‹ L'œuvre de H. de BalzacChapitre 35 sur 92 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

ÉTUDES DE MŒURS

Nous abordons maintenant les Scènes de la vie parisienne, la partie la plus considérable et la plus complète des Études de ma;urs^ celle où se joignent dans leurs effets les plus puissants l'imagination, la science d'analyse et la passion de moraliste de Balzac. Le romancier s'est élevé dans ces scènes à une hauteur dont le regard du critique a peine à découvrir le sommet. Pour tout dire en un mot, Balzac a peint ici l'extrême bien et l'extrême mal, résultant des manifestations de la passion poussée dans ses dernières limites jusqu'aux bornes de l'infini. On reste confondu en présence de la grandeur du jugement terrible, i)orté à l'égal de celui d'un dieu, sur les vices de notre soeiéli' et les plaies fatales qu'engendre la civilisation, à côté de sesgramls bienfaits : vices et plaies presque sans remède, malgré la guerre acharnée que leur font le législateur et l'homme de bien. Dans la postérité, les Scènes de la vie parisienne seront, comme les Saliras de Juvénal pour l'empire romain, d'un poids écrasant dans la balaiii'c de l'Iiisldiic. qui aura à juger le bien e( le mal de notre

siècle : d'un côté, ses progrès, ses découvertes; de l'autre, ses mœurs corrompues qu'ont précédés le règne de Louis XV et 93.

Et quel coin du monde le moraliste a-t-il pris pour y placer ces scènes où, à tout instant, les scélérats du bagne coudoient leurs juges? Il a choisi Paris, la plus vaste agglomération d'étg^s. humains, dans le pays le plus riche déjà en idées bonnes et mauvaises, bêtes ou géniales. Il s'est emparé de cette capitale de l'univers, la plus hospitalière au génie comme la plus complaisante aux infâmes, où se confondent pêle-mêle toutes les exceptions de l'humanité, le monstrueux et le sublime, le vice et la vertu, Dieu et Satan; et, comme dans un musée féerique de l'antique Babylone, se déploient à nos regards fascinés des tableaux fantastiques, où ressortant les horreurs et les merveilles des mœurs particulières aux capitales.

Balzac s'est proposé dans son œuvre, a-t-il dit, « de représenter avec autant d'exactitude que possible dans toutes les existences, les événements principaux qui, aussi bien que les hommes euxmêmes se formulent par des types ». Parmi ces situations, ces phases typiques de la vie humaine, il en est d'exceptionnelles, et ce sont, par opposition à la vie de province, celles de la vie parisienne qui nous sont représentées ici. Cette antithèse sociale, Paris et la province, a fourni d'immenses ressources à l'écrivain parla curieuse étude des contrastes. Dans les romans que nous allons citer tout à l'heure, règne cette même loi d'exception qui caractérise la vie dans une capitale. Les mouvements, les physionomies, les caractères, défaut-s ou qualités, sont exagérés. S'ils dépassent la mesure ordinaire, ils n'en sont pas moins réels, et on ne doit pas trop reprocher à Balzac d'avoir, comme on dit, créé des monstres. Ne faut-il pas que les personnages du hvre répondent à l'idée juste que s'en fait l'auteur? Ne doivent-ils pas, pour mieux faire comprendre leurs sentiments et leurs actes, être grandis dans leur ressemblance avecla réalité? La vie parisienne a tant do mysti'ros insondables auxquels refusent do croire les esprits supcriiciels ! Balzac, tout aussi fin qu'un policier, a pénétré tous ces mystères, est entré dans tous les secrets, arrachant leur masque aux hypocrites, découvrant la corruption du dandy sous

SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. l'iO

l'élégance de la tenue, faisant sortir les vertueux de leur retraite obscure pour les glorifier à la face du monde, flagellant les Tartuffes, vouant au mépris les Harpagons, exaltant les Alcestes, faisant expier leurs passions aux criminels, aux don Juan et aiix-Temmes adultères dans d'atroces douleurs morales, toutes , choses pour lesquelles on accuse l'auteur d'immoralité, comme si Socrate et le Christ, montrant les vices de leurs époques respectives, pouvaient être eux aussi appelés immoraux.

Nous ne concevons pas l'injustice de certains critiques dans cette grave question d'immoralité reprochée à la Comédie humaine, et nous ne pouvons passer sous silence notre opinion à ce sujet. Les Scènes de la vie parisienne ont plus particulièrement provoqué des reproches, en raison des peintures du vice qui ysont faites plus vivantes qu'ailleurs. Aussi, est-ce à leur sujet que nous parlerons de ces reproches, quoique cette apparente digression semble devoir occuper la fin de notre élude.

Sans vouloir porter atteinte à la mémoire de Balzac, nous sommes obligé de reconnaître que, pour certains esprits mal équilibrés, le spectacle du mal, quand ilse produit, quoique blâmé, sous des couleurs aussi vives, peut avoir des conséquences fatales en n'inspirant pas la répugnance que se proposait sans doute d'exciter l'écrivain. C'est heureusement l'exception; mais, si la lecture de la Comédie humaine a donné à certains hommes l'idée d'une faute à commettre, chose qui n'est rien moins que prouvée, doit-on souhaiter pour cela qu'elle n'ait jamais été écrite? Autant vaudrait désirer que Gutenberg n'eût jamais inventé l'imprimerie. A cùté des fautes, des crimes même, soi-disant inspirés ou à inspirer par l'œuvre de Balzac, ne pourrait-on trouver une mullilude de bonnes actions dues à la mémo cause? Nous en laissons le soin aux plus Curieux critiques; celle occupation les calmera. Qu'ils se souviennent donc un peu de ces paroles de l'Évangile : « il faut que le scandale arrive »; c'est une loi humaine nécessaire, quoitjue à déplorer, à l'accomplissement de laquelle Matzac n'a aucune pari. Le romancier n'invente aucun princi|>(; nouveau piuir induire en Uinlalidii lis lils de ceux qui, nés avant lui, uni comniis le mal. Nous sommes surs, du reste,

que les trois quarts des gens qui ont actuellement une conduite franchement criminelle, seraient bien en peine de dire seulement si Balzac a existé. L'ignorance fait plus pour le crime que les lumières apportées à l'entendement par l'œuvre des philosophes. C'est la preuve la plus victorieuse que l'on puisse donner du peu d'innocuité de la Comédie humaine. Le christianisme, le premier des systèmes de philosophie appliqué dans l'ère nouvelle après les tâtonnements de Platon et de Socrate, n'a-t-il pas, par la diffusion de ses enseignements, créé la civilisation de dix-huit siècles? et il a, certes, fait couler bien du sang. Cela prouve combien doit être faible la part attribuée à la personne même des philosophes consciencieux (et Balzac est de ceux qui ne sauraient usurper un tel titre) dans la responsabilité des actes mauvais, qui paraissent avoir pour origine leurs livres. La nature de l'homme est la plus coupable. Pour enseigner le bien, ne faut-il pas montrer le mal, afin qu'on l'évite? Les moralistes les plus purs et les plus sévères ont suivi cette règle. Aucun parmi eux n'a donné dansée sens, après Molière, de plus féconds enseignements que Balzac. La Comédie humaine, et en particulier les Scènes de la vie parisienne ne sont donc point immorales, pas plus qu'un traité de physiologie ou d'anatomie comparée. Il reste seulement à dire qu'on ne doit pas permettre, sans discernement, la lecture de la Comédie humaine aux enfants et aux jeunes filles, dont l'imagination peut, en raison de dispositions particulières, être frappée dans le mauvais sens. Il en est de même de bien d'autres livres, principalement de ceux des théologiens casuistes, qui énumèrent avec détails, au chapitre de la Morale, tous les péchés possibles de lliomme. Nous ne venons ici que de chercher à réfuter la plus banale des critiques. Nous avons dit un mot, au commencement de cette élude, de la règle de la morale dans l'art que domine la loi des contrastes. Dans les Fludes philosophiques de lu Comédie humaine, nous examinerons, à uns point de vue encore plus élevé, la moralité môme de l'œuvre; et c'est là que nous essnyerons d'indiquer les quelques erreurs inévitables de la philosophie de Balzac.

