LE COLONEL CHABERT
Avant de passer à Vélude des Parents pauv7'es, l'œuvre la plus considérable des Scènes de la vie parisienne, on nous saura gré de signaler tout particulièrement deux nouvelles qui sont pour ainsi dire les avant-coureurs des deux romans exceptionnels, appelés : la Cousine Bette et le Cousin Pons. Nous avons nommé le Colonel Chabert et V Interdiction.
Vous est-il jamais arrivé devant une toile de Géricault ou Delacroix, retraçant l'horrible expression d'une souffrance surhumaine, de vous sentir brusquement empoigné par un accès d'émotion irrésistible? A l'aspect d'un des mille tableaux de misère qu'offre simplement la rue à Paris, avez-vous subi ce choc indéfinissable de pitié poignante, soulevant la poitrine d'un sanglot intérieur qui s'arrête à la gorge? Eh bien, en lisant le Colonel Chabert avant les Parents pauvres, votre âme sera initiée à ce tumulte d'impressions innomées, que cause la communication, pour ainsi dire magnétique, de la douleur extrême constatée sur autrui. La vue d'un mort, d'un fou, d'un héros; un crime, une action d'éclat, un sacrifice accomplis sous vos yeux, toutes ces choses humaines qui bouleversent l'être, précipitent les battements du cœur ou les arrêtent et provoquent également les larmes, Balzac en donne les sensations multiples, horribles ou attendrissantes, dans l'incroyable histoire du Colonel Chabert.
Hyacinthe, dit Chabert, orphelin sorti des Enfants trouvés, engagé volontaire pendant la Révolution, est le colonel de cavalerie de la garde impériale qui a enfoncé le carré des Russes à Eylau. Affreusement blessé au crâne et enterré vivant sous un monceau de cadavres, il passe pour mort aux yeux de Napoléon et de toute l'armée. Sa femme. Rose Chapotel, tirée jadisde chez une proxénète du Palais-Royal, épouse alors en secondes noces un jeune noble du faubourg Saint-Germain, le comte Ferraud, séduit par la fortune considérable de la prétendue veuve du colonel. Sorti par miracle de sa fosse, Chabert ne revient en France fpi'ù la Restauration, après un long séjour dans les hùpi-
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taux d'Allemagne, Recueilli par Vergniaud, un ancien maréchal
.des logis de son régiment, établi nourrisseur dans la partie la
,,plus pauvre du faubourg Saint-Marceau, le colonel, devenu
hélas! méconnaissable, est repoussé par la comtesse Ferraud,
.. qui persiste, malgré les preuves les plus irréfutables, à con- ^'^^itlérer son mari comme mort et à prendre le nouveau Chabert
. pour un imposteur. Ce dernier n'a plus qu'une idée fixe, ' reprendre sa femme et rentrer en possession de sa fortune, sinon
. de son grade et de ses titres; car il est comte de l'Empire et grand officier de la Légion d'honneur. Mais, à Paris, on lui rit au nez partout où il se présente sous le nom de Chabert. Il finit cependant par trouver dans M'^ Derville quelqu'un qui croit à son identité. L'avoué se charge d'intenter un procès à la comtesse Ferraud et de gagner la cause jusqu'en cassation. 11 espère au moins faire transiger l'ancienne femme du colonel, pour assurer à ce dernier sa part de fortune. Chabert voit porter le dernier coup à ses espérances par une écœurante trahison de la comtesse, méditée au sein même de la transaction acceptée. Dès lors, hébété parla douleur, incapable de jamais plus aimer une créature qu'il méprise, accablé surtout par la nouvelle de la captivité de l'empereur, le colonel renonce cà tous ses droits et cesse volontairement la lutte contre sa femme. Rayé du nombre des vivants, il se résigne avec un héroïsme stoïque à redevenir vagabond, comme après Eylau. Cette vie errante amène un jour le vieux soldat de l'Empire sur les bancs de la correctionnelle, et de là, à Ricêlre, à l'hospice des Vieillards, tandis que sa femme, qui a redouté un instant d'être séparée du comte Ferraud par l'issue du procès, continue ù vivre [)leinemenl rassurée au sein de l'opulence, dans la place l)rillante qu'elle a conquise au faubourg Saint-Grnnain, et où elle i^eut satisfaire ses vues anil)ili(.'uses pour son second mari et ses enfants.
