LES SECRETS DE LA PRINCESSE DE CAD1GN.\N
On peut rattacher les Secrets de la Princesse de Cadignan à Splendeurs et Misères des courtisanes , en ce sens que l'auteur continue dans ce livre son étude des moeurs de la femme, placée au plus haut degré de l'échelle sociale et vivant au faite des S[)lendeurs de la vie aristocratique par excellence. La prince.sse de Cadignan, que nous avons déjà pu juger dans le Cabinet des antiques, est une femme de mœurs plus que légères, qui a reçu, comme on dit, « l'Europe chez elle ».
Balzac nous présente ici la courte et heureuse histoire di; la dernière passion de cette singulière créature, Arlhez, le grand
SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE. i77
Arlhez, devenu député royaliste et une personnalité considérable de son époque, est l'objet du dernier amour de la princesse. Cet amour est sincèrement partagé. Arthez hérite, paraîtil, des sentiments secrets qu'avait inspirés au républicain Michel Chrestien, son ami. la reine du faubourg Saint-Germain. On a beau dire devant lui tout le mal possible de Diane de Maufri- ^neuse, il fait semblant d'écouter de l'air d'un homme qui n'ignore rien de toutes les médisances; et au fond, naïf comme le sont les hommes de génie, il reste convaincu de la pureté de cette femme. Le soupQon ne l'effleure même pas. Pour arriver à un résultat aussi inouï, la princesse a joué, mieux qu'on ne le fera jamais sur aucun théâtre, une comédie auprès de laquelle l'hypocrisie de Tartuffe n'est qu'une vétille. Elle s'est fuit passer aux yeux de son amant pour vierge et martyre, parce qu'elle se sent au fond du cœur une soif inassouvie de bonheur, et le désir d'aimer un maître parmi les hommes, deux choses qu'elle n'a jamais pu rencontrer.
Cette petite scène, qui semble appartenir à la vie intime, est un bijou. L'auteur achève d'y sonder jusqu'au fond l'abîme qui s'appelle le cœur d'une grande co({uette.
L'histoire de la princesse de Cadignan prouve aussi que, pour la femme qui aime véritablement, le passé n'existe plus; c'est zéro. L'espérance que le dernier amour sera élcrnel enterre les passions antérieures dans le néant; chose sublime dans le caractère des femmes, et qu'ont successivement réalisée Camille Maupin, Esther Gobseck et Diane de Cadignan ; admirable développement de cette grande pensée de La Bruyère : « La femme oublie tout de riionirae, jusqu'aux faveurs qu'il a reçues d'elle. »
HISTOIlli: l)i:S TUEIZH
KKRKA(;i:s — I.A DrcilKSSK DK LANGEAIS L\ Fri,I-K AUX VKUX DO K — S A H 11 A S l N H
Les trois romans qui composent Vllisloirc des 7'rriz'' sont, au même titre que /c /V/v Gf>riol, les |)lus émouvants des Srùnrs (le lit vie puri^ienne. Voyons le premier.
Ferragus est un second Vautrin. Forçat libéré, il est actuellement dans Paris le chef des Treize, association raj'stérieuse de gens qui se sont mis en révolte contre toute entrave, apportée par les lois et conventions sociales à leurs désirs légitimes. Le chef des Dévorants, qui a pris le nom de Bourignard, est père d'une délicieuse jeune femme à qui il a voulu cacher son déshonneur, craignant de tuer en elle l'amour filial par la révélation du passé. La jeune femme a épousé Jules Desmarels, un agent de change; elle partage son cœur, plein d'une adorable tendresse, entre son mari et son père. Elle va de temps à autre, voir ce dernier, en cachette. L'union et le bonheur du jeune ménage forment un gracieux tableau, sur lequel la vue aime à se reposer des horreurs rencontrées à chaque pas dans la fange parisienne.