Dans la composition même de la plujyart des Scènes de la vie

parisienne, un principe cher à Balzac nous parait ne pas être appliqué, et nous nous empressons de signaler le fait. Suivant le mot de madame Necker, Balzac, comparant la fiction du ■.rom^ à l'absolue vérité de l'histoire, dit que « le roman doit '.i|^t¥e- le monde le meilleur »; et il affirme avoir toujours suivi cette règle dans l'une quelconque de ses œuvres, parce que le

: :.raàl y est toujours puni et la vertu récompensée, comme dit la ^ "fable. Nombre d'admirateurs exclusifs de l'illustre maître par-

: V.tagent sa manière de voir. Nous sommes bien de l'avis de '■-' madame Necker quant à ce que doit être le roman; mais, cri-

- . tique impartial, nous devons ajouter (jue Balzac n'a pas toujours suivi la règle qu'il prétendait s'imposer, et n'a pas ainsi atteint, toutes les fois, le but qu'il se proposait. Loin de lui en faire un crime, nous excusons cet auguste mensonge qui prouve la noblesse de cœur du romancier. Mais une œuvre comme la Comédie humaine, qui embrasse le monde entier, peut-elle toujours être « le monde le meilleur » ? Hélas ! non. La vie humaine doit bien être la meilleure possible; mais le roman, pas plus que l'histoire, ne peut, dans tous les cas sans exception, être le monde le meilleur, sous peine de ne plus être vrai. Or Balzac a tenu à la vérité plus ([u'ù tout. Certes, la majorité des romans peuvent être ce que les voulaient madame Necker et Balzac. En cela, ce dernier n'a pas failli à sa lâche. Nous voyons se réaliser cette délicate conception dans Béalrix, les Mémoires de deux jeunes mariées, Modeste Mignon, la Fausse Maîtresse, la Bourse, la Paix du Ménarje, Madame Firmiani, Ursule Mironet, le Li/s dans la vallée. Dans le Médecin de Campagne, qui ne contient pas un seul personnage mauvais, nous constatons encore le triomphe de ce sublime idéal, que doivent poursuivre quand mémo tous les romanciers. Mais dans les Sccnrs de la vie parisienne, il y a trop de gredins à côté de gens honnêtes, pour qu'ils puissent former ensemble la meilleure société. Tout ce que nous pouvons à ce sujet accorder à Balzac, c'est qu'il tend sans cesse vers l'idéal du mieux; mais il est trop réaliste pour loujours l'allcindre ; et cela ne l'empêche pas, à notre avis, d'otre, à quelques légères exceptions près, prorDndt'nient m(»ral.

Ainsi donc, l'histoire des mœurs parisiennes offre peu l'image de la vertu. Le mal, au contraire, paraît y être la règle de bien des gens. Et comment l'observateur pourrait-il s'empêcher de le constater ainsi? N'est-ce pas à Paris que se déploie avec le plus de science cette grande « stratégie des intérêts », mot inventé par Balzac pour résumer Tensemble des luttes individuelles, et dont les deux principes sont Fégoïsme et la vanité? Que de coups de Jarnac se donnent, dans ces rencontres où, sous le manteau de l'hypocrisie, on sent la pointe de la corruption, celte arme terrible de la médiocrité en force contre le talent? Sur cette scène de Paris, la plus vaste de toutes, se joue la comédie de la vertu. Rien n'est écœurant comme ce spectacle. Il n'y a que deux sortes d'acteurs : le trompeur et le trompé, le bourreau et la victime. A certaines pages de V Histoire des Treize ou de Splendeurs et Misères des Courtisanes, l'auteur, avouons-le, nous fait trop bien connaître ce comble de la dépravation, pour le châtiment duquel il n'y aurait à attendre que l'heure de la justice divine.

Successivement et graduellement, Balzac passe en revue tous les âges, au sein de ce tourbillon fiévreux, depuis l'enfance maladive jusqu'à la vieillesse décrépite. Malheur aux jeunes, tels que Rubempré, de Marsay, de Trailles, Rastignac, Lousteau qui, venus dans la capitale, encore tout rayonnants des joies pures de la famille, ne possèdent pas un cœur à toute épreuve, fjuc l'amour filial mette à l'abri des tentations! Si leur esprit, formé par un père sage, n'a pas acquis cette force et ce calme ap])elés bon sens, qui préservent des plus grandes fautes, ils mettront le pied dans la fange, d'abord par des compromis mesquins avec leur conscience; ils s'y enfonceront ensuite par de honteux marchés de leur honneur ou de leurs sentiments; car à I^aris tout se vend, tout s'achète. Et quand ils voudront se (légagor de cet engrenage, qui devait les faire arriver au sommet (le récliclle sociale, ils en sortiront écœurés, blasés, meurtris, sinon déshonorés ou malades à la mort. L'homme de génie, lui, lion ou mauvais, s'impose toujours aux masses; mais il est bien rare, tandis (pir 1rs anibitieux[sans talent sont en nondjrc. 'J'oiis CCS ^n>iis médiocres unissent leurs forces d.ins le mensonge et la

calomnie pour arriver au triomphe, et au cours de leurs manœuvres, l'honnête homme et l'innocent n'échappent malheureusement pas à leurs coups. Là, les assassinats moraux, dus aux odieuses nécessités de l'inlérèt personnel, remplacent le sang versé, mais le crime non apparent reste, hélas! impuni. La Joi humaine est trop souvent impuissante contre le pouvoir du pialhonnête homme riche. L'acquisition de la fortune par des moyens coupables, autres que le vol, le mode de dépouillement d'aulrui par la spéculation d'un Nucingen, échappent à son contrôle. De là les monstrueux abus commis par la puissance de l'argent, et cette ignoble morale de certains hommes sans foi ni conscience qui, se mettant au-dessus de l'humanité pour en exploiter les faiblesses, au-dessus des lois pour tirer parti de leur imperfection, arrivent à dire comme Vautrin : « La vertu c'est l'argent ! » Dans les Scènes de la vie parisienne, l'argent n'est plus considéré comme un simple moyen d'arriver, aidant le mérite personnel, le talent, sauvegardant l'honneur; il est devenu l'idole suprême, Yultima. ratio, comme dit Gobseck, l'homme d'argent par excellence, d'un monde qui ne pense plus qu'à jouir d'une façon effrénée de la vie matérielle. Cet abus des jouissances, que seul satisfait l'argent, entraîne les plus hideuses dégradations morales. Le scepticisme, la manie de tourner le bien en ridicule, le blasement inconscient du cœur, en sont les fruits amers. L'intelligence du jeune homme se perd dans l'exeès du plaisir. Vieux à vingt ans, il porte sur son visage les flétrissures du vice ou de l'envie. De nos jours, on donne le nom de névrose à ce que IJalzac appelait simplement lintempéranee du désir. La folie et le suicide sont les résultats affreux de cet état de ITime. Chez les vieillards comme le père Goriot, Grevel, le baron llulot, la passion a amené des infirmités de toutes sortes, qui rongent la vie jusqu'à la moelle et produisent le gâtisme. Partout enfin la vie est un grand feu moral aussi bien qu'une combustion chimique, qui consume les |)lus précieuses facultés de l'homme. Le luxe cl la misère se livrent chez les humains un grand condjat. Dans les capitales comme Paris, le romancier nous montre le fort de la mêlée, et, au dessus de la houle furieuse

l-'-ï L OEUVRE DE BALZAC

des combatlants, dominant leur immense tumulte, retentit une clameur inhumaine : Vx victh! Malheur aux vaincus! tandis que, dans un coin reculé du chauip de bataille, s'élève vers Dieu l'humble prière des âmes résignées s'écriant : « Ne refuse pas ta justice et la gloire éternelle au malheur! »

Telle est, réduite aux proportions de notre modeste cadre, l'immense toile, sinistre dans ses ombres, parfois radieuse dans son jour, que nous offre Balzac, en peignant les mœurs parisiennes, comme le paradis et l'enfer représentés par Michel- Ange dans ses fresques immortelles du Jugement dernier.

