‹ L'œuvre de H. de BalzacChapitre 33 sur 92 · L'ILLUSTRE GAUDISSART · texte numérisé non relu

L'ILLUSTRE GAUDISSART

Dans les Parisiens en province se trouvent deux histoires : Vllluslre Gaudissart et la Muse du Département.

Au cours de la première, l'auteur nous fait un piquant récit de la mystification dont est victime le plus célèbre des commis voyageurs parisiens. Balzac a voulu nous prouver que les Tourangeaux sont d'accès difficile, non aux idées nouvelles, mais aux gens qui viennent leur emprunter ou leur faire dépenser de l'argent. En Touraine, le paysan craint les voleurs et les hâbleurs. Il consent à partager toutes les opinions d'après le vent qui souffle, mais pas le contenu de son portefeuille ou de sa bourse. Il fait preuve d'une indomptable rétivité, quand on veut lui faire délier les cordons de cette dernière. Aussi la Touraine est-elle le pays où les charlatans font le moins fortune. L'illustre Gaudissart est roulé comme un niais par un vulgaire aubergiste. On lui fait acheter deux pièces de petit vin blanc, qu'il a cru être du vin de Madère; et quand il veut à son tour faire ses offres de service, on l'envoie promener en riant. De retour à Paris, Gaudissart raconte l'histoire à son profit et s'attribue la victoire.

Celte petite nouvelle est des plus amusantes. L'esprit de l'auteur ne s'y montre pas raffiné, mais la déconfiture de Gaudissart est des plus bouffonnes. Balzac a fait précéder l'œuvre d'une sorte de préface, où il analyse avec beaucoup de vérité et de justesse l'influence du commis voyageur, chargé de propager en province toutes les idées possibles de spéculations qui demandent le concours de grands capitaux. Le commis voyageur est un des agents du « faiseur » en aifaires. Gaudissart précède Mercadet. Ils sont tous les deux de la même école. Si Mercadet fonde des sociiHés en actions l'cposant sur une idée quelconque, un journal, une assurance, l'exploilalion d'une découverte industrielle ou d'une mine, Gaudissai't, usant de périodes oratoires dignes d'un ministre des finances (|ui parle de combler le déficit,

raccole les actionnaires qui doivent concourir à la première mise de fonds. Il leur prouve magninquement les beaux bénéfices de l'afTaire. Cette influence du commis voyageur, appelé plus ordinairement courtier ou commissionnaire, est devenue un fait .social digne de remarque, surtout depuis qu'on l'emploie pour faire les élections. Balzac a donc eu raison d'en parler. Il l'a fait sur un ton de légère plaisanterie parfaitement excusable, quand on songe à toutes les dupes que font, dans nos campagnes, ces sortes de gens. Une pensée profonde se cache dans ce petit livre: c;.'^st celle de la séduction exercée par l'appât du goin dans les milliers de combinaisons financières que l'on invente tous les jours. Combien de courtiers ne sont-ils pas responsables du dépouillement des petits capitalistes par la dévorante avidité de certaines sociétés en actions? L'effet de leurs trompeuses promesses est souverain sur l'esprit de beaucoup d'ignorants. Que d'abus de confiance se commettent dans ces sortes de « pêche à l'actionnaire »! Balzac ne veut pas qu'il soit dit que les Tourangeaux s'y laissent prendre. Il aurait dû ajouter qu'il était pourtant, lui, moins fort à ce sujet que ses compatriotes. La vie de Balzac est pleine de faits amusants, qui prouvent que l'illustre romancier a incessamment rêvé de spéculations d'argent, reposant sur des bases d'un ridicule aussi naïf que sublime.

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