre d'eau » ; mais on voit cotte tempête développer néanmoins dans les à mes autant île passions (pi'il en aurait fallu pour diriger les plus grands intérêts sociaux.

Les tableaux qui olTrent le plus de piquant sont premiêrenunt la conversation entre M. de Bourl)onnc cl la baronne de Lislonière, où le vieux malin dit que, « battre en retraite avec les honneurs de la guerre a toujours clt' le clirC-crd'uvic des plus habiles généraux. 11 faut abaudouiicr cet ludM'cilc de Itirullcau. ajoute-

t-il. et plier devant ïroubert avec grâce, mais en menaçant. Si on plie trop il vous marchera sur le ventre, car

Abîme tout plutôt, c'est l'esprit de l'Église,

a dit Boileau. » En second lieu se place la visite de la baronne à l'abbé Troubert. « — Pesez vos mois, a dit le vieux Bourbohne à madame de Listomère, étudiez les intlexions de la voix du vicaire général. S'il se caresse le menton vous l'aurez séduit. » (( Jamais courtisan ni diplomate, ajoute le romancier, ne mirent, dans la discussion de leurs intérêts particuliers ou dans la conduite d'une négociation nationale, plus d'habileté, de dissimulation, de profondeur, que n'en déployèrent la baronne et l'abbé dans le moment où ils se trouvèrent tous les deux en présence, » Ici, Balzac a saisi avec une habileté surprenante la tournure à donner au dialogue. Il nous écrit, en regard de chaque phase, la pensée de celui qui questionne ou répond; et vraiment la lecture d'une pareille scène vaut celle d'une entrevue de Talleyrand avec Metternich. L'enterrement de Sophie Gamard et l'éloge funèbre de la vieille fille, prononcé par Troubert, sont une édition renouvelée des détails les plus bouffons de Tartuffe. M. de Bourbonne raconte ce qui s'est passé au cimetière. La joie de Troubert, calfeutrant pour toujours la vieille fille qu'il méprisait et ha'issait souverainement, se révèle dans le geste pressé qu'il fait, en donnant sur le cercueil le dernier coup de goupillon chargé d'eau bénite.

Balzac termine cette histoire par une dissertation sur le célibat, de laquelle se dégage un profond jugement sur ce qu'on doit entendre par l'égoïsme des grands hommes. L'auteur condamne le célibat lorsqu'il fait converger les qualités d'un homme sur une seule passion, l'égoïsme. « C'est alors, dit-il, un vice capital pour la société. On doit juger autrement le célibat de ceux qui désirent être libres pour se mieux dévouer à la chose publique. Certains physiologistes pensent que lorsque le cerveau s'agrandit le Cd.'ur doit se resserrer. Erreur! L'égoïsme apparent des hommes (pii portent une science, une nation ou des lois dans leur sein, est la jiliis noble des passions, c'est en quebpie sorte la mater-

nité des ùiasses. Pour enfanter des peuples neufs ou produire des idées nouvelle-', ne doivent-ils pas unir dans leur puissante tète les mamelles de la femme à la force de Dieu? »

'Cette pensée peut être très vraie ; mais, où Balzac commet, selon nous, une grave erreur, c'est quand il en veut faire l'application à la conduite de Troubert, au fond du cloître de Saint- Galien. Troubert, eût-il le génie politique d'Innocent III, n'en ëhl pas moins un misérable dont l'ambition ou les vues, d'ordre ixès élevé, sont impuissantes à excuser les crimes. Quand nous analyserons dans les Etudes philosophiques le roman de Calherine de Médicis, nous nous étendrons plus longuement sur cette erreur familière à Balzac qui, dans ses jugements sur la religion et la poliLique, a une tendance fatale à établir, pour les sociétés et les individus, l'homme d'Etat et l'homme privé, deux morales contraires. Dans le cas présent, l'abbé Troubert, considéré comme homme privé, est un fripon, cela va sans dire; mais, comme agent d'une société qui délient une partie du pouvoir, le caractère et les actes du même homme doivent être, selon Balzac, admirés autant que l'histoire d'Innocent III. La chose est inadmissible. L'application d'une théorie aussi injuste renfermerait alors l'absolution de tous les crimes politiques. C'est contraire au bon sens et à l'unité de la morale, sur laquelle reposent, non seulement les lois de justice individuelle, mais encore l'équilibre de l'existence môme des peuples.

i.A K A Hor I r.i.KUSi-:

IN MKNAIii: DK OAUÇON

Nous (lirons peu de choses de lu /{n/joiii/lcusc, une des (ruvres les nii)iii9 bonnes de Balzac, qui a gardé longtemps le titre de Un .)/éiui(/e de ;/arro)i, et où l'exagération des caractères est par trop niarqui'-e. D'un côté, l'auteur y peint l'abrutissemenl ,111 |ii(| est livri' un iiiallieureux garçon, très faible de caractère, Jean-Jac(|ues Ilouget, sous l'enipire d'une jeune feniUH> avide cl intelligente, Flore Brazier, suiiioniin('e l;i Habouilleuse. De