Nous ne passerons pas à l'analyse détaillée des livres de cette troisième partie sans examiner, d'une façon générale, sous quel jour nouveau nous est montrée la femme, dans les situations exceptionnelles de la vie parisienne. Déjà, aux Scènes de la vie privée et de la vie de province, presque tous les types de femmes, au triple point de vue de l'âge, de la position sociale et du caractère, ont été étudiés avec cette science d'à-propos, cette divination du cœur féminin, et par-dessus tout cette sensibilifc touchante qui sont les qualités essentielles du talent de l'auteur. Mais, au sein de la famille, dans le mariage et la maternité, nous n'avons pas encore vu la femme telle que l'ont créée les développements de nos règles sociales et les mœurs particulières à notre époque. La femme indépendante enfin, celle qui se met en dehors ou au-dessus de la loi commune, nous a été peu montrée jusqu'à présent. C'est ce caractère spécial de femme que Balzac nous peint ici plus particulièrement, complétant ainsi son admirable galei-ie de portraits, si féconde en chefsd'œuvre, qui peuvent rivaliser avec ceux des Giorgionc, des ilapliaël, des Ilubens.

Au contact de la corruption et des tentations extraordinaires de la vie parisienne, la femme dont certains désirs, légitimes ou non, sont combattus parle code civil, l'éducation des parents ou les droits du mari, a voulu s'émanciper, user illégalement et sans mesure de son pouvoir souvent dangereux. Pour nous la montrer dans cet état, le romancier a choisi les deux extrêmes, la grande dame et la courtisane, le haut et le bas de l'échelle

sociale des femmes. Que de curieux rapprocheraenls, que de comparaisons pleines de justesse entre les unes et les autres! D'un côté, la princesse de Gadignan, mesdames d'Espard, de Sérrzy, la duchesse de Langeais, la baronne de Nucingen, uafadame de Restaud, etc. ; de l'autre, Esther, Florine, Paquita ;■ Valdès, Antonia Chocardelle, Josepha Mirah, madame Marneffe, etc..

A part leur différence d'origine et d'éducation, la passion du luxe, qui engendre les goûts ruineux, leur est commune. Egale- ' ment entourées des mille flatteries d'adorateurs sceptiques, qui exploitent leur penchant au plaisir et à la vanité, elles sont en proie au même désir d'être, dans leurs salons ou leurs boudoirs, les reines du monde. Tenir le sceptre de l'élégance dans le règne souverain de la mode, devient leur unique préoccupation. C'est alors qu'apparaissent tous les mauvais instincts de la femme : haines mesquines, goûts futiles, faiblesse desprit, sécheresse du cœur. Les devoirs d'épouse et de mère sont négligés, les serments du mariage trahis dans l'adultère; la vertu devient une niaiserie; les femmes raisonnent au lieu de sentir; indiflérentes aux malheurs causés par leurs folies, elles calculent les profits de leurs fautes, car le démon de la coquetterie les enveloppe comme d'une cuirasse d'airain qui défend leur cœur contre les surprises du sentiment.

Mais c'est ici que Balzac les attend. Le moment vient où la nature éminemment sensible et soumise de la femme reprend ses droits. C'est l'heure du châtiment et de l'expiation. Le repentir régénère et réhabilite la femme que, selon le mot de l'auteur, « l'espoir du pardon rend alors sublime ». Même après leurs plus honteuses fautes, Balzac, avec son bon cœur, se fait toujours l'avocat des femmes. Pour lui, dans le bourbier parisien, la femme n'est jamais, comme l'homme, un démon ou un athée luttant hardiment contre Dieu même; non, c'est un ange déchu que soutient l'espérance, car les femmes de IJai/.ac sont chrétiennes. Les orgueilleuses coquettes de la haute aristocratie, la duchesse de Langeais, par exemple, reprennent le combat de la vertu contre la passion, qui a déjà immorlalisé Camille .Mauj)in

et madame de Mortsauf. Parmi les courtisanes, celles qui ont ri de l'amour pur comme d'une fable sont mortes de cet amour. D'autres, que ce châtiment suprême a épargnées, ont brûlé ce qu'elles adoraient et sont rentrées dans la vie commune. Quant aux femmes vertueuses des Scènes de la vie parisienne, si elles sont en petit nombre, l'auteur les a faites si grandes, si nobles qu'elles forment un contrepoids suffisant non seulement à la multitude des pécheresses, mais encore à ce groupe de hideuses mégères qui s'appellent la Nourrisson, la Gibot et la cousine Bette, créatures dont on peut dire qu'elles n'ont plus de sexe. Les physionomies attendrissantes de Victorine Taillefer, madame Jules, Constance Birolteau, Clémence Rabourdin, madame Anselme Popinot, la baronne Hulot d'Hervy sont de suaves apparitions au sein de celte existence tourmentée de la capitale. On se demande comment elles peuvent exister réellement dans ce monde si calomnié, en donnant les exemples les plus consolants de dévouement héroïque et de douce résignation au malheur.

ANALYSES

LE PÈRE GORIOT- ILLUSIONS PERDUES- PtENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES -

L'œuvre capitale des Scènes de la vie parisienne est, sans contredit Splendeurs et Misères des Courtisanes; mais, avant d'étudier l'action des nombreux héros et héroïnes de ce long roman, nous devons d'abord faire leur connaissance dans le Père Goriot et ///usions perdues. Ces personnages sont les plus connus de la Comédie humaine; leurs noms sont devenus légendaires comme s'ils appartenaient à l'histoire, et ils ont fait les premiers la grande réputation de l'auteur. Les Scènes de la vie -parisienne ne sont pas autre chose qu'une biographie générale de ces gens, représentant tous les degrés de l'échelle sociale sans exception, et agissant, tantôt de concert, tantôt séparément, dans le tourbillon orageux de la capitale.

Il serait fastidieux de démêler une à une les intrigues des diverses scènes; car, à vrai dire, si elles sont la partie la plus considérable des Éludes de mœurs, elles n'en sont pas la meilleure, tant s'en faut. Pour bien en montrer le fond, il convicnl, selon'nous, de s'attacher à faire ressortir au point de vue moral le caractère des principaux personnages, d'après leur conduite, dans cet ensemble de l'histoire de Paris que l'écrivain a étudié et retourné sous toutes ses faces : depuis la société du faubourg Saint-Germain jusqu'au peuple du faubourg Saint-Antoine; depuis les personnages de la cour et les hommes de gouvcrncm.'nt jusqu'aux malfaiteurs vagabonds et aux mendiants de la rue. Deux des grands premiers rôles de ce» imuKMise drame du

Paris moderne apparaissent dans le Père Goriot; ce sont Vautrin, le roi du bagne, et Rastignac, le futur premier ministre du régime parlementaire.

Goriot, lui, est un personnage tout d'exception, dont l'existence malheureuse sert de commentaire aux pensées de Vautrin et de Rastignac sur les ignominies de la vie parisienne. L'ancien vermicellier a deux filles : Anaslasie de Restaud et Delphine de Nucingen. Son caractère se résume par un mot : c'est un « homme à passion » doué d'un sentiment unique, un amour aveugle et sans bornes pour ses filles; amour dont il vit, malgré la noire ingratitude des deux femmes qui réduisent leur père à la misère par leurs coupables exigences; amour dont il meurt. L'horrible fin de Goriot, moralement tué par ses filles, achève de lever les scrupules du jeune Rastignac, ami du vieillard, relativement aux moyens à employer en ce monde pour parvenir.

Rastignac, fils d'une famille de nobles très pauvres, est un Méridional ambitieux, qui joint au sang-froid de l'homme du Nord l'audace des gens d'outre-Loire. Au sortir du collège, il est venu à Paris faire son droit. Fort bien apparenté, quoique sans ressources, et joignant beaucoup d'esprit à une certaine élégance native, l'étudiant est bien accueilli dans le Paris aristocratique, dont la vicomtesse de Bauséant, sa cousine, lui ouvre les portes. Là, il est à même d'étudier ce que Balzac appelle le « droit parisien », « science dont on ne parle pas, quoiqu'elle constitue une haute jurisprudence sociale qui, bien apprise et bien pratiquée, mène à tout ». L'ambition du jeune homme se développe au contact de la vie mondaine. Eugène de llastignac occupe, aux premiers temps de son séjour à Paris, une misérable chambre dans la maison meublée de « la maman Vauquer », maison ([uc l'auteur a piltoresquement surnommée « le i)0cal aux grands hommes », puisqu'il en fait sortir successivement tous les jeunes gens de la Comédie humaine, arrivés un jour ou l'autre, après la lutte, aux plus hautes situations. L'étudiant a pour voisins : le père Goriot; iJianchon, alors interne à l'Hôtel- Dieu; cX Vautrin, récemment échappé des galères de l'oiiion.