M. de Maulincour, officier de la garde impériale, s'éprend de madame Jules Desmarets. Découvrant les visites de la jeune femme chez Bourignard, il conçoit sur elle des soupçons infâmes. Il est aussitôt dénoncé à la vengeance des Treize. Après avoir échappé à mille pièges tendus par ses puissants ennemis, il finit par mourir fou, quelque temps après un duel avec M. de Ronquerolles. un des Treize sans doute, qui a failli le tuer. M. de Maulincour, qui n'a cessé d'aimer la fille de Ferragus d'un amour sans espoir, a révélé à Jules Desmarets la mystérieuse conduite de sa femme. Dès ce jour, l'agent de change, en proie à toutes les horreurs du soupçon, espionne Clémence. Il ne tarde pas à en surprendre le secret. Mais ce jour-là, au moment où, l'état civil de Ferragus étant refait, sa fille va pouvoir présenter son père à Jules, l'infortunée Clémence, sourdement minée par le chagrin que lui ont causé l'abandon et la méfiance de son mari, vient à bout de forces et meurt.
Ferragus, qui adorait sa fille autant que Goriot idolâtrait les siennes, renonce à sa réhabilitation; moralement tué par la douleur, il va expier son passé par un avenir de souffrances horribles, que lu mort ne viendra abréger jamais assez lût.
Jules Desmarets ne se console pas d'être la cause indirecte de la mort de sa femme; il reçoit des mains de Bourignard une urne
contenant les cendres de la bien-aimée, chose qu'il a vainenaent sollicitée de l'administration, et que seul a pu accomplir lo pouvoir des Treize.
Les funérailles de Clémence Desmarets et d'Auguste de Mau- Unieour, faites le même jour, offrent dans le roman une scène des ^Itjs troublantes. Balzac y a écrit un magnifique et profond -Commentaire du chant du Dies irx, qui fait frissonner l'âme d'une sainte terreur, en la plongeant dans une sombre méditation slir l'inconnu de la mort. Cette page est un des plus beaux mor- "ëeaux de haute littérature qu'il soit possible de goûter.
La Duchesse de Langeais est le pendant tragique des Secrets de la Princesse de Cadignan, comme étude du cœur des femmes. L'œuvre est d'un grand intérêt, quoique les caractères d'Antoinette de Langeais et d'Armand de Montriveau soient bien rares.
La duchesse est une figure grandiose de femme aristocratique, d'un esprit tout à fait supérieur, qui, sous la glace des conventions mondaines, cache une nature très sensible. « Le jour où elle prendra feu, elle donnera le spectacle d'un magnifique incendie », dit, en parlant d'elle, M. de Ronquerolles. Le général de Montriveau, un homme qui a passé la moitié de sa vie dans les déserts de l'Afrique, face à face avec des dangers incessants, est un de ces êtres dont la puissance de caractère constitue un phénomène. Il aime Antoinette de Langeais. Celle-ci, trop scrupuleuse en amour, refuse de se donner au général. Après avoir épuisé sans résultat tous les moyens de séduction, Montriveau accuse la duchesse de s'être jouée de lui; et il veut tirer de celte conduite, qu'il qualifie de crime, une vengeance éclatante. .Vvec l'aide des Treize, association dont il fait partie, il se propose de marquer au front Antoinette de la fleur de lis des forçats. La duchesse vaincue va céder à son amant, mais celui-ci la repousse. Antoinette, comprenant enfin l'amour et voulant à tout prix en aspirer le bonheur ;i pleines lèvres, fait des folies pour reconiiuérirleCH'urde Montriveau. VA\e échoue contre la nature (|t> fer du général, et cela malgré les conseils adroits du viiianic de