l'aulre, nous retrouvons le côté politique commun à la plupart des Scènes de la vie de province. Maxence Gilet, ancien officier de l'empire, homme dangereux, qui, prisonnier des Espagnols, a vécu sept ans sur un ponton au milieu des galériens, s'est fixé à Issoudun où il n'a pas tardé à devenir l'amant de la Rabouilleuse. Rouget, Flore et Maxence forment une sorte de ménagé à trois. L'ancien officier et sa maîtresse convoitent l'héritage du vieux garçon. Mais ils comptent sans les parents de Rouget r Philippe Bridau, neveu du bonhomme et frère du fameux peintre Joseph Bridau, est un ex-chef d'escadrons de la garde impériale. Après avoir mené la vie la plus aventureuse, après avoir causé mille chagrins à sa mère, avoir conspiré contre les Bourbons dans !e dernier des complots bonapartistes, Philippe est envoyé en observation à Issoudun. Il a lui-même demandé à ses juges son envoi dans cette ville. Son but est d'entrer en lutte avec Maxence pour conquérir l'héritage de son oncle Rouget. La guerre que se livrent ces deux hommes est terrible et pleine d'émouvantes péripéties. Philippe Bridau triomphe. Il tue en duel Maxence Gilet; et, après avoir soumis la Rabouilleuse à sa volonté, comme une esclave, en lui inspirant une terreur salutaire, il l'épouse et l'emmène à Paris. Devenu riche à la mort de son oncle, Philippe laisse dans le besoin son frère Joseph et sa pauvre mère. Il se débarrasse de sa femme en lui faisant contracter l'horrible maladie de l'alcoolisme. La malheureuse meurt à l'hôpital dans le plus complet dénuement. Elle paye cher ses années de bonheur coupable à Issoudun. Une fin non moins atroce attend aussi l'hilippe. Après la mort de sa f(Mnmc, ayant repris du service en Algérie, il est tué au combat de la Macta, où les Arabes lui cou[)erit la gorge. Toute sa grande fortune revient à son frère Josc|th iJi-idau. Le peintre fait de cet argent le meilleur usage; mais il regrette de ne [>lus avoir auprès de lui sa mère infortunée, morte trop tôt, lentement tuée par le poids de ses malheurs dont le pire a été la noire ingratitude de son fils aîné. Parmi les drames inconnus de la vie privée en province, rien n'a jamais été écrit de plus fort (|ue la llahoniUemc. Il serait difficile d(! compter le noinbn; d'écrivains naturalistes (ju'a

séduUsce fameux thème de Un Ménage de garçon, litre primitif de la troisième partie des Célibataires. Qu'on lise le roman de Balzac : il suffit à faire connaître à fond le genre de toute une école, celle des Concourt et de leurs adeptes, petits ou grands. -•-La question d'intérêts, plus dégoûtante d'égoïsme ici qu'ailleurs en raison de la conscience horriblement putréfiée de ceux q(l*elle divise, domine le livre et l'éclairé d'un jour odieux. Lfattocé originalité de types tels que Philippe Bridau et Màxênce Gilet fait frémir; et pourtant, on ne peut s'empêcher '' de trouver qu'ils sont vrais, malgré leur exagération. D'ailleurs, Balzac a tellement appliqué de science de détails et de vigueur de brosse à leurs portraits, qu'il ne les a rendus que trop fameux. Philippe et Maxence resteront certainement comme la représentation unique en son genre de ces chenapans de dernier ordre, qui ont de tout temps, et principalement pendant les guerres de l'empire, encombré les rangs d'une armée : hommes souvent faits pour devenir d'excellents généraux, mais qui, dans la vie ordinaire, deviennent de profonds scélérats, abritant leurs entreprises et leurs mauvaises actions derrière le paravent de la légalité et sous le toit discret de la famille.

La dégradante imbécillité de Jean-Jacques Rouget, dont la passion pour Flore Brazier ne peut se comparer qu'au gâtisme des vieillards en enfance, fut aussi pour le moraliste un sujet d'étude de premier ordre, (jue personne ne peut plus reprendre après Balzac, tant le talent de dissection minutieuse qu'y a déployé l'écrivain est difficile à atteindre. Ce vulgaire et timide garçon d'Lsoudun, qui nous est montré se vautrant ignoblement dans runif|ue excitation de sa chair |iour la Habouilleuse, touche à l'invraisemblance. Le jour où Flore Hrazicr, guidée et maintenue! par Maxence dans sa conduite d'infamie, menace de (piitter Rouget, il se passe une scène de rt'îvoltante ignominie entre elle et le vieux garçon, où ec dernier atteint dans sa Ij'uîlu'té le dernier degr»'; de rabaissement. On est etVrayé de la niuluelle dépravation dt; Maxence et de: Flore, i)ase de leur aninur, el, pour compenser la crudité d'uiu'. telle p<'inture, I5al/.ar y aj(Mil<j la réilexion suivante, livrée à la méditation