Tout I<! monde a plus ou moins entendu parler de Jacques

,.■■- Colin, dit Vautrin ou Trompe-la-Mort, ce terrible personnage ^> qui est, avec de Marsay, un des piliers de la Comédie hunnaine, vrai colosse de bronze que, suivant un mot de Rastignac, Dieu et •'Satan se sont entendus pour fondre. D'une manière générale, Vautrin est un personnage allégorique. Il représente l'esprit du mal, le mauvais ange. C'est une sorte de « Méphistophélès » aussi puissant qu'un Dieu par son fatalisme, indiquant aux nombreux « Faust » de la vie parisienne les moyens les plus rapides, mais aussi les plus scandaleux, d'arriver à la fortune, à l'amour, au pouvoir, à tout; et leur demandant de se laisser guider par sa formidable expérience de la vie. Cette nature d'homme, mélange de réel et de fantastique, est surtout [ étonnamment curieuse par son double caractère. Vautrin, ancien forçat, représente d'une part le génie du crime; il est le souverain du bagne; il dispose des capitaux des prisonniers; il se trouve à la tête d'une mystérieuse association d'hommes d'une énergie indomptable, que leurs idées ou leur naissance forcent à être en guerre avec tout ordre social. Il dirige une innombrable bande d'escrocs, organisée comme une sorte de contrepolice. "Ces gens-là volent journellement pour assurer à leur chef et à ses protégés la vie luxueuse de vrais rois. Eh bien, cet horrible criminel d'une intelligence exceptionnelle, capable peut-être d'être le bras droit d'un grand pouvoir légal, personnifie aussi le dévouement de l'homme de génie pour les natures faibles et poétiques qu'il prend en afleclion, et auxquelles il veut créer une existence royalement belle, en leur faisant suivre, hélas! une conduite trop au-dessus des forces humaines et qui cause leur perte.

Voici comment le romancier explique ce côté vraiment grand du caractère de Vautrin. Après avoir déclaré la guerre à la société, le forçat, malfaisant et inlVune jiiir i)rincipo, se trouve (l(»in[)l('' par la t)remière des lois qui font précisément la sociabilité et la bonté de l'homme : nous voulons parler du sentiment de la paternité morale, inné au cimir de tous les hommes à caractère d'aigle <iu (l(i lion. L'homme a horreur de la solitude, et la soliludc morale, que lui inlligc aussi liini <\\\i' la lè|in^ une

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flétrissure du nom, est celle qui Tépouvante le plus. Donc, la première pensée de l'individu, qu'il soit lépreux ou galérien, déshonoré ou atteint d'un mal contagieux, c'est d'avoir un complice de sa destinée. Satisfaire ce sentiment, c'est vivre; et chacun y emploie toutes ses forces. Rien ne prouve mieux que cette aspiration du cœur humain la nécessité absolue de vivre en société et, partant, d'accepter les restriction^ imposées parle sufTrage de tous à la liberté individuelle. C'est en même tempsl'explication du caractère plein de contrastes de Vautrin, dont une curieuse application nous est donnée dans le roman.

Vautrin l'insurgé est la proie de cet irrésistible besoin de dévouement, caché au sein de toutes les natures fortes, même quand elles sont criminelles. C'est bien là une énigme dont la solution n'appartient qu'à Dieu, et qui a fourni à Balzac le sujet d'une de ses plus étonnantes conceptions. Cet homme, créé pour le mal, dont tous les actes sont inspirés par une pensée de dissolution de l'ordre social, veut se faire la Providence d'un jeune homme qu'il rencontrera pauvre, abandonné à lui-même, mais intelligent, fier, plein d'ambition et d'énergie.

Dans le Père Goriot , le jeune homme que nous vo^'ons inspirer une vive sympathie à Vautrin, c'est Rastignac. Les discours que lient le forçat à l'étudiant pour lui dévoiler les dessous de la vie parisienne, lui montrer la fange où la passion de l'or fait rouler l'humanité, forment les pages les plus saisissantes du livre. C'est comme l'exorde des théories désespérantes de la Peau de chagrin, analysant l'égo'ismc du monde. Les horribles imprécations du paria contre la civilisation qui manque à ses devoirs de maternité sociale, les blasphèmes qu'inspire la misère, sont tout le langage de Vautrin. Le forçat veut se venger de la société qui l'a flétri, en faisant d'une de ses créatures, de Rastignac par exemple, si le jeune homme y consent, un magnifique instrument de domination. 11 rêve de créer, dans la persorme du fils qu'il se donnera, un puissant de la terre. C'est là toute son ambili(jn.

Mais Rastignac n'a pasencoreperdu tout sentiment d'honneur. 11 entend bien sa parente, la vicomtesse de Bauséant, lui faire,

en des termes moins crus que ceux de Vautrin, le hideux tableau des corruptions parisiennes; il résiste à la voix du démon qui l'appelle. Lucien de Rubempré, le triste héros de Splendeurs et Misères des courtisanes, sera moins heureux que lui. Plus faible et plus sensible, plus enclin à la débauche que Rastignac, il succombera aux puissantes tentations de Vautrin qui lui aura ;ç«"omis de se faire le marchepied de sa fortune, jusqu'au faîte des plus séduisantes grandeurs rêvées.

• Dans le Père Goriot, Vautrin veut marier Rastignac à Victorine Taillefer, qui doit être un jour l'unique héritière d'un des premiers financiers de Paris, Mais, pour cela, il faut tuer le frère de Victorine, et Rastignac se révolte à la pensée de devoir sa forlune à un crime. Du reste le forçat, dénoncé par un pensionnaire de la maison Vauquer, retombe aux mains de la justice.

Rastignac suit alors une autre voie, mais il profite quelque peu des conseils de Vautrin qu'il n'oubliera jamais. Il devient l'amant de la fameuse baronne de Nucingen, la seconde fille de Goriot, et cette liaison est le point de départ de sa fortune. Il étudie le terrible et curieux amour de l'infortuné Goriot pour ses filles. L'histoire de cet homme, à laquelle Vautrin l'avait initié dans le principe, lui apprend la vie. Il assiste, durant ses derniers moments le père de sa maîtresse; et, après avoir versé sur la tombe de cette victime du sentiment ses dernières larmes de jeune homme, arrachées par les saintes émotions d'un cteur pur, il lance un défi au monde dont il veut à partir de ce jour devenir un des maîtres.

Les émotions qui attendent le lecteur dans le Père Goriot sont de celles qu'il est à peu près impossible d'exprimer. Si les situations et les caractères des personnages sont exagérés, on ne fait guère attention à ce défaut, quand on lit la scène de Tagonic et de la mort de Goriot par exemple, où l'auteur s'est laissé emporter par l'inspiration de son art, peut-être au delà des limites permises. La dernière dispute d'Anaslasie de Restaud et de Delphine de Nucingen, devant le cadavre de leur père, est un de ces tableaux monstiinux dont le réalisme doit répuginr aux àraes délicates. Mais, cela ne peut nous empêcher de dire. (|u'ici

comme dans Illusions perdues et V Histoire des Treize^ Balzac, par le bouleversement intérieur que cause la lecture de ses œuvres, a véritahlement conquis son glorieux litre de premier romancier du siècle. Personne ne Ta égalé dans cette faculté de mêler sous sa plume la sensibilité à l'firt. Dans leurs plus horribles lamentations sur les souffrances de l'âme humaine, Shakespeare ou Byron ne le dépassent pas.