Dans celle fabuleuse nouvelle, sur le prodigieux intérêt de laquelle nous n'avons pas besoin d'insister, l'auteur ouvre l'aclion par la visite de Chabert à M'' Derville. Le colonel fiit lui-même le récil de ses aventures jusqu'à ce moment-là. C'est sans conteste une des plus curieuses pages de toute la Coniéiiic
humaine, qui fait bien regretter rinachèvement des fameuses Scènes de la vie militaire. Un simple coin de l'immense bataille d'Eylau s'y trouve décrit dans une forme nette, concise, superbement imagée; avec un style vif, rapide, plein de couleur locale, aussi fort en certains endroits que la voix du canor; quand elle domine les bruits de la bataille; un style de soldat enfin, le grand style des bulletins de l'empereur, si vous aimez mieux. A en juger par un tel morceau, si Balzac avait eu le temps de publier ses romans, depuis longtemps conçus, sur les guerres de la Révolution et de l'Empire, la littérature française se trouverait dotée d'une odyssée gigantesque, épopée sans précédent, venant merveilleusement doubler l'histoire vraie de la plus grande, de la plus mémorable des époques, dominée ellemême par le Titan des génies. Les poèmes de Victor Hugo ont immortalisé la gloire de Napoléon; l'œuvre du romancier, moins abstraite que celle du poète, l'aurait popularisée. Elle aurait surtout fait connaître aux générations futures, frissonnant d'admiration émue, les souffrances, les héroïsmes obscurs du simple soldat; et, à côté des documents techniques de l'historien, elle aurait étudié cette masse de détails dont la résultante providentielle fait l'issue des grandes batailles. Nous aurions revu ainsi, dans quelques types, l'existence du soldat français d'alors. se battant pour la patrie sans autre pensée que celle du devoir, sans espérer la moindre récompense, et n'acceptant la gloire après, que comme un accident. Voilà ce qu'auraient montré les romans militaires de Balzac. II l'avait bien promis, lui, dès le début de sa carrière, lorsque, plaçant au-dessus de sa petite table de travail une grossière image de Bonaparte, il avait écrit audessous : « Ce que Napoléon a entrepris par l'épée, je le finirai avec la plume. » Quel dommage qu'un si beau programme n'ait pas été réalisé, et qu'il faille se contenter, dans une simple nouvelle, de l'avant-goùt des grands chefs-d'œuvre projetés!
Mais le fond de l'étude de mœurs (jue nous parcourons présentement n'appartient pas à la vie militaire. Gomme sa sœur jumelle, l'Jnlcrdictioii, analysée plus loin, hi uduvellr cpii a pinir titre le Culimel Ch'i/iert fait partie de ce que nous avons
appelé déjà le contentieux de la Comédie humaine. Le Contrat ai mariage et Un Début dans la vie nous ont initiés à la chi-
. ^ caiie et aux mœurs de la basoche, A vingt ans, Balzac (personne ne l'ignore), avait grossoyé comme quatrième clerc, en compaginie.de Scribe, dans une des premières études de Paris; il ne devait donc pas manquer, ayant été du bâtiment, de faire de
• ■;,'L'inltirieur des antres à procès et du mécanisme ingrat de la
'^'JDrocédure, les études les plus intéressantes qu'il fût possible de ■•"voir. Le Colonel Chabert en est une. Une cause à plaider
^devant les tribunaux parisiens, aussi étonnante que celle de Chabert et sans précédent dans les annales du Palais, ne pouvait échoir qu'au plus grand, au plus généreux, au plus fort des avoués de la Comédie humaine, M" Derville, successeur de
■ Bordii).
