‹ L'œuvre de H. de BalzacChapitre 34 sur 92 · I.A MUSK DU DKl'AKTEMENT · texte numérisé non relu

I.A MUSK DU DKl'AKTEMENT

La Muse du Dépaiiement est la contre-partie, en prose, du poème que nous avons vu se dérouler dans l'existence de madame de Mortsauf. Dinah Piédefer, une femme supérieure, que l'on regarde à Sancerre, en province, comme une reine, a épousé M. de la Baudraye, un homme de mesquine apparence qui, sous un air d'indifférence ou de bêtise, dissimule une profonde ambition. Dinah, dont la réputation d'esprit et de l)eauté est très l'épandue dans lo Bcrry, a un salon où se donnent rendezvous tous les gens distingués et haut placés du pays. Elle est entourée d'un cercle de fervents adorateurs qui, jaloux les uns des autres, la surveillent. La jeune femme (|ui voit, tout

comme madame de Morlsauf, ses espérances et ses rêves, de jeune fille trahis dans le mariage, ne se donne à aucun de ses flatteurs, qu'elle juge tous indignes d'elle. Sa fierté et la supériorité de son esprit la préservent de toute faute. Elle reçoit un jour chez elle deux jeunes gens originaires de Sancerre et qui sont devenus Parisiens : Emile Lousteau et Bianchon. Elle trouve enfin en eux à qui parler. Lousteau, un des plus spirituels feuilletonistes de la capitale se livre devant les provinciaux à des débauches d'esprit. Il n'ignore pas que madame de la Baudraye est l'auteur de quelques œuvres littéraires publiées sous le pseudonyme de Jan Diaz ; c'est pour cela qu'on l'appelle la « Muse du Département », et le rusé Parisien s'empresse de flatter finement l'amour-propre de la femme poète. Lousteau se fait vite passer aux yeux de Dinah pour un homme supérieur. De la vanité satisfaite à l'amour, il n'y a qu'un pas. Le journaliste, avec sa science perspicace du cœur des femmes, acquise à Paris, devinant les pensées secrètes de madame de la Baudraye, arrive à s'en faire aimer, en jouant auprès d'elle la comédie du sentiment. Dinah fascinée, entraînée, quitte Sancerre et son mari, au grand ébahissement des Berrichons, pour suivre son amant à Paris. M. de la Baudraye la laisse faire et ne souftle mot. Ce petit homme-là a son plan. Il sait comment reprendre sa femme (jLiand il voudra; en attendant, il la laisse sans ressources aucunes.

Lousteau, garçon sans cœur et débauché, qui vend sa plume au plus ofirant, est incapable d'un travail soutenu qui puisse le faire vivre dans l'opulence, lui et sa maîtresse. Madame de la Baudraye. après avoir dissipé en peu de temps tout l'argent qu'elle avait emporté, est obligée de faire les travaux d'une servante dans son ménage adultérin. Soutenue par son grand amour pour le brillant journaliste, duquel elle ne veut ou ne sait point voir les horribles défauts, elle endure toutes sortes de privations et de soullVanccs d'amour-propre. l^lle ne tarde pas à peser à Lousteau, cpii, perdu de dettes et n'ayant jamais son lendemain assuré, veut faire une fin, en épousant Félicie Cardol, la lille d'un notaire. Les projets de Lousteau échouent. Dinah a

deux enfants d'Emile; mais M. de la Baudraye, devenu richissime, convoite la pairie et veut des héritiers; il s'empare donc des enfants de sa femme, qu'il fait élever dans son magnifique hôtel de la rue de l'Arcade, récemment acheté à Paris. C'est toute la vengeance de cet homme; elle est des plus sûres, puisqu'elle profite aux vues jusqu'alors tenues secrètes de M. de la Baudraye, Ce singulier mari est enchanté d'avoir pu se procurer des enfants portant son nom, d'après le Pater quem nuptke demonstrant du code civil.

Dinah, malheureuse, supportant avec peine d'être séparée de ses enfants, continue à être abreuvée de dégoût par la conduite de plus en plus ignoble de Lousteau. Poussée par l'amour maternel, le remords et la honte, elle demande à retourner auprès de son mari. M. de la Baudraye s'empresse de la réintégrer au domicile conjugal, comme si rien ne s'était passé, convaincu que tout scandale s'efiace avec le temps. Dinah Piédefer devient, en effet, une des femmes les plus en vue de Paris; car elle n"a rien perdu de ses charmes et de son esprit, qu'elle peut prodiguer enfin sur une scène digne d'elle. Elle a encore la bonté de payer les dettes de son ancien amant, pour qui elle ne peut s'empêcher de garder toujours une petite place au fond de son cœur.