Maintenant que nous savons ce que sont Vautrin et Rastignac, nous pouvons parcourir Illusions perdues. Ce roman est pour ainsi dire la préface de Splendeurs cl Misères des courtisanes. Un côté du livre appartient exclusivement à la vie de province : c'est la touchante histoire de David Séchard et de sa femme, Eve Chardon, sœur de Lucien. Là, l'auteur nous montre le génie aux prises avec les difficultés de l'existence. II le prend à son jeune âge, et lui fait franchir les étapes de la vie, en en exprimant les souffrances et les joies avec une poignante réalité. Cette partie d'Illusions perdues est toute l'histoire de Fhomme en général, de celui qui veut se tailler une large place dans le monde. Seulement David Séchard, dont le caractère est aussi énergique que celui de son ami Lucien est faible, arrive à vaincre le malheur par le travail et la patience, cette concentration des efforts de la nature, qui constitue l'art. L'amour saint et pur qui unit les cœurs d'Eve et de David est un des poèmes familiers à l'auteur de la Comédie humaine.

A l'époque où l'on ne se servait que de chiffons pour faire le papier, David Séchard découvre un nouveau procédé de fabrication au moyen de matières végétales d'un prix très modique. Son invention doit faire dans l'imprimerie une véritable révolulion, par la diminution considérable apportée au prix de revient du papier. Obligé de lutter contre la malveillance et l'incrédulité, David endure toutes les soud'rances possibles, que vient seul adoucir l'inaltérable dévouement de sa femme. Le père de David, le Ijonhommc Séchard, est un avare du genre de Grandet, qui entasse ses revenus et laisse son (ils dans la gêne. David est

aussi la victime des sottises de son beau-frère Lucien, des dettes

duquel il accepte la responsabilité. Traqué par des créanciers

impitoyables, l'inventeur finit par vendre son secret aux frères

Coinlet, imprimeurs d'Angoulème, ses ennemis dégaisés. A la

• mort du père Séchard, il peut enfin vivre dans l'aisance et aban-

^v. donner les noirs soucis de sa laborieuse jeunesse, tandis que

.'-Lucien viL à Paris sous l'effrayante domination de Vautrin.

Plusieurs choses attachantes sont à remarquer dans la partie d'Illusions perdues qui se rapporte seule à David Séchard; c'est d'abord la curieuse étude d'intérieur de la vieille imprimerie Séchard, et enfin la lutte des Cointet contre David. Le romancier y fait un piquant tableau des friponneries légales des gens d'affaires. Sa dissertation sur le protêt et le comple de retour, que dressent les banquiers pour les effets impayés, est fort intéressante. On devine que l'auteur a dû avoir à souffrir quelquefois de la rigueur des huissiers. Pour peindre avec autant d'âme les infortunes de son héros, il a fallu qu'il éprouvât les mêmes déceptions que lui dans ses entreprises commerciales de librairie, qui toutes furent malheureuses, assurent les biographes. Mais revenons à la partie du livre qui commence la biographie de Lucien de Ilubempré, le futur fils adoptif de Vautrin.

Cette partie a pour titre : Un grand homme de province à Paris. C'est une longue revue de toutes les choses bonnes et mauvaises de la vie parisienne, représentant l'existence que mènent, à Paris, un millier de jeunes gens. Les phases de la jeunesse de Lucien y sont successivement analysées, au milieu des plus curieux tableaux de l'agitation perpétuelle qui règne entre hommes dans la capitale.

Lucien est un poète, dans l'âme duquel les aspirations généreuses et les tendances au vice se livrent un éternel combat. Le jeune homme a du talent, un esprit très élevé; il est artiste dans toute l'acception du mot; mais c'est un rêveur inexpérimenté, livre à de perpétuelles indécisions qui doivent à jamais l'cmpôcher cfc réaliser ses vues ambitieuses, comme saura le faire, i)ar contre, llastignac, son compatriote et son ami. Lucien joint aux qualités de sa nature de poète une inconipruabir Itcauh' phv-

sique. Sa physionomie et ses formes sont celles d'un Antinous. Son portrait est le plus séduisant qu'ait peint l'auteur de la Comédie humaine. Aussi le jeune homme est-il créé pour inspirer un amour absolu à toutes les femmes qu'il rencontrera, depuis Esther la courtisane, petite-nièce de l'usurier Gob-, seck, jusqu'à madame de Serisy, la reine de Paris, femme d'un ministre d'État.

A Angoulême, Lucien est aimé par madame de Bargeton, la Dinah Piédefer des Gharentes, qui seule capable, dans toute la sèche aristocratie angoumoisine, d'apprécier le génie du poète, se compromet au point de partir avec lui pour Paris. Elle a été suivie par un de ses amis, le baron Sixte du Ghâtelet, un vieux beau de l'Empire, homme nul, mais sachant se conduire au milieu des récifs de la vie parisienne, grâce à une certaine science pratique du monde. Le baron fait comprendre à madame de Bargeton l'énormité de la sottise qu'elle vient de faire, et la sépare de Lucien. Ce dernier, à qui la vue des splendeurs de Paris communique une nouvelle intelligence, oublie vite l'objet de son premier amour. Armé du livre de poésies qu'il a composées à Angoulême, les Marguerites , et du manuscrit d'un roman, V Archer de Charles IX, il se rend chez l'éditeur Doguoreau pour y vendre le produit de sa plume.

Ici commence l'étude, attachante au dernier point, des déceptions successives qui accablent l'infortuné poète. Archimède a dit : « Donnez-moi un point d'appui et je soulèverai le monde « ; dans l'ordre moral, le levier qui sert à soulever le monde est l'intelligence, mais le point d'appui c'est l'argent. Telle est la loi qui sert de base à la fortune de l'homme de génie. L'histoire de Lucien, en particulier, et même celle de David Séchard en sont de magnifiques applications. Au restaurant Flicoteaux, le digne pendant de la pension Vauquer, Lucien fait la connaissance d'Emile Lousteau, le feuilletonniste insouciant qui vit au jour le jour, uienant la vraie vie de bolième. Lousteau initie lAicien à toutes les dio.scîs de Paris; il le présente dans le inonde des journalistes et du Ihùàtre. Nous voyons successivement défder sous nos yeux un grand noiuhrn de ligures essentiellement pari-

siennes : Dauriat, le libraire omnipotent des Galeries de Bois; À'ndoehe Finot, le fondateur et propriétaire de plusieurs journaux; Nathan, le romancier à la mode; Blondet et Vignon, les critiques des Débats; Hector Merlin, le chef de la presse royaliste; Bixiou, le caricaturiste; Félicien Vernou, le chroni-

^ queur, etc.. Une foule de types curieux, appartenant au monde artiste de Paris, entrent dans la vie du grand homme de province. Ce sont des acteurs, des boulevardiers, des « roués » et des « viveurs » du Paris qui s'amuse, des directeurs de théâtre,

- et jusqu'à des chefs de claque comme Braulard, ayant vingt mille livres de rente et donnant des soupers. D'autre part, le poète entre au « Cénacle » que préside d'Arthez, rue des Quatre- Vents. 11 devient ainsi l'ami intime de plusieurs jeunes gens d'avenir, les vertueux de la Comédie humaine, ceux-là; tels que Michel Chrestien, Joseph Bridau, Bianchon , Léon Giraud, Fulgence Ridai.

Entraîné comme par une force irrésistible, Lucien ne larde pas à devenir journaliste. Ses premières chroniques font sensation dans Paris. En quelques jours, il est proclamé homme de génie, et il voit le monde à ses pieds. Devenu l'amant d'une des plus jolies femmes de Paris, une actrice du Panorama dramatique, Coralie, qu'il partage avec le vieux Camusot, le néophyte du journalisme jouit de tous les triomphes et se laisse aller, sans réfléchir au lendemain, dans le tourbillon d'une existence folle, où la débauche l'emporte sur le travail. Ses amis du Cén;icle essayent vainement de le retenir; ils le préviennent charitablement du danger qu'il court, mais en vain. Lucien pleure d'altendrissenient en écoutant les douces remontrances de d'Arthez; et, à p(.'inc rentré chez lui, il oublie ses bonnes résolutions. L'effet brillant de son premier succès sur la scène parisienne ne tarde pas à s'user. En prodiguant trop son esprit, l'écrivain s'est fait (les ennemis implacables. Il s'aperçoit trop tard de la fausse amitié de Lousteau. Calomnié par ses anciens llatteurs, repoussé par les membres du Cénacle qui finissent par le renier, Lucien se trouve bientôt à lioul de ressources. Il lull(; enconî quelque lemj)s contre la inalechance; puis, vaincu et désabusé, décou-

ragé surtout par la mort de Coralie à qui son amour a été funeste, il quitte Paris.