D'entrée, nous sommes chez Derville, la plus forte lèle du Palais, et c'est avec une joie malicieuse que Balzac se plaît à nous montrer, sous un jour à la fois comique et lugubre, l'élude avec ses cinq clercs, se livrant au milieu de leur travail à une conversation des plus humoristiques. Avons-nous besoin dédire que la description de l'étude et la scène qui s'y passe sont un chef-d'œuvre du genre? « Un pareil intérieur, dit le romancier, est une des plus hideuses monstruosités parisiennes. Si les sacristies humides oix les prières se pèsent et se payent comme des épices, si les magasins des revendeuses où flottent dos guenilles qui flétrissent toutes les illusions de la vie en nous montrant où aboutissent nos fêtes, si ces deux cloaques de la poésie n'existaient pas, une étude d'avoué serait de toutes les boutiques sociales la plus terrible. » Mot profond! quand on songe à l'ini- (|uilé de certaines requêtes judiciaires qui se font dans ces laboratoires du procès. La causerie entre clercs inspire des réflexions pins gaies. « Elle représente, dit l'auteur, un des mille plaisirs (pii phis tard font dire, en pensant ii la jeunesse : c'était le bon tenq)S. »
Le portrait de Chabert, peint au moment où le colonel se présente à Derville, ne peut s'analyser tant il est sublime. Le génie de ShaUespcare ou de Dante a pu seul enfanter des personnages
comparables à celui-là. Quel acteur pourrait représenter Chabert sur un théâtre? Aucun. Chabert, comme le maréchal Hulot, Cotlin, Genestas, incarne la Grande Armée, celle dont les volontaires, tous fils du peuple, ont commencé leur temps à la campagne d'Egypte. On dirait une ombre fantastique, évoquée par le romancier au sein d'une colossale vision du premier Empire. Lorsque le colonel a fini le récit dont nous avons parlé et que Derville accepte de plaider pour son singulier client, il se passe entre le soldat et l'avoué une scène inénarrable. Chabert parle de l'horrible état de misère dans lequel il vit chez son ancien subordonné, Vergniaud. Le drame se continue au domicile du vieux soldat," dans la description duquel se font jour les tendances d'art naturaliste de l'auteur. Très curieux est l'entretien diplomatique du rusé Derville avec la comtesse Ferraud, pour arriver à une transaction. Le comte Ferraud est un des initiés de la cour de Louis XVIII qui attendent, selon le fin mot du roi, que l'abîme des révolutions soit fermé pour rentrer en possession de leurs biens. Sa femme, très ambitieuse, a voulu en le rendant riche se l'attacher d'une façon indissoluble, au cas où son premier mari viendrait à reparaître. On comprend dès lors l'intérêt qu'elle a à éloigner Chabert pour conserver le second époux qu'elle adore. « Il existe à Paris, dit Balzac, beaucoup de femmes qui, semblables à la comtesse Ferraud, vivent avec un monstre moral inconnu, ou côtoient un abîme; elles se font un calus à l'endroit de leur mal et peuvent encore rire et s'amuser. » Mais, on voit Derville mettre vite le doigt sur la plaie secrète, enfoncer la main dans le cancer qui dévore madame Ferraud. La lutte courtoise de la femme et de l'avoué offre un pi(piant tableau. Derville l'emporte, et il ne tiendrait (|u'à lui que Chabert réalisât le rêve de son retour à la vie sociale, mais il a compté sans le restant d'amour qui gît au cœur du colonel pour sa femme. Celle-ci sait admirablement tirer i)arti de la faiblesse du vieux soldat, l^ile l'emmène dans sa campagne, à Groslay; et là, guidée par les conseils d'un homme aussi roué que Derville, mais profondément canaille, son intendant Delbecq, elle se propose, en jouant la Iriste comédie de raiïection, d'amener le
colonel à signer une renonciation à ses droits. Chabert, surprenant le complot, soufflette Delbecq et quitte sa femme, jurant solennellement qu'elle n'entendra plus parler de lui. Jusqu'à " cette première fin du drame, la scène maîtresse, le clou, se trouve être la première entrevue du colonel et de la comtesse 'SChjCz l'avoué Derville. La brusque entrée de Chabert, ses apostrôphe^ à la comtesse qui feint de ne pas le reconnaître, sont chez l'écrivain autant de traits de génie qui font resplendir l'ac- ' ■ ^^n comme des éclairs illuminant un ciel noir de tempêtes. Le /départ de Chabert, après les soufflets administrés à Delbecq, constitue également une admirable page, où éclate la grandeur de sentiments du romancier dans la malédiction jetée par le colonel sur sa femme.