de ceux qui ont le malheur d'aimer des Rabouilleuses : « Cette scène, cent fois recommencée avec d'épouvantables variantes, est, dans son horrible véracité, le type de celles que jouent toutes les femmes, à quelque bâton de l'échelle sociale qu'elles soient perchées, quand un intérêt quelconque les a diverties de leur ligne d'obéissance et qu'elles ont saisi le pouvoir. Comme chez les grands politiques, à leurs yeux tous les moyens sont légitimés par la fin. Entre Flore Brazier et la duchesse, entre la duchesse et la plus riche bourgeoise, entre la bourgeoise et la femme la plus splendidement entretenue, il n'y a de différence que celles dues à l'éducation qu'elles ont reçue et aux milieux où elles vivent. Les bouderies de la grande dame remplacent les violences de la Rabouilleuse. A tout étage, les amères plaisanteries, des moqueries spirituelles, un froid dédain, des plaintes hypocrites, de fausses querelles obtiennent le même succès que les propos populaciers de cette madame Éverard d'Issoudun. » L'amour aveugle d'Agathe Bridau pour son fils Philippe, tandis qu'elle se refuse longtemps à croire au génie de Joseph et à l'aimer, est en principe la cause de presque tous les malheurs qui frappent les personnages innocents de cette histoire. Le désintéressement constant du peintre, opposé à l'hypocrisie pleine de ruse criminelle et à l'égoïsme brutalement cynique de l'ancien officier de l'empire, donne lieu à des scènes merveilleusement dramatiques, entre autres la découverte des vols faits par Philippe à sa vieille tante, madame Descoings, où Agathe essaye, dans un sublime mensonge, de se faire passer pour coupable à la place de son fils. Le parallèle entre la carrière du soudard sans scrupules et celle de l'artiste de génie qui vit de privations est surtout remarquable. Les hauts et les bas de la position de Bridau ont donné l'occasion à Balzac d'écrire, sur la misère à Paris, une maîtresse page. Rien ne peut définir le génie de réalisme avec lequel B;Uzac a traité ce sujet magnifiquement horrible la misère! et nous ne j)ouvons que citer son discours : '< 11 existe à Paris trois ordres de misère, dit-il. D'abord, la misère de l'homme, qui conserve les apparences et à qui l'av(Miir a|)particnt : misère des jeunes gens, des artistes, des

gens du lîionde momentanément atteints. Les indices de cette misère ne sont visibles qu'au microscope de l'observateur le plus exercé. Ces gens constituent l'ordre équestre de la misère, ils vont encore en cabriolet. Dans le second ordre se trouvent les vieillards à qui tout est indifTérent, qui mettent au mois de juin la croix de la Légion d'honneur sur une redingote d'alpaga. C'est la misère des vieux rentiers, des vieux employés qui vivent à Sainte-Périne, et qui du vêtement extérieur ne se soucient guère. Enfin la misère en haillons, la misère du peuple, la plus poétique d'ailleurs, et que peignent Callot, Hoyarl, Murillo, Chariot, RafTet, Gavarni, Meissonnier, que l'art adore et cultive, au carnaval surtout! » Suit un portrait de Philippe le jour où, sortant de Thùpital, il est rencontré par sa mère. « L'homme en qui la pauvre Agathe crut reconnaître son nis était à cheval sur les deux derniers ordres. Elle aperçut un col horriblement usé, un chapeau galeux, des bottes éculées et rapiécées, une redingote filandreuse à boutons sans moule, dont les capsules béantes ou recroquevillées étaient en parfaite harmonie avec des poches usées et un col crasseux. Des vestiges de duvet disaient assez que, si la redingote contenait quelque chose, ce ne pouvait être que de la poussière. L'homme sortit des mains aussi noires que celles d'un ouvrier, d'un pantalon gris de fer, décousu. Enfin, sur la poitrine, un gilet de laine tricotée, bruni par l'usage, qui débordait les manches, ■qui passait au-dessus du pantalon, se voyait partout et tenait sans doute lieu de linge, Philippe portait un garde-vue en taffetas vert et en fil d'archal. Sa tète presque chauve, son teint, sa figure hâve, disaient assez qu'il sortait du terrible hôpital du Midi. Sa redingote bleue, blanchie aux lisières, était toujours décorée de la rosette. Aussi les passants regardaient-ils « ce brave », sans doute une victime du gouvernement, avec une curiosité mêlée de pitié; car la rosette inquiétait le regard et jetait l'idtra le plus féroce en des doutes lii)n<iral)l('S pour la Légion d'honneur. »

Atroce! n'est-ce pas? mais sublime! C'est le cas de dire que 'a plume de lial/.ac dépasse bien le crayon de Gavarni.

128 l'oeuvre de BALZAC.

A côté de ces grandes beautés, il y a dans la Rabouilleuse quelques longueurs et des points faibles, tels que l'histoire des « Chevaliers de la Désœuvrance », réunion de jeunes gens qui faisaient de sinistres farces nocturnes aux habitants d'Issoudun ;"la tentative de meurtre de Fario sur Maxence Gilet; l'arrestatiojfede Joseph Bridau, accusé de ce crime. Toujours ennemi du bou]f^\ geois, Balzac a voulu nous montrer, même à Issoudun, si près de Paris pourtant, les ridicules solennels de la province. Rien n'est plus amusant; c'est à croire que ces ridicules sont inamovibles'. « (Jue voulez-vous? dit l'écrivain en manière d'indulgence, l'épicier est entraîné vers son commerce par une force attractive égale à la force de répulsion qui en éloigne les artistes. On n'a pas assez étudié les forces sociales qui constituent les diverses vocations. » Ne pas oublier, à ce propos, que l'auteur de la Comédie humaine a bel et bien failli se faire épicier, au temps où il pensait que gagner de l'argent est la chose capitale en ce monde. Un de nos critiques classiques n'a pas omis de reprocher à Balzac l'invention des « Chevaliers de la Désœuvrance». Il y a, à coup sûr, trop de fantaisie dans cette idée; mais on ne doit y attacher guère d'importance; le critique, lui, prend la chose de façon telle qu'on croirait qu'il est né d'entre les bourgeois d'Issoudun.