Au moment où, sous le poids de pensées désespérantes, il prend la résolution de mettre fin à ses jours, il fait la rencontre d'un prêtre espagnol, Carlos Herrera, qui n'est autre que Yaulrin, évadé pour la seconde fois. Le faux abbé devine les intentions de suicide du jeune homme, et raconte avec une effrayante perspicacité quelle a dû être la vie de Lucien à Paris. Devant la volonté de ce puissant maître, le poète renonce à mourir; il accepte la paternité de Vautrin, jadis refusée par Raslignac; et nous le voyons réapparaître, dans tout l'éclat du luxe et de la fortune, au début de Splendeurs et Misères des courtisanes.

Mais, avant de passer à l'analyse de cette scène, revenons sur Illusions perdues, afin d'y découvrir les principales études morales, qui donnent raison au sombre titre du livre.

Les quelques pages capitales de Un grand homme de province à Paris sont celles où Balzac, donnant la parole àLousteau, Michel Chrestien, Blondet, Claude Vignon ou Arthez, fait l'historique du journalisme en France sous la Restauration. « Le journalisme, dit il, sera la folie du xix" siècle. » Cette prédiction s'est parfaitement réalisée. Dieu nous garde de dire du mal dos journalistes : ce serait trop dangereux; mais qu'il nous soit permis de constater que l'auteur de la Comédie humaine a fait des dessous de la presse une étude qui ne saurait être inexacte. Balzac a lui-même été journaliste; ayant vécu au plus furieux temps de la polémique de journal, il a pu être un des premiers à deviner et à juger le pouvoir aujourd'hui incommensurable de la presse. Si, de nos jours, la liberté d'écrire tout ce qu'on pense est devenue en France le principal élément de la vie sociale et politique; du temps de Balzac, cotte liberté naissante a forcément donné lieu à des conflits, à des abus, que les progrès de l'institution ont sans doute fait disparaître ou singuliorcment atténués depuis.

Balzac a jugé avec une sévérité inouïe l'influenco du journalisme, en montrant que cotte institution, au lieu d'ôtre un sacerdoce respectable et respecté, est devenue un moyen pour les partis; de moyen, le journal s'est fait commerce; et, comme

tous les commerces, il est « sans foi ni loi ». Suivant les paroles de Blondet : « La presse n'est plus faite pour éclairer, mais p^ur flatter les opinions. C'est une boutique où l'on vend au %;public des mots de la couleur dont il les veut. » Plus loin, le romancier appelle les bureaux du journal « les mauvais lieux de la pensée où se prostituent toutes les formes de la littérature ». Il y:a malheureusement bien des faits qui justifient, de nos ■'jours, certains côtés de l'opinion de Balzac. Mais la corruption i.*ègne-t-elle vraiment en maîtresse dans le journalisme et la ïîbrairie? Nous ne le croyons pas. Gomme toutes les institutions sociales, la presse a son bon et son mauvais côté, de même que toute médaille a son revers.

Balzac, ayant une haute idée de la mission de Técrivain politique, s'indignait consciencieusement de la mauvaise foi et de riiypocrisie de quelques journalistes. Opportune ou non, sa critique avait une raison d'être. Si la droiture et l'énergie de ses convictions lui interdisaient d'être partisan de la liberté absolue d'écrire, nous n'avons pas à l'en blâmer. La vie littéraire, au théâtre, dans le bureau du journal, ou la boutique du libraire, a forcément ses coulisses. C'est ce que le romancier nous en montre. Le tableau n'est pas toujours pur, mais il n'en est pas moins réel. A qui la faute?... Il y aura toujours des Finot, des Lousteau, des Vernou dans le journalisme, des Doguereau et des Dauriat dans la librairie, comme il y a des Samanon, des Gobseck et des Nucingen dans la finance. Balzac distingue d'abord, dans le journal, l'entreprise commerciale de la rédaction. L'étude des rapports intimes qui lient l'opinion du rédacteur aux intérêts du propriétaire, les nécessités de l'abonnement aux idées de la copie, est des plus exactes. H y a évidemment des propriétaires qui exploitent le travail de l'écrivain pauvre, comme les entrepreneurs de bâtiments exploitent l'ouvrage des maçons. La chose a dû être vraie, surtout au temps où la presse s'est fondée. Depuis 18.'{0, les rédacteurs ont acquis une réelle indépendance qui leur permet plus de bonne foi.

Quant aux m(eur3 des journalistes parisiens, elles appartiennent à l'observation libre du romancier, au même litre que

celles des hommes de toute autre profession; et Balzac n'a pas manqué de nous en donner un échantillon dans la personne même de Lucien de Rubempré.

Dans les portraits qu'il a tracés de Lousteau, Vernou, Finot, Blondet, etc., il aurait pu, nous semble-t-il, montrer plus d'indulgence pour la corporation à laquelle il appartenait un peu. Il a heureusement opposé à la foule des écrivains tarés et sans conscience, les grands caractères d'Arthez, Michel Chrestien, Léon Giraud, Fulgence Ridai.

L'antagonisme, dans le cœur de Lucien, des nobles paroles d'Arthez et des blasphèmes de Lousteau, a donné au romancier l'occasion d'un de ces triomphes littéraires qui n'appartiennent qu'à lui.

Avant de mener Lucien aux Galeries de Bois visiter les rois de la librairie, Lousteau essaye, par jalousie peut-être, de le décourager, de le faire renoncer à la carrière du journalisme. « Mon pauvre enfant, dit-il, je suis venu comme vous le cœur plein d'illusions, poussé par l'amour de l'art, porté par d'invincibles élans vers la gloire. J'ai trouvé les réalités du métier, les difficultés de la librairie et le positif de la misère. Où, comment, et par quoi gagner mon pain fut une question que je me suis faite tous les jours en sentant les atteintes de la faim? Comme moi, vous allez savoir que, sous toutes les belles choses rêvées, s'agitent des hommes, des passions, des nécessités. Il en est temps encore, abdiquez avant de mettre un pied sur la première marche du trône que se disputent tant d'ambitions; et ne vous déshonorez pas comme je le fais pour vivre!

Le tableau de la misérable existence du feuilletonniste, traînant chez Finot le boulet de la servitude, est effrayant; et le consolant discours d'Arthez suffit à peine à dissiper la pénible impression que cause la vue des infortunes morales de Lousteau.

« On ne peut pas être grand homme à bon marché, dit le président du Cénacle. Le génie arrose ses œuvres de larmes. Le talent est une créature morale qui a, comme tous les êtres, une enfance sujette à des maladies. La société repousse les talents incomplets, comme la Nature emporte les créatures faibles ou

mal conformées. Qui veut s'élever au-dessus des hommes doit se préparer à une lutte, ne reculer devant aucune difficulté. Un grand écrivain est un martyr qui ne mourra pas, voilà tout. Quand vous avez au front le sceau du génie, si vous n'en avez ■"^'pas au cœur la volonté, si vous n'en avez pas la patience angélique, si, à quelque distance du but que vous mettent les bizarreries de la destinée vous ne reprenez pas, comme les tortues en quelque pays qu'elles soient, le chemin de votre infini comme elles prennent celui de leur cher océan, renoncez dès aujourd'hui. »

Mais Lucien n'écoute ni l'un ni l'autre. « Je dois lutter quand même! » s'écrie-t-il. Et le jour de son entrée au bureau du journal de Finot, il ajoute : « Voilà mon royaume, voilà le monde que je dois dompter! » A partir de ce moment, le malheureux endure les mille avanies de son dur métier. Une suprême honte, que lui a prédite Lousteau, est réservée à sa conscience. Il est un jour forcé par les maîtres de son journal de faire la critique déloyale d'un des chefs-d'œuvre d'Arthez. Avant de publier l'article, il va implorer le pardon de sa victime qui a la bienveillance de comprendre les exigences de la situation du journaliste. Daniel d'Arthez pousse la générosilé jusqu'à lui remettre une copie renfermant une critique des plus sérieuses de son propre ouvrage. Michel Ghrestien, qui ignore la démarche de Lucien, rencontre ce dernier après la publication de l'article, lui crache au visage et le provoque en duel en le traitant de lâche.