La nouvelle se termine enfin par le plus triste des épilogues. Balzac n'a pas cru devoir nous éviter ce tableau écœurant de Chabert passant injustement, comme vagabond, à la police correctionnelle et échouant ensuiteàBicêtre. S'il l'a fait, c'est pour avoir l'occasion de nous dire en quelques mots ce que sont ces deux endroits, terribles égouts par lesquels passent tant d'infortunes.
Parlant de l'antichambre du grefl'e, le romancier nous dit : « Tous ceux qui tombent sur le pavé de Paris rebondissent contre ces murailles jaunâtres, sur lesquelles un philanthrope qui ne s(;rait pns un spéculateur pourrait déchiirrer la justification des nombreux suicides dont se plaignent des écrivains hypocrites, incapables de faire un pas pour les prévenir, et qui se trouve écrite dans cette antichambre, espèce de préface pour les drames de la Morgue ou ceux de la place de Grève. » La dernière rencontre de Derville et de Chabert a lieu à l'hospice de la vieillesse, dont le colonel est devenu pensionnaire. Là, le soldat tombé en enfance ne reconnaît plus son ami l'avoué. Bicétre inspire à l'écrivain d'aussi pénibles réflexions que l'antichambre du greffe. « (Jucille destinée! dit-il, à propos de ChabLM't. Sorti de l'hospiiMî dos Enfants trouvés, il revient mourir à l'hospice îles Vieillards, après avoir, dans l'intervalle, aidé Napoléon ;i conquérir rKgyptc et l'Europe. » l'uis, résumant les ignominies de la société dont une éluile d'avoué est le siège principal, son dernier
mot est que « Paris lui fait horreur ». Conclusion sinistre, qui n'a que trop de raisons d'être vraie! Quand on voit, en effet, l'asile des Enfants assistés et l'hospice des Vieillards être les deux termes de la vie d'un héros, on se demande comment il se fait que les lacunes de nos lois sociales, qui permettent de pareilles choses, ne soient pas depuis longtemps comblées. Mais, hélas! comme le dit et le prouve Balzac, il y a des crimes que la société et la justice sont impuissantes l'une à prévenir, l'autre à punir. Attendons maintenant d'être arrivés à V Envers de V Histoire contemporaine, pour voir comment ces atroces misères sont efficacement combattues par la charité. Nous allons déjà observer ce fait dans r Interdiction. C'est là l'enseignement moral que ne cesse de poursuivre l'auteur. Ne le perdons pas de vue.
En finissant cette analyse, nous ne pouvons nous empêcher de- constater que, parmi tous les romans de la Comédie humaine, le Colonel Chabert est le plus facilement transformable en pièce de théâtre. C'est au moins celui dont l'action se prête le mieux à la scène. Nous avons eu envie d'en dire presque autant pour la Duchesse de Langeais. En ce moment, nous signalons le fait à tous les jeunes dramaturges qui rêvent de conquérir la gloire du théâtre. Nous croyons ne pas nous tromper en assurant aux audacieux metteurs en scène, qui voudraient se charger d'un aussi beau travail, un succès des plus enthousiastes. Puisse notre idée être recueillie par l'un d'eux : le Colonel Chabert ou la Duchesse de Langeais^ sur l'affiche d'un théâtre parisien, feront plus connaître de nos jours Balzac que de son vivant : chose à souhaiter, pour l'honneur de notre littérature et l'agrément de tous ceux qui n'ont pas le temps de lire la Comédie humaine.