Après le duel qui termine la lutte entre Bridau et Maxence, scène décrite avec une sobriété d'images saisissante, dans un cadre admirable de couleur locale, un des faits les plus surprenants du livre est l'espèce de domination réactive exercée par Philippe sur la Rabouilleuse. La mort du seul homme aimé de Flore donne à celte phase du roman un étrange cachet d'horreur. C'est ici que se révèle, sous la touche habile de l'impitoyable analyste, le caractère essentiellement subjectif de la fumme en général et de la courtisane amoureuse en particulier. Voyons comment Balzac traduit sa pensée à ce sujet : « Ne prenez aucune détermination sans moi, je connais les femmes, » fait-il dir ; par Bridau à Rouget, le jour où Flore fait semblant de (|uitter Issoudun en compagnie de Maxence. « J'en ai pay^ une qui m'a coûté plus cher (|ue Flore ne vous coûtera jamais!...

Aussi m'a-t-elle appris à me conduire comme il faut, pour le reste de mes jours, avec le beau sexe. Les femmes sont des enfants méchants; c'est des bêtes inférieures à l'homme, et il faut s'en faire craindre, car la pire condition pour nous est d'être gouvernés par ces brules-là. » De telles paroles suffisent à expliquer tous les incompréhensibles mystères de ce que l'on pourrait appeler VAlphonsisine. La phrase de Bridau résume évidemment le code du parfait souleneur qu'applique avec succès ■Maxence Gilet en province, digne émule en cela du Maxime de Trailles des Scènes de la vie parisienne. Puisque nous en sommes aux rapprochements, disons tout de suite que la Rabouilleuse est un peu la « Madame Marneffe » de la province.

Nous ne saurions terminer cet aperçu des particularités d'un ménage de garçon, sans dire quelques mots d'un type secondaire, emprunté au pavé parisien, qui complète l'ensemble de celte repoussante vermine. Ce personnage est Giroudeau, oncle de Finot le journaliste et ancien camarade de Bridau pendant la campagne de France. Après la chute de Napoléon, ce soldat de l'empire, moins mauvais que Philippe cependant, est tombé à l*aris dans l'ornière des besognes douteuses. Il est éditeur responsable des articles du journal de son neveu, qu'il appelle des farces. C'est dans une conversation de Philippe avec Giroudeau, que Balzac fait définir en trois mots, par ce dernier, la puissance du journalisme :

« Vois- lu, dit-il, le règne des pékins et des phrases est arrivé, soumetlons-nuus. Aujourd'hui l'écritoire fait tout. L'encre remplace la poudre, et la parole est substituée à la balle. Après tout, ces petits crapauds de rédacteurs sont très ingénieux et assez bons enfants. Viens me voir demain au journal, j'aurai dit deux mots de lu position à mon neveu. Dans (|uel(|ue lem[)s, lu auras une pla(;c dans un journal ([Utîlconquc. »

(Juoi do plus drôlement copié, avec une exactitude inouïe, que le langage des deux soudards : et bien mieux, leur style, lorsqu'ils s'écrivent d'Issoudun à Paris, et vice versa, pour prendre tles nouvelles l'un de l'autre? Balzac n'a pas créé, Dieu merci, le type assez inepte de Itamollol; mais il a dianlromcnl dépassé

néanmoins tous les faiseurs d'argot soldatesque. Les lettres de Philippe et les réponses de Giroudeau sont inimitables. Savezvous comment Girondeau définit l'adresse d'une jeune débutante du monde galant? « Elle sait pleurer, écrit-il ; elle a une voix qui vous tire un billet de mille francs du cœur le plus granitique, et la luronne sable mieux que nous le vin de Champagne. »

En lisant cela, n'y a-t-il pas de quoi rire aux larmes? Et plus loin, lorsque la susdite luronne, pressentie au sujet de la conquête à faire du bonhomme Rouget pour remplacer la Rabouilleuse a donné sa réponse à Giroudeau, celui-ci la rapportant à Philippe : « Tiens, a dit en riant la jeune femme, je n"ai jamais fricassé de bourgeois; ça me fera la main! » N'est-ce pas stupéfiant de verve à la Gavarni?

A côté du portrait de Giroudeau, il nous faut signaler, premièrement à Paris, une des quatre ou cinq meilleures silhouettes que Balzac ait faites du terrible Desroches, personnage de premier rang dans la Comédie humaine, l'homme d'afi'aires le plus madré et le plus retors de la capitale; puis à Issoudun, Hochon père, avare qui rend presque des points à Grandet; sa femme, madame Hochon, tante d'Agathe, et ses neveux, amis de Maxence Gilet, membres de 1' « Association de la Désœuvrance ». Ce Hochon père est fort curieux; la peinture de son avarice lient dans une ligne. Un jour, à dîner, Joseph Bridau, qui a un vigoureux appétit, lui demande une seconde fois du pain. « M. Hochon se lève alors, dit Balzac, cherche lentement une clef dans le fond de la poche de sa redingote, ouvre une armoire derrière lui, brandit le chanteau d'un pain de douze livres, en coupe cérémonieusement une autre rouelle, la fend en deux, la pose sur une assiette et passe l'assiette à travers la table au jeune peintre avec le silence et le sang-froid d'un vieux soldat qui se dit au commencement d'une bataille. — Allons, aujourd'hui, je |)uis être tué! » Joseph prend la moitié de cette rouelle et comprend qu'il ne doit plus redemander de pain. « Aucun membre de la famille, j)oursuit le romancier, ne s'étonna de cette scène si monstrueuse pour Joseph. » Inouï!... pouirat-on dire; mais comme c'est ca!... dcvra-t-on ajouter.