Balzac a, dit-on, reproduit dans ce passage du roman, un épisode de la polémique de presse en 183.^, arrivé à la suite d'un différend entre Jules Janin et Félix Pyat. Nous ignorons si l'on doit prêter un sérieux crédit à cette supposition; mais nous jugeons intéressant, à ce propos, de nommer ceux des contemporains de l'auteur, dont les éminentes personnalités ont sans aucun doute servi parti(;llenient à Balzac de sujets d'étude.

A Lucien de Ilubenipré, Balzac a donné qael(|ues-uns des traits de la jjhysionomie d'Albéric Second ; mais aucun rapprochement n'est à faire entre la biographie de cet écrivain, mort récemment, et celle de Lucien, sauf sur un point : leurs bulles amours avec

des femmes de la plus grande distinction. La renommée des; conquêtes d'Albéric Second est incontestable; elle fait partie de l'histoire galante de nos hommes de lettres. Rappelons aussi que ce romancier est né à Angoulême. Son enfance a bien pu ressembler à celle de Lucien.

Dans la personne de Daniel d'Arthez, l'auteur de la Comédie humaine a bien plus rappelé le caractère simple, la vie modeste et laborieuse de l'illustre orateur Berryer que la philosophie et le talent de Félix Pyat.

Dans la farouche vertu républicaine de Michel Chrestien, le Caton de la Comédie humaine, il est aisé de reconnaître l'intégrité rigide, l'admirable conscience et la fougueuse indépendance d'Armand Carrel, un des vrais fondateurs du journalisme en France, un de ceux qui ont vraiment élevé la profession d'écrivain politique à la hauteur d'un sacerdoce.

Balzac savait, quand il voulait, rendre hommage à la grandeur de ses adversaires politiques. Sachons trouver dans ce fait, qui se produit à bien des pages à'illusions perdues, un bon sentiment, une idée consolatrice qui nous sauve du désenchantement et du dégoût, et réhabilite dans notre pensée la morale du journalisme.

Nous avons déjà expliqué Vautrin. Le livre, écrit sur la vie des courtisanes, nous montre simplement les résultats de l'amitié singulière qui lie le forçat à Lucien de Rubempré.

Le poète est sorti de la capitale abreuvé de dégoût, en proie à des tentations de suicide. Grâce à Vautrin, il rentre à Paris en lrioin|)linteur. Dans le monde des artistes, d'où il a été repoussé, on lui fait un accueil enthousiaste. La môme chose se produit au faubourg Saint-Germain. Une ordonnance royale a rendu à Lucien Chardon le litre des Rubempré; le jeune homme a abandonné le camp de l'opposition pour se ranger du ci)lé du pouvoir et de l'aristoci-atic.

Vautrin, orgueilleux comme un dieu de l'éclatant bonheur de sa créature, se refait une seconde existence dans celle de Lucien.

Par lui, par ce fils de son âme, il se rattache au monde. Mais, pour venir à bout des grands projets qu'il a conçus pour la gloire et l'avenir de Lucien, il ne renonce pas à commettre des infamies.

M. de Rubempré est aimé d'une demoiselle de Grandlieu, fille du duc de même nom. Le mariage des deux jeunes gens est résolu, mais à une condition, c'est que Lucien rachète la terre de Rubempré pour constituer le majorât de son premier enfant, qui pourrait être appelé à hériter de la pairie des Grandlieu. Or, il faut un million pour racheter cette terre. Vautrin se charge de se le procurer. Les trois premières parties de Splendeurs et Misères des courtisanes reposent sur les moyens de conquête de ce million, qui doit assurer définitivement la position de Lucien. Le combat engagé dans ce but va être le Waterloo du forçat et mener Rubempré au suicide.

Lucien a inspiré, comme autrefois à Coralie, un amour infini et absolu à Esther Gobseck, que le Paris mondain a surnommée « la Torpille » en raison de sa beauté fascinante. Le portrait d'Esther est une merveille. « Dans sa personne, dit l'auteur, se résument les trente perfections de la beauté de la femme, décrites en vers persans sculptés dans le sérail. A seize ans, l-lsther a connu la plus haute opulence et la plus basse misère, les hommes à tous les étages. » Vautrin va se servir de cette fille, comme d'un instrument, pour faire la fortune de Lucien. Le baron de Nucingen, un des hommes les plus puissamment riches do la capitale, rencontre un jour Esther. La vue de cette surprenante beauté lui cause une sorte d'attaque; il se jure à lui-même d'arriver à posséder cette femme, dùt-il pour cela donner la moitié de sa fortune ou aller à pied au bout du monde.

Ici entre en action la fameuse bande des gens sans foi ni loi aux- (juels commande Vautrin. Le forçat veut amener Nucingen à payer un million le corps de la courtisane. Esther elle-même déposera aux pieds de I^ucien la somme si ignominieusement gagnée. Tue lutte s'engage entre Vautrin et le roi de la finance. Ce dernier, dont l'avarice l'emporte à chacpie instant sur l'amour, ne se laisse pas voler le million d'un seul coup, il com[)rtMul parfaitement

172 l'oeuvre de BALZAC.

qu'un mystérieux inconnu, maître d'Esther, en veutà sa bourse; et, pour déjouer les plans de l'ennemi, il lance à ses trousses les plus fins limiers de la police de Paris, d'anciens sous-ordres de Fouehé qui ont fait preuve, comme espions, de qualités exceptionnelles. La bande de Vautrin, composée de Fil-de-Soie, Lafouraille, puis Asie et Europe, l'une cuisinière, l'autre femme de chambre d'Esther, engage une formidable lutte contre la police, représentée par la Peyrade, Corentin et Conslenson, trois hommes qui ont su les secrets de toutes les cours de l'Europe, et ont jadis organisé la magnifique police asiatique de Napoléon. L'étude de ces différents types est une des plus surprenantes de la Comédie humaine. La victoire reste à Vautrin qui cause successivement par ses manœuvres la mort de la Peyrade et de sa fille Lydie; le forçat lue lui-même Constenson; il est enfin parvenu à faire donner un million à Esther. Mais l'éternelle entrave qu'opposent les sentiments aux conceptions de l'intérêt matériel faites dans un but de crime ou de politique se dresse tout à coup devant Vautrin. Esther, plutôt que de se livrer à Nucingen, s'empoisonne. On vole, sous l'oreiller de la morte, le titre qui lui assurait la possession du million. Vautrin et Lucien de Rubempré, dénoncés par le seul survivant des policiers, le fameux Corentin, sont accusés d'avoir non seulement volé mais encore assassiné Esther. On les arrête et ils sont écroués à la Conciergerie.