Nous voilà bien loin des romans pleins de moralité sur la mariage et l'adultère, que nous avons vus aux Scènes de la vie privée. N'oublions pas qu'ici l'auteur n'a voulu étudier (pie les passions humaines dans toute leur force, à l'âge où elles sont parfaitement raisonnées. Le L>js dans la vallri' oITre le tableau de la vertu. Henriette de Mortsauf préfère la mort à une faute. Mais combien peu de femmes de ce caractère existent dans le monde? Les Dinah Piédefer sont autrement nombreuses. Il fallait bien que le romancier fît l'histoire de l'une d'elles. D'ailleurs, en passant du romanesque k la réalité, ou plutôt de l'exception à la généralité, la morale est la même. Dinah n'est pas heureuse avec Lousteau, comme l'ont été avec leurs amants la vicomtesse de Bausi-anl, lady Hiaiidnii, llonoriMc, .Iiili(^ d'.Viglemont et beaucoup d'autres. Seulement, la triste lin réservée à ces dernières est épargnée à Dinah, j)réeisénient parce (piellc a

le temps de rentrer dans la voie commune. Au contraire des femmes déjà citées, sa liaison est, au lieu d'un paradis, une ornière dont elle désire sortir. Le jour où elle se soumet aux lois du monde, le bonheur lui est rendu. Ce fait esj:, comme presque tous les événements racontés aux Scènes de la vie de province, plus conforme à la réalité que les morts tragiques des jeunes femmes, vues aux Scènes de la vie privée. Quant à M. de la Baudraye, nous ne dirons pas que son cynisme, expliqué par son avarice et]son ambition, soit commun à beaucoup d'hommes; mais il est certain que les maris se vengeant prosaïquement, le code en main, de leurs femmes sont infiniment plus nombreux que ceux de l'espèce du comte de Merret de la Grande Bretèch'e.

Nous ne pouvons nous empêcher d'établir une certaine comparaison entre l'histoire de madame de la Baudraye et celle de madame Bovary, la triste héroïne du grand chef de l'école naturaliste. Disons tout de suite que nous ne faisons ce rapprochementjque dans le but de montrer la supériorité de l'œuvre de Balzac sur celle de Flaubert. La moralité du roman de Balzac n'est pas douteuse. L'écrivain n'est tombé dans aucun excès en peignant la réalité. Dinah, au milieu de ses fautes, qu'excuse au moins le côté vraiment pur de son amour plein d'enthousiasme, ne se laisse aller à rien de vil. En un mot, dans la femme de Balzac, le cœur, l'imagination, ce qui fait enfin chez la femme l'être poétique, l'ange, l'emporte sur les sens. C'est le contraire pour madame Bovary. L'histoire de cette dernière tend, selon nous, à démontrer une chose écœurante à penser, et qui n'est heureusement que l'exception, n'en déplaise aux naturalistes : c'est que la femme n'obéit qu'à la gi'ossièreté d'instincts vicieux, au lieu de se laisser dominer par l'idéal et le sentiment. Rien n'est plus ^ignoble, plus immoral, plus contraire à la dignité, à la réputation du coair des femmes, (]uc celte répugnante théorie. Un des [)lus grands mérites de Balzac est d'avoir réhabilité tout ce qui constitue l'infinie délicatesse du cœur féminin.

Sans vouloir, par des exagérations faites dans ce sens, excuser à priori toutes les fautes de la femme, nous sommes d'avis que croire en principe à la fidélité et à la sincérité de l'amour féminin

est chose bien plus consolante pour l'homme que de pratiquer vis-à-vis de sa compagne la morale des Turcs. Pourquoi la force du cœur chez la femme ne l'emporterait-elle pas sur la faiblesse des sens ou toute autre cause de péché? « Cruelle énigme ! » a dit à ce sujet, tout dernièrement, un de nos romanciers contemporains les plus distingués*. Il y a longtemps que Balzac a résolu cette énigme, que l'on trouve bien plus indéchiffrable encore dans le cœur de l'homme. Cette solution est dans la définition de la nature même de la femme, prouvée par tous les livres de la Comédie humaine. Madame de Mortsauf et Dinah Piédefer sont toDte la femme. Mais déjà, dans le Lys dans la vallée, Balzac n'a-l-il pas expliqué les deux manières d'être de l'amour des femmes, dans les caractères opposés d'Henriette et de miss Arabelle? Nous ne pensons pas qu'une troisième puisse réunir ces deux natures disparates. En dehors de toute espèce d'action des sens, la prostitution du cœur est bien plus fréquente chez l'homme que chez la femme. Pour l'un c'est la généralité; pour l'autre l'exception, El l'on n'a pas le droit de se plaindre, ([uand il se rencontre, de par le monde, une créature qui venge par ses caprices tout son sexe de l'ignorance et du mépris inconscient des hommes. Que l'auteur ou les lecteurs qui se disent « cruelle énigme », en étudiant le cœur des femmes, se posent la même question en" pensant à celles qu'ils aiment et estiment sincèrement, comme leurs mères, leurs sœurs, leurs épouses, de simples amies même; et l'énigme disparaîtra. Ils seront aussi heureux qu'étonnés de se rendre compte ainsi que, pour être amenés à ne croire qu'à la traîtrise des femmes en amour, ils ont grossi de purs effets de leur imagination. En tout, les hésitations du scepticisme font mal. Il est bon de garder quelques illusions sur les femmes, seraient-elles fausses. Tout écrivain qui tendrait exclusivement à les (lélniire serait un m('!cliant homme ou un iioniine à plaindre. Disons, pour linir, (ju'on n'a {las plus à faire ce reproche à lialzac qu'à M. Dumas fils, par exemple, et c'est pour lui un grand honneur.

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Ici se terminent nos analyses des Scènes de la vie de province. Il nous resterait à parler d'Illusions perdues, un des livres les plus importants de cette partie de l'œuvre de Balzac; mais l'intrigue principale de ce roman se trouvant intimement liée à celle du grand ouvrage des Scènes de la vie parisienne : Splendeurs et Misères des Courtisanes ; nous nous réservons d'en foncfre l'étude dans celle des caractères de Vautrin et de Lucien de Rubempré, personnages occupant la plus grande place dans la troisième partie de la Comédie humaine.

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