Ea dehors des complications de l'intrigue, la Raboidlleme a ceci de particulièrement intéressant que, lors de sa publication, tout le monde reconnut dans Joseph Bridau le peintre Eugène Délctcroix, l'illustre élève de Gros. Dans une des premières pages du roman, Balzac raconte où et comment se décida la vocation Mu grand chef de l'école romantique en peinture. La scène est sublime de grandeur dans sa simplicité. « Tu veux être artiste? » (^îdit un des élèves du sculpteur Chaudet à Joseph Bridau qui a "pénétré furtivement dans l'atelier, « mais sais-tu bien qu'il faut être crâne et supporter de grandes misères? Il n'y a pas un de nous qui n'ait passé par les épreuves. Celui-là, tiens, il est resté sept jours sans manger! Voyons si tu peux être un artiste? » Et Joseph, dans sa bonne foi d'enfant de treize ans, se soumet à l'épreuve du télégraphe, qui consiste à rester un quart d'heure les bras en l'air, sans changer de position. N'est-ce pas admirable? C'est là peut-être, après la biographie de l'excellent père des Bridau, qui tient tout le commencement du livre, la seule page un peu consolante à lire au milieu des turpitudes que découvrent les autres.

« Puisse une société basée uniquement sur le pouvoir de l'argent, frémir en apercevant l'impuissance de la justice sur les combinaisons d'un système qui déifie le succès, en en graciant tous les moyens. » Ces mots, écrits en novembre 1842, dans la lettre-dédicace qui précède la Rabouilleuse, inspirent des réflexions aussi profondes qu'amères, quand on compare notre époque à celle que vise Balzac dans son roman. Nous les transcrivons de nouveau ici, parce qu'ils traduisent une pensée bien grande et bien vraie de morale sociale. Notre société actuelle en a réellement plus besoin que la société d'avant 1830.

LES RIVMJTÉS

i.A \' 1 1: 1 1. i.io Kl i.r. H

Lrs /{/ra/lh-s se divisent en deux vulunirs (jui, sans avoir entre eux des rapports intimes au point de vue des idées qu'ils

représentent, se font presque suite. Ils ont pour titre la Vieille Fille et le Cabinet des antiques.

Transportons-nous en Basse-Normandie, àAlençon, dans lés premiers jours du retour des Bourbons. Mademoiselle Gormon est arrivée à l'âge de quarante ans, sans avoir pu trouver, pour le mariage, chaussure à son pied. Elle est, à son insu, l'objet d-e la convoitise de trois prétendants. Le premier, le chevalier de Valois, est un débris des raffinés du dernier siècle, une sorte d'Adonis en retraite, qui a eu la jeunesse galante d'un Lauzunou d'un maréchal de Richelieu. Dans Alençon, le chevalier représente à la fois l'esprit voltairien et les traditions de royalisme pur des gentilshommes d'une époque disparue. Le deuxième aspirant à la main de mademoiselle Gormon est un fils de la Révolution, nommé du Bousquier, ancien familier de Barras et fournisseur de Napoléon, devenu dans la ville le chef du parti libéral. Le chevalier de Valois est une image parfaite de l'ancienne courtisanerie. Du Bousquier représente bien la République. « Les époques, dit Balzac, déteignent sur les hommes qui les traversent. » G'est pour démontrer cet axiome, que le romancier nous a fait les portraits et narré les biographies du chevalier de Valois et de du Bousquier. Ges deux types opposés l'un à l'autre ont, sous la plume de Balzac, un relief merveilleux. Le libéral et le royaliste, vieux garrons tous deux, sont rivaux et devinent nmtuellement leurs désirs. Ils ont chacun l'intention de se faire de la vieille fille riche un marchepied : le chevalier, pour aborder les sphères élevées de la cour; l'ancien fournisseur, pour arriver à la députation. On voit que l'inimitié de ces deux hommes dans la vie privée, se complique d'une rivalité sans merci, sur le terrain de la politique. L'un est le présent, l'autre le passé.

<' En 18L"), la France entière, jusque dans les' plus petits villages, se trouvait divisée en deux camps : les partisans de l'ancien régime, prêtres ou nobles revenus de l'émigration, et les membres du tiers état, campagnards ou bourgeois, la première force de la nation. )> C'est cette divisi(jn politique, étudiée par Balzac dans les mœurs françaises après la tourmente de l'empire, qui donne tant d'inlérèt à la plupart des Srnn-s de lu rie (!>• province,

SCÈxNES DE LA VIE DE PROVINCE. 133

et en particulier aux deux histoires que renferment les Rival'Ués.

Nous n'avons qu'un léger reproche à faire à l'auteur, au milieu

-du j)laisir que nous donnent ses savantes et sagaces observations,

c'est qu'il montre quelque peu de partialité en faveur des ultra-

royahstes de l'émigration. Dans ses romans, les libéraux de

l'opposition, ou les bonapartistes de l'armée de la Loire, sont

• presque tous de vilaines gens. Quant au produit moyen de la

.fusion des partis après 1830, le bourgeois de Louis-Philippe, n'en

parlons pas! il fait horreur à Balzac. N'en veuillons pas à l'écri-

;^*-vain, nous qui appartenons à cette bourgeoisie : lorsqu'il mon-

':,tre son humeur dans ses œuvres, il n'en est que plus amusant.