Après l'étude sur la police, se produit le tableau non moins artistique du caractère de la magistrature sous la Restauration. L'instruction du procès criminel, intenté à Lucien et à son complice, a fourni au romancier l'occasion de peindre avec beaucoup d'art, sous un aspect quelque peu terrifiant, le Palais de Justice et la j)hysionomic des gens qui le fré(juentent. C'est Camusol, ancien juge d'Alençon, qui est chargé d'instruire l'aflaire Yaulrin-Rubempré. Le forçat n'a pas de peine à se faire passer pour innocent; il est de taille à lutter de finesse avec son terrible interrogateur. Cette scène de l'interrogatoire de Vautrin qui passe toujours pour l'abbé Carlos Herrera est inénanahli.'. Halzac y a déployé toutes les ressources d'une imagi-

nation savante qui transforme en réalités les choses les plus invraisemblables. Lucien de Rubempré lui, se trahit devant Coimusot. Tout innocent qu'il est, et peut-être même à cause de "'*"son innocence, il ne sait pas éviter les pièges que lui tend le juge. Il trahit Vautrin. La culpabilité des prévenus devient presque évidente; mais au faubourg Saint-Germain on a appris avec un& stupeur mêlée d'effroi l'arrestation de M. de Rubempré. Mesdames de Sérizy et de Maufrigneuse interviennent auprès du procureur général, M. de Grandville, pour faire mettre Lucien en liberté. Madame de Sérizy, qui adore le jeune homme, jette au feu la feuille où Camusot a écrit l'interrogatoire. Manœuvre inutile! Voulant aller porter elle-même à son ancien amant la nouvelle de la levée d'écrou, la pauvre femme trouve le prisonnier pendu dans sa cellule. Lucien n'a pu supporter l'idée du déshonneur suprême qui l'attendait sur les bancs de la cour d'assises : en faisant la fatale rencontre de Vautrin, il n'avait donc fait que retarder son suicide.

Ici se terminent les trois premières parties de Splendeurs et Misères des courtisanes, dont nous ne pouvons analyser, au milieu des complications du récit, les scènes exceptionnelles.

Le point capital du roman est le développement des rêves formés par Vautrin pour faire de son Lucien un grand homme. Lucien mort, la vie du forçat est à jamais brisée. A côté de ce dévouement du criminel, que nous avons cherche à expliquer d'après la pensée de Ralzac, se trouve la jieinlure de rameur d'Esther et l'Iiisloire des mœurs de la courtisane.

L'auteur de la Comédie humaine a été un des premiers à concevoir l'étendue sans bornes de l'amour de la « fille » quand elle aime. Il a résumé dans son œuvre tous les romans, écrits ou à écrire, sur cet inépuisable sujet. L'amour d'Esther a pour solution la mort. Telle est l'extrême limite du sentiment humain ici-bas; impossible d'aller au delà. La fille, sachant tout de l'honiuK^ et rien de l'amour, aussi vierge de cœur que prostituée à l'action des sens, aime un jour; et, subissant les atteintes de la passion pure avec d'autant plus de violenciî ([u'elle en a jusqu'alors ignominieusement dénaturé les lois, elle i)réfère mourir (pie perdre

l'estime de l'homme aimé; l'idée qu'un soupçon peut naître dans l'esprit de ce dernier lui cause un désespoir sans remède. Cette idée la tue plus sûrement qu'un poison. Voilà le thème de l'amoar des courtisanes. La rareté de ce sentiment est excessive, car il dépasse les forces humaines, mais, quand il se produit, nous sommes de l'avis de Balzac sur sa nature, cet amour est immense. Maintenant, rachète-t-il les fautes de la femme? Au point de vue religieux ou aux yeux de Dieu, oui; mais il serait téméraire, humainement parlant, d'accorder à la courtisane, franchement dépravée dans sa jeunesse et réhabilitée sur le tard par l'amour, un pardon absolu. Même après le repentir, la société réclame une expiation.

On peut en dire autant de Vautrin que semble devoir sauver sa grande idée de dévouement. Où en serait le monde, si l'on devait gracier tous ceux qui, sans remords et sans pudeur, en ont viole pendant des années les lois les plus légitimes? Comme Balzac le fait dire lui-même à un de ces personnages : « Vouloir revenir dans le monde d'où l'on est volontairement sorti par la porte de l'infamie, c'est vouloir rentrer sous un toit qu'on a ébranlé et qui vous écraserait. » On voit que le romancier satisfait largement par ces paroles à la morale publique, qui, pas plus pour la femme que pour l'homme, n'admettra jamais le principe de la réhabilition sociale du déshonneur,

La ((uatrième et dernière partie de Splendeurs cl Misères des courtisanes porte un litre pompeux qui attire l'attention; c'est la Dernière Incarnalion de Vautrin. L'ancien forçat devient à Paris chef de la police de sûreté, et, par son llair prodigieux, il arrive à rendre de grands services. Deux scènes sont à signaler dans ce roman : la première est celle de la reconnaissance de Vautrin par ses anciens compagnons de chaîne dans le préau de la Conciergerie. Balzac a fait là une remarquable exposition des mœurs du bagne; il est allé jusqu'à en faire parler l'argot i sinistre, où reviennent à chaque instants les terribles expressions de (jerbé à la pas^e, fauclii\ ahOaijc de Monle-à- Regret i ou la veuve, qui signilient condamné à mort, exécuté et guilbitirif. Le bagne est appelé /'• ]>rt'-. Jacques Collin voit une

seconde fois proclamer sa royauté dans cette épouvantable société du crime. La police n'est pas encore sûre d'avoir trouvé en Carlos Herrera le fameux « Trompe-la-Mort ». Vautrin se dénonce alors lui-même à M. de Granville, le procureur général, juste au moment où Gorentin vient essayer de perdre à jamais son ennemi.

Le tête-à-tête de Jacques Collin et du magistrat est la seconde scène qui mérite une mention spéciale. Le caractère en est sûrement invraisemblable. « Mais quel artiste!... » ne peut-on s'empêrher de dire en pensant à l'auteur, quand on a lu ces pages renversantes. On y voit le galérien lutter de grandeur d'àme avec le magistrat et, à certains moments, l'emporter sur lui.

Les juges se sont rendu compte que Vautrin n'est pour rien dans la mort mystérieuse d'Esther Gobseck. Pas plus que Lucien il n'a volé la courtisane : il ne peut donc être arrêté que pour ses crimes antérieurs. Jacques Collin dévoile à M. de Granville le secret de son dévouement sans bornes pour Lucien de Rubempré; le procureur général est ému, mais il a des raisons graves pour avoir fait appeler devant lui le forçat. Lucien a reçu de nombreuses lettres de mademoiselle Clotilde de Grandlieu, sa fiancée, de madame de Sérizy et de la duchesse de Maufrigneuse. Vautrin doit savoir où sont ces lettres. Qu'il les donne, qu'on puisse les détruire et il aura la vie sauve; on lui olTre même une place dans la seule administration secrète où l'on puisse employer un ancien forçat, la contre-police. Jacques Collin accepte. Il demande qu'on le laisse libre, pour qu'il lui soit permis d'acconqoagner le convoi de Lucien au Père-Lachaisc. Au retour, il rapportera les lettres. Le procureur général fait renvoyer les gendarmes qui lui ont amené le prisomiicr, et ce dernier reste écrasé devant la sublime et généreuse confiance du magistrat.

Il est enfin libre. Dans la tombe de Lucien il ensevelit à jamais le passé et toutes ses espérances. En sortant du cimetière, où on l'a trouvé évanoui, il redevient un autre homme, décide à réparer le mieux ([u'il [lourra le mal (pi'une destinée fatale l'a poussé à iaire. Un des derniers actes de Vautrin est de guérir la folie de

la comtesse de Sérizy, folie produite par le remords d'être la cause indirecte du suicide de Lucien de Rubempré.

La dernière partie de Splendeurs et Misèi'es des courtisanes renferme au sujet de quelques femmes du grand monde, que Lucien a aimées, de terribles accusations, marquant d'une flétrissure indélébile ces créatures, vraies fleurs du vice, qui sont plus, coupables et plus viles que la courtisane de profession. /

Vautrin, constatant au cœur de M. de Sérizy une indulgence sans bornes pour les fautes de la comtesse, se dit : « Les fantaisies d'une femme réagissent donc sur tout l'État. Oh! combien de force acquiert un homme quand il s'est soustrait comme môî à cette tyrannie d'enfant, à ces probités renversées par la passion, à ces méchancetés candides, à ces ruses de sauvage! La femme avec son génie de bourreau, ses talents pour la torture, est et sera toujours la perte de l'homme. Procureur général, ministre, les voilà tous aveuglés, tordant tout pour des lettres de duchesses ou de petites filles, ou pour la raison d'une femme qui sera plus folle avec son bon sens qu'elle ne l'était sans sa raison. »

Ces sinistres paroles sur les désastres de l'action de la femme, quand elle est malfaisante, sont à méditer.

Ne résument-elles pas toute une moitié des événements de la vie humaine?

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