Pamiers, son parent, figure assez effacée, el cependant un des personnages les plus curieux des Scènes de la vie parisienne. Dans un accès de désespoir, Antoinette de Langeais quitte Paris et se rend dans un couvent de. carmélites en Espagne. Montriveau, apprenant sa fuite, sent tout son sang refluer au cœur; il aime encore. Pris d'un désir fou, il se met à la recherche de la recluse. Pendant cinq ans, il lui est impossible de la découvi'ir, même en usant de l'action toute puissante des Treize, Il la trouve enfin lors de l'expédition française en Espagne, pour la restauration de Ferdinand VII. Mais Antoinette de Langeais est morte, il ne reste plus que sœur Thérèse. Le général forme néanmoins le projet d'enlever de force la religieuse de son couvent. Le jour où, aidé de Henri de Marsay et de Ronquerolles, il pénètre dans la cellule de la carmélite, il la trouve morte; à la chapelle, ses compagnes chantent pour elle l'office des morts. Fou de douleur, Montriveau emporte le cadavre de sa bienaimée. « Allons! lui dit alors le sombre Ronquerolles, n'y pense plus, aie désormais des passions, mais de l'amour, jamais! Il n'y a que le dernier amour d'une femme qui puisse contenter le premier amour d'un homme! »
Nous n'avons pas besoin de dire que la Duchesse de Langeais est peut-être le roman le plus attachant à lire de toute la Comédie humaine. Le sujet, dont l'intensité dramatique va croissant, ne laisse faire aucune halte à l'émotion du lecteur. On s'y trouve, d'un bout à l'autre, sous l'empire de sensations indéfinissables. Balzac a principalement exposé ici, dans des considérations sublimes que lui inspirent les caractères exceptionnels de Montriveau et d'Antoinette, la différence qui existe entre les passions ordinaires et l'amour. « Sans la croyance à sa perpétuité, l'amour ne saurait exister, » dit-il. 11 analyse finement tous les scrupules (le différentes sortes qui empêchent la duchesse de Langeais de rendre Montriveau heureux. La duchesse est une sorte de « Laïs intellectuelle », qui oppose successivement aux emporlemcnts du général les hypocrites manèges delà coquetterie, de la (lév<ition, de l'oi'gucil, de la pruderie. Elle joue inconsciemtnciil la dangereuse comédie de la f(!mmo froide el raisonneuse.
Sur ce point, elle a trop transigé avec la nature. Sa conduite exaspère fatalement Montriveau.
:^Le roman se trouve merveilleusement complété par une fine ^m^^vante étude de la société du faubourg Saint-Germain sous ^ Restauration, considérée en France comme une caste. Le ^^yabourga, en politique, des opinions analogues aux idées de la •^^'criessé de .Langeais en amour. Son caractère est l'hésitation '■'et unlB Impuissante fierté dans les conflits de Parislocratie avec ^'j^eUple. Le -portrait d'Antoinette de Langeais reflète singulièrement la physionomie de la caste à laquelle elle appartient, absolument comme Coligny était l'image de la Réforme militante sous Charles IX. La dissertalion de Balzac sur les allures du faubourg Saint-Germain; les idées vraies et les erreurs qu'il représente, est une des pages de l'histoire contemporaine qui passe peut-être inaperçue, comme le jugement de l'auteur sur Napoléon, et nous avons tenu à l'exhumer de son coin obscur.
Nous n'avons que peu de choses à dire de la Fille aux yeux (for, le troisième roman de Vllisloire des Treize^ auquel on peut rattacher la nouvelle intitulée Sarrasine. Les deux œuvres sont une élude très habilement déguisée des vices contre nature qui, aussi bien qu'au temps de Sodome et Gomorrhe, existent, hélas! en ce bas monde. Nous n'insisterons pas sur ce côté des scènes de la vie parisienne, que Balzac a jugé indispensable d'étudier, pour faire l'analyse absolument complète de toutes les passions extrêmes. Disons seulement que bien des romanciers de second ordre ont abordé en France les mêmes sujels avec autrement d'impudeur que Balzac. Nous connaissons Içl roman d'un contemporain, où est copiée, à peu de différence près, la description du fameux boudoir de Paquila Yaldés '.
En dehors des faits qui composent le drame de la Fille aux 1/eux (Vor^ Balzac passe en revue dans Paris les nueurs actuelles du prolétaire et du petit bourgeois. Il en signale les fàciicuses tendances au luxe. Le romancier compare la capilalc à l'enfer