Ceci dit, revenons à mademoiselle Cormon.

Le chevalier et du Bousquier ne veulent épouser la vieille fille que par intérêt : ils attendent l'occasion, le hasard qui doit la leur livrer. Mais il existe un troisième prétendant; celui-là, c'est un pauvre jeune homme qui aime véritablement mademoiselle Cormon malgré ses quarante ans, alors que lui en a à peine vingttrois. Athanase Granson tient beaucoup d'Albert Savarus. Sa courte apparition dans le récit en forme tout le côté poétique. Aussi l'auteur a-t-il donné au jeune homme une des plus attachantes physionomies qu'ait pu tracer avec attendrissement son pinceau le plus délicat. Athanase appartient à la classe des hommes de talent qui s'ignorent et se découragent facilement. Il a cette fierté sauvage qu'exalte la pauvreté chez les hommes d'élite, qui les grandit pendant leur lutte avec les hommes et les choses, mais qui, dès l'abord de la vie, fait obstacle à leur avènement. Le mépris que le monde déverse sur la pauvreté prépare chaque jour la perte du jeune Granson. 11 aime sa parente éloignée ; et, dans sa pensée, son mariage avec mademoiselle Cormon doit assurer son existence matérielle, pour lui permettre de s'élever ensuite vers la gloire.

Nous voyons là une des grandes conceptions de l'amour, tel qu'il existe en province, où il est interdit à un jeune homme daiinor une belle fille pauvre, parce ([uc ce serait, comme disent les provinciaux, marier la faim et la soif. IjC romancier s'est empan- de ce sujet cl l'a traité avec une hauteur de vue vraiment admi-

rable. Dans les révélations de l'état du cœur d'Athanase, se retrouvent les plus sublimes peintures du sentiment, déjà vues dans Eugénie Grandet, le Lys dans la vallée^ et les premières Scènes de la vie privée. Pour se rendre compte de la passion d'Athanase, Balzac en appelle à tous ceux qui ont souffert de la répression de leur premier désir, aux artistes malades de leur génie étouffé par les étreintes de la misère, aux talents persécutés et sans appui, sans amis. « Ceux-là seuls, dit-il, peuvent connaître les lancinantes attaques du cancer qui dévorait Athanase, et non pas les gens riches, ces sultans de la société qui y trouvent des harems, ni les bourgeois qui suivent la grande route battue par les préjugés. Les malheureux seulement ont pu agiter ces longues et cruelles délibérations, faites en présence de fins si grandioses, pour lesquelles il ne se trouve point de moyens. Ils ont subi ces avortements inconnus où le frai du génie encombre une grève aride. Poussés comme Alhanase par une vocation, par le sentiment de l'art, ils ont cherché maintes fois à à se faire un moyen de sentiments que la société matérialise sans cesse, » Le romancier a mis tout son cœur et tout son talent dans ces paroles qui disent assez les souffrances d'Athanase Granson.

Le jeune homme est aimé à son insu par une griaetle, Suzanne, que nous voyons, aux Scènes de la vie parisienne, devenir une grande courtisane, célèbre autant par son esprit que par sa beauté, et qui eût été autrefois la rivale des Rhodope, des Impéria et des Ninon. Cette Suzanne sera la fameuse madame du Val- Noble, la maîtresse d'Hector Merlin, le grand écrivain royaliste, dont il est parlé dans Illusions perdues.

Balzac s'étend longuement sur la magnifique description du premier bon sentiment de la courtisane en herbe. Suzanne, à dixhuit ans, est déjà une de ces femmes qui savent reconnaître le génie dans son incognito. La grisctlc, qui certes a l'instinct de la misère et des souffrances du cœur, ressent à la vue d'Athanase cette étincelle électrique, jaillic on ne sait d'où, qui ne s'explique point, que nient certains esprits forts, mais dont le coup sympathique a été éprouvé par beaucoup de femmes et d'hommes. (','(■>[ tout à la fois une lumière qui éclaire les ténèbres de

l'avenir, un pressentiment des jouissances pures de l'amour partagé, la certitude de se comprendre l'un et l'autre. C'est surtout (iomme une touche habile et forte, faite par une main de maître sltif le clavier des sens. Le regard est fasciné par une irrésistible

/ .attraction, le cœur est ému, les mélodies du bonheur retentissent

"Vdans l'âme et aux oreilles, une voix crie : « C'est lui! » Un éclair ;.: de l'amour vrai brûle en ce moment chez Suzanne les mauvaises

- herbes écloses au souffle du libertinage et de la dissipation. La

jeune fille conçoit le vague espoir de s'enrichir et de revenir de

, /j*aris les mains pleines, en disant à Athanase : « Je t'aimais! »

-Comme beaucoup de femmes ont pu le souhaiter pour des hommes adorés au delà des forces humaines, elle se sent capable de faire à Athanase avec son beau corps un marchepied pour qu'il atteigne promptement à sa couronne.

Quelle sublime peinture Balzac nous donne ici de ce choc des cœurs d'où jaillit l'amour et qu'on appelle le coup de foudre I Combien d'écrivains ont-ils su s'élever à une telle hauteur de sentiment et de style? Nous reverrons dans Illusions perdues et dans Splendeurs et Misères des courtisanes, de plus complètes études de l'amour absolu des filles quand elles aiment; nous en ferons alors une plus longue analyse! Ici, hélas! nous avons maintenant épuisé toute la poésie du livre.

Les événements interdisent le bonheur à tous les personnages de l'intrigue, sauf à du Bousquier. Cette petite Suzanne, avant d'aimer Athanase, a eu des relations intimes aussi bien avec le chevalier de Valois qu'avec du Bousquier. Elle veut se faire épouser par l'un ou par l'autre, et essaye de se faire passer à leurs yeux pour compromise d'une façon irrévocable. Elle ne réussit pas à tromper sur ce point le rusé chevalier, mais elle est plus heureuse du côté de du Bousquier. Le farouche républicain qui, en réalité, suivant le mot incisif de Balzac, est aussi impuissant qu'une insurrection, passe dans Alcnçon pour avoir séduit Suzanne. C'est aussitôt un toile général. Le chevalier, qui a conseillé à la grisette ce vilain tour, et madame Granson, qui a le secret de sou fils, ('s|)ércnt (pic ce scandale éloignera pour toujours du l{()usquit'r (le la maison de mademoiselle Cormon. Grave

erreur! Le chevalier se trouvera bientôt battu par ses propres armes. En effet, la réputation de du Bousquier excite la curiosité de mademoiselle Cormon, qui est toujours désespérée de son état de fille ; et l'image du galant républicain vient maintes fois hanter l'esprit delà quadragénaire. Un événement imprévu, le dépit de la vieille fille, trompée dans son dernier espoir d'épouser M. de Troisville, jette mademoiselle Cormon dans les bras de du Bousquier, arrivé le premier, avant le chevalier de Valois, pour la consoler. C'est l'ancien fournisseur qui a gagné la partie. Les résultats de son mariage avec mademoiselle Cormon sont d'abord le suicide d'Athanase, quand l'infortuné jeune homme voit le renversement de ses espérances; puis le lugubre changement d'existence du chevalier de Valois qui, trompé lui aussi dans ses rêves les plus chers, mourut, comme le dit l'auteur, de son vivant. Enfin, de grands malheurs secrets sont apportés par ce mariage dans la vie intime de mademoiselle Cormon. Son oncle, l'abbé de Sponde, meurt du chagrin que lui cause la conduite politique de son beau-frère. Du Bousquier ne tient, comme mari, aucune des promesses sur lesquelles comptait naturellement mademoiselle Cormon. La pauvre femme, dont la dévotion souffre du libéralisme impie de du Bousquier qui ne tarde pas à se démasquer, passe sa vie dans les larmes, tout en ne cessant d'offrir au monde un visage placide. Elle désire toujours un enfant. « J'en achèterais un, dit-elle, par cent années d'enfer! » et on a beau lui objecter qu'un enfant serait sa mort, elle avoue à une de ses amies qu'elle ne supporte pas l'idée de mourir fille.

Cabine

antirjnos est la continuation de l'histoire de du Bousquier, qui prend, dans cette deuxième partie des Jiivalitrs, le nom de du Croisier, Mnis la figure du chef des libéraux d'Alençon passe ici au second rang, pour laisser au premier plan : Viclurnien d'Esgrignon, le notaire (;hcsncl et (pichiucs autres personnages ([ui composent le salon des d'Esgrignon, surnommé le « Cabinet des antiques».

SCÈJVES DE LA VIE DE PROVIiNCE. 137

La lutte entre rivaux politiques, préparée par le mariage de du Croisier dans la Vieille Fille, éclate maintenant dans toute sa violence. Le salon de du Croisier bat en brèche le « Cabinet des antiques ».

t « En France, dit le romancier, ce qu'il y a de plus national est la vanité. La masse des vanités blessées y a donné soif d'égalité, tandis que, plus tard, les plus ardents novateurs arrivent à trouver l'égalité insupportable. »

C'est sur ce fait social, mis sous forme de maxime qui ne manque pas de vérité, que s'appuient toutes les révolutions partielles du siècle; et Balzac a voulu, par la présente histoire, faire principalement ressortir, dans les mœurs de la province, l'orgueil politique qui a préparé le mouvement de 1830.

Aux conclusions du livre, c'est encore un mariage qui met fin aux hostilités, en amenant la fusion des partis. Victurnien d'Esgrignon, devenu orphelin, accepte pour femme mademoiselle Duval, nièce de du Croisier, qui lui apporte trois millions de dot. La victoire du chef des libéraux sur le « Cabinet des antiques » est alors complète, comme celle de la révolution de Juillet. Cette union est le type devenu très commun du mariage moderne. Un fils de noble, qui possède un très grand nom sans la moindre fortune, redore son blason avec les millions d'une fille de bourgeois. Le thème est connu, mais on doit observer que Balzac a été un des premiers à en étudier l'application dans un roman.

Nous croyons utile de signaler, entre tous, les portraits du marquis d'Ksgrignon et de son ancien intendant Chcsnel, devenu notaire à Alençon. Le marquis d'Esgrignon, ancien émigré, ressemble à la fois au baron du Guénic et à M. de Mortsauf. Il n'est pas, comme le comte de Fontaine du Dal île Sceaux, un courtisan éclaire sur les tendances de l'esprit moderne, et qui en profite. Il appartient nécessairement à cette fraction intransigeante du parti royaliste qui qualifie les révolutionnaires de révoltés, et refuse de les appeler plus parlementaircment des libéraux ou des constitutionnels. Comme le chevalier do Valois, ce vieux gentilhomme représente le passé et rien que le passé. « N'est-ce i»as le plus grand malheur qui puisse aHligcr un parti,

dit à ce propos Tauteur, que d'être représenté par des vieillards quand déjà ses idées sont taxées de vieillesse? Ce parti, ajoutet-il, gêna souvent le pouvoir, car il en favorisa les fautes, il en exigea même quelques-unes qui furent fatales à la monarchie. » Les considérations d'un sens tout politique qui abondent dans le livre sont assez justes.

L'intérêt de l'intrigue est principalement dans le dévouement du vieux Chesnel, qui sauve l'héritier des d'Esgrignon du déshonneur et de la ruine. Le brave Chesnel est le type de ces vieux serviteurs, hommes-liges volontaires, dont le caractère officiel ne signifie rien pour ses anciens maîtres. C'est toujours le serf attaché par tous les liens du cœur à son suzerain. Ce type a complètement disparu aujourd'hui. « Le dévouement du notaire à la noble maison ruinée, dit Balzac, ne procédait pas d'une foi, mais d'une égoïsme; il se considérait comme faisant partie de la famille. »

Balzac donne encore un aperçu très juste de la position difficile de certaines grandes familles d'émigrés lors du retour des Bourbons. «Il leur manquait, dit-il, le fond de la langue politique actuelle, l'argent, ce grand relief de l'aristocratie moderne. Il leur manquait aussi la continuation de l'historique, cette renommée qui se prend à la cour aussi bien que sur les champs de bataille, dans les salons de la diplomatie comme à la tribune, et qui est encore comme une sainte ampoule versée sur la tête de chaque génération nouvelle. » Du Groisier, au contraire, jouit d'une fortune énorme qu'il augmente chaque jour. Or, le marquis d'Esgrignon pense à envoyer Victurnien à la cour. « Je ne saurais le faire, dit le père au chevalier de Valois, sans donner au comte quelque vingt mille écus. Tout ce que je vois de clair dans les bienfaits de la Restauration, c'est qu'il faut avoir de l'argent. Le roi ne vous demande pas si vous descendez des Valois, si vous êtes un des confjuérants de la Gaule, il vous demande si vous |)."iyc/, mille francs do taille. » Mais le jeune Victurnien, idolâtré jiar son \ù've et par sa tante, qui lui a servi de mère, est, dans toule l'acception du mot, un enfant gâté. Personne, dans le « Cabinet «les antiques », dont il est le jeune roi, ne bride les volontés d(.' Cl' f)f'tit prince (|ui n.ilurelleuient devient égoïste comme un

prince, entier comme le plus fougueux cardinal du moyen âge, impertinent et audacieux, vices que chacun divinise en y voyant '}es qualités essentielles du noble. Le malheureux, imbu des doc- ^IÇiiiGs de sa famille et regardant les tribunaux comme des épou- " •'f'^antails à peuple qui ne doivent pas avoir prise sur lui, se permet '/^. dans Alençon toute espèce de polissonneries graves. Du Croisier ;â!perçoit dès lors, dans les contresens de l'éducation donnée à ce ^'''"j.eune noble, la possibihté d'exercer une vengeance. « Il espère, dit -'Balzac, noyer l'agneau dans le lait de sa mère. » Le jeune homme est toujours sauvé par l'intervention de Chesnel qui, à la fin, épuisé par la lutte, meurt dans son triomphe comme un vieux chien fidèle qui a reçu les défenses d'un marcassin dans le ventre. Une partie de l'histoire des fautes de jeunesse de Victurnien se passe à Paris. Nous voyons apparaître, pour la première fois, la physionomie d'une femme qui joue un grand rôle dans la Comédie humaine, la duchesse de Maufrigneuse, princesse de Cadignan, dont Victurnien devient l'amant en titre. La duchesse appartient à ce genre de femmes qui, sans qu'on sache à quoi, où, ni comment, dévoreraient les revenus de la terre et ceux de la lune si on pouvait les toucher! Diane de Maufrigneuse joue pour Victurnien le rôle d'une Agnès romantique; mais, sous ses petites manières de sacristie, elle cache de telles exigences que le petit d'Esgrignon se trouve, suivant le mot horriblement vulgaire de de Marsay, « sifflé comme un polichinelle par un cocher de fiacre ». De concert avec Chesnel, Diane de Maufrigneuse contribue fortement à sauver Victurnien de la prison, mais le jeune homme une fois libre, elle disparaît. Avant de s'éloigner pour toujours, elle donne un dernier conseil à celui (prellc a aimé. « Mon cher enfant, lui dit-elle, il n'y a plus de noblesse, il n'y a que de l'aristocratie. Le code civil de Napoléon a tué les parchemins, comme le canon avait di'jà tué la féodalité. Vous serez bien plus noble que vous ne l'ùtcs, (piand vous aurez de l'argent. Épousez qui vous voudrez, vous anoblirez votre femme, voilà le plus solide des privilèges qui restent îi la noblesse française. » Ces jiaroles <li' 1.1 hrllc duchesse résument le fond de Vulrc (\u\ a donné Jiai-^s.'iiici' .-111 l'iili'nirl (h's aiifi(/ii>'